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Confessions de Ninon de Lenclos

Je restai longtemps sous l'impression de la visite étrange que j'avais reçue. De deux choses l'une : ou l'homme noir s'est moqué de moi, ou le marché qu'il m'a fait conclure est sérieux. Dans ce dernier cas, n'aurai-je point à me repentir cruellement de mon imprudence? Ouvrant le paquet cacheté qu'il m'avait remis entre les mains, j'y trouvai douze flacons remplis d'une liqueur d'un rose vif, avec une feuille de ses tablettes sur laquelle étaient écrits ces mots :

« Il y a dans chacun de ces flacons deux mille gouttes d'essence de vie et de beauté.

il. 1

« Ce liquide est inaltérable. Vous en avez pour le reste de vos jours.

« Une goutte tous les matins dans un verre d'eau, après un bain froid. »

Satan, si c'était lui, jouait un peu le rôle d'un empirique, et cela devait me donner en ses prescriptions une médiocre confiance ; n'importe, je le suivis à la lettre, me livrant dès lors sans réserve à mon goût pour le plaisir, et ne redoutant plus les conséquences qui pourraient en résulter pour mes charmes. Je ne faisais, du reste, qu'obéir en cela aux impulsions de ma nature, et je répondais à ceux qui blâmaient mon système :

— Que voyez- vous, en ce monde, de plus digne de recherche que le plaisir ? La gloire, les richesses, les honneurs?... Néant : je rirai toujours de la bourse d'un avare, du bouclier d'Achille, du bâton de maréchal et de la crosse d'un évêque.

— Mais la religion ? m'objectaient les plus scrupuleux.

— Je trouve à plaindre, leur disais-je, ceux qui ont besoin de la religion pour se conduire : c'est marque d'un esprit borné ou d'un cœur corrompu.

Sans être tout à fait incrédule, je traitais fort à la légère tout ce qui avait rapport au dogme chrétien. Je pratiquais comme les autres, par habitude ; mais je ne croyais personne éclairé nettement sur le mystère de nos destinées futures. Ainsi, dans une maladie grave où Saint-Évremond refusait le secours d'un prêtre, je ne laissai pas de lui en amener un. Seulement mon action fut presque aussitôt démentie par mes paroles, et je dis au confesseur en le conduisant vers le lit de Marguerite:

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— Monsieur, faites voire devoir. Je vous assure que le malade, quoiqu'il raisonne, n'en sait pas plus sur bien des choses que vous et moi.

Depuis trois jours Rambouillet n'était pas venu. Il m'avait accoutumée à plus d'exactitude, et j'allai au cercle de sa mère, espérant du moins le rencontrer là; mais je fus trompée clans mon attente. La figure de madame de Rambouillet me parut à l'orage. Elle ne me fit aucune des amitiés dont elle me comblait ordinairement, et s'écarta pour la première fois peut-être de la bienséance exquise qui réglait toujours sa conduite.

Charles d'Angennes, sa fille et Montausier, ce phénix des prétendus, qui soupira vingt ans pour acheter son bonheur (1), partageaient la bouderie de la noble marquise.

Je commençais à être embarrassée de ma personne, lorsque madame de Senneterre vint à mon secours et me donna le mot de l'énigme. On avait appris mes relations avec Rambouillet. De là grand scandale et nécessité de rupture, au sens de chacun. La marquise ne vit rien de mieux que de solliciter un ordre de la cour, qui enjoignait à mon triste amoureux de regagner au plus vite son régiment en Auvergne.

Enchantée de savoir enfin de quel côté venait la tempête, je résolus de l'affronter.

Bientôt on me lança quelques é] igrammes indirectes, et l'on se mit à blâmer les personnes à mœurs légères. Piquée

(1) On sait que la célèbre Julie d'Angennes devint plus tard duchesse de Montauèier, puis gouvernante des enfants de France.

(Note des Éditeurs.)

au vif, je ripostai sur-le-ciiamp. Jamais occasion ne me parut plus favorable pour développer ma philosophie. Je soutins qu'il n'y avait qu'une sorte d'amour possible, que ia résistance chez une femme démontrait sa froideur bien plus que sa sagesse, que le goût pour le plaisir pouvait se concilier avec la décence, et qu'enfin celles de ces dames qui faisaient de la métaphysique à propos de l'amour tombaient dans une hérésie fort grave et n'étaient, à proprement parler, que des platoniciennes.

Tous les collets montés du lieu poussèrent les hauts cris. Mais, généralement, les hommes se rangèrent sous mon drapeau.

Cela ne prouvait pas que j'eusse raison. Presque toujours un paradoxe, soutenu par une femme, est sûr de triompher auprès de ces messieurs, qui mettent volontiers leurs espérances à la place de leur jugement. Du reste, j'étais alors très-convaincue de la vérité de mes principes. Je fus brillante, et j'achevai de terrasser mes adversaires en déclarant que ma seule prétention était d'être honnête homme, et que personne n'avait le droit de me refuser ce titre.

