‹ Confessions de Ninon de Lenclos (volume 2)Chapitre 3 sur 3 · II. Q · texte numérisé non relu

II. Q

plus. Enfin je le vis paraître. Il avait envoyé, deux jours durant, des espions rôder autour de ma demeure, alin de profiter, pour me voir, d'une absence de la Châtre. J'eus besoin, pendant cette visite, d'être continuellement sur mes gardes. Le vaurien d'abbé ne s'était amendé en aucune sorte.

— Ah çà, lui dis-je, comment êtes-vous devenu chanoine du Mans?

— Eh ! me répondit-il, cette prébende est la récompense de mes travaux d'historiographe en Lorraine. Vous savez que je ne suis pas entré pour cela dans les ordres, et qu'il me reste toujours la faculté de me marier?

— C'est commode.

— Oui, sans doute; mais je ne me décide pas encore à user du privilège, et je prends femme comme vous prenez mari, sans faire de bail, charmante.

— Monsieur... vos discours sont d'une légèreté...

— Bah! laissez donc! La Châtre n'en saura rien. Je veux, avant la fin de la semaine, le déposséder de sa conquête.

— Vous êtes fou.

— Quoi! la mémoire vous échappe- 1- elle à ce point? Ne vous souvient-il plus que vous m'avez 'permis de vous courtiser?

— Oui, sans espérance.

— Vous serez donc éternellement cruelle ?

— Pour vous du moins.

— Morbleu ! c'est ce qu'il faudra voir* - En bien, vous le verrez,

NINON BI I.EXCLOS g

- Notre pari tient toujours avec Rets. Je trouverai moyen de fléchir vos rigueurs.

- C'est de la présomption, monsieur le chanoine.

- 811 ne s'agit que vous enlever, ce sera chose bientôt faite.

- Vous, un homme d'Église, vous oseriez commettre une énormité semblable?

Il ne répondit pas. Quittant son fauteuil, il se mit à examiner avec scrupule les différentes pièces de mon domicile, ouvrant les portes, visitant tous les recoins et s'attachant de préférence à une espèce de cabinet noir qui se trouvait au fond de ma chambre. Ce cabinet n'avait point d'issue. Scarron s'en assura et parut très-content de cette découverte.

- Bien, dit-il, mes plans sont jetés. Tout ira pour le mieux.

Je prenais la chose en plaisanterie et je le raillais de son outrecuidance.

- Allons, allons, monsieur le chanoine, lui dis-je, point de sottise, et prenons garde de compromettre notre prébende.

- Ma prébende ira au diable si elle veut; mais je vous enlèverai, ma chère, voilà qui est convenu.

L'insensé parlait sérieusement. J'en eus bientôt la preuve. A quelque temps de là, les jours gras arrivèrent. Comme nous nous amusions, la Châtre et moi, à regarder, le mardi, les mascarades défiler sous nos fenêtres, nous vîmes entrer dans le porche de la maison quatre monstres indescriptibles. En moins de quelques secondes, ils gravirent rescalier et pénétrèrent dans notre chambre. Je

poussais des cris d'effroi, car jamais plus épouvantble apparition n'avait frappé mes regards. La tête, le visage, les membres et tout le corps de ces masques hideux étaient couverts de Diurnes. Il ne leur restait plus apparence humaine.

En temps de carnaval, on ne pouvait se formaliser d'un pareil envahissement, et la Châtre se mit à rire. Mais tout à coup deux masques, se précipitant sur lui, l'enfermèrent dans mon cabinet noir, tandis que deux antre?, venant à moi, me nouèrent un voile sur la bouche et m'entraînèrent hors de la maison.

Une voiture stationnait dans le voisinage. Ils me contraignirent à y monter, malgré mes efforts pour m'écbapper de leurs mains.

Déjà le cocher fouettait les chevaux. Cette audacieuse tentative allait être couronnée de succès, lorsque des cris tumultueux se firent entendre. Je reconnus la voix de la Châtre. La colère et la jalousie lui avaient donné une force surhumaine. Etant parvenu à briser la porte de sa prison, H accourait et excitait la foule à châtier avec lui les ravisseurs. L'instant d'après, je le vis s'élancer vers nous, l'épée à la main.

Mes quatre monstres n'eurent que le temps bien juste d'ouvrir la portière opposée et de s'enfuir à toutes jambes.

La populace les poursuivit avec des huées d'un bout de la ville à l'autre. On les roulait dans la boue, on les déplumait. Ils n'eurent d'à sources, pour échapper à de plus cruels traiti nients, que de se jeter dans la Sarthe du haut d'un pont, et de rester jusqu'à la nuit cachés au milieu des roseaux.

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A peine étnv=-je remise de mon eiïroi, qu'on m'apprit ci que je soupçonnais déjà, L'abbé Bcarron, avec l'aide de nis. avait essayé de profiter du carnaval pour exécuter son projet d'enlèvement.

On réussit a tout savoir par le cocher, qui, menacé d'emprisonnement, donna le nom de ceux qui venaient de lui louer le carr<

Certes, le plan ne manquait pas d'adresse.

Un déguisement ordinaire aurait pu trahir Scarron, un masque pouvait s'arracher. Il fallait trouver quelque chose d'étrange, afin de frapper tout le monde de stupeur. S'assurant du consentement de ses amis, voici ce que l'abbé imagina : il fit découdre un lit de plume par sa gouvernante, s'enduisit de miel des pieds à la tête avec ses complices; puis se roulant tous les quatre au milieu du tas de plumes, ils acquirent cette physionomie monstrueuse qui m'avait tant effrayée.

Lorsqu'on sut dans la ville que le chanoine était l'auteur de ce joli tour, on voulut faire le sac de sa maison.

Toutefois la colère se changea bientôt en pitié, à l'aspect de la situation déplorable où se trouvait ce malheureux quand on l'eut retiré de la Sarthe. Deux de ses complices, glacés jusqu'aux os, moururent la nuit même, et Scarron resta huit jours à l'agonie. Il m'envoya supplier de lui rendre une visite avec la Châtre. Nous y allâmes. Le pauvre abbé sanglotant, me demanda pardon de sa folie.

— Hélas! dit-il, je vais mourir sans doute; mais si j'en réchappe, ne me gardez pas trop i et laissez-moi

l'un et l'autre votre amitié, puisque je n*ai été coupable que par amour.

Je le lui promis de grand cœur. Mon compagnon lit la même promesse. Néanmoins, comme il était fort jaloux, je crus voir qu'il préférait au fond que le chanoine trépassât. L'infortuné Scarron n'en valait guère mieux : il resta perclus de tous ses membres, et, si c'était une punition du ciel, vraiment le ciel s'est montré bien rigoureux.

Quelque temps après cette aventure, M. de la Châtre reçut une lettre de la Franche-Comté, où on lui annonçait que son père était au plus mal. Cette nouvelle, jointe au chagrin de me quitter, le réduisit au désespoir. Je ne pouvais pas rester seule au Mans; il m'était impossible de raccompagner dans sa famille, et, d'un autre côté, je n'étais pas d'humeur à m'enterrer toute vive dans mon château de Touraiue : je devais donc nécessairement regagner la capitale.

— Hélas! ma chère Ninon, disait la Châtre vous allez revoir tous vos adorateurs.

— C'est assez probable, mon ami.

— Vous me serez infidèle.

— Pourquoi vous tourmenter de ces choses?

— Ah ! Ninon ! Ninon ! je mourrai de chagrin si tu me trompes! s'écria-t-il en fondant en larmes.

Impossible de voir un homme plus désolé. En vain je lui représente que ni lui ni moi n'avons fait serment d'éternelle constance, qu'il est dans ma nature de détester les chaînes, et que m'en imposer une serait me donner la tentation de la briser au plus vite : il n'écoute rien, se jette à mos genoux, me conjure de repousser tous les autres hommages, et proteste qu'il ne peut me quitter si

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ji ne lui signe un billel propre à lui servir de garantit pendant son absence. 1! fallait décidément mettre un terme à cette scène larmoyante, et, pour contenter la Châtre, j'écrivis ces mots à tout hasard sur une feuille de ses tablettes :

a Je jure de t'aimer toujours.

» Ninon. »

Entre nous, c'était la promesse que je me sentais le moins capable de tenir. La Châtre serra le précieux papier dans sa poche. Il me ramena le lendemain à Paris, et s'en alla bien tranquille â Besançon.

