‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 8 sur 32 · PARTIE II , LIVRE VIL · texte numérisé non relu

PARTIE II , LIVRE VIL

l'autorisât. Je ne pouvois concevoir qu'on pût sortir impunément des bras de la Padoana. Le chirurgien eut toute la peine imaginable à me rassurer. Il n'en put venir a bout qu'en me persuadant que j'étois conformé d'une façon particulière , a ne pouvoir pas aisément être infecté; et quoique je me sois moins exposé peut-être qu'aucun autre homme à cette expérience, ma santé de ce côté n'ayant jamais reçu d'atteinte , m'est une preuve que le chirurgien avoit raison. Cette opinion ne m'a jamais cependant rendu téméraire; et si je tiens en effet cet avantage de la nature , je puis dire que je n'en ai pas abusé.

Mon autre aventure , quoique avec une fille aussi, fut d'une espèce bien différente, et « quant a son origine et quant a ses effets. J'ai dit que le capitaine Olivet m'avoit donné a dîner sur son bord, et que j'y avois mené le secrétaire d'Espagne. Je m'attendois au salut du canon. L'équipage nous reçut en haie , mais il n'y eut pas une amorce brûlée , ce qui me mortifia beaucoup a cause de Carrio , que je via en être un peu piqué ; et il étoit vrai que sur les vaisseaux marchands on accordoit le salut, du canon à des gens qui, par le rang , ne

iious vêtaient certainement pas 3 d'ailleurs je crovois avoir mérité quelque distinction du e*<piaaine. Je ne pus nae déguiser, parce que cela «'est toujours impassible ; et quoique le dine* fût très-bon et qu*Oiivet eu fit bien lès bon* ueura , je le commençai de mauvaise humeur, mangeant peu et parlant encore moins.

A la première santé dû moins j'attendais une salve : rien. Carrio , qui me lisoit dans Pâme, rioit de me voir grogner comme un enfant. Au tiers du dîner je vois approcher une gondole. Ma foi , Monsieur , me dit le capitaine, prenea garde à vous , voici l'ennemi. Je lui demande ne qu'il veut dire : il répond en plaisantant. La gondole aborde , et j'en vois sortir une jeune personne éblouissante , fort coquettement mise et fort leste y qui dans trois sauts fut ' dans la chambre y et je la vis établie à coté de moi avant que j'eusse remarqué qu'on y avoit nais un couvert. Elle était aussi charmante que vive , une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parloit qu'italien : son accent seul eut suffi ppur me tourner la tète. Tout en mangeant « tout en causant , eMe me regarde , me fixe un moment , puis sMcriant : Bonne-Vierge! Ah , mon cher Boéinond f qu'il y a de tempe que

PARTIE II , LIVRE VII. 8$ ne, fal tu ! se jette entre me» bras , cojie sa bouche contre la mienne , et me. serre à m?é> touffer, Ses grands yeux noirs à l'orientale lan*çpient dans mon cœur des traits de feu ; et, quoique la surprise Ht d'abord quelque diversion , la volupté me gagna très-rapidement , a* point que , malgré les spectateurs , il fallut bientôt que cette beUe me contînt elle-même » car j'étois ivre ou plutôt furieux. Quand elle me vit au point où elle me vouloit, elle mit plus de modération dans ses caresses , mais non dans sa vivacité , et quand il lui plut de nous expliquer la cause vraie pu fausse de toute cette pétulance, elle nous dit que jeresr semblois à s'y tromper à M. de Brémond ,«directeur des douanes de Toscane j qu'elle avoift raffolé de ce M. de Brémond , qu'elle en raffo^oit encore ; qu'elle l'avoit quitté parce qu'elle étoit une sotte j qu'elle me preuoit à sa place, qu'elle vouloit m'aimer , parce que Gela lui cpnvenôit , qu'il falloit par la même raison que je l'aimasse taut que cela lui cou-viendroit, et que, quand elle me planteroit là, je prendrais patience comme avoit fait son cher Brémond» Ce qui fut dit fut fait. Elle prif possession de moi coinme d'un nomme à elle ,

