‹ Confessions de J.-J.Rousseau, Volume 3Chapitre 9 sur 32 · PARTIE II, LIVRE VII. io · texte numérisé non relu

PARTIE II, LIVRE VII. io

des beaux-arts , et n'imaginant rien de plus a acquérir, il vouloit s'en retourner en droiture dans sa patrie. Je lui dis que les arts n'étoient que le délassement d'un génie comme le sien , fait pour cultiver les sciences , et je lui conseillai , pour en prendre le goût , un voyage et six mois de séjour k Paris. Il me crut , et fut a Paris, Il y étoit et m'attendoit quand j'y arrivai. Son logement étoit trop grand pour lui ; il m'en offrit la moitié : je l'acceptai. Je le trouvai dans la ferveur des hautes sciences.

Rien n'étoit au-dessus de sa portée ; il dévoroit et digéroit tout avec une prodigieuse rapidité. Combien il me remercia d'avoir procuré cet aliment a son esprit , que le besoin de savoir dévoroit sans qu'il s'en doutât luimême ! Quels trésors de lumières et de vertus je trouvai dans cette âme forte ! Je sentis que c'étoit l'ami qu'il me falloit : nous devînmes intimes. Nos goûts n'étoient pas les mêmes; nous disputions toujours. Tous deux opiniâtres , nous n'étions jamais d'accord sur rien. Avec cela nous ne pouvions nous quitter, et , tout en nous contrariant sans cesse , aucun des deux n'eût voulu que l'autre fût autrement.

Ignacio Emmanuel de Altuoa étoit un de ces hommes rares que l'Espagne seule produit , et dont elle produit trop peu pour sa gloire. Il n'avoit pas ces violentes passions nationales communes dans son pays. L'idée de la yen* geancene pouvoitpas plus entrer dans son esprit , que le désir, dans son cœur. Il étoit trop fier pour être vindicatif, et je lui ai souvent ouï dire , avec beaucoup de sang-froid, qu'un mortel ne pou voit pas offenser son âme. Il étoit galant sans être tendi*. Il jouoit avec les femmes comme avec de jolis enfants. Il se plaisoit avec les maîtresses de ses amis; mais je ne lui en ai jamais vu aucune , ni aucun désir d*en avoir. Les flammes de la vertu, dont son cœur étoit dévoré , ne permirent jamais k celles de ses sens de naître.

Après ses voyages il s'est marié , il est mort jeune , û a laissé dès enfants $ et je suis persuadé, comme de mon existence, que sa femme est la première et la seule qui lui ait fait connottre les p)aisirs de l'amour. A l'extérieur il étoit dévot comme un Espagnol, mais en dedans étoit la piété d'un ange. Hors moi, je n*ai vu que lui seul de tolérant, depuis que j'existe. Il ne s'est jamais informé d'aucun

PARTIE II , LIVRE VII. io5 homme comment il pensoit en matière de religion. Que son ami fût juif , protestant , turc , athée, peu lui importait, pourvu qu'il fût honnête homme. Obstiné , têtu , pour des opinions indifférentes , dès qu'il s'agissoit de religion , même de morale , il se recueilloit , se taisoit , ou disoit simplement : Je ne suis chargé que de mai. Il est incroyable qu'on puisse associer autant d'élévation d'âme avec un esprit de détail porté jusqu'à la minutie. Il partageoit et fixoît d'avance l'emploi de sa journée par heures, quarts d'heure , et minutes, et suivoit cette distribution avec un tel scrupule, que , si l'heure eût sonné tandis qu'il lisoit sa phrase , il eût fermé le livre sans achever. De toutes ces mesures de temps ainsi rompues , il y en avoit pour telle étude , il y en avoit pour telle autre \ il y en avoit pour la réflexion, pour la conversation, pour l'office, pour Locke , pour le rosaire , pour les visites , pour la musique , pour la peinture ; et il n'y avoit ni plaisir, ni tentation , ni complaisance , qui pût intervertir cet ordre. Un devoir a remplir, seul l'auroit pu. Quand il me faisoit la liste de ses distributions afin que je m'y conformasse , je commençois par rire , et je finîssois

106 LES CONFESSIONS, par pleurer d'admiration. Jamais il ne gênoit personne ; mais il brusquoit les gens qui , par politesse , vouloient le gêner. Il étoit emporté sans être boudeur. Je l'ai tu souvent en colère, mais je ne l'ai jamais vu fâché. Rien n'étoit si gai que son humeur : il entendoit raillerie , et il aimoit à railler; il y brilloit même, car il a voit le talent de l'épigramme. Quand on l'animoit, il étoit bruyant et tapageur en paroles; sa voix s' entendoit de loin. Mais tandis qu'il crioit on le voyoit sourire , et tout à travers ses emportements il lui venoit quelque mot plaisant qui faisoit éclater tout le monde. Il n'avoit pas plus le teint espagnol que le phlegme. Il a voit la peau blanche , les joues colorées , les cheveux d'un châtain presque blond. Il étoit grand et bien fait. Son corps fui formé pour loger son âme.

Ce sage de cœur ainsi que de tête se conuoissoit en hommes, et fut mon ami. C'est toute ma réponse à quiconque ne l'est pas.