Je crois que la Renommée fit usage de ses cent voix et île ses cent trompettes pour crier mon retour à tous les coins de la ville. Dès le soir môme de mon arrivée, mes salons furent remplis. Le cœur me bat encore au souvenir d-es amitiés qu'on me prodigua. Ce fut un vrai délire. Que de madrigaux célébrèrent mon retour ! que d'élégies n'avait-on pas faites sur les chagrins de l'absence! Mes martyrs pleuraient de joie, mes payeurs étaient dans la jubilation, mes caprices chantaient victoire, et mes favoris triomphaient.

On me présenta deux nouveaux et illustres personnages qui regardaient comme un grand honneur d'être admis à moa cercle.

Le premier était le vicomte de Turenne, jeune militaire âgé de vingt-sept ans, plein de distinction et de grâce. Il avait fait ses premières armes sous son oncle, Maurice de Nassau, et s'était déjà distingué en Lorraine et en Italie

par une foule d'actions brillantes. L'autre était Henri de Sévigné, maréchal de camp dans les armées du roi, seigneur plein de noblessse et d'an faste presque royal. Son air majestueux m'imposa beaucoup, je tremblais en sa présence. Voulant arriver à mon cœur, Sévigné prit une route contraire à celle que suivaient les autres. Est-ce pour cela qu'il atteignit le but plus vite? Je suis tentée de le croire.

Au lieu de me complimenter et d'exagérer la louange, ilse mit à étudier mes défauts et me les signala sans gêne.

Parfois je me faisais prier pour jouer du luth, il m'accusa de me conduire comme une provinciale. J'avais aussi la faiblesse d'être jalouse de certaines personnes de mon sexe et de craindre leur supériorité ; je m'arrangeais pour n'admettre chez moi que des femmes très-ordinaires.

— Plus celles que vous recevrez auront de mérite, me disait Henri, plus vous aurez de gloire si l'on vous donne la préférence. On voit que vous craignez d'être éclipsée, mademoiselle, c'est un tort.

Il laissait échapper pour la première fois une phrase qui ressemblait à un compliment; mais il ajouta presque aussitôt :

— Du reste, ne soyez pas orgueilleuse de votre esprit. Si vous étiez moins belle, vous n'auriez pas autour de vous tant de flatteurs, et l'on n'applaudirait pas de la sorte à tous vos discours.

Cette brusque franchise me révoltait d'abord. Le jugement trébuche toujours un peu lorsqu'il se heurte contre l'amour-propre. Mais je Unissais par lui donner raison. Souvent, en effet, je me trouve plus spirituelle en son-

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goant à ce que jamais pu dire qu'en me souvenant de ce que j'ai dit.

Vint le tour des hommes. Sévigné soutint que je les jugeais plutôt par leurs défauts que par leurs qualités morales. Rien n'était plus exact. Presque tous mes martyrs, relaient, les uns parce qu'ils avaient de grandes mains, les autres parce qu'ils avaient la jambe mal faite ou un gros ventre. Bref, Sévigné réussit à me plaire en me censurant, preuve qu'il le faisait avec beaucoup de justesse et de convenance. L'heure de son triomphe sonna. Autant il s'était plu à exagérer mes imperfections avant d'être sûr de mon cœur, autant il accorda d'éloges à mes qualités lorsque ce changement de conduite ne pouvait plus le faire avancer d'un pas dans ma tendresse.

Un soir qu'il tenait à mes genoux les discours les plus enthousiastes et les plus passionnés, un souvenir me traversa l'imagination, et j'éclatai de rire comme une folle.

— Qu'avez-vous donc? me dit Henri, scandalisé de cette gaieté intempestive.

Il est convenu depuis Adam et Eve, que l'amour doit toujours se faire avec le plus grand sérieux.

— Ah ! ah ! m'écriai-je, laissez-moi rire ! C'est vous qui êtes cause de tout... oui, monsieur, cause de l'oubli le plus impardonnable... Vous m'avez entièrement enlevé cela de la mémoire, et vous me rendez parjure à une promesse solennelle, une promesse écrite... Ah! le bon billet qu'a la Châtre!

Et, là-dessus, je me pâmai de nouveau.

Il fallut bien lui dire les terreurs de ce pauvre marquis et la manière dont j'avais réussi à les calmer. L'anecdote

lui parut si plaisante, qu'il se mit à la raconter, dès le jour même, à qui voulut l'entendre. Tout Paris s'en amusa pendant un mois.

Le printemps nous revenait. Déjà la brise était tiède, les arbres avaient des fleurs, et les promenades commençaient à faire tort aux salons. C'était le moment de déménager et d'habiter ma jolie maison de Picpus. J'avais, du reste, un autre motif de chercher un peu de solitude. Mon poëte de Rouen m'écrivait qu'il allait nous apporter une nouvelle pièce, et, Corneille présent, je ne connaissais plus ni payeurs, ni favoris, ni caprices : il n'y avait plus que lui. Tout, chez moi, reprenait le calme nécessaire à ses travaux. Il arriva deux jours après sa lettre.

— Eh bien, quel est le titre du nouveau chef-d'œuvre, Pierre? lui demandai-je.

Il m'embrassa d'abord, puis me donna un rouleau de papier, que j'ouvris. C'était la pièce du Cid.

Je convoquai le soir même, ainsi que je l'avais déjà fait autrefois, messieurs de l'hôtel de Bourgogne, et Corneille nous lut sa pièce en petit comité. Franchement, je ne fus pas la seule qui eut l'idée d'aller se mettre à genoux devant lui. Les comédiens le regardaient comme un dieu.

Je ne laissais pas de meubles à Picpus pendant l'hiver. C'était donc toute une installation quand j'y revenais, et Poquelin, mon tapissier, en avait régulièrement pour une semaine de besogne. Il travaillait avec ses quatre ouvriers. Souvent il amenait son fils, âgé de quinze ans, mais si frêle et si délicat, qu'on lui en eût à peine donné dix. C'était le jeune garçon de ki physionomie la plus heureuse et la plus spirituelle qui se puisse voir. Toutes les fois que Jean-

Baptiste Poqnolin regardait Corneille, il ôprouvail une sorte de tressaillement involontaire, cl Bea grands brillaient d'enthousiasme. Je 1»- surplis, un jour, prêt ;ï frapper à La porte du poëtc. Seulement il hésitait, comme s'il avait eu peur.

— Kh ! qu'as-tu donc, mon petit Jean-Baptiste? lui dis-je en m'avançant.

Il ne m'attendait pas là. Son front se couvrit de rougeur. et il voulut me cacher un cahier qu'il tenait sous le bras. Le lui prenant aussitôt, je lus sur la première page ces mots en coulée magnifique ;

L'AMOUR MEDECIN Comédie en un acte et en prose.

— Quoi ! m'écriai-je, tu fais des comédies, Jean-Baptiste? — ■ Oh ! je vous en conjure, murmura-t-il d'une voix

tremblante, ne le dites pas à mon père, il me battrait.

— Lui, te battre pour un motif semblable... Je voudrais voir cela, par exemple... Entrons !

J'ouvris la porte de la chambre, et je dis à Corneille :

— Mon ami, je vous présente un confrère.

Il ne sut d'abord ce que je voulais dire. Jean-Baptiste se tenait devant lui, à le contempler avec extase. On voyait la poitrine du pauvre petit se soulever d'émotion; ses yeux étincelaient de joie sous un voile de larmes. Corneille lui tendit la main. Aussitôt l'enfant de la saisir avec transport et de la porter à ses lèvres.

— Oh! merci! merci! s'éeria-t-il : je suis heureux de baiser cette main qui a écrit de si beaux vers.

— Tu vas donc au théâtre, mon garçon?

— Oui, grand-papa m'y mène quelquefois en cachette. J'ai vu jouer Mèlite, Clitandre et Médée.

— Allons, c'est à merveille, lui dis-je ; maintenant lisnous ta comédie.

Il obéit, et nous déclama sur un ton fort naturel une petite pièce assez amusante, que Corneille écouta d'un bout à l'autre avec un vif intérêt (1).

— Beaucoup d'inexpérience, murmura-t-il quand Jean- Baptiste eut achevé sa lecture, et comme se parlant à luimême; point de style encore... mais du comique, du vrai comique. Il faut faire étudier cet enfant.

— Oh ! mon père ne voudra pas, dit avec tristesse notre jeune auteur.

— Pourquoi donc ? demanda Corneille.

— Voilà deux ans que je le supplie de me mettre au collège ; il refuse.

— Et sous quel prétexte, mon ami? demandai -je à mon tour.

— Sous prétexte *ue j'en sais déjà trop pour faire des pliants, des tabourets et des fauteuils.

Juste à la fin de cette phrase, nous entendîmes la voix de Poquelin. Il appelait son fils d'un ton furieux. Courant à la porte, je dis au tapissier :

— Entrez, mon cher, entrez. Jean-Baptiste est avec nous.