me donnoit a garder ses gants , son éventail , son cinda , sa coiffe ; m'ordonnoit d'aller ici ou la , de faire ceci ou cela , et j'obéissois. Elle me dit d'aller renvoyer sa gondole, parce qu'elle vouloit se servir de la mienne , et j' y fus ; elle me dit de m'ôter dè ma place , et de prier Carrio de s'y mettre , parce qu'elle avoit a lui parler , et je le fis. Us causèrent trèslong-temps ensemble et tout bas , je les laissai ^faire. Elle m'appela , je revins. Ecoute , Zanetto , me dit-elle , je ne veux point être aimée a la françoise, et même, il n'y feroit pas bon. Au premier moment d'ennui, va-fen; mais ne reste pas à demi , je f en avertis. Nous allâmes après le dîné voir la verrerie a Murano. Elle acheta beaucoup de petites breloques qu'elle nous laissa payer sans façon,- mais elle donna partout des tringueltes beaucoup plus forts que tout ce que nous avions dépensé. Par l'indifférence avec laquelle elle jetoit son argent et nous laissoit jeter le nôtre, on voyoit qu'il n'é toit d'aucun prix pour elle. Quand elle se faisoil payer , je crois que c'étoit par vanité plutôt que par avarice. Elle s'applaudir soit du prix qu'on mettoit à ses faveurs.

Le soir nous la remenames chez elle. Tout

PARTIE II , LIVRE VII. 87 en causant , je vis deux pistolets sur sa toilette. Ah ! ah ! dis-je ., en en prenant un , voici une boîte a mouches d'une nouvelle fabrique !

pourroit-on savoir quel en est l'usage ? Je vous connois d'autres armes qui font feu mieux que celles-là. Après quelques plaisanteries sur le même ton, elle nous dit avec une naïve fierté , qui la rendait encore plus charmante : Quand j'ai des bontés pour dés gens que je n'aime point , je ; leur fais payer l'ennui qu'ils me donnent: rien n'est plus juste : mais en endurant leurs caresses , je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera.

En la quittant , j'avois pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestitQ diconfidenza, dans un déshabillé plus que galant , qu'on ne connoîl que dans les pays méridionaux , et que je ne m'amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop ibien. Je dirai seulement que ses manchettes et son tour de gorge étoientbordés d'un fil de soie garni de pompons couleur de rose. Cela me parut animer fort une belle peau. Je vis .ensuite que c!étoit la mode à Venise , et l'effet en est si charmant que je suis surpris

que celle mode n'ait jamais passé en France.

Je n'avois peint d'idées des voluptés qui m'at» tendaient. J'ai parlé de madame de Larnage , dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore; mais qu'elle étoifrvîeilie et laide et froide auprès de raaZufcietta ! Ne tâches pas d'imaginer les charmes etlesgtâcesde cette fille enchanteresse 9 vous resteriez trop loin de la vérité. Les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches , les beautés du serait sont moins vives , les houris du paradis sont moins piquantes. Jamais si douce jouissance ne s'offrit au cœur et aux sens d'un mortel. Ah ! du moins, si je Pavois su goûter pleine et en* ttère un seul moment... Je la goûtai, mais sans charmes. J'en émoussai toutes les délices f je les tuai comme a plaisir. Non , la nature ne m'a point fait pour jouir. Elje a mis dons ma mauvaise tête le poison de ce bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur» S'il est une circonstance de *raa vie qui peigne bien mon caractère-, c'est celle que je vais raconter. La force avec laquelle je me rappelle en ce moment l'objet de mon livre , me fera mépriser ici la fausse bienséance qui m'empéoheroil de; le remplir. Qui que vous

pàbtie n , mvKK vu. $9

soyet , qui voulez oonnûître un homme , osée lira les deux on trois pages qui suivent , vous aMez connoître à plein J.-J. Rousseau.

l'entrai dans la chambre d'une courtisanoe connue dans le sanctuaire de l'amour et de la beauté ; j'en crus voir la divinité dans sa personne. Je n'aurois jamais cru que sans respect et sans estime on pôt rien sentir de pareil à ce qu'elle me fit éprouver. À peine eus-je connu dans les premières familiarités le prix de ses charmes et de ses caresses, que de peur d'en perdre le fruit cfavjypoe , je voulos me hâter été le cueillir. Tout à coup au lieu des flammes qui me dévoreient , je sens un froid mortel courir dans mes veines ; les jambes me flageolent , et, prêt a me trouver mal, je m'asseye, et je pleure comme nu enfant.