Nous nous liâmes si bien que nous fîmes le projet de passer nos jours ensemble. Je devois dans quelques années aller le joindre à Ascoy tia pour vivre avec lui dans sa terre. Toutes les parties de ce projet furent arrangées entre

PARTIE II , LIVRE VII. 107 nous la veille de son départ. Il n'y manqua que ce qui ne dépend pas des hommes dans les projets les - mieux concertés. Les événements postérieurs , mes désastres , son mariage , sa mort enfin , nous ont séparés pour toujours.

On diroh qu'il n'y a que les noirs complots des méchants qui réussissent : les projets innocents des bons n'ont presque jamais d'accomplissement.

Ayant senti l'inconvénient de la dépendance, je me promis bien de ne m'y plus exposer.

Ayant vu renverser dès leur naissance les projets d'ambition que l'occasion m'avoit fait former, rebuté de rentrer dans la carrière que î'avois si bien commencée , et dont néanmoins je venois d'être expulsé , je résolus de ne plus m'attacher à personne, mais de rester dans l'indépendance en tirant parti de mes talents , dont enfin je commençois à sentir la mesure , et dont j 'a vois trop modestement pensé jus~ qu'alors. Je repris le travail de mon opéra , que j'avois interrompu peur aller à Venise; et , pour m'y livrer plus tranquillement , après le départ d'Altuna , je retournai loger a mon ancien hôtel Saint-Quentin , qui , dans un quartier solitaire et peu loin du Luxembourg r

m'étoit plus cammo4e p«w travailler à mon aise, que la bruyante rue Saint«He&oré. Là m'attendoitla seule consolation réelle que le ciel m'ait fait goûter dans ma misère , et qui seule me la rend supportable. Ceci n'est pas une eonnoissance passagère; je dois entrer dans quelque détail sur la manière dont elle se fît.

Nous avions une nouvelle hôtesse qui étoit d'Orléans. Elle prit pour travailler en linge une fille de son pays , p? environ vingt*deux à vingt-fois ans , qui mangeoit avec nous , ainsi que l'hôtesse. Cette fille, appelée Thérèse le Vasseur, étoit de bonne famille. Son père étoit officier de la monnoie d'Orléans , sa mère étoit marchande. Ils avoient beaucoup d'enfants.

La monnoie d'Orléans n'allant plus , le père se trouva sur le pavé ; la mère , ayant essuyé des banqueroutes , fit mal ses affaires , quitta le commerce , et vint a Paris avec son mari et sa fille , qui les nourrissoit tous trois de son travail.

La première fois que je vis paraître cette fille à table , je fus frappé de son maintien modeste, et plus encore de, son regard vif et doux, qui pour moi n'eut jamais son semblable. La table étoit composée, outre M. de Bonnefond,

PARTIE II, LIVRE VII. 109 de plusieurs abbés irlandois, gascons, et autres gens de pareille étoffe; notre hôtesse ellemême avoit rôti le balai : il n'y avoit là que moi seul qui parlât et se comportât décemment. On agaça la petite ; je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent sur moi. Quand je n'auroi» en naturellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, la contradiction, m'en auroient donné. J'ai toujours aimé l'honnêteté dans les manières et dans les propos, principalement arec le sexe. Je devins hautement son champion. Je/ la vis sensible à mes soins , et ses regards , animés par la reconnoissanee qu'elle n'osoit exprimer de bouche , n'en devenoient que plus pénétrants.

EMe étoit très-timide ; je l'étois aussi. La liaison , que cette disposition commune sembloit éloigner , se fit pourtant très* rapidement.

L'hôtesse , qui s'en aperçut , devint furieuse ; et ses brutalités avancèrent encore mes affaires auprès de la petite , qui , n'ayant d'appui que moi seul dans la maison , me voy oit sortir avec peine, et soupiroit après le retour de son protecteur. Le rapport de nos cœurs , le concours de nés disposition*, eurent bientôt leur effet ordinaire. Elle erut voir en moi un honnête hora-

no LES CONFESSIONS, me ; elle ne se trompa pas : je crus voir en elle une fille sensible , simple et sans coquetterie ; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d'avance que je ne l'abandonnerois ni ne l'épouserois jamais. L'amour , l'estime , la sincérité naïve , furent les ministres de mon triomphe , et c'étoit parce que son cœur étoit tendre et honnête , que je fus heureux sans être entreprenant.

La crainte qu'elle eut que je ne me fâchasse de ne pas trouver en elle ce qu'elle croyoit que j'y cherchois recula mon bonheur plus que tout autre chose. Je la vis, interdite et confuse avant que de se rendre , vouloir se faire entendre , et n'oser s'explique? . Loin d'imaginer la véritable cause de son embarras, j'en imaginai une bien fausse et bien insultante pour ses mœurs , et croyant qu'elle m'avertissoit que ma santé couroit des risques , je tombai dans des perplexités qui ne me retinrent pas , mais qui, durant plusieurs jours, empoisonnèrent mon bonheur; Gomme nous ne nous entendions point l'un l'autre, nos entretiens à ce sujet étoient autant d'énigmes et d'amphigouris plus que risibles. Elle fut prête à me croire absolument fou, Enfin nous nous expli-

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