(1) Plus tard, je conseillai à Molière de retoucher cette pièce. Il la mit en trois actes, et la joua pour la première fois au Palais^ Royal, en 166o. (Note de mademoiselle de Lenclos)

— Ah! te voilà, vaurien! cria-t-il en lui montrant le poing.

— Trêve à votre colère, s'il vous plaît et à vos injures, interrompis-je. Cet enfant a des dispositions merveilleuses.

— Pour la paresse, oui.

— Et pour autre chose encore. C'est l'avis de M. Corneille, c'est mon avis. Il faut mettre Jean-Baptiste aux études.

— Hein? s'éeria-t-il en bondissant, pourquoi faire?

— Nous verrons plus tard. L'essentiel est qu'il entre au collège, et je le désire vivement.

— Impossible, mademoiselle, impossible !

— Non, Poquelin, car alors je ne le désire plus, je le veux.

— Ah! pardon, c'est mon fils.

— J'aime à le croire. Aussi êtes- vous libre, monsieur, de ne tenir compte ni de ma volonté ni de mon désir. Seulement, dans ce cas, vous n'aurez plus ni ma pratique ni celle de ceux qui viennent chez moi.

— Mais c'est la cour et la ville, mademoiselle.

— Comme vous le dites, Poquelin.

— Vous voulez me ruiner.

— Je veux que Jean-Baptiste fasse toutes ses classes.

- Oubliez-vous que cela coûte les yeux de la tète?

- Je me charge des frais de collège.

«-Vous, mademoiselle?

— Oui, mon cher, vous n'aurez à vous occuper de rien. Cette derniùre considération parut l'émouvoir.

— Allons, soit, dit-il, je n'y mets plus d'obstacle. Somme toute, c'est un fainéant dont je n'aurais rien fait qui vaille.

11 gâte mes meubles lorsqu'il y touche. Ma foi, j'aime autant qu'il étudie.

— Voila qui est arrangé, Poquelin. Laissez chez moi cet enfant, et ne vous en inquiétez plus.

Dès le soir même, je donnai des ordres pour qu'on préparât le trousseau de mon protégé, puis j'allai rendre visite à la jeune duchesse de Longueville, que j'avais connue à l'hôtel de Rambouillet. Je venais d'apprendre que son plus jeune frère, Armand de Bourbon, prince de Conti, allait être envoyé au collège de Clermont sous le célèbre professeur Gassendi, et je désirais que Jean-Baptiste partît avec la suite du prince.

Madame de Longueville fut charmante. Après m'avoir écoutée de l'air le plus bienveillant et avec une grâce infinie, non-seulement elle m'accorda ma requête, mais elle me promit pour Jean-Baptiste l'amitié de son frère et les soins tout particuliers des précepteurs du prince.

Je renonce à exprimer les transports de reconnaissance de ce pauvre enfant, dont je réalisais d'un seul coup le rêve le plus cher. Il me mangeait les main? de caresses, il pleurait; il nous remerciait Corneille et moi avec un cœur si ému, que nous en étions nous-mêmes touchés jusqu'aux larmes. Trois jours après, Jean-Baptiste me fit ses adieux en m'appelant sa belle protectrice, nom qu'il ne cessa de me donner jusqu'à la fin ses jours.

NIXON DE LENCLW t)l

C'était le quatrième voyage de Corneille h Paris.

Mais il connaissait à peine la ville, qui prenait chaque jour un accroissement prodigieux. Toutes les prairies du clos Notre-Dame et du Palais se couvraient d'édifices, et l'on exécutait, au bout de quatre siècles, le grand dessein de Philippe-Auguste. J'avais vu moi-même une ville tout entière se dresser comme par enchantement sur des terrains où, en l'année 1624, il n'y avait pas une cabane. On donna le nom de Nouvelle-France à cette cité, construite au milieu de la cité mère, et l'on y éleva une paroisse sous l'invocation de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

Les rues de Cléry, du Mail, des Fossés-Montmartre et la rue Neuve-Saint-Eustache étaient livrées à la circulation.

Non loin de là, le faubourg Montmartre commençait à s'étendre; le mur d'enceinte était recalé sur toute la ligne. Richelieu faisait bâtir un palais magnifique à la place de sa bicoque de la rue Saint-Honoré, et l'on perçait jusqu'au boulevard une rue qui portait le nom du ministre.

3e parcourus Paris dans tous les sens avec mon poëte, et je lui montrai ces développements de l'immense cité.

Il ne restait plus rien du Pré aux Clercs, sur lequel je m'étais promenée jadis avec Saint-Étienne. Mon maître de

philosophie et de langues vivantes logeait sur l'emplacement même du cabaret de la Groce grape, où j'avais accepté de déjeuner <m compagnie du fils du traitan* de Lyon. Depuis un siècle mon cher épicurien n'était pas venu rue des Tournelles. Comme il se montrait habituellement assidu à mon école, je craignais qu'il ne fût tombé malade, et je priai Corneille de m'accompagner chez lui. Jugez de ma surprise, en trouvant des Yvetaux, qui avait alors au moins soixante-cinq ans, habillé en Céladon, une houlette à la main, la panetière au côté, et un chapeau de paille, doublé de taffetas rose, sur la tête. Il donnait des leçons de musette à une jeune bergère assise sur ses genoux. Je crus qu'il avait perdu l'esprit.

— Ah! ah ! s'écria-t-il, ma chère Ninon, vous venez me surprendre au milieu de mes pastorales ! n'importe, soyez la bienvenue.

Cela dit, il salua Corneille, qu'il avait rencontré chez moi, et pria sa bergère de nous servir une collation de fruits et de laitage. Elle le fit promptement, et de la meilleure grâce. Nous eûmes bientôt devant nous un véritable festin champêtre.

— C'est du lait de mes brebis et de mes chèvres, nous dit gravement le philosophe en continuant son églogue ; vous pouvez, de cette fenêtre, les voir bondir et folâtrer sur nos pelouses fleuries.

J'allai regarder. Il y avait effectivement un troupeau nombreux de chèvres et de brebis dans son jardin.

— Ah. ! çà, cher maître, fis-je en revenant, c'est donc un système ?

— Comme vous le diïes, répliqua le vieux Céladon; mais

je dois vous apprendre dans quelle circonstance l'idée m'est Tenue de le mettre en pratique.

— Vous allez au-devant de notre curiosité, merci.

— Un soir, commença des Yvetaux, en rentrant chez moi, je trouvai cette petite évanouie dans le voisinage, et j'appelai mes gens pour la transporter ici et la secourir. Elle était jeune et belle. Remise de son évanouissement, elle voulut me témoigner sa reconnaissance en jouant de la harpe, car la pauvre enfant n'avait pas d'autre métier que de chanter en s'accompagnant, et gagnait à peine quelques liards à la porte des cabarets du faubourg. Je suis enthousiaste de la musique, et, ma foi, je lui proposai d'achever mes jours avec elle.

— Mais le système de pastorale, cher maître, je ne le vois pas venir?

— Attendez, nous y arrivons. J'ai toujours eu un goût dominant pour la retraite. Frappé des agréables descriptions de la vie champêtre que je trouvais dans Virgile et dans mes autres lectures, j'habillai ma compagne en bergère, puis je me décidai moi-même à jouer le rôle de Tircis.

— Et vous avez soixante-cinq ans! m'écriai-je.

— Pardon, soixante et dix, ne me rajeunissez pas.

Jeanne, c'était le nom de la pastourelle, devint trèsrouge et parut médiocrement flattée de voir son admirateur accuser si franchement la date de sa naissance.

— Oui, j'ai soixante et dix ans, reprit des Yvetaux; mais mon cœur est loin d'avoir cet âge, et nous menons une vie délicieuse. Tantôt, mollement couché sur un tapis de verdure, j'écoute les sons divins que ma bergère tire de son instrument. Des oiseaux, attendris comme moi par la

vive expression de cette harmonie, s'échappent de mes volières, accourent à nous, caressent la harpe de leurs ailes et s'enhardissent jusqu'à becqueter le sein de ma jolie musicienne. Ce petit manège de galanterie, auquel je les ai dressés, me cause un plaisir dont je ne me lasse pas. Enivré par tous les sens, je me sers alors de la flûte douce : j'y excellais dans ma jeunesse, et je réussis, je vous l'affirme, à tirer encore quelques sons voluptueux.

— Mais c'est charmant, dis-je à des Yvetaux. Vous êtes charmant, cher maître.

— K'est-ce pas, ma belle élève? Les amusements du philosophe dans cette vie ne peuvent rien avoir de moins dangereux que de ne pas ressembler aux amusements de la multitude.

