‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 6 sur 32 · PARTIE n, LIYRE VU. x · texte numérisé non relu

PARTIE n, LIYRE VU. x

prenoient l'ascendant; et, même parmi eux, les bons serviteurs attachés depuis long-temps a l'ambassade, furent tous malhonnêtement chassés ; entre antres f son premier gentilhomme , qui l'avok été du comte de Froulay , et qu'on appeloit , je crois, le comte Piati , ou d'un nom très-approchant. Le second gentil 4 homme , du choix de M. de Montaigu , étoit un bandit de Mantoue, appelé Dominique Vitali , à qui l'ambassadeur confia le soin de sa maison , et qui , a force de patelinage et de basse lésine , obtint sa confiance et devint son favori, au grand préjudice du peu d'honnêtes gens qui y étoient encore, et du secrétaire , qui étoit a leur tête. L'oeil intègre d'un honnête homme est toujours inquiétant pour les fripons. Il n'en auroit pas fallu davantage pour que celui-ci me prît en haine ; mais cette haine a voit une autre cause encore qui la ren» dit bien plus cruelle. Il faut dire cette cause , afin qu'on me condamne si j'avois tort.

L'ambassadeur avoit , selon l'usage, une loge à chacun des cinq spectacles. Tous les jours à dîner, il nommoitle théâtre où il vouloir aller ce jour-la; je choisissois après lui, et les gentilshommes disposoient des autres loges. Je

64 LES CCHSFESSiOPïS*

prenois , en sortant , k clef de celle que j'aveis choisie. Un jour Vitali , qui tenok le* clef* , n'étant pas là , je ehaigtai le valet dejfied qui me servoit, de m'apporter la mienne dans une maison que je lui indiquai. Vitali, an lieu de m'envoyer ma clef, dit qu'il en avait disposé. J'étois d'autant plus outr4, que le valet de pied m'a voit rendu compte de ma commission, devant tout le monde. Le soir* Yitali voulut me dire quelques mots d'excuse que je -ne reçus point. Demain , monsieur, vous viendrez, lui dis- je, me les iaire k telle heure , dans la maison où j'ai reçu l'affront, et devant les gens qui eu ont été témoins, ou après-demain, quoi qu'il arrive, je vous déclare que vous ou moi sortirons d'ici. Ce ton décidé lui en imposa» Il vint au lieu et à l'heure me mire des excuses publiques avec une bassesse digne de lui : mais il prit à loisir ses mesuresj et , tout en me faisant de grandes courbettes , il travailla tellement à l'italienne , que , ne pouvant porter l'ambassadeur k me donner mon congé, il me mit dans la nécessité de le prendre.

Un pareil misérable n'étoit assurément pas fait pour me connaître , mais H connoisaoit de rapi ce qui servoit a ses vues. U me connais-

PARTIE I^LtVKi; VU. <ft soft bo*ret dou* k'l'eseèv pour supporter des» torts involontaires, fier et pet* endurant pour 1 des offenses* préméditée» , aknant la déeence et ht dignité dansées chofce^ccutenables* et non moins éxigeànt pou* FhoUneur qui m'était dâ, ayktfentif k rendreceroi qoé je de toi» »«z aufi^^ Cest parlk qu'il entreprit et vint k bout de me rebuter. Il mit la matois sens-dessu»deSaous; il eu 1 6fe ce qùé j'avoi* tâché d'j mttitrtetiir de règle , de subordination , de propreté , d'ordre. Une maison sans femme a besoin (ftme diteiplttie'un pteu sévère , pour y faire régner h modestie, inséparable delà dignité. II fifbfefiltif $é la'nôtte un liéu de cra» pùlè et dé licence, un r%$taire de fripons et de* dëbanéHf s. Û donna pour second gtfritfr* hottime k stm eiceHencé , a la place de celui tftrff avtfit fait chas'ser', un autre maquereau comme lai, qtri tenott bordel public à la croit de Malte ; et ces deux coquin*, bien d'accord , étaient oYune indécence égale k leur insolence. Hors la seule chambre de rambassadenr, qui itiémë n'étoft pas trop eu règle, il n'y a voit pas îlri seul coin dans la maison' souffrable pour uh Honnête homme.