— Eh! mesdames, ajoutai-je, la grande vertu chez nous est une pièce d'or, dont on fait bien moins usage que de la monnaie. Condamner l'amour et s'en priver, quelle folie ! Défendrez-vous la soif par hasard, et empêcherez-vous l'univers entier de boire, parce qu'il y a des gens qui s'enivrent?

Madame de. la Sablière et Marion Delorme furent les seules qui, de toutes les femmes présentes, osèrent prendre pour moi l'ait et cause. J'entendis murmurer dans mon voisinage qu'elles avaient leurs raisons pour cela.

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Comme je semblais prête à pousser la discussion aussi loin que possible et à ne pas m'avouer vaincue, on cessa de m'attaquer.

La conversation tomba sur le procès de Loudun, qui occupait alors tous les esprits. Bon nombre de personnes formaient le projet d'aller en Poitou.

— N'êtes-vous pas curieuse de faire ce voyage? me dit à l'oreille Saint-Évremond, alors en pleine convalescence. Il parait qu'Urbain Grandier est un magicien bien autrement habile que Perditor et votre homme noir, — si l'on en croit Richelieu !

— Quand partons-nous? demandai-je.

— Demain, chère amie, avec Marion et le comte de Lude. Effectivement, nous partîmes le lendemain. Deux jours

après, nous arrivions à Loudun. Je puis dire que j'assistai au procès le plus monstrueux et le plus inique dont les fastes judiciaires puissent faire mention. Raconter toutes les trames ourdies par la haine pour condamner un malheureux prêtre serait une trop longue et trop pénible histoire. D'ailleurs on trouvera partout les détails de ce drame affreux, et je m'exposerais à répéter beaucoup moins bien ce que d'autres ont dit avant moi. Seulement j'affirme que l'innocence d'Urbain Grandier me parut aussi éclatante que le soleil. Richelieu dut voir plus d'une fois dans ses rêves l'ombre irritée de sa victime.

Notre voyage fut signalé par un incident curieux.

Le fils de Martin de Laubardemont, de ce juge sanguinaire que le ministre chargeait de l'exécution de ses vengeances, avait eu l'audace de me faire la cour et d'aspirer à l'honneur d'être notre compagnon de route. >>ous le coa-

naissions pour un misérable plus à redouter peut-être encore que le cligne auteur de ses jours, et nous n'osâmes, ni l'un ni l'autre, répondre par un refus. Lorsque nous eûmes vu le père à l'œuvre, on comprend que la société du fils nous inspira un surcroit d'horreur, et nous partîmes avec précipitation de Loudun pour l'empêcher de nous suivre au retour.

Mais tout à coup, au moment où notre voiture allait s'engager sous les avenues d'une forêt profonde, nous e; tendîmes à côté de nous le galop d'un cheval.

C'était Laubardemont qui venait nous rejoindre. Nous allions être obligés de nouveau de subir son odieuse solorsque par bonheur une troupe de bandits s'élança d'un fourré voisin, entoura brusquement notre carrosse et nous ordonna de faire halte. Je dis par bonheur, attendu que Marion, la plus singulière fille de la terre et qui avait eu des aventures fabuleuses, retrouva dans le chef des bandits un de ses anciens amoureux, qui non-seulement, pour lui être agréable, ne s'empara point de notre bourse, mais déclara Laubardemont fils prisonnier et l'enrôla dans sa troupe, où celui-ci ne tarda pas à devenir un brigand de premier choix (1).

Il nous fut ainsi permis d'achever notre voyage sans l'ignoble compagnon de route que nous avait imposé la crainte.

Revenue à Paris, je me décidai bravement à retourner au cercle de madame de Rambouillet. Cesser mes visites

(1) Voir les Confessions de Marion Deïorme.

(Note des Éditeurs.)

eût été convenir de ma défaite, et Je n'étais pas d'humeur à favoriser le triomphe des platoniciennes.

Le soir où je reparus chez la marquise, les salons étaient combles.

Et ceci me fait remarquer que je parle depuis un siècle du célèbre hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre sans en avoir donné la moindre description. Mais il faudrait un volume pour remplir dignement une pareille tâche, et je laisse les longueurs aux romans de mademoiselle Scudéri. Ceux qui voudraient connaître l'hôtel de Rambouillet n'ont qu'à lire son Cyrus. Sous le nom de palais Clcomène, elle peint non-seulement le grand salon et la chambre Bleue^ mais encore les plus petits réduits, les plus modestes cabinets, les recoins les plus cachés, lss plus secrètes a.côves. Elle en dresse le plan dans tous ses détails; c'est à en rendre un architecte jaloux.