Corneille et moi nous trouvâmes qu'il avait raison.

Jusqu'à sa dernière heure, des Yvetaux persista dans cette tendre mascarade. Bien plus, il mit alors en pratique ce passage ou Socrate conseille aux gens de bien « d'imiter les cygnes, qui chantent en expirant, parce qu'ils pénètrent l'avantage qu'il y a dans la mort : Providenies quid in morte benc sit, cum cantu morîuntur. »

A la prière du moribond, Jeanne alla prendre sa harpe, et lui joua la sarabande qu'il avait toujours préférée, afin que son âme passât plus délicieusement de cette vie à l'autre.

La douce originalité de mon vieux philosophe a eu l'honneur d'être chantée par les poètes. Chaulieu s'écrie dans son épitre à l'abbé Courtin :

Ah! que ce fameux personnage, Qui ne connut de lois que celles du bon sens ,

NINON DE I.ENCLÛS 55

D-\s Yvi.mix, m ih.tr>1 t'>mps, Penaa d'une façon et plus banteet plus saget

Jusqnea i la I 'Mrs.

11 porta constamment panetière et houlette,

Et dans les liras de iei amonri Expira mollement au son de la musette.

C'est lui rfui. par de doux accords,

Prêt à descendre ohes les morts,

Sut se faire une route aisée; Et, sensible à l'ivresse en son dernier soupir, Fit d'un affreux moment un moment de plaisir

Qui le mena dans l'Elysée.

Le lendemain de notre visite au philosophe, Corneille, qui ne connaissait que l'hôtel de Bourgogne, me proposa de visiter les autres spectacles de Paris. Nous allâmes d'abord chez Avenet, rue Michel-le-Comte, puis aux théâtres du Petit-Bourbon et de la rue Guénégaud. On y donnait les marionnettes avec les ombres chinoises.

Restait Tabarin, le fameux bouffon du pont Neuf, dont les tréteaux étaient dressés du côté de la place Daupbine. Son affiche portait ces mots tracés en majestueux caractères :

« Entrez, nobles et bourgeois! on joue céans farces amusantes, soties, dialogues, paradoxes et autres subtilités tabariniques. »

Nous entrâmes donc. Cela nous coûta trois sous, et nous fûmes aux premières places. Mon poëte s'amusait comme un bienheureux à ces représentations burlesques. Je lui conseillais, en riant, de prendre des notes et de ne pas laisser échnpper une aussi précieuse occasion d'étudier Part dramatique. En sortant de chez Tabarin, je demandai

à Corneille s'il voulait assister à un procès curieux qu'on avait annoncé pour ce jour-là même. Sur sa réponse affirmative, nous primes la direction du palais de justice. Nous en étions à deux pas.

Malheureusement l'affaire se jugeait à huis clos.

Je désespérais de pouvoir forcer la consigne, lorsque j'aperçus If. le chancelier Séguier, dont je savais qu'on obtenait tout en l'appelant Monseigneur. C'était l'homme le plus vain de la terre; on ne le voyait saluer personne, pas même un évêque. 11 avait fait joindre à ses armes certaine masse informe qui imitait le bâton de maréchal de France, et son carrosse était tout historié. M. le chancelier Séguier m'avait sauvée tout récemment d'une méchante affaire par sa réponse au ministre, après mon duel avec Chaban. 11 ne me connaissait pas ; l'idée de me rendre service n'était pour rien dans la chose, et ce fut la seule fois de sa vie peut-être où il fît preuve de quelque bon sens.

Mille anecdotes ridicules couraient sur son compte (1).

La femme de ce plaisant personnage cultivait beaucoup plus que de raison la société des moines, et, la semaine précédente, aux Mathurins, le jour de la fête de saint Joseph, on avait habillé le saint de la robe et de la cravate du chancelier Séguier, allusion passablement impie et scandaleuse. Mais les moines s'en permettent bien d'autres.

J'abordai l'illustre robin. Comme je l'avais prévu , le

(I) fi y a, entre autres, l'histoire de la cloche des Chartreux. (Voir les Confessions de Marion Delorme.)

(Note des Éditeurs.)

NINON DE I. km; LOS 57

Monseigneur lit BOD effet. On leva pour nous le huis clos, el ooua vîmes juger deux malheureux que l'amour avait conduits au crime.

Voici l'histoire en deux mots :

Tenosi, marchand provençal, obligé de partir pour le Levant, chargea de la surveillance de sa femme, très-jolie mais plus coquette encore, un gentilhomme de ses amis. C'était une grande sottise. Dans ce cas, l'époux prudent recommande à Dieu son honneur, mais n'en souille mot aux hommes, qui sont de pitoyables gardiens de ces sortes de choses. En !in Tenosi part. Le pauvre marchand n'était pas encore très-loin que l'ami devient idolâtre, delà femme et que la femme se passionne pour l'ami. Rien de plus ordinaire jusque-là. Mais Tenosi, ayant arrangé ses affaires à Marseille, ne s'embarque point et revient surprendre nos amoureux à l'improviste, quand ils comptaient l'un et l'autre sur deux ou trois années d'absence.

Les voKà singulièrement désappointés. Ils se désolent, perdent la tête, avisent à un moyen de sauver leur bonheur, eUVen trouvent pas d'autres que d'empoisonner le pauvre honvue, qui eût vraiment mieux fait d'aller en Chine.

On condamna les coupables à périr sur l'échafaud.

Le lendemain, la fatale charrette les conduisit à la Grève, où se passa la scène de jalousie la plus étrange, scène qui, je puis l'affirmer, ne se renouvellera pas de longtemps et dans une circonstance aussi critique. Jamais le gentilhomme ne voulut souffrir que le bourreau coupât les cheveux de sa compagne. Il s'acquitta lui môme de cette lugubre fonction. Puis, comme on se mettait en mesure

5b AMOURS HISTORIQUES

de l'exécuter avant elle, il se débattit avec rage et repoussa son confesseur, qui lui prêchait la résignation.

— Corbleu ! vous me la donnez belle, mon révérend! cria-il. Si l'on me coupe le cou d'abord et qu'elle vienne ensuite à être sauvée par un miracle, je connais des gens qui s'en arrangeraient trop bien après moi... Non ! non! qu'elle passe la première.

Il fallut qu'on cédât à son désir, et il se livra lui-même ensuite avec le plus grand calme aux mains de l'exécuteur.

Pendant nos courses dans Paris, les comédiens répétaient le Cid. Bientôt on fixa le jour de la première représentation. Toute la ville était en rumeur. Le cardinal, furieux de voir le public s'intéresser à un homme qu'il avait pris en haine, prépara, pour faire tomber la pièce, une machination terrible. Mais, rassemblant aussitôt les habitués de mon cercle, ennemis de Richelieu pour la plupart, je montai une cabale bien autrement puissante pour l'auteur. J'osai même aller chez Gaslon, toujours antagoniste déclaré du ministre, et je l'eDdoctrinai si bien, qu'il décida le roi et la reine à assister à la représentation.

La présence de Leurs Majestés imposa silence à la cabale hostile, et la pièce se joua sans encombre.

Ptaconter ce qui eut lieu serait inutile: personne n'ignore que ce fut un triomphe. J'étais radieuse, et je disais, en embrassant mes amis :

— C'est pourtant moi qui vous ai donné Corneille ! Richelieu fut complètement battu. Quelque temps après,

il voulut prendre sa revanche, et fit critiquer le Cid en pleine séance académique par Georges de Scudéri, frère de

NINON' DB LENCI

MagdeMne, rii détracteur stipendié, qui reçoit trois mille Unes pour jeter sa bave sur le talent de Corneille, Q en mêmetempsà l'Académie deux fauteuils vacants, et le ministre les donna mm ie à Bezons et à Virelade,

au premier chef. Mai* le grand poète avait teseï de gloire. Les bravos du public le dédommageaient amplement de l'injustice du cardinal.

J eus le courage de le renvoyer à Rouen travailler aux Horaces et à Polyeuctc, dont il m'avait montré l'esqui-

A cette époque, il y eut grande fête au Louvre. Un héritier du trône venait enfin de naître. Le roi s'était si tardivement décidé à être père, que l'on crut universellement à un miracle.

Je continuais à voir très-souvent Marion. Seule, elle prétendait que cette naissance n'était pas l'ouvrage du ciel, mais bien celui de mademoiselle de la Fayette. Et, pour mieux me convaincre, elle me raconta une histoire si sublime de dévouement et d'abnégation que je n'en crus pas une syllabe (1).