Comme son éxcellence ne soupoit pas , nous

avions le soir, les gentilshommes et moi, une table particulière où mangeoient aussi l'abbé de Binis et les pages. Dans la plus vilaine gar* gotte, on est servi plus proprement , plus décemment, en linge moins sale, et l'on a mieux a manger. On nous donnoit une seule petite chandelle bien noire, des assiettes d'étain, des fourchettes de fer,

Passe encore pour ce qui se faisoit en secret $ mais on m'ôta ma gondole : seul , de tous les secrétaires d'ambassadeurs , j'étois forcé d'en louer une ou d'aller à piedj et je n'avois plus la livrée de son excellence que quaiîd j'allois au sénat. D'ailleurs , rien <de ce qui se passoit au dedans n'étoit ignoré dans la ville. Tous les officiers de l'ambassadeur en jetaient les hauts cris. Dominique, la seule cause de lout, crioit le plus haut, sachant bien que l'indécence avec laquelle nous étions traités m'étoit plu» sensible qu'à tous les autres. Seul de la maison je ne disois rien au dehors , mais je me plaignois vivement à l'ambassadeur, et du reste, et surtout de lui-même, qui , secrètement excité par son âme damnée, me faisoit chaque jour quelque nouvel affront. Forcé de dépenser beaucoup pour me tenir au pair de mes confrères et

PARTIE II , LIVRE VII. 67 convenablement à mon poste, je ne pouvois arracher on sou de mes appointements; et, quand je lui demandois de l'argent, il me parloit de son estime et de sa confiante , comme si elle eut dû remplir ma bourse et suffire a tout.

Ces deux coquins finirent par faire tourner tout-à-fait la tête à leur maître , qui ne l'a voit déjà pas trop bonne , et le4|pnoient dans un brocantage continuel-, par des marchés de dupe, quHis lui persuadoient être des marchés d'escroc. Ils lui firent louer sur la Brenta un palazzo Iç double de sa valeur, dont ils partagèrent le surplus avec le propriétaire. Les appartements en étoient incrustés en mosaïque , et garnis de colonnes et de pilastres de trèsbeaux marbres, a la mode du pays. M. de Montaigu fit superbement masquer tout cela d'une boiserie de sapin , par l'unique raison qu'à Paris les appartements sont ainsi boisés. Ce fut par une raison semblable que, seul de tous les ambassadeurs qui étoient a Venise, il ôta l'épée à ses pages et la canne à ses valets de pied. Voilà quel étoit l'homme qui , toujours par le même motif peut-être , me prit en grippe uni» quement sur ce que je le servois trop fidèlement.

Pendurai patiemment ses dédains, sa Ijtriît»* lité, ses mauvais traitements , "tant qu'en y voyant de l'humeur je crus n'y pas voir de U haine : mais dès^ue je vis le dessein formé de me priver de l'honneur que je méritoîs par mon bon service f je résolus d'y renoncer. La première marque que je reçus de sa mauvais* volonté fut % l'orceasiou d'un dîner qu'il deroit donner à M. le -duc de Modène et à sa famille qui étoient alors à Venise , et dans lequel il me signifia que je n'aurois pas place à sa table,. Je lui répondis piqué, mais sans me fâcher , qu'ayant l'honneur d'y dîner journellement, si M. le duc de Modène exigeoit que je m'en absentasse quand il y vi endroit, il étoit de la dignité de^son excellence et de mon devoir de n'y pas consentir. Comment, me dit-il ayec emportement, mon secrétaire, qui même n'est pas gentilhomme , prétend dîner avec un soor verain quand mes gentilshommes n'y dînent pas? Oui, monsieur , lui répiiqué-je} le poste dont m'a honoré votre excellence m'ennoblit si bien , tant que je le remplis., que j'ai même le pas sur vos gentilshommes soi-disant tels , et suis admis où ils ne peuvent Pêtre. "Vous n'ignorez pas que , le jour que vous ferez votre

PABTÏE II, LIVRE m 69 entrée publie , je suis appelé par l'étiquette et par «m usage immémorial à vous j suivre en ftabit de cérémonie, et alimnneurd'y dîner awee tous au palai» de SaintJéarc ; et je ne Vois pas pourquoi un bomme, qui peut et dok manger en public avec le doge et tout le sénat de Venise , oe pourroit pat Manger en particulier •nvecifyL le duc de Medène. Quoique i'argi^Sant 4|£ sans réplique, l'ambassadeur ne s'y rendit poittt : mais nous n'eAmes pas occasion de renonveler la dispute , M. le due de Modène n'étant point Venu dîner ^ebez lui. *

Dès~lars âl ne cessa de* me donner des désagréments , de me faire des posse*droias ,

* forçant (Je m'ôter les petfies prorogatives attachées a mon poste pour les transmettre à son cher Vitali; etjesuis sAr quel, ©M eM pu i'eo/-

' voyer ' an sénat ^ nui plane , il lîaurok fait. Il employoit ordinairement l'abbé de Bkm peur écrire dans son cabinet ses* lettres* particulières^ il se servit de lui pour' écrire 4* M. de Hanrepes une relation de Pafâire du capitaine Olivet, dans laquelle, loin de faire aucune mention de moi, qui -seul m'en éteis raMé, U^nfôtott mémeTbeirocur du verbal , dont il lui envoyoit un doublé j pour l'attribuer a Pa-