Qui pottrreit deviner la cause de mes lar* mes , et ce qui me ptssoit par la tète en ce moment ? Je me disok : Cet objet dont je dis* pose est le cheWtenvre de la nature et de lf amour; l'esprit , le corps, tout en est parfait $ elle est aussi bonne et généreuse qu'elle est aimable et belle. Les grands, les princes, devraient être ses esclaves ; les sceptres devroient être à ses pieds. Cependant la voila , misérable

go LES CONFESSIONS,

coureuse , livrée au public ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d'elle 5 elle vient se jeter a ma tête , a moi qu'elle sait qui n'ai rien, a moi dont le mérite qu'elle ne peut connoître doit être nul à ses y eux. Il y a la quelque chose d'inconcevable. Ou mon cœur me trompe , fascine mes sens , et me rend la dupe d'une indigne salope*, ou il faut que quelque défaut secret que j 'ignore détruise l'effet de ses charmes, et la rende odieuse à ceux qui devraient se la disputer. Je me mis a chercher ce défaut avec une contention d'esprit singulière, et il ne me vint pas même à l'esprit que la vérole pût y avoir part La fraîcheur de ses chairs , l'éclat» de son coloris , la blancheur de ses dents , la douceur de son haleine , l'air de propreté répandu sur toute sa personne , éloignoient de moi si parfaitement cette idée, qu'en doute encore sur mon état depuis la Pa« doana , je me faisois plutôt un scrupule de n'être pas assez sain pour elle , et je suis trèspersuadé qu'en cela ma confiance ne me trompoit pas.

Ces réflexions si bien placées m'agitèrent au point d'en pleurer. Zulietta , pour qui cela faisoit sûrement un spectacle tout nouveau

PARTIE n, LIVRE VIL 91 dans la circonstance, fut un moment interdite. Mais ayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir , elle cesnprit , et mes yeux -lui confirmèrent que le dégoût n'avoit point de part -à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m'en guérir et d'effacer cette petite honte.

Mais au moment que j'étbïs prêt a me pâmer sur une gorge qui sembloit pour la première fois soilfrir la bouche et la main d'an homme, je m'aperçus qu'elle a voit un teton borgne. Je me frappe , j'examine , je crois voir que ce teton n'est pas confomé comme l'autre. Me "«pila cherchant dans ma téte comment on peut avoir un teton borgne , et , persuadé que cela tènoit a quelque notable vice naturel , à force de tourner et retourner cette idée, je vis clair comme le jour que , dajos la plus charmante personne dont je pusse me former l'image , je ne tenois dans mes bras qu'une espèce de «aonstre, Je rebut de la nature, des hommes et de l'amour. Je poussai la stupidité jusqu'à lui parler de ce teton borgne. Elle prit d'abord la chose en plaisantant , et , dans son humeur folâtre, dit et fit des choses a me faire mourir d'amour. Mais gardant un fonds d'inquiétude que je ne pus lui cacher, je la vis enfin rou-

9, LES CQNFESSI0S5.

gir, se rajuster, se redresser , et, sans dire on seul mot, s-aikr mettr* à sa fenêtre. Je vçufats m'y mettre a côté d'elle; elle s'en ot*, fut s'asseoir sur un lit de repos , se leva le moment d'après* et , se promenant par la chanshre en s'éventent * me dit, d'un ton froid et deV&ig&etut ; Zan*4to > lascm le donne , * Httdia ia rttatamatica.

. Avant de la quitter , je lui «demandé pour fe lendemain un antre rendez-vous qu'elle remît au troisième jour, en. ajoutant » a»ec un saav» rire ironique, que jedevois avoir besoin de reppflu Je passai ce temps mal à mon aise , k< cœur p^eui de sea connues, ai de ses griefs , aentent mon extravagance , me la reprochant, regrettant les moments si mal employé* qn'il , n'avoit tenu qu'à moi jfe rendre les plue doua ' 4e ma vie , attendant avec la pins vivo impatience celui d'en réparer la perte , et néanmoins inquiet encore malgré que^'en eusse, de concilier les perfections de cette* adorable iille avec l'indignité de aosuétak Je courus, je volai chez elle à l'heure dite. Je ne sais si son tempérament ardent, eût été plus content de cette visite ; son orgueil l'eût 4té du moins, et je me fo'&ojs d'avance une jouissance déh-

PAjmtS H, 14 VUE VU. 95 /ciqpge dé lai montrer de taules manière* com~ mçnt je aavois réparer mes to?tg, Elle m'eV pargoa cette épreuve* Le gondolier , qufen abordant j'^nyo^ai <ibe* eUe , me apporta qu'elle él^itjieparMe,la, veilk pour Florence, Si je tfaiwas pas sqntLtqut m#n amour e* la pWAé&Mtf , je le wntis b\$n cruellement en la perds***. Ma* reguet io6eiwé«^e m'* poin quitté. To**t qiijttbtea tso#te <^ma*rte qu'elle wétwt a»me* y^ux , jp pou^b we consder la perdre; mai» de quoi je n'ai p^ m* canao».