Puisque j'en suis sur le compte de la dixième Muse (1), il faut dire, en passant, que ses œuvres produisaient sur moi l'effet de l'opium. Je les trouvais remplies de fadeurs, et je disais assez haut que cette demoiselle avait tort de se croire tout l'esprit du monde.

Quand, plus tard, je devins son amie, je rendis quelque justice à ses talents d'écrivain, mais sans la porter jamais au troisième ciel, voyage un peu trop étourdissant pour Tamour-propre et dont beaucoup de personnes lui avaient malheureusement fait contracter l'habitude.

La réunion de l'hôtel était donc, ce soir-là, fort nom-

(I) On appelait ainsi Madeleine de Scudéri.

(Note des Editeurs.)

breuse et fort imposante. Dans le coin le plus reculé du l'eu, qu'elle avait en horreur, siégeait l'illustre marquise. A ses côtés trônait Julie d'Angennes, avec ses grands yeux majestueux, son nez aquilin d'une courbure adorable et sa peau magnifique, dont un cygne eût envié la blancheur. Montausier penché sur le fauteuil où elle était assise, là dévorait du regard. Les poëtes, principaux habitués du cercle, s'y trouvaient en petit nombre. J'aperçus Ménage, être à face de jésuite et bel esprit tout à fait contestable. Rien n'égalait ses prétentions, si ce n'est sa laideur. Il assommait de quelque sot discours des Yvetaux, mon maître de langues vivantes, que je n'ai pas encore nommé dans ces Mémoires, oubli sans excuse, car il était de mes intimes, et, de plus, chaud partisan de la philosophie d'Épicure, qu'il n'avait cessé de me prêcher depuis la mort de M. de Lenclos, tout en m'enseignant, en guise d'intermède, l'anglais et l'italien.

Des Yvetaux, original sans copie, ne parlait, ne mangeait, ne s'habillait, ne faisait l'amour comme personne.

Ancien précepteur de Louis XIII, il avait amassé à la cour une assez jolie fortune qu'il dépensait de son mieux et d'après ses maximes. Nous le retrouverons par la suite à sa maison du faubourg Saint-Germain, où je lui rendis visite avec Corneille.

Messieurs les gens de lettres admis chez madame de Piambouillet n'étaient pas chicbes de lectures, et j'arrivai juste au moment ou un certain Gostar en achevait une des plus insipides. Ce Costar, espèce d'intrigant littéraire, fils d'un chapelier de Paris, avait été chassé de la boutique paternelle pour la forme disgracieuse qu'il donnait aux

chapeaux. II n'en donnait pas une meilleure à son style. La compagnie bâillait en l'écoutant, lorsque arriva tout à coup au milieu de sa lecture une phrase burlesque, où il comparait je ne sais plus quoi à un vent coulis qui se glisse entre deux montagnes.

Aussitôt les bâillements se changèrent en éclats de rire. Nous pûmes comprendre avec quel soin délicat et décent M. Gostar procédait au choix de ses images.

Ce galant homme se fit, quelque temps après, chasser de l'hôtel pour avoir écrit un pamphlet contre Chapelain. Les uns disent qu'il était jaloux de son talent, les autres de sa pension : ce dernier avis se rapproche beaucoup plus de la vraisemblance. Du reste, Costar, repentant de son crime, s'humilia jusqu'à demander grâce à deux genoux et avec larmes à l'auteur de la Pucelle. Je me suis étendue sur le chapitre de ce personnage, parce qu'il compta parmi les écrivains absurdes qui, au détriment des véritables hommes de lettres, usurpèrent une position dans ce siècle, à force de flagorneries et de lâchetés. Costar mourut comblé de bénéfices, honoré de la faveur de Richelieu, et avec une pension plus forte que celle de Chapelain.

Si, contre l'habitude, les poètes manquaient à l'assemblée de la marquise, en revanche, les fous y étaient en grand nombre.

On sait qu'à l'hôtel on nommait ainsi tous ceux qui amusaient le cercle par quelque ridicule. En première ligne, je citerai le baron de Moranges, plaisant robin toujours en mouvement, sans qu'on sache pourquoi. Il ressemblait à une montre qui va, mais qui n'a point d'aiguilles. Marqué de la petite vérr|é, avant les yeux louches, le il. 1.

nea tordu, le menton de travers, il riait le premier de son visage. Rencontrant un jour sur le pont Notre-Dame un individu qu'H ne connaissait en aucune sorte, il s'arrête comme émerveillé, pousse un cri joyeux et se précipite au cou de ce personnage en disant :

— Ah ! monsieur, que je suis ravi de cette rencontre, eî qu'il y a de longues années que je vous cherche !

— En vérité? fit l'autre avec surprise; je n'ai pas l'honneur de vous connaître, ce me semble.

— Xon, malheureusement je vous ai connu trop tard; mais je vous vois, je vous regarde, et je suis heureux.

— M'en direz-vous la raison ?

