‹ Confessions de Ninon de Lenclos (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · II · texte numérisé non relu

II

— Vraiment? s'écria-t-il tout joyeux.

— Oui... Une petite veuve adorable, mais assez prude et craignant les caquets.

— Bon ! nous y mettrons de la prudence.

— Vous ne pourriez vous présenter chez elït qu'habillé en femme et conduit par Perrote.

— Comment donc, c'est charmant ! J'accepte.

— Attendez : il y a une condition importante.

— Vous ne devrez pas, en sa présence, proférer un seul mot, car elle a une peur inouïe d'être compromise; et, si vous manquiez à cette recommandation, tout serait perdu.

— Je me tairai, je vous le jure, dit Moreau, qui me baisa les mains avec la plus vive reconnaissance.

Prenant alors l'abbé dans un coin, je lui tins ce discours:

— Décidément j'ai pitié de vous, mon cber, et je connais une jolie veuve, que des considérations de famille tiennent close au monde, mais qui se laisserait tenter peutêtre par une intrigue mystérieuse. Que diriez-vous si je la décidais à vous rendre visite un de ces matins, au petit jour?

— Ah ! s'écria-t-il, vous me comblez de bonheur.

— Un instant...

— Quoi donc?

— Je ne puis vous cacher qu'elle a un défaut terrible. Diable !

— Elle est muette.

— Peste!... Muette!... G'eit triste.

— Impossible de vous cacher cela, malgré tout ce que la communication peut avoir de déplaisant. Au fait, ne dit-on pas que c'est une qualité chez une femme ?

— Oui, c'est juste, on le prétend, fit-il tout rêveur.

— Mais vous n'êtes pas de cet avis, peut-être ? Il se frappa le front et s'écria :

— Bah! pourquoi donc?... Au contraire, cela rentre parfaitement dans mes goûts. Je n'aime pas à perdre le temps en discours superflus.

— Voilà raisonner en homme sage.

— Quand recevrai-je cette aimable visite?

— Demain.

Il bondit d'allégresse et courut se faire saigner pour paraître aux yeux de la belle avec tous ses avantages. Le lendemain, Perrote conduisit dans la chambre de l'abbé le fils du lieutenant civil, habillé en femme. Je laisse à deviner le reste de l'aventure. Après la plus vive de toutes les conversations par gestes, ils ne trouvèrent ni l'un ni l'autre ce qu'ils cherchaient. Mon domestique me fit mourir de rire en me racontant le burlesque débat qui eut lieu entre mes deux veuves.

Ni Moreau ni Desforts ne se formalisèrent de la plaisanterie; mais un sieur de Chaban n'imita pas l'angélique patience dont tous mes martyrs donnaient assez généralement la preuve. Ce Chaban, sorte de hobereau de province, tranchait de l'homme de mérite. Il se croyait appelé à gravir les plus hauts échelons de la fortune. Le trouvant trèscurieux comme étude, j'avais dirigé de son côté quelques sourires agaçants et quelques œillades incendiaires. I! prit feu tout aussi vite. Bientôt néanmoins, s'apercevant que je le classais dans ma deuxième catégorie, il se fâcha tout rouge, cria que je lui faisais affront, qu'un homme de son

rang ne méritait pas mes dédains et qu'il avait droit à prétendre à un tout autre accueil.

— Vous avez de l'amour-propre, monsieur, lui dis-je, et, pour vous punir, vous resterez dans le martyrologe.

Il s'emporta de nouveau, jura, raisonna, supplia, et finit par me menacer de sa vengeance. En effet, chaque soir, à la place Royale, il venait s'installer sur mon passage, la mine insolente, l'œil provocateur, et me lançait des brocards qui me faisaient pâlir d'indignation. Je tâchais d'éviter sa rencontre. Il passait et repassait devant moi, redoublant sa hardiesse et poussant l'offense et la haine jusqu'à la frénésie. Un tel scandale ne pouvait durer.

Les personnes de ma compagnie se révoltèrent. Dix champions s'élançaient déjà pour punir l'audacieux; mais je les arrêtai d'un geste.

— Tout beau, messieurs! leur dis-je. Ceci n'est pas votre affaire, et ne regarde que moi !

Dans le nombre de ces intrépides chevaliers, je voyais beaucoup de martyrs. Ils se montraient les plus empressés à châtier leur indigne collègue. C'était de leur part un dévouement admirable ou une grande habileté; mais je ne voulais pas contracter une dette de reconnaissance dont le payement n'eût pas été possible.

Il valait beaucoup mieux faire appel à mon ancienne valeur. Jamais occasion de la déployer ne s'était offerte aussi avantageuse et aussi propice.