œqi qnfuri «owenir mépnbMt. .

Vq'ûk.ffi&dwx histoire** Les dk-huit moi*.

W j&fcl>a#e$ ^ Vendue mîent (qvAix d* plps i»dire> <m?nn pimfde projet tout sa phw. t 4taU)^lwU.ÇTOqjréde n'aller toujouEV que, pbez deg filles gagées * d'a*tfres , U *nt 4a fanja&e d'en w#ir une k «on taur ; } ety W»me nous ^io«a ipsépâi»blea, il nutf>ro*) j^l'a^angemen* pe^ra^VVernse #é»*voia:

jine à «qu? deux. J-jr consentit U s'ag»s#tt| 4e Ja tr#wer sûre. JL obevcba tant , qnîil dé*. Swa une. petite fitte, df o«#e à doute ans , qauei ,s*n ,indigpe pfèrp; ©hereboit à rendre. N<*u» i'ftroe* .k ^cftr mm&tiï&n Mw^otraUte.^ié»»-)

rent en voyant cette enfant. Elle étoit blonée , et douce comme un agneau; on ne l'auroit jamais crue italienne. On vit pour très-peu de chose a Venise : nous donnâmes quelque argent a la mère , et pourvûmes a l'entretien de la fille. Elle avoit de la voix ; pour lui procurer un talent de ressource , nous lui donnâmes une épinette eftm maître a chanter. Tout cela nous coûtoit a peine a chacun deux sequinspar mois , et nous en épargnoit davantage en au- * très dépenses : mais comme il falloit attendre qu'elle fût mûre , c'était semer beaucoup avant de recueillir. Cependant, contents d'aller passer les soirées, causer et jouer très-innocemment'avec cette enfant , nous nous amusions plus agréablement peut-être que si nous l'avions possédée , tant il est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins la débàu* che qu'un certain agrément de vivre auprès d'elles. Insensiblement mon cœur s'attachoit à la petite Ànzoletta, mais d'un attachement paternel auquel les sens a voient si peu de part, .qu'a mesure qu'il augmentait il me devenoit moins possible de les y faire entrer , et je sen* lois que j'aurois eu horreur d'approcher de cette fille devenue nubile, comme d'un inceste

PARTIE II, LIVRE VIL gS abominable. Je voyois les sentiments du bon Garrio prendre a son insçu le même tour. Nous nous ménagions sans y penser des plaisirs .non moins doux , mais bien différents de ceux dont nous avions d'abord eu l'idée , et je suis cer* tain que quelque belle qu'eût pu devenir cette pauvre enfant , loin d'être jamais les corrupteurs de son innocence , nous en aurions été les protecteurs. Ma catastrophe arrivée peu après ne me laissa pas le temps d'avoir part à cette bonne œuvre , et je n'ai a me louer dans cette affaire que du penchant de mon cœur»

Revenons à mon voyage.

Mon premier projet, en sortant de chez M. de Montaigu , étoit de me retirer à Genève, en attendant qu'un meilleur sort, écartant les obstacles , pût me réunir a ma pauvre maman $ mais l'éclat qu'a voit fait notre querelle , et la sottise qu'il eut d'en écrire a la cour,, me fit prendre le parti d'aller moi-même y rendre compte de ma conduite et demander justice de celle d'un forcené. Je marquai de Venise ma résolution a M. du Theil , chargé par intérim des affaires étrangères après la mort de M. Amelot. Je partis aussitôt que ma lettre ; je pris ma route par Bergame , Côme et Domo d'Ossola :