— Oui, certes, répondit M. de Moranges. Embrassonsnous encore. Je désespérais de trouver un homme plus laid que moi... Vous êtes cet homme-là.

Un autre jour, il arrache la marquise à une affaire trèssérieuse et la conduit dans la basse-cour de l'hôtel pour sui montrer quelques volailles assez maigres.

— Eh! madame, dit-il, c'est une honte de ne pas mieux loigner ces pauvres bêtes. Ignorez-vous la manière d'engraisser les jeunes dindons?

— Vraiment, dit la marquise, je ne me suis jamais occupée d'acquérir cette science.

— Vous avez tort, madame, vous avez tort

— Que faut-il faire, monsieur ?

— Il faut les nourrir avec un mélange d'orties et d'œufs durs broyés ensemble.

— Certes, voilà une singulière méthode. Les jeunes dindons engraissent avec cela?

— Oui, madame, vous pouvez me croire : c'est un souvenir de mon enfance.

A côte" de ce premier fou en était un autre non moins curieux, lemédecio Rapoil.ll devenait frénétique si quelque mauvais plaisant s'amusait à intervertir les syllabes de son nom et l'appelait Polira. Plus avare qu'Harpagon, il faisait de grandes enjambées en marchant dans la rue pour économiser la semelle de ses bottes.

Le président Nieolaï, grand coureur de ruelles, racontait, sans qu'on l'en priât, ses histoires d'amour. 11 nous dit qu'il s'était résigné à servir trois mois, comme garçon, dans un bouge de la rue Montorgueil pour les beaux yeux d'une cabaretière, appelée la Guillebaud. Je n'ai jamais vu bavard plus intarissable : il parlait à bâtons rompus et pans suite ; on eût dit d'un livre auquel il manquait des feuillets.

Quant à Bordier, fils d'un chandelier de la place Maubert, il avait perdu la tête, parce qu'ayant payé fort cher un emploi d'intendant des finances il s'était vu destituer par Richelieu, auquel il refusait de prêter trente mille écus pour paver le faubourg Saint- Antoine. Bordier dut quitter Paris et se retirer en Flandre. Julie d'Angennes obtint son rappel; mais le pauvre homme revint tout hébété. On fit sur lui cette épigramme :

Bordier pleure sa décadence.

Au lieu de se voir élevé Par les degrés^ à l'intendance, Il a glissé sur le pavé, Renversé par uu coup de foudre, Oui pensa le réduire en poudre,

A faute, de s'humilier.

C'est son arrogance ordinaire.

Pour le fils d'un chandelier, Il a bien manque de lumière!

Un cinquième fou, Boulard de l'Écluse, avait un nez d'une longueur scandaleuse et une langue infiniment plus longue encore. Un soir, il nous fit un interminable discours sur les diverses façons de cracher. 11 en trouva cinquantedeux, dont il donna la démonstration séance tenante, aux dépens du tapis de la marquise. Lorsqu'on interrompait cet aimable causeur, on était toujours sûr de couper une sottise en deux.

Si le cercle de madame de Rambouillet ne se fût composé que de tels personnages, il n'aurait certes pas été digne de sa réputation.

Heureusement, les fous ne comptaient pas. Il y avait beaucoup d'hommes de mérite dans cette assemblée.

Je puis citer entre autres M. de Lyon, frère de Pachelieu, prélat d'une galanterie remarquable et d'une élégance parfaite, musqué, poudré, fardé, tiré à quatre épingles, portant manchettes et collet de dentelles, toutes choses fort peu en rapport avec les saints canons de l'Église. Instruit des inutiles tentatives que le ministre avait faites sur mon cœur, il m'entourait publiquement d'hommages, dans l'espoir de mieux réussir. Je lui promis de l'aller voir, si jamais je passais à Lyon.

Après lui je dois signaler :

Perrot d'Ablancourt, esprit dans le genre de Montaigne, mais plus méthodique et plus réglé.

Jean-Pierre le Camus, évèque de Belley, vieillard digne

et simple, que Richelieu faisait demander lorsque, fatigué des plaisanteries de son bouffon Boisrobert, il voulait parler de choses graves.

M. de Thémines, que la marquise nommait le bon sens et la raison incarnés.

Le président le Goigneux, magistrat d'une grande distinction, dont l'unique défaut, si c'en est un, fut de perdre un peu trop souvent sa gravité auprès de notre sexe.

Enfin le maréchal de l'Hôpital, tête ferme, âme loyale et noble cœur. Il ne fit dans le cours de sa vie qu'une sotte action, une seule, mais elle eut pour lui de tristes conséquences : il épousa Charlotte des Essarts, ancienne maîtresse de Henri IV et du cardinal de Guise. Sa femme lui apporta pour dot trois fils, deux filles et très-peu de vertu.