Je fus plutôt de l'avis de ceux qui pensaient qu'un Italien rusé s'appliquait à faire un assez joli chemin à la cour. C'était Monsignor Julio Mazarini. Les uns affirment que ce personnage est né dans la cabane d'un bûcheron des Àbruzzes ; les autres le disent fils d'un banquier de Sicile qui, après avoir fait banqueroute à Mazare, se réfugia à Rome pour échapper au courroux de ses dupes. Cette dernière origine est la plus probable. Le fils du banque-

(i) Voir les Confessions de Motion Déforme.

(Note des Editeurs.)

routier prit d'abord le parti des armes ; mais l'état militaire n'était pas de son goût : il préféra l'autel, et lit plus rapidement fortune de ce côté.

Souple, adroit, dissimulé, fourbe, possédant à fond l'esprit d'intrigue et de manège, il intervint, on De sait ni pourquoi ni comment, dans les questions politiques qui s'agitaient entre nous et l'Espagne, et réussit à faire conclure un traité tout en faveur de la France.

Par suite, il se lia avec Richelieu. Envoyé à Paris comme nonne apostolique, il étudia la cour et jugea la situation du premier coup d'oeil. Voyant d'un côté Louis XIII, incapable, souffrant et chagrin, avec son ministre attaqué d'un mal incurable, et, de l'autre, une reine jeune encore, dédaignée par son époux et par l'Éminence, mais pleine de rancune, de sève et d'ardeur, Mazarin se tourna sans balancer du côté d'Anne d'Autriche, et cela d'une façon si adroite, avec tant de ménagement, que personne ne s'en plaignit et ne devina son but. Il avait, du reste, tout ce qu'il fallait pour plaire, même à une reine. Sa physionomie était belle, son air doux et majestueux. Narrateur insinuant, agréable, il joignait à cela des manières polies et engageantes. En un mot, pour achever de le peindre, il excellait dans tout ce qui était détour, fourberie, finesse et ruse.

Comme récompense des services du père Joseph, Richelieu devait lui obtenir la dignité de cardinal; mais il avait laissé trépasser le malheureux capucin sans combler son vœu le plus cher. En revanche, il demandait alors cette dignité pour Mazarin.

On attendait le chapeau d'un jour à l'autre.

NINON DE LENCLOS ôl

Sévigné m'amena ce curieux personnage, que j'examinai fort en détail. Je me flatte de l'avoir bien jugé. M;;zarin me fit un doigt de cour. Je lui dis en riant :

— Ah ! monseigneur, si la reine le savait!

Il fut très-flatté de l'insinuation, et ne se défendit pas.

L'année suivante, les canons de Paris annoncèrent la naissance du duc d'Anjou, ce qui surprit bien du monde et prouva que jusqu'à ce moment on avait calomnié le roi.

Cependant Louis XIII et Anne d'Autriche vivaient de plus en plus mal ensemble, à tel point que le sombre monarque ne parlait jamais à sa femme, ou ne lui tenait que des discours déplaisants et cruels. Ayant appris par des lettres d'Espagne que le cardinal infant venait de mourir d'une fièvre tierce, il dit brutalement à la reine de sortir de la messe :

— Votre frère est mort !

Elle aimait beaucoup l'infant. Cette atroce manière de lui annoncer une perte aussi douloureuse la fit tomber sans connaissance.

Par Mazarin nous étions au courant de toutes les nouvelles, et je voyais en lui le successeur de Richelieu.

C'était bien à cela qu'il visait lui-même.

A la suite de ce futur ministre affluèrent chez moi les gens de cour. M. de Cinq-Mars, favori de Louis XIII, beau jeune homme de dix-huit ans, plein de verve et de feu* aurait trouvé probablement place au nombre de mes caprices: mais il aimait ma lemoiselle Delorm^, je ne voulus pas désobliger une amie. L'honneur que je refusais a Cinq- Mars fut accordé à M. de Saucourt, homme très-brillant KL 4

et très- recherché. Nombre de femmes en raffolaient ; on se le disputait dans les ruelles. Ce fut sur lui que Benserade fit ce quatrain :

Contre ce fier démon, voyez-vous aujourd'hui

Femme qui tienne?

Et toutes cependant sont contentes de lui.

Jusqu'à la sienne.

L'hiver était revenu, et avec l'hiver toute la vogue de mes réunions. Mon pauvre Fourreau venait de mourir de la petite vérole. IL était remplacé par deux originaux aussi remarquables que lui dans la science de jeter l'or par la fenêtre. C'étaient les sieurs Coulon et Aubijoux.

Coulon, avocat au parlement, avait une femme un peu plus que galante; mais il prenait son parti très- philosophiquement à cet égard. Il s'écria un jour devant moi :

— Parbleu ! n'est-ce pas une chose étrange que je ne puisse réussir à être père, même avec le secours de mes amis?

Je ne traitais pas mieux ces deux payeurs l'un que l'autre ; pourtant ils étaient d'une jalousie extrême et je craignais toujours qu'ils ne se rencontrassent chez moi. Coulon menaçait de tuer Aubijoux, et celui-ci ne parlait que de massacrer son rival. Décidément je ne pouvais pas laisser ensanglanter ma maison. Un soir que j'avais la visite de l'avocat, Aubijoux arrive et trouve ma porte défendue.

— Ah! elle n'est donc pas seule? demauda-t-il au domestique.

NINON Dl i IHC1

— Si, vraiment, elle est seule.

— Et pourquoi ne puis-je entrer ?

— Parce que... parce que mademoiselle joue de son Instrument, dit Perrote, qui ne Bavait ploaque répondre.

Ce mot fut recueilli par les rieurs, et Yoituiv publia le quatrain suivant;

Elle a cinq instruments dont je suis amoureux, Les doux premiers ses mains, tes deu autres ses yeu. Pour le dernier <!•> tous, et oinqutfms «jui reste, Il faut être galant et leste.

Gaston, qui m'avait rendu le service «l'appuyer Corneille, ainsi que je l'ai mentionné plus haut, daigna me faire plusieurs visites et se familiarisa si bien avec moi, qu'il me pria de le recevoir à dîner avec plusieurs de ses amis.

— Mais, lui dis-je, nous sommes en carême, monseigneur.

— La belle raison ! s'écria- t-il; n'en tenez pas compte au moins ; et que le diner n'aille pas se ressentir des prescriptions de l'Église.

Quand le premier prince du sang commande, il est assez difficile de lui refuser obéissance. Il arriva, le lendemain, avec MM. de Candale, de Mortemart, de Rochefort, Boisrobert, et le colonel Wallon. J'avais engagé Marion Delorme et madame des Loges, une de nos amies intimas, à être du diner, car j'aurais eu vraiment peur de rester seule avec tant de mauvais sujets. On dînait dans mon petit salon, dont les croisées donnent sur le boulevard. Tout à

coup, entre le rôt et les fruits, Boirobert, qui était le plus près de la fenêtre, s'écria:

— Eh ! messieurs, l'abbé Dufaure qui passe.

C'était un vénérable doyen de Saint-Sulpice. Aussitôt Gaston ouvre la fenêtre et trouve plaisant d'assaillir l'éclésiastique avec les os de la volaille que nous venions de maDger, de façon qu'il y eut double scandale pour le passant : scandale du procédé d'abord, puis du péché que nous venions de commettre.

Le doyen continua sa route, fort en colère contre nous.

Je renvoyai ces messieurs à neuf heures, comme c'était l'usage. Mais ils avaient trop follement commencé la soirée pour ne pas la terminer de même. Ils allèrent tous ensemble chez la Neveu, où le prince débuta par briser les meubles. Puis il envoya lui-même chercher le commissaire sous prétexte de tumulte. Le magistrat arrive.

Où est le perturbateur? demande-t-il d'un ton sévère.

La Neveu lui désigne Gaston, qu'il ne connaît pas.

— Bien ! nous allons corriger ce godelureau. Vite en prison ! s'écrie-t-il, et qu'on me suive sans résistance, ou je vous fais mettre les menottes, beau sire.

— Les menottes, qu'est-ce que cela ? dit le prince lui riant au nez.

— Ali ! vous désirez l'apprendre ? il est aisé de vous satisfaire... Holà ! mes hommes, holà !

Cinq archers accourent et se préparent à lier Gaston. Mais les compagnons du prince, qui s'étaient tenus dans une chambre voisine, paraissent en ce moment. Tous l'appellent par son nom et lui prodiguent les témoignages du plus profond respect. Aussitôt les archers reculent. Quant

NINON DE LENCL08 (Fj

au commissaire, il jette un cri, devient pftle comme la mort, et se prosterne aux genoux de celui qu'il menaçait

du cachot.