Arrivent le lendemain chez moi Saint-Évremond et le marquis de la Châtre. Je les avise du projet que j'avais en tête depuis la veille. Ils se récrient, me sermonnent, se jettent presque à genoux pour me supplier de ne pas donner

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suite à cette folie: leurs instances ne font que m'animei davantage. Voulant leur prouver que j'étais supérieure à mon sexe, je sors avec eux en habit d'homme pour me rendre sur la place Royale. Bientôt Ghaban s'offre à mes regards. Je l'accoste et je lui jette un de mes gants au visage.

— Vous avez insulté ma sœur, lui dis-je; il faut que je vous tue !

— Ah ! vous êtes le frère de Ninon ! s'écria-t-il : eh bien, vous pouvez lui dire...

Il allait proférer quelque nouvelle injure ; mais il n'acheva pas. Un magnifique soufflet lui cloua le reste de la phrase entre les dents. Voilà notre homme écumant de rage. On l'empêche de se précipiter sur moi. Il crie qu'il est déshonoré, s'il ne me passe, sur le lieu même, son épée au travers du corps.

Saint-Évremond a beaucoup de peine à lui faire comprendre que la chose n'est pas nécessaire à sa réputation et que partout ailleurs il peut venger son outrage. Rendezvous est pris dans les fossés de l'Arsenal.

Une heure après, j'étais en face de Chaban, l'épée à la main. Je n'avais rien oublié de ma science en escrime. Dès la troisième passe, je fis une feinte en tierce, et, portant aussitôt ma botte en quarte, je donnai un grand coup d'épée dans le flanc à mon adversaire, qui roula sur l'herbe. Otant alors ma perruque et la moustache postiche que j'avais adaptée à mes lèvres :

— Monsieur, dis-je au vaincu, il est bon de vous apprendre que ce n'est pas le frère de Ninon, mais mademoiselle de Lenclos elle-même qui vient de se battre avec

vous. Tâchez de vous guérir de votre blessure et de votre impertinence.

Je laissai le < hirurgien lui poser le premier appareil.

in

Le lendemain, ce ne fut qu'une clameur d'un bout de Paris à l'autre :

■ Ninon s'est battue! Ninon s'est battue! »

Dix généraux eussent gagné vingt batailles, qu'on n'aurait pas jeté plus de cris d'admiration et d'enthousiasme. Toutes les héroïnes de l'histoire n'étaient rien auprès de moi. Les poètes firent des odes en mon honneur, on chanta mon courage dans tous les rhythmes et sur tous les tons. Seulement Richelieu, qui trouvait, au moyen des édits sévères portés contre le duel, une magnifique occasion de me punir, chargea Laffemas de commencer mon procès. Mais le ministre en fut pour la honte de sa tentative et ne put satisfaire sa rancune.

La loi ne s'appliquait pas aux femmes; on n'avait rien prévu à cet égard, et le chancelier Séguier prétendit avec raison que, si toutes les personnes de mon sexe avaient assez d'énergie pour suivre mon exemple, les duels entre hommes seraient infiniment plus rares, vu que ces messieurs ne se battent presque jamais que pour nous.

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On ne donna donc aucune suite à l'affaire.

Le nombre de payeurs que m'amena cette aventure fut incalculable. Évidemment ces originaux avaient un but pour se ruiner ainsi. Quantité d'hommes tiennent beaucoup moins à la maîtresse qu'ils ont qu'à la maîtresse qu'on leur suppose. Celle-ci a-t-elle de la célébrité, ils ne savent quel moyen prendre pour se donner aux yeux du pubnc une apparence d'amants heureux.

Joseph Fourreau, le plus singulier de tous (1), m'envoya, le lendemain de mon duel, un grand coffre de bois de Calembour, garni de bandes d'or, avec une serrure d'or, et dans lequel je trouvai quatre montres enrichies de diamants,

Huit douzaines de paires de gants à la vanille,

Cinq boites à mouches,

Trois de pastilles odorantes,

Un cure-dents de vermeil,

Deux robes de brocart,

Une de satin gris-de-perle,

Une quatrième de velours orange,

Des bracelets de corail,

Un collier de perles d'Orient,

Six bagues,

Et enfin de magnifiques pendants d'oreilles en rubis.

Ce coffre traversa la rue des Tournelles, porté comme une châsse sur les épaules de deux grands escogriffes de

(i) Cet individu était fils d'une certaine madame Larcher, qui a fait une très-jolie fortune, on ne sait à quel commerce.