Derrière les maîtres de la maison, j'aperçus Rubens, le peintre illustre, que Marie de Médicis avait chargé de la décoration du palais du Luxembourg (1). Il causait fraternellement avec Mignard. Le grand artiste déployait une noble assurance, et son large front déployait le génie; il portait les cheveux longs, la moustache retroussée et la royale en pointe. Mignard, très-jeune encore, avait deux grands yeux langoureux , dont l'un était plus bas que l'autre.

On venait d'en finir avec la lecture de Costar, et la conversation tomba sur le procès de Loudun.

— N'attendez- vous pas le cardinal, ce soir? demandèrent plusieurs personnes à la marquise.

(i) La reine mère avait fail bâtir ce palais depuis cinq ans, et y tenait sa résidence avant d'être exilée à Cologne.

(Note des Éditeurs.)

— Vraiment non, répondit-elle. Son Excellence me néglige et devient très- rare.

Puis, baissant la voix, pour ne pas être entendue de M. de Lyon :

— Je ne le vois plus, ajouta-t-elle, depuis qu'il exerce des actes féroces et sanguinaires. Ou n'est pas obligé d'être poli quand on s'occupe d'une façon si active à couper la tête aux gens ou à les brûler vifs. Du reste, monseigneur me garde rancune.

— Ah! pourquoi? demnnda-t-on de toutes parts.

— Parce que j'ai refusé ma porte à ses espions.

— Ses espions! Qui donc remplit ce bel office?

— Laffemas et le père Joseph. II tenait beaucoup à introduire chez moi ces deux honnêtes personnages.

— Voyez-vous cela !

— Monseigneur est curieux.

— Il aimerait à savoir ce que nous pensons de sa politique.

— Ou de ses belles nominations à l'Académie.

— Ou de la manière délicate avec laquelle il distribue les évêchés et les prébendes.

M. de Lyon se rapprochait. On cessa de parler de son frère; mais l'entretien continua de rouler sur les gens d'Église et sur l'abus des bénéfices. Il y avait là grande matière à critique, et chacun plaçait son mot.

— Croiriez-vous, madame, disait l'Hôpital à la marquise, que le roi vient de donner l'abbaye de Saint-Germain des Près à la veuve du duc de Lorraine, de sorte que voilà une femme abbesse d'un couvent d'hom::

— Oh ! répliqua Perrot d'Ablancourt, la chose est depuis

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longtemps passée dans h s mœurs : prieurés, abbaycf , prébendes, sont tenus ou possédés par des laïques, par des militaires, voire par des gens mariés ou des femmes. Un malheureux vicaire ou un pauvre moine, écrivant à leur supérieur, sont obligés de mettre des suscriptions dans le genre de celles-ci : « A monsieur mon curé, le capitaine un tel; ou: « A monsieur mon abbé, madame une telle. »

— Mais, objectai-je, cela me parait bien difficile. Gomment alors les cures sont-elles desservies?

— Rien de plus simple, répondit d'Ablancourt. Ces messieurs et ces dames jouissent des revenus et font dire la messe par des prêtres appelés custodi-nos, auxquels ils donnent à peine de quoi ne pas mourir de faim.

— Sans doute, sans doute! fit Gostar, qui vint se jeter au milieu du dialogue. En êtes- vous à ignorer ce passage dû la satire de Gourval?

Pour jouir de leur cure, ils ont des estafiers. De bons custodi-nos, marmitons de collège, Desquels ils vont couvrant leur maudit sacrilège.

— Messieurs, assez, de grâce! dit la marquise en s'inclinant devant le respectable évêque, comme pour lui demander pardon du tour que prenait l'entretien.

— Oh ! répondit le Camus, ce n'est pas moi qui essayerai d'excuser ces désordres ni de prendre la défense des mauvais prêtres! J'accuse le premier ceux qui leur permettent de marcher en habits de courtisans et de soldats, sans tonsure, la barbe à la mode et la perruque en tête.

— Et qui autorise fout cela, m'écriai-je, si ce n'est le cardinal ?

— Vous avez raison, mademoiselle ; je l'en ai blâme" plus d'une fois.

— C'est vrai, monseigneur; mais pas aussi publiquement! dit tout à coup de la porte une voix rude et mécontente.

On tourna la tête. Richelieu était derrière l'évêque.

A une certaine heure de la soirée, on n'annonçait plus les arrivants. Son Excellence avait profité de cela pour s'introduire à pas de loup et faire eile-même l'office d'espion.

Tout le monde salua le ministre.

Ceux qui semblaient auparavant le plus disposés à le critiquer lui firent une révérence beaucoup plus profonde que les autres.

— De quoi vous plaignez-vous? reprit le cardinal en s'adressant à le Camus. De la démoralisation du clergé? Mais regardez les autres classes; prenez la magistrature, par exemple : qu'y voyez-vous? un mépris effronté de toutes les lois de la justice, une avidité sans nom. Vous arrêtez un voleur en flagrant délit et vous le faites conduire au juge, cela vons coûte quinze livres. On vous demandt ensuite si vous vous portez partie, et, sur votre réponse négative, on relâche le larron.