— Ah ! monseigneur, monseigneur! s'écric-t-il, pardonnez-moi si j'ai voulu faire mon devoir.

— Je vous pardonne, répond gravement le frère de Louis XIII, ou du moins vous en serez quitte à bon marché.

Se tournant alors vers la Neveu, il lui ordonne d'appeler toutes les Biles de la maison. Celles-ci entrent. Gaston les invite à monter sur une chaise, met un cierge entre les mains du magistrat et l'oblige à faire amende honorable aux pieds de chacune de ces dames fort peu vêtues, et qui ne le regardaient pas en face.

Pour l'esclandre des os de volailles, on n'en vint pas à bout aussi facilement. L'abbé Dufaure alla raconter à son supérieur l'insulte dont il avait été victime ; le supérieur porta plainte au bailli, et de bouche en bouche on exagéra tellement la chose, que cela devint presque une affaire criminelle. Tous les jésuites de Paris tonnaient en chaire contre moi, appelant la vengeance du ciel sur mes scandales. Je voyais rôder des hommes noirs autour de ma maison. Ils espionnaient mes démarches, excitaient mes voisins et mes domestiques à me nuire, Enfin, j'étais bonne à brûler.

Richelieu tenait évidemment le fil de tout cela.

Chaque jour, plutôt deux fois qu'une, le bailli venait me faire subir des interrogatoires très-sévères. J'écrivis à Gaston une lettre assez dure, l'informant de ce qui avait lieu, et lui disant que je n'acceptais pas la responsabilité

de ses folie?, Tout aussitôt il envoya Caudale et Mortemart laver les oreilles au bailli, qui déchira la plainte et vint m'adresser de très-humbles excuses (1).

Ainsi se termina la grande persécution des jésuites contre moi.

Le soir où j'avais eu le prince pour convive, et quelques minutes après son départ, Manon, qui s'était montrée chagrine et rêveuse pendant tout le festin, me confia que M. de Cinq-Mars était amoureux d'elle et lui proposait le mariage.

— Ah ! quelle folie, ma chère ! m'écriai-je, ne vous y laissez pas entraîner.

— Songez donc, me dit-elle, à la brillante perspective qu'offre au grand écuyer la faveur du roi. C'est une fortune immense qu'il me propose de partager avec lui.

— Mariez-vous alors.

— Hélas ! il est si jeune? dit-elle.

— Oui, vous avez le double de son âge ; ne vous mariez pas.

— Devenir marquise pourtant !

— Mariez-vous.

— Mais s'il me trompe?

— Ne vous mariez pas.

En un mot, je renouvelai la scène de Panurge. Cette pauvre amie était dans un grand embarras et me suppliait de lui donner un conseil sérieux.

— A votre place je refuserais, lui dis-je; mais, puisque

(1) Ces deux anecdotes peignent le :

(Note des Éditeurs.)

HîNON DE LEÏICL08 G7

roui êtes ambitieuse, allez! Il y a peut-être là quelque félicité que j'ignore.

Seulement, Je 6a comprendre à Marion qu'avec un aussi jeune homme il fallait, pour rendre son affection durable, toutes les ressources de la coquetterie permise. Elle suivit mon conseil, eut Pair de repousser d'abord les propositions de M. de Cinq-Mars, et ne céda qu'à la derniùre ex trémité.

Le difficile était de trouver un prêtre qui voulut les unir et qui ne donnât pas avis du mariage au cardinal. Je connaissais le curé de Saint-Paul pour un homme crédule et fort simple. Collet, surnommé Vesprit de Montmartre, fut employé par nous dans cette circonstance. Il se rendit au presbytère et fit merveille avec sa ventriloquie. Le .bon curé, s'imaginant qu'un ange lui parlait au nom du ciel, consentit à marier secrètement mademoiselle Delorme au favori de Louis XIII.

Bientôt, hélas! j'eus un regret très-vif d'avoir prêté les mains à cette affaire, d'où il ne résulta pour les époux que désespoir et paalheur.

C'était Richelieu qui avait poussé le fils du maréchal d'Effiat à la fortune. Le ministre continuait de s'occuper rhaudement de Cinq-Mars, et lui réservait une femme de son choix. Qu'on juge de sa colère, lorsqu'il apprit que le

jeune homme venait de rendre inutiles tous ses projets sur lui. Rompre le mariage n'était pas chose aisée. Marion résistait à tous les ordres du ministre. Il y eut entre elle et Richelieu des luttes effrayantes. Le protégé rompit en visière au protecteur, et, de ce commencement de haine, le trajet fut court pour arriver à une conjuration fatale dont le dénoûment épouvanta le royaume.

Cinq-Mars fut exécuté à Lyon.

De Thou, noble martyr de l'amitié, partagea son sort.

Marion devint folle de douleur, et Gui Patin ne réussit à la guérir qu'en excitant chez elle au plus haut point la fièvre de la vengeance. Elle osa, j'en frémis encore quand j'y songe, pénétrer dans la chambre où Richelieu mourant venait de recevoir les derniers secours de l'Église; elle lui reprocha ses crimes, son hypocrisie odieuse, et lui annonça les châtiments les plus terribles dans l'autre monde (1). Au milieu de cette épouvantable scène, le ministre expira.

C'était le 4 décembre 1642.

Je n'observais pas moi-même bien scrupuleusement la pratique des maximes évangéliques ; mais cette action d'aller tourmenter et maudire un homme à son lit de mort me parut dépasser toutes les bornes de la vengeance.

Gaston, dans cette malheureuse histoire du grand écuyer, joua le rôle d'un malhonnête homme et d'un lâche. Sa fille, alors âgée de treize ans, fut la première à lui en manifester son indignation. Elle donna, dès ce jour, la preuve du

(i) Voir les Confessions de Manon Déforme, pour ce fait et pour te us ceux qui précèdent. (Note des Éditeurs.)

WINON DE LENCL08 69

caractère plein de franchise et d'intrépidité qui devait la faire surnommer plus tard la grande Mademoiselle. Si M. de Cinq-Mars avait consenti à traiter avec les Espagnols, c'était à l'instigation seule du frère du roi. Gaston tenait entre ses mains l'original du traité fait avec Olivarès : il eut l'indignité de livrer cet acte à Laffemas, le plus fourbe des hommes, et trahit ses complices pour acheter sa gr âce.

On n'a pas perdu le souvenir de la manière déloyale dont il avait jadis abandonné Chalais. Le digne prince restait fidèle à sa nature.

Avant d'être élevé par le ministre au grade de procureur général, Laffemas faisait, dit-on, partie d'une troupe de comédiens, et beaucoup de personnes assuraient l'avoir vu les joues enfarinées. Grâce à ses impitoyables réquisitoires, on pouvait le regarder comme le véritable bourreau du cardinal. Je parodiais pour lui le mot de Cicéron, et je l'appelais : vir bonus strangulandi peritus.

Il reçut à ma paroisse un affront sanglant. Voici à quel propos.

Le chevalier de Jars , cœur honnête s'il en fut, et que l'injustice mettait hors de lui-même, avait été jeté à la Bastille deux ans auparavant. Il y était resté onze mois, parce que le ministre le soupçonnait de connaître des secrets communs entre Anne d'Autriche, madame de Chevreuse et le garde des sceaux Chàteauneuf. Chargé d'interroger le prisonnier dans son cachot, Laffemas refusa d'accueillir les preuves palpables qu'il lui donnait de son innocence; il ne cessa jusqu'au bout d'employer à son égard la menace et l'intimidation.

Sorti de la Bastille, le Jars entendait, un dimanche, la messe à Saint-Gervais.

Tout à coup il aperçut le procureur général qui s'approchait de la sainte table avec sa femme. Pousser un cri de colère, s'élancer vers l'autel, arracher Laffemas des pieds du prêtre avant qu'il eût reçu la communion, tout cela fut pour lui l'affaire d'une seconde.

— Loin d'ici, cria-t-il, lâche hypocrite, sacrilège infâme! Et vous, mon père, continua le Jars en se tournant vers le prêtre, ignorez-vous donc à qui vous allez donner le corps de Noire-Seigneur, à un juge inique, à un autre Judas, à un misérable !

Accablé par ces terribles paroles, Laffemas jetait autour de lui des yeux hagards et cherchait quelqu'un qui lui vint en aide.

— Ya-t'en! va-t'en! continua le chevalier; ne souille plus le saint lieu de ton indigne présence !

Et, le saississant au pourpoint, il le traîna le long de la nef et le jeta violemment à la porte de l'église. Plus de quatre cents personnes assistèrent à cette audacieuse exécution ; pas une seule ne prit la défense du bourreau de Richelieu.