(Note de mademo iselle de Lencîos.)

laquais, galonnés sur toutes les coutures. Personne ne put croire que, pour ce riche présent, Fourreau n'eut pas même permis-ion de me baiser le petit bout du doigf. L'intrépide payeur ne s'arrêta pas en si beau chemin. Il exigea que tous mes fournisseurs ne fussent jamais soldés autrement que par des lettres de change tirées sur lui, de sorte que, pour avoir la paix, j 'écrivais dix fois le jour : « M. Four~ reau payera à vue, > etc. Jamais il ne laissa un de ces billets en souffrance.

Enfin, que dirai-je? Fidèle au serment que j'avais fait de ne plus donner prise sur mon cœur, je ne permettais à mes favoris qu'un règne fort court. Le chevalier de Vassé, d'Elbène, Dangeau, Duras et Briolle comptèrent successivement parmi mes caprices, et l'on chanta bientôt sous ma fenêtre le couplet que voici :

Tous les blondins chez moi vont à l'école

Pour faire leur salut :

Je veux sauver Duras, Dangeau, Briolle, Et c'est là mon seul but.

Honni soit qui mal y pense!

Je fais pénitence,

Moi, Je fais pénitence.

Il me déplaisait beaucoup d'être ainsi chansonnée. Je n'aimais ni l'éclat ni le scandale.

Une aventure qui m'arriva presque à la même époque me prouva que ma réputation dans le public était décidément compromise. J'allais quelquefois à Saint-Gervais, pendant le carême, entendre le sermon. Ma chaise était voisine de celle de madame Pajet, femme d'un maitre des

requêtes, personne assez liante, qui, sans me connaître, paraissait avoir du plaisir à causer avec moi. Boisrobert, un jour, passant dans la nef, à quelque distance du lieu où nous étions assises, m'aperçut et me salua.

— Tiens! dit madame Pajet, vous connaissez donc cet homme?

— Un peu... Je suis sa voisine et je loge au faubourg.

— Est-ce que vous l'aimez? dit-elle.

— Pourquoi cette question, madame?

— Ah! c'est que moi je le déteste.

— Il vous a donc fait quelque offense?

— Oui, certes. Je ne lui pardonnerai jamais de nousavoir quittés pour une Ninon, pour une vilaine...

— Ah ! madame, interrompis-je, confuse et me sentant rougir, n'ajoutez pas un mot de plus. C'est peut-être une honnête femme. Songez qu'on en peut dire autant de vous et de moi; la médisance n'épargne personne.

Je m'empressai de quitter l'église, et je ne reparus plus au sermon.

La critique tombait ainsi sur moi parce que j'étais plus en relief que toute autre, car les femmes de mon siècle se livraient, Dieu merci, raisonnablement au dévergondage, et manquaient surtout de décence extérieure. Je les voyais, chaque jour, sur la place Royale, se mêlant aux hommes, riant, prisant, fumant avec eux, caquetant et coquetant sans cesse, donnant leurs rendez-vous à haute voix, ou inventant mille signaux pour exprimer leur pensée secrète et faire connaître les espérances qu'elles aco ardaient. Tous les rubans de leur toilette avaient un nom particulier, une signification distincte.

il. 2,

L'un s'appelait le mignon, et se plaçait sur le cœur.

Un autre, le galant, s'appliquait sur le sein droit.

Il prenait le titre pompeux d'assassin des dames, lorsqu'on y ajoutait un dizain de perles ou de rubis.

Le nœud qui pendait à l'éventail se nommait le badin, et celui fixé au livre de prières, le bijou.

Elles donnaient également aux diverses parties de leur coiffure des désignations qui avaient aussi leur muet lan gage : les cheveux frisés sur les tempes portaient le nom de cavaliers; les mèches bavolant le long du visage s'appelaient les garçons.

Au moment où j'écris, un demi-siècle s'est écoulé, sans que ces dames, ou plutôt leurs descendantes, aient modifié ces mœurs légères. Les promenades de la place Royale sont aussi scandaleuses aujourd'hui qu'elles étaient alors.

Ce n'est pas là seulement, ni au Gours-le-Prince, ni au Cours-la-Reine, que se donnent les rendez-vous. En été, il est de grande mode d'aller s'asseoir au bord de la Seine, du côté de la porte Saint-Bernard, pour examiner les baigneurs. On les regarde au travers d'éventails à jour appelés lorgnettes (1).

Notez, je vous prie, que les dames de la plus haute dis-

(1) Plus tard, la Bruyère a contasté ce fait. «Tout le monde, dit-il, connaît cette longue allée qui resserre la Seine du côté où elle entre à Paris avec la Marne. Les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs; on les voit de fort près se jeter dans Feau, on les en voit sortir. C"est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les dames de la ville ne s'y promènent point encore, et, (juand. elle est passée, elles ne s'y promènent plus. »

(Note des Éditeurs.)