— C'est vrai, murmureront les auditeurs,

— Oh ! nous ne Bommes pas au bout ! Consontoz à poursuivie, c-\-st pis encore. Les frais de procédure vous ruinent : assignations, réquisitoires, exploits, on trouve cent moyens de vous gruger; puis on envoie le coupable aux galères, mais seulement quand votre bourse est vide. Est-ce exact, ce que j'affirme?

— Oui, oui! cria-t-on de toutes parts.

— Alors, continua l'Éminence, il faut m'accuser aussi des désordres de la justice ; il faut dire que j'invite les avocats et les procureurs à faire durer un procès trois ans et à recevoir, même de la partie adverse, des cadeaux pour entretenir le luxe scandaleux de leurs femmes et de leurs filles.

— Ah! fi donc!... De quels avocats parlez-vous, monsieur le cardinal? demanda le baron de Moranges sur un ton piqué.

— Je ne parle pas des avocats sans cause, répondit brusquement Richelieu.

Chacun d'éclater de rire. Le pauvre fou se retira dans un coin.

— Venons aux marchands, s'il vous plaît, dit le ministre. Ne savez-vous pas aussi bien que moi ce qui en est? Ils se damnent pour un liard, ils gagnent cent pour cent sur leurs marchandises; encore les vendent-ils mauvaises, jurant Dieu et diable qu'elles sont excellentes. Est-ce moi qui leur ordonne d'attirer les désœuvrés dans leur boutique? S'ils souffrent qu'on glisse à l'oreille de leurs femmes mille choses déshonnêtes, que vingt godelureaux les courtisent et aillent même jusqu'aux attouchements, le tout

pour vendre une do azaine d'aiguillettes ou un collet à la mode, direz-vous que je favorise ces désordres?

— Personne ici, monseigneur, ne vous adresse un pareil reproche, dit Costar en s'inclinant jusqu'à terre.

Il flairait sa pension. Richelieu poursuivit, croyant nous imposer à tous :

— Où donc voyez-vous la moralité? Dans le peuple? il est insolent, grossier, blasphémateur. Allez à la halle, offrez aux poissardes d'un saumon ou d'une carpe un peu moins qu'elles ne désirent, vous serez blasonné de toutes injures et malédictions, accompagnées de jurements à faire trembler le ciel.

— Vous avez raison, monsieur le cardinal , vous avez mille fois raison.

J'étais lasse enfin de voir la plus grande partie du cercle approuver Richelieu de la voix, du geste et du regard. On lui donnait gain de cause, parce qu'il était là; on n'osait pas le contredire, parce qu'on avait peur. [1 me parut indigne de moi de me rendre en quelque sorte, par mon silence, complice de ce manque de courage.

— Mon Dieu ! lui dis-je, vous pourriez parcourir bien d'autres classes, Votre Éminence, et d'une manière aussi triomphante.

— - Je le crois, en effet, mademoiselle, me répondit-il.

— Vous pourriez dire des écoliers qu'ils sont continuellement en débauche, portant armes, volant, pillant et faisant pis encore; des fils de famille, qu'ils hantent les banquets à deux pistoles par tête, qu'ils se ruinent au jeu, empruntent ensuite à gros intérêts chez Dobillon ou chez l'Italien Jacemeni, ces deux usuriers de la jeunesse, et finissent

par séduire une fille de bonne maison pour être condamnés à l'épouser.

— Fort bien, mademoiselle, vous parlez fort bien. J'aurais dit tout cela.

— Et qu'auriez-vous ajouté, monseigneur? que les médecins, les chirurgien^, font des expériences sur les malades pauvres, et prolongent la maladie des riches pour leur tirer plus d'argent; que les tuteurs, les curateurs, s'engraissent des deniers de l'orphelin et ne lui apprennent pas même à lire?

— De mieux en mieux.

— Gela prouve que Votre Éminence connaît les vices de son siècle; mais soutenir que le clergé doit naturellement partager ces vices, lui, dont le but est de les réprimer, voilà ce dont il est difficile de nous convaincre, monsieur le cardinal.

— Ali ! permettez; je n'ai pas dit...

— Vous avez dit que vous ne pouviez rien à la répression des abus et des désordres.

— Sans doute, c'est l'affaire du pape. Qu'il remette en vigueur la discipline.

— Mais, si vous êtes plus puissant que le pape, êtesvous excusable de laisser le clergé se pervertir?

Pachelieu parut éprouver quelque embarras, et répondit après une pause :

— Je ne puis rien dans le spirituel.

— Vous y pouvez tout, répJiquai-je vivement; car je venais d'échanger un coup d'ceil avec le vieil évêque, et je compris qu'il m'excitait à poursuivre; votre qualité de ministre n'efface pas votre qualité de prêtre.