Cependant la mort du cardinal apportait moins de changements à la cour qu'on aurait pu le croire.

Son maître le regrettait peu. Depuis trop longtemps Louis XIII avait courbé le front sous le joug de cet homme pour ne pas ressentir quelque chose de la joiederesclavequi brise sa chaîne. Toutefois il ne fit aucune tentative pour se rapprocher d'Anne d'Autriche, envers laquelle il s'était montré constamment si injuste. On affirme que le jour de

NINON DE M'.NCLOS 71

la naissance de Louis XIV, il s'en serait allé san^ 1

sa femme si lés courtisans ne l'eussent averti de son étrange

distraction.

Le Dauphin approchait alors de sa cinquième année. Chaque fois qu'il voyait son père en bonnet de nuit, il poussait des cris affreux, et Louis XIII, tournant contre la reine ce caprice d'enfant, prétendait qu'elle s'arrangeait de manière à lui enlever l'affection du jeune prince.

Tant d'injustice du côté de l'époux avait fini par aigrii l'épouse. Anne d'Autriche se forma bientôt une cour à part, et laissa le roi malade dans l'abandon le plus absolu. Mon- Btgnor Hulio Mazarini ne venait plus à mon cercle. Chaque jour voyait augmenter sa puissance. Le moment était venu de recueillir l'héritage du grand cardinal; le renard allait succéder au tigre.

Onze mois après le décès de son ministre, Louis XIII le rejoignit dans la tombe.

Le souvenir de sa mère, morte à Cologne dans un état voisin de l'indigence, empoisonna ses derniers jours. Il eut de cruels et tardifs remords, accusa Richelieu, qui l'avait rendu mauvais fils, demanda pardon à Dieu et aux hommes, et ordonna des prières par tout le royaume pour le repos de l'âme de Marie de Médicis. Cette sorte de réparation publique de ses torts sembla le mettre en repos avec luimême; il envisagea sa fin d'un œil calme. Assis à l'une des fenêtres du château de Saint-Germain, il montrait la route de Saint-Denis, par laquelle on devait mener son cercueil, et faisait remarquer un passage assez difficile, recommandant de ne point y laisser le chariot.

Il poussa plus loin encore la philosophie chrétienne.

Comme il s'était beaucoup occupé de plain-chant pendant sa vie, il composa lui-même un De profundis destinés être chanté dans sa chambre aussitôt qu'il aurait rendu le dernier soupir.

Louis XIII, ne voulant pas léguer l'autorité à une femme qu'il n'aimait pas et à un frère qu'il méprisait, lut en grande pompe, à Saint-Germain, un testament par lequel il instituait un conseil de régence. Mazarin se trouvait en tête de la liste. La reine crut un instant qu'il la trahissait ; mais c'était le premier tour de fourberie de l'homme qui devait en exécuter tant d'autres. Le roi mort, il souleva une opposition violente contre les dispositions testamentaires qu'il avait en quelque sorte dictées lui-même. Il les fit casser par le parlement. Anne d'Autriche eut la régence, et lui fut nommé premier ministre.

Revenons au récit de mes aventures, car pour moi la politique est une chose très-secondaire. Je ne parle de certains événements que pour y rattacher les fils de mon histoire.

J'ai promis d'être franche, je tiendrai parole, dussent mes aveux me faire accuser de manque de caractère et d'inconstance.

On sait que j'avais juré de ne plus aimer sérieusement Chez moi, c'était un parti pris, un système arrêté, une doctrine dont je me faisais l'apôtre, en faveur de laquelle je soutenais de vives discussions, et qui m'avait amené de nombreux disciples. Comme le disait Saint-É vreraond , j'étais, en cela, chef de secte. Eh bien, arriva le jour où tout à coup, sans prélin -ans lutte, sans combat,

mon cœur, que j'avais cru si à l'épreuve de l'amour, s'v

laissa prendre comme celui d'une novice de quinze an-.

Depuis que j'avais lié connaissance avec madame de Longueville, elle daignait me prendre en affection. Je lui prodiguais largement l'amitié dont elle me prodiguait les marques.

Il était difficile de rencontrer une personne mieux pourvue de dons aimables et plus remplie de mérite et de charmes; non qu'elle fût régulièrement belle, son visage portait des traces très- visibles de petite vérole; mais elle avait ce je ne sais quoi qui séduit beaucoup plus que les attraits irréprochables. Son regard doux et languissant, sa voix mélodieuse et tendre, son sourire plein de bonté, tout contribuait à lui attirer les cœurs. Ses manières étaient empreintes d'une nonchalance adorable qui, presque toujours, lorsqu'il sollicitait une grâce, la lui faisait accorder mieux et plus vite que les instances des autres. En un mot, c'était un ange.

Madame de Longueville ne respira que pour l'amour.

La politique , dont cependant elle s'occupa beaucoup, n'arriva jamais qu'en seconde ligne. Bientôt elle me choisit pour confidente, car elle avait dans l'âme une passion profonde, et l'objet de cette passion était le prince de Marsillac, auquel je ne restais plus attachée depuis longtemps que par les nœuds d'une amitié sincère.

Je l'affirme devant Dieu, jamais on ne vit d'aussi chastes ni d'aussi vertueuses amours. Mariée à un vieillard, la jeune duchesse était dans une situation à laisser facilement égarer son cœur. D'un autre côté, rien de plus facile à comprendre que le profond attachement de Marsillac pour une femme douée de qualités précieuses, de séductions

irrésistibles. Le pauvre prince en perdait le sommeil, je le voyais dessécher à vue d'oeil. Ils ne pouvaient se parler qu'à de rares intervalles. Sans cesse on 'rencontrait le noble héritier des la Rochefoucauld rôdant aux environs de l'hôtel de Longueville, trop heureux quand il réussissait à entrevoir la bien-aimée à sa fenêtre. Presque toujours la duchesse restait enfermée dans ses appartements.

Le chagrin les saisissait l'un et l'autre, et je voyais l'amante dépérir à son tour. Je dis à Marsillac :

— Mon ami, le désespoir et les pleurs n'aboutissent à rien. Raisonnons un peu, s'il vous plaît. Des obstacles se dressent sur votre route; il y a des chaînes indissolubles, une position à respecter, de hautes convenances dont il ne vous est pas permis de transgresser les lois. Eh ! mon Dieu, si le bonheur complet n'est pas possible, jouissez au moins de celui que vous pouvez prendre. Invitez la duchesse à se montrer au Louvre, dans les fêtes, aux églises, partout enfin où l'on peut se rencontrer, se voir, se parler des yeux et du sourire.

Il trouva que j'étais de très-bon conseil. Aussitôt il écrivit les deux lignes suivantes, que je fus chargée de remettre, le soir même, à madame de Longueville :

* Montrez-vous, soyez belle, et que du moins je vous admire! »

Ah ! lorsque l'amour nous communique ses Alans et sa puissance, que nous sommes fortes contre nous-mêmes et courageuses avec les autres! Je n'hésite pas à attribuer au billet de Marsillac la transformation qui s'opéra chez la jeune femme. Cette transformation décida de son avenir.

Naturellement timide et portée à la retraite, elle s'en-

hardit, alïrorla les hasards du monde, ouvrit NI maison, donna des fêtes, alla s'asseoir sur un tabouret de duc!, prit part aux intrigues de cour et devint sans contredit la femme la plus brillante et la plus à la mode.

Tout ceci se passait peu de temps avant la mort du roi.

Madame de Longueville obtint pour son mari une des premières places au conseil de régence, et lit donner à Louis de Condé, son frère, duc d'Eughien, à peine âgé de vingt-deux ans, le commandement d'une armée, chose sans exemple dans Thistoire. Il est vrai que le jeune duc avait déjà déployé de vastes capacités militaires et jouissait de la plus belle réputation de courage.

Nos deux amants se voyaient presque tous les jours, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre.

Je me souviens que nous allâmes deux mois de suite à la messe aux Feuillants en traversant le jardin des Tuileries, parce que François se trouvait là plus en secret sur notre passage. Ils échangeaient quelques mots, ils pouvaient se presser la main; c'étaient des transports de joie, des ivresses ineffables.

Marsillac habitait le troisième ciel.

Il n'avait plus la tète à lui et parlait de son amour à tout le monde, même à Boisrobert, le plus grand indiscret de Paris et du royaume. Non content de recevoir les confidences du prince, l'ancien bouffon, privé de ses honoraires, le ruinait encore par des emprunts réitérés. Je tançai vertement François, et je lui dis :

— Vous êtes fou, mon cher. Si vous continuez de prêter au prodigue et de vous confier au bavard, ne soyez pas

surpris de retrouver votre secret partout, mais sans voire argent.