gÔ IMS CONFESSIONS,

je traversai le Simploù. A Sio», M. de Chai*gnon, chargé des affaires de France, me fit mille amitiés : a Genève , M» de la Closurc m'en fit autant. J'y renouvelai conooissaoce avec M. de Gaufiecourt „ dont j'avois quelque argent à recevoir. J'atois traversé Nyon saa* voir mon père > noix qu'il ne m'en coulâte&revement : mais je n'a Vois pu me résoudre k nxe montrer a ma belle-mère après mon désastre , certain qu'elle me jugerait sans vouloir m'écoûter. Le libraire du Villard , ancien ami de mon père, me reprocha vivement ce tort* Je' lui en dis la cause; e.t, pour le réparer sasp J»' exposer à voir ma .beUeraère , je pris une chaise > et nous firmes ensemble à Nyon descencbreau cabaret. D** Villard s'en (ut chercher mon pauvre tpère, qui vint tout courant m'embrasser*, IJfou^ soupâmes ensemble; et* après, avoir passé une soirée bien douce à mon cœur* jOrfetotirnaUe lendemain. ma tin à Genève avec du Viilard, pour qui j'ai toujours conservé 4e l^^CMROunois§ance du bien qu'ij. me fit en cette, <Kça*pn. . „ .

.^onplus court chemin n $ étoit pas par Lyon h WW l'y voulue passer pour vérifier une fripon-* basse te MU de Montaigu. J'avpis

PARTIE n, LIVRE VIL 97 fait venir de Paris une petite caisse contenant une veste brodée d'or , quelques paires de manchettes et six paires de bas de soie blancs. Sur la proposition qu'il m'en fit lui-même , je fis ajouter cette caisse}, ou plutôt cette boite, a son bagage. Dans le mémoire d'apothicaire qu'il voulut me donner en paiement de mes appointements , et qu'il a voit écrit de sa main , il avoit rais que cette boîte , qu'il appeloit ballot , pesoitonze quintaux , et il m'en avoit passé le port à un prix énorme. Par les soins de M. Boy de la Tour, auquel j'étois recommandé par M. Roguin son oncle , il fut vérifié sur les registres des douanes de Lyon et de Marseille, que ledit ballot ne pesoit que quarante-cinq livres , et n' avoit payé le port qu'à raison de ce poids. Je joignis cet extrait authentique au mémoire de M. de Montaigu; et , muni de ces pièces et de plusieurs autres de la même force, je me rendis à Paris , très-impatient d'en fairé usage. J'eus durant toute cette longue route de petites aventures a Côrae , en Valais , et ailleurs. Je vis plusieurs choses, entre autres les îles Boromée, qui vaudroient la peine d'être décrites. Mais le temps me gagne, les espions m'obsèdent; je suis forcé de faire à la hâte et III. 5

mal un travail qui demandèrent le loisir et la tranquillité qui me manquent. Si jamais la Providence , jetant les yeux sur moi , me procure enfin des jours plus calmes , je les destine a refondre , si je puis , cet ouvrage , ou a y faire au moins un supplément dont je sens qu'il & grand besoin »•

Le bruit de mon histoire m'avoit devancé 5 et , en arrivant, je trouvai que dans les bureaux et dans le public tout le monde étoit scandalisé des folies de l'ambassadeur. Malgré cela , malgré le cri public dans Venise , malgré les preuves sans réplique que j'exhibois, je ne pus obtenir aucune justice. Loin d'avoir ni satisfaction niVéparation , je fus même laissé à la discrétion de l'ambassadeur pour mes appointements , et cela par l'unique raison que n'étant pas François , je n'a vois pas droit a la protection nationale , et que c'étoit une affaire particulière entre lui et moi. Tout le monde en particulier convint avec moi que j'étois offensé , lézé , malheureux; que l'ambassadeur étoit un extravagant cruel , inique , et que toute cette

1 J'ai renoncé à ce projet. (Cette note n'est point dans le manuscrit autographe.)

PARTIE H, LIVRE VIL 99 affaire le déshonorait à jamais. Biais quoi? il é toit l'ambassadeur ; je n'étois, moi, que le secrétaire. Le bon ordre , on ce qu'on appelle ainsi , vouloit que je n'obtinsse aucune justice , et je n'en obtins aucune. Je m'imaginai qu'à force de crier et de traiter publiquement ce fou comme il le méritoit, on me diroit à la fin de me taire ; et c'étoit ce que j'attendois, bien résolu de n'obéir qu'après qu'on auroit prononcé. Mais il n'y avoit point alors de ministre des affaires étrangères. On me laissa clabauder, on m'encouragea même; on faisoit chorus :

mais l'affaire en resta toujours là , jusqu'à ce que , las d'avoir toujours raison et jamais justice , je perdis enfin courage et plantai là tout.