— Mademoiselle, reprit le cardinal d'un ton sec, je ne reçois jamais de leçons, même quand elles sortent d'une jolie bouche comme la vôtre.

— Ah ! monseigneur est trop aimable.

— Je sais quelle doit être ma règle de conduite , je sais quelle influence je puis avoir sur mon siècle. Ce n'est pas à moi de trancher du missionnaire et de convertir les pécheurs en détail. Je n'ai d'action que sur la société en masse ; j'attaque le mai dans sa racine.

— Et où est la racine du mal, s'il vous plaît, Votre Éminence ?

— Dans la noblesse, mademoiselle, dont la corruption et le dévergondage descendent dans les clauses inférieures et les pervertissent.

Un murmure de désapprobation parcourut l'assistance. Il fallait être hardi pour attaquer les nobles dans un lieu où ils se trouvaient en foule. Jamais le cardinal ne se montrait plus intraitable qu'en face des contradictions. Toisant avec fierté ceux qui murmuraient :

— Cela vous déplaît? s'écria- t-il. Je le regrette; mais il est temps que justice se fasse, il est temps de mettre un terme aux privilèges et aux abus. Entre les hommes, il ne doit y avoir d'autres distinctions que celle du mérite, d'autre gloire que celle de l'intelligence. Partis de haut ou de bas, je veux qu'ils ne grandissent à l'avenir que par leurs capacités, par leurs talents. C'est à quoi tendent tous mes efforts.

— Une mission difficile que vous vous imposez-là, monsieur le cardinal! dis-je avec un léger accent d'ironie.

— Sans doute, mademoiselle; mais je ne recule pas de-

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vaut les obstacles. Je sais au besoin punir le puissant, je tends au faible une main protectrice... Oui, messeigneurs! à l'Académie que je viens de fonder la roture arrivera comme la noblesse.

— Très-bien, dis-je; voilà, certes, un noble et beau langage. Mais qui jugera les capacités, monsieur le cardinal?

— Moi, répondit-il.

— Vous seul?

— Moi seul.

— C'est grave.

— Pourquoi donc? Craignez-vous que le mérite nïécbappe ou que je ne sache point le reconnaître?

Je le regardai bien en face et j'ajoutai :

— Les plus grands ministres peuvent avoir des rancunes et cèdent parfois au caprice : alors que devient l'impartialité de leur jugement?

— Mademoiselle...

— Selon moi, l'institution dont vous êtes le fondateur est admirable, en ce qu'elle doit représenter l'esprit et le génie de la France.

— Évidemment, dit Richelieu, c'est là mon but.

— Ah ! permettez-moi d'en douter, repris-je en lui faisant un révérence profonde.

Il tressaillit.

— Que je vous permette d'en douter, mademoiselle. La raison ?

— C'est que vous avez nommé Chapelain, monseigneur, et que vous avez oublié Corneille.

Le ministre devint pâle et me jeta un regard de colère.

On n'osait m'applaudir ouvertement ; mais je voyais tous les regards chercher le mien pour me féliciter de la hardiesse de ma remontrance.

Depuis Mélite, mon poëte avait donné deux autres pièces, Cliîandre et Médée. Tous les gens de goût n'eurent qu'une voix pour faire son éloge et reconnaître que personne, jusqu'à ce jour, n'avait porté plus haut Fart du théâtre. Cependant il ne fut pas compris dans les premières nominations académiques, parce que Son Émiuence, apprenant qu'il était un de mes amis les plus chers, trouva bon de me causer ce déplaisir, pour se venger de la réponse que j'avais faite à des Bournais et de mon refus d'assister à la collation du Louvre.

Je ne croyais pas trouver si vite l'occasion de prendre ma revanche.

Effrayée de mon audace, madame de Rambouillet s'empressa de changer l'entretien, et bientôt le cardinal battu quitta le salon. Le soir même, en rentrant, j'écrivis à Corneille pour lui apprendre cette anecdote et le consoler d'un passe-droit indigne. Il me répondit aussitôt :

« Je vous sais gré de l'intention, ma chère. Toutefois je crains que vous ne m'ayez fait un cruel et irréconciliable ennemi. »

« Tant mieux, répliquai- je par une seconde lettre; cela ne peut qu'ajouter à ta gloire. »

A partir de cette époque, je cessai de fréquenter assidûment l'hôtel de Rambouillet. Chacun m'y avait entendue prêcher ma doctrine et justifier mes actes : je ne tenais pas à braver plus longtemps la froideur des vertus rigides de l'endroit. Je laissai toutes ces dames parler métaphysique,

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me promettant bien d'agir en sens contraire. Pourquoi, me disuis-je, ma maison ne serait-elle pas aussi fêtée que celle de la marquise? Pourquoi ne formerais-je pas une assemblée dont je me proclamerais la reine, et où personne ne contrôlerait mes principes? Cette idée l'ut mise à exécution sur-le-cliamp.