Il fut sensible au reproche, brida sa langue et ferma sa bourse.

Les amours du prince avec madame de Longueville me causaient une impression singulière. 11 me semblait que je m'étais trompée de route , et que le véritable bonheur résidait dans ces douces et saintes affections dégagées des sens. Il se joignait même à cela comme un brin de jalousie. Je me disais que Marsillac ne m'avait jamais aimée de la sorte. En un mot, j'étais dans une disposition d'esprit telle, que je ne me reconnaissais plus moi-même.

Dans l'intervalle, on apprit que le duc d'Enghien venait de remporter à Rocroy, sur les Espagnols, la victoire la plus éclatante. Ce fut un enivrement général. On criait au prodige.

Madame de Longueville était triomphante.

Sa joie, ce jour-là, fut si vive, que, lors du Te Deum chanté à Notre-Dame, elle prit le pas sur mademoiselle de Montpensier. Très-orgueilleuse de ses privilèges, la fille de Gaston lui adressa je ne sais quelle phrase piquante, et dit qu'elle se vengerait. Cette menace fit beaucoup rire la duchesse. Elle me raconta l'anecdote au retour de l'église.

On attendait le jeune héros à la fin du mois.

Je ne le connaissais pas ; mais le concert de louanges qui reten ssait à mes oreilles ne pouvait me disposer défavorablement pour lui.

Bientôt il nous arriva tout radieux. La cour le reçut en grande pompe et avec des honneurs extraordinaires. Caressé de la reine, caressé du ministre, caressé de tout le

monde, il ne savait auquel entendre. J'éprouvai à l'aspect de ce jeune homme un trouble inexplicable.

Sa voix me faisait tressaillir, je rougissais devant lui un de ses regards me rendait tremblante.

Devais-je attribuer ce changement inouï, cette timidité soudaine à l'atmosphère d'amour pur dans lequel je vivais depuis quelque temps? Je crois que cela dut y être pour beaucoup. Louis de Condé était d'une taille moyenne. Son visage respirait le génie ; ses yeux avaient un regard d'aigle et lançaient des éclairs. Me voyant dans les bonnes grâces de sa sœur, il se montra lui-même très-empressé à me plaire; mais lorsqu'il m'adressait la parole, je sentais mon cœur battre avec une telle force, qu'il dut avoir une idée bien médiocre de mon esprit. Pour échapper à ce tourment inconnu jusqu'à ce jour et à une situation qui devenait de plus en plus étrange et embarrassante, je cessai tout à coup de rendre visite à madame de Longueville.

On m'envoya messages sur messages. Bientôt le jeune prince lui-même accourut, et m'adressa, de la part de sa sœur et de la sienne, les reproches les plus vifs sur mon absence.

A. l'entendre, la duchesse ne pouvait se passer de moi.

Il me disait cela de manière à me laisser voir qu'il ne pouvait plus s'en passer lui-même; il soupirait et faisait des réticences très- intelligibles. Mais je n'osais l'enhardir à se prononcer davantage. Il me semblait que le grand vainqueur de cette redoutable infanterie espagnole pouvait, sans beaucoup de risque, attaquer une pauvre femme qui tremblait devant lui.

Enfin, à trois jours de là, Louis de Gondé tombait à mes genoux et m'avouait son amour.

Je crus que j'allai m'évanouir de saisissement. Jamais ivresse plus délicieuse ne m'inonda le cœur, et, ma foi. quand la tête tourne à une femme, c'est à elle de s'en tiret le moins mal possible. En amour, la raison serait une monnaie excellente si elle pouvait entrer dans le commerce*

Aujourd'hui, bien des années chargent mon front, et pourtant je n'ai rien perdu de ces souvenirs. Je vois encore Louis à mes pieds, j'entends ses tendres discours. Je n?ai pas même oublié son costume.

Il portait un manteau de velours amarante, un pourpoint de satin blanc, avec une petite oie couleur de feu et une écharpe bleue à l'allemande sous un justaucorps sans boutons.

Un roi n'aurait pas eu l'air plus noble que lui.

Je fermai ma maison de la rue des Tourn elles, et nous allâmes passer environ six semaines au Petit-Chantilly, retraite délicieuse où j'oubliai le reste du monde. 11 ne fallut rien moins qu'une lettre de la reine pour décider le prince à reparaître au Louvre.

Émery, toujours surintendant des finances, créait des embarras comme à plaisir. Ne sachant plus quel moyen prendre pour augmenter l'impôt, déjà porté à l'extrême, il s'avisa de faire revivre les ordonnances du toisé, tombées en désuétude depuis un siècle. Il s'agissait de mesurer toutes les maisons en hauteur et en largeur, et de les taxer à tant par toise. Là-dessus, grande rumeur dans le peuple. Il y eut une émeute près du palais; les mutins battirent la caisse, plantèrent, en guise de drapeau, un mou-

NINON DE LBNCLOS 70

choir au bout d'une perche, et parcoururent les rues en réclamant les lois et la liberté.

Anne d'Autriche et Mazarin revinrent tout exprès de Ruel pour apaiser la révolte.

Ils désiraient avoir l'avis du vainqueur de Rocroy. D'Enghien conseilla de donner satisfaction au peuple, Sans doute on lui témoignait, en le consultant, une grande condescendance ; mais encore fallait-il un peu tenir compte de son opinion, ce que ne fit point Mazarin. Le ministre approuva la conduite du surintendant, réprima l'émeute par la force, et les employés des gabelles se mirent partout à réclamer l'impôt et à vendre les meubles de ceux qui ne le payaient pas. On n'entendait, d'un bout de la ville à l'autre, que les cris de désespoir de pauvres gens ruinés qui appelaient la mort.

J'allai me promener avec d'Enghien au faubourg Saint- Antoine.

Nous fûmes scandalisés de la manière impitoyable dont les hommes d'Émery traitaient les sujets du roi. Voyant un de ces publicains battre une malheureuse femme qui voulait retenir le berceau de son enfant, Louis, furieux, mit l'épée à la main et blessa le gabeleur.

Les autres commis voulurent l'arrêter; mais le duc se nomma, et le peuple nous reconduisit en triomphe rue des Tournelles.

Anne d'Autriche fut très-iritée de cet acte du prince. Mazarin essaya d'une réprimande, d'Enghien le remit à sa place. Déjà mécontent de ce premier acte d'insubordination, le ministre et la reine devaient avoir bientôt un autre sujet de plainte. A quelque temps de là, Gaston

donna un bal au Luxembourg, et le duc décida qu'il m'y conduirait en compagnie de sa sœur. Malheureusement la petite duchesse de Montpensier n'avait pas oublié sa querelle avec Madame de Longueville à l'occasion du Te Deum. Ce fut à cette fête-là même que la fille de Gaston se promit d'exercer ce qu'elle appelait sa vengeance.

Lorsque le dac d'Enghien venait au Luxembourg, il montait aux appartements par un escalier peu fréquenté.

Mademoiselle connaissait ses habitudes. Elle poste un exempt à ce passage et lui enjoint de la façon la plus expresse de ne laisser entrer personne. A peine la consigne était-elle donnée, que le duc se présente avec nous.

— On ne passe pas! crie l'exempt, qui se met en travers de la porte.

— Hein! que signifie cette sottise? dit le duc; est-ce que tu ne me reconnais pas, imbécile?

— Pardonnez-moi, monseigneur; mais je ne puis vous laisser entrer.

— Sur mon âme, le maraud persiste ! cria le bouillant jeune homme. Attends, attends; je vais te faire voir que j'entre partout!

A ces mots, il arrache le bâton des mains de l'exempt, le lui casse sur la tête, lui en jette les morceaux au visage, nous fait pénétrer dans la salle de danse et ordonne aux violons déjouer.

Mademoiselle crie au scandale, à la violence. Gaston accourt et fait appeler le capitaine de ses gardes. D'Enghien tire l'épée, jurant qu'il tuera tout et brûlera le Luxembourg. Enfin, si je n'étais intervenue, en expliquant à l'oreille de Monsieur l'origine du débat, une petite fille.

intrépide dans ses rancunes, aurait fait battre ensemble, au milieu d'un bal, les deux premiers princes du sang. ' Cette aventure, où Gaston et Mademoiselle firent autant que possible leur cause bonne, accrut encore la brouille entre le Palais-Royal et d'Enghien.

Pourtant on ne tarda pas à revenir à lui, car l'Autriche reprenait les armes. Bientôt mon noble amant dut se préparer à ouvrir la campagne. A la veille de me quitter il m'exprima les regrets les plus vifs et se montra presque scandalisé de voir que je ne