La seule personne qui me reçut mal , et dont j'aurois le moins attendu cette injustice, fut madame de Beuzenval. Toute pleine des prérogatives du rang et de la noblesse , elle ne put jamais se mettre dans la tête qu'un ambassadeur pût avoir tort avec son secrétaire. L'accueil qu'elle me fit fut conforme à ce préjugé. J'en fus si piqué , qu'en sortant de chez elle je lui écrivis une des fortes et vives lettres que j'aie peut-être écrites, et je n'y suis jamais retourné. Le P. Gastel me reçut mieux : mais à

ioo LES CONFESSIONS*

travers le patelinage jésuitique , je le vis suivre assez! fidèlement une des grandes maximes de la société , qui est d'immoler toujours le plus foibk au plus puissant. Le vif sentiment de la justice àe ma cause , et ma fierté naturelle , ne me laissèrent pas endurer patiemment cette partialité. Je cessai de voir le P. Gastel , et par la d'aller aux Jésuites , où je ne eonnoissois que lui seul. D'ailleurs, l'esprit tyrannique et intrigant de ses confrères , si différent de la bonhoramie du bon P. Hemet , me donnoit tant d'éloignement pour leur commerce, que je n'en ai vu aucun depuis ce temps- la , si ce n'est le P. Berthier que je vis deux ou trois fois chez M. Dupin , avec lequel il travailloit de toute sa force à la réfutation de Montesquieu.

Achevons , pour n'y plus revenir, ce qui me reste à dire de M. deMontaigu. Je lui a vois dit dans nos démêlés qu'il ne lui falloit pas un secrétaire , mais un clerc de procureur. Il suivit cet avis , et me donna réellement pour successeur un vrai procureur, qui , dans moins d'un an , lui vola vingt ou trente mille livres. Il le chassa , le fit mettre en prison , chassa ses gentilshommes avec esclandre et scandale , se fit partout Jles querelles , reçut des affronts

PARTIE n , LtVRE VII. 101 qu'un valet n'endureroit pas , et finit , a force de folies, par se faire rappeler et renvoyer planter ses chonx. Apparemment que, parmi les réprimandes qu'il reçut a la cour, Son affaire avec moi ne fat pas oubliée. Du moins peu de temps après son retour, il m'envoya son maître-d'hôtel pour solder mon compte , et me donner de l'argent. J'en manquois dans ce moment-la ; mes dettes de Venise , dettes d'honneur si jamais il en fut , me pesoient sur le coeur. Je saisis le moyen qui se présentait de les acquitter, de même que le billet de Zanetto Nani. Je reçus ce qu'on voulut me donner, je payai toutes mes dettes, et je restai sans un sou comme auparavant , mais soulagé d'un poids qui m'étoit insupportable. Depuis lors je n'ai plus entendu parler de M. de Monta igu qu'à sa mort que j'appris par la voix publique. Que Dieu fasse paix à ce pauvre homme ! Il étoit aussi propre au métier d'ambassadeur que je l'avois été dans mon enfance à celui de grapignan. Cependant il n'a voit tenu qu'à lui de se soutenirhonorablement par mes services , et de me faire avancer rapidement dans l'état auquel le comte de Gouvon m'avoit destiné dans ma jeunesse, et dont, par moi seul,

je m/étois rendu capable dans un âge plus

avancé.

La justice et l'inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l'âme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles , où le vrai bien public et la véritable justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre , et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorité publique à l'oppression du faible et a l'iniquité du fort. Deux choses empêchèrent ce germe de se développer pour lors comme il a fait dans la suite : l'une , qu'il s'agissoit de moi dans cette affaire, et que l'intérêt privé , qui n'a jamais rien produit de grand et de noble, ne sauroit tirer de mon cœur les divins élans qu'il n'appartient qu'au plus pur amour du juste et du beau d'y produire.

L'autre fut le charme de l'amitié qui tempéroit et calmoit ma colère par l'ascendant d'un sentiment plus doux. J'avois fait connoissance a Venise avec un Biscajen , ami de mon ami de Carrio,et digne de l'être de tout homme de bien. Cet aimable jeune homme , né pour tous les talents et pour toutes les vertus , venoit de faire le tour de l'Italie pour prendre le goût

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