La rue des Tournelles devint rivale de la rue Saint- Thomas-du-Louvre.

Seulement, si j'ose m'exprimer de la sorte, mon cercle était plus jeune, plus aimable; on y causait d'une façon moins solennelle et plus brillante. Je jouais du luth, du clavecin, de la guitare, m'accompagnant tour à tour avec ces divers instruments. On trouvait que j'avais une voix délicieuse. J'entrais alors dans ma vingtième année. Depuis le départ de Rambouillet, mon cœur était libre, et je me trouvais dans un grand embarras, ne sachant sur qui arrêter mon choix, car une vingtaine de soupirants, au moins, se disputaient la préséance. Que faire au milieu d'une pareille foule?

Je résolus de les classer et de les diviser par catégories.

Nombre d'entre eux, médiocrement pourvus d'avantages extérieurs et plus déshérités encore du côté de l'esprit, s'efforçaient de racheter cela par une générosité qui devenait fort embarrassante. Il pleuvait chez moi des cadeaux de toute espèce et de riches offrandes. Je me fâchai d'abord. Accepter sans rendre répugnait à ma délicatesse et à ma fierté; ils se montrèrent si malheureux de mes refus et si modestes dans leurs espérances, qu'ils finirent par vaincre mes scrupules. Ces originaux formèrent la première catégorie : je les appelais les payeurs.

La seconde se composait de ceux qui n'étaient ni beaux, ni aimables, ni généreux, et dont, en bonne conscience, je ne pouvais accueillir les soins que par des rebuffades. Ils portaient naturellement le nom de martyrs.

Enfin Tenaient ceux qui avaient tout pour plaire. Je les appelais les favoris, et de mauvaises langues prétendent que le nombre en fut incalculable ; mais il ne faut jamais croire que la moitié de ces choses-là.

Parfois certains personnages, criblés de défauts, arrivaient à me les faire oublier un instant par leur adresse à mettre en relief quelque qualité piquante, ce qui m'obligea bientôt à créer une quatrième catégorie, les caprices. M. l'abbé de Boisrobert se trouva, je ne sais trop pourquoi, en tête de cette liste. C'était un fort vilain homme, présomptueux à l'excès, d'un esprit méchant et d'une indiscrétion révoltante. Il ne me désignait jamais autrement que par le titre de sa divine 'maîtresse, honreur fort douteux, et dont je le suppliai de me faire grâce.

Boisrobert était le Triboulet de Richelieu. Tous ses bons mots avaient le cachet de l'insolence et l'aigreur de la haine.

Vivant de la religion, il s'en moquait avec effronterie. Un jour, il arracha des mains de ma femme de chambre une de mes jupes, avec laquelle il gagea de faire une chape pour aller aux fêtes de Pâques chanter vêpres à la cathédrale. Ce fut le seul homme peut-être dont l'intimité me causa des regrets. N'en parlons plus, et disons quelques mots de mes martyrs.

Le plus célèbre fut le marquis de Brancas, que la Bruyère

a copié plus tard des pieds à la tête pour faire son Mnialquc, ce qui me dispense de le peindre à mon tour.

Il poussait la distraction à un tel excès, que, si je n'y eusse pris garde, il se fût comporté comme un favori.

Deux autres de mes martyrs, l'abbé Desforts et Moreau, fils du lieutenant civil, se jetèrent un jour à mes pieds, protestant que j'allais les réduire au désespoir, si je ne me décidais à les consoler un brin, ne fût-ce que par l'aumône d'un baiser. Je leur répondis en riant :

— Par exemple ! y songez-vous, messieurs ? j'ai mes pauvres.

Ces infortunés m'adressaient leurs soupirs en commun et se mettaient à deux pour avoir de l'esprit, mais sans pouvoir y atteindre. Perdant toute espérance de fléchir mes rigueurs, ils me supplièrent de leur donner du moins une amie de ma main, pour offrir, disaient-ils, à une idole de mon choix l'encens que je repoussais sur mes propres autels. Là-dessus, je leur jouai un tour pendable. Desforts, petit-maître ridicule, ne vivait que de fruits et d'eau pour s'entretenir le teint pâle. Il se faisait saigner tous les huit jours et dormait les bras attachés au-dessus de la tête, afin d'avoir au réveil les mains plus blanches. Jamais il ne se couchait qu'en parure de nuit de femme, ayant cornette et bavolet de point de Flandre, échelle de rubans à son corset, manteau de lit volant et des mouches. Ainsi accoutré, il recevait ses visites du matin et travaillait en tapisserie. Moreau était aussi fat, et avait une physionomie plus féminine encore. Lorsque j'eus entendu leur spirituelle requête, je les pris chacun à part, et je dis a l'oi fille de Moreau:

— J'ai votre affaire.

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