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tinction tenaient cette conduite. Je pourrais citer mesdames ^e Chevreuse, du Fargis, de Montbazon, de Chuulnes, de Guéménée, de Soubise, et même des princesses du sang, dont les intrigues étaient notoires. Madame de Rohan alla plus loin que les autres. Elle fut une de celles qui commencèrent à faire perdre aux jeunes gens le respect qu'on doit à notre sexe. On se permettait dans son salon toutes les licences imaginables. Cela n'empêchait pas qu'elle fût très-entichée de sa noblesse. L'orgueilleuse personne ne souffrit pas que son fils fût duc et lui donna cette devise à inscrire sur ses armes :

Roi ne puis, Duc ne daigne, Rohan suisf

Mais elle était beaucoup moins fîère de sa vertu Un moine, essayant de la consoler de la mort du duc de Soubise, dont elle avait été la maîtresse, lui cita ces vers de Théophile.

Et dans les noirs flots de l'oubli Où la Parque l'a fait descendre, Ne fût-il mort que d'aujourd'hui, 11 est aussi mort qu'Alexandre...

Madame de Rohan, achevant la strophe, s'écria toute

Esnglotante :

Et me touche aussi peu que luit — Votre fille a-t-elle encore sa virginité? lui deman-

dait un soir, assez crûment, madame la duchesse de Chevreuse.

— Ah! mon Dieu! ma bonne amie, répondit-elle, ne m'en parlez pas : elle est si négligente, qu'elle est bien capable de l'avoir laissée quelque part avec ses coiffes.

J'en ai dit suffisamment pour démontrer que les Parisiennes de mon siècle n'étaient pas le scrupule et la sagesse mêmes. Donc j'étais à cent lieues de comprendre pourquoi l'attention publique se portait sur moi, de préférence à ces dames, qui la méritaient à plus juste titre. En adoptant mon système d'amour libre, je n'avais eu le projet ni d'affronter le scandale ni de braver l'opinion : je prétendais au contraire conserver l'estime du monde et racheter par des dehors décents la hardiesse de ma conduite.

J'avisai au moyen le plus prompt de faire taire les bavards et les chanteurs.

Il n'y en avait pas d'autre que de disparaître pour quelques mois, et j'annonçai que j'allais habiter mon château de Loches. Ce fut une désolation universelle. Le carnaval approchait. On s'était promis chez moi beaucoup de réjouissances. Mes martyrs regrettaient leurs tortures, mes caprices versaient des larmes, mes favoris allaient jusqu'au désespoir, et mes payeurs ne savaient plus à quel saint se vouer. Fourreau voulut me faire promettre sur l'Évangile que je tirerais sur lui des lettres de change du fond de la Touraine.

Le lendemain, j'étais partie. Mais je n'allai pas jusqu'à Loches, et je m'arrêtai au Mans, où bientôt un de mes favoris vint me rejoindre.

C'était M. le marquis de la Châtre, homme a une grande amabilité, mais d'une jalousie parfois gênante, et d'une gourmandise incorrigible. Lorsqu'il fixa le Mans pour ie lieu de notre retraite, je crois que les chapons et les poulardes du pays entrèrent pour beaucoup dans sa détermination. La Châtre passait pour mon époux. Nous menions un train raisonnable, et nous fûmes recherchés par ce qu'il y avait de mieux dans la province.

Invités, un soir, à souper chez le receveur des tailles, on nous apprit que nous aurions l'honneur d'avoir pour convives plusieurs chanoines de la cathédrale, entre autres l'abbé Scarron, le plus joyeux viveur du chapitre. A peine avait-on prononcé ce nom, qui me fit tressaillir, que l'abbé parut.

— Eh ! mais je ne me trompe pas, c'est vous, ma divine? s'écria-t-il, accourant à moi avec toutes sortes de démonstrations compromettantes.

La circonstance était périlleuse.

Je ne perdis pas la tête. Prenant aussitôt la main de la Châtre, je fis au chanoine une profonde révérence en lui disant :

— Monsieur le marquis de la Châtre, mon mari. Scarron fut interloqué. Me penchant à son oreille, j'ajoutai à voix basse :

— Vous devez tenir ici à votre réputation. Si vous parlez, je parle à mon tour. Arrangez-vous.

— Bon, je comprends, le mariage n'est pas sérieux, me Tépondit-il de même.

— Silence! et venez me voir demain.

Le lendemain il ne vint pas, ni le surlendemain non

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