7 o LES CONFESSIONS.

tizel , qui n'avoit pas dit un seul mot. Il vouloit me mortifier et complaire a son favori , mais non pas se défaire de moi. Il sentoit qu'il ne lui seroit plus aussi aisé de me trouver un successeur qu'à M. Follau, qui l'avoit déjà fait connoître. H lui falloit absolument un secrétaire qui sût l'italien , à cause des réponses du sénat; qui fît toutes ses dépêches, toutes ses affaires , sans qu'il se mêlât de rien ; ijui joJ^iît au mérite de le bien servir, Wbassesse d'être le complaisant de messieurs ses faquins de gentilshommes. Il vouloit donc me garder et mematter, en me tenant loin de mon pays et du sien, sans argent pour y retourner $ et il auroit réussi peut-être , s'il s'y fut pris \ plus modérément t majs. Yitali , qui avoit d'autres vues , et qui vouloit me forcer de prendre mon parti, en vint a bout. Dès que je vis que je' perdois toutes mes peines, que l'ambassadeur me faisoit des crimes de mes services , au lieu de m'en savoir gré , que je n'avois plus a es* pérer chez lui que désagrément au dedans, injustice au dehors, et que , dans le décrî général oh il s'étoit mis , ses mauvais offices pou> voient me nuire sans que les bons pussent më servir , je pris mon farti , et lai demandai mân

PA*tlE II , LIVRE VII. 7 i eongé, lui laissant le temps de se pourvoir d'an secrétaire. Sans me dire ni oui ni non , il alla toujours son train. Voyant que rien n'alloit mieux ; et qu'il ne se mettoit en devoir de chercher personne, j'écrivis à son frère., et, lui détailknt^mes motus , je le priois seulement d'obtiril^ptftn congé de son excellence , ajoutant que, de manière ou d'autre, il riltyptoit impossible de rester. J'attendis long-temps, et n'eus point de réponse. Je Wramençois d'être fort embarrassé : mais l'ambassa «Jnr reçut enfin une lettre de son frère. H falloit qu'elle fut vive ; car , quoiqu'il fdt sujet a des emportements très-féroces, je ne lui en vis de ma vie Un pareil. Aptes des {prrents d'injures abomi* nables , ne sachant \>lus que dire , il m'accusa d'avoir vendu ses chiffres. Je me mis a rire , et lui demandai , d't^n ton moqueur , s'il croyok tju'il y edt dans tout Venise un nomme assez sot pour en donner un écu? Cette réponse le fk écumer de rage; 11 fit mine d'appeler ses gens, pour me faire, dh*il, jeter par la fenêtre. Jusque-là j'avois été fort tranquille; mais a cette menace la colère et l'indignation me transportèrent à mon tour. Je m'élançai vers la porte; et, après avoir tiré' un bouton qui la

7 « LPS CMSW&IOISS.

fermait en dedans t Non, pas, nmrar le conte, «ni dis-je en revenant* lui dftmpes grave, yos gens ne de mêleront pe# de cette affaire ; trouez, bon qu'ellese passe entre vous et moi. Mon. antion, non air, k oaliuàren* è l'instant même : k surprise «t Pedro* se in*rquèaent 4an6#an roaiatien» Quand je le*Vi$ reveaUÉftiç sa furie, je lui fis<mes adieux en pe» lie mois ; puis sans attendue «a réponse , j'aliai r0uvrir4a ponte t je*ortis , et passai peeément dans l'antichambre au milieu 4e ses %tm , qui «élevèrent à l'ordinaire, et qui , je <*oi* ¥ m**tt<roient pkttàt f>rété maforforte contre lin m*k lui contre moi. San» remonter ehe*moi je descendis l'eacaliar tout de. suite * et •ortissur-ktbasop dut palais pour n-y plus rentrer.

J'*lki droit ehee M. le Blond loiioonter IV tenture. Il en l'ut- peu surfis \ il oonnejssejt l'besass*» Il me retint k dîner. Ce tomé , quoir qu'tnpremptoi , fut brillant : tous les Cnançois id* considération jçuijétoient à Venise s'y *ws> vêtent. L'ambassadeur n'eut pas un cb^V Jte consul conta man case la .compagnie. A ce rér oit il n'y eut qu'un cri,jquime âit pas en laveur 4e son exceUenoe. Elle n'a vortpaint réglé mon compte^ ne m'avoi&pas donné un son , et , Jrë-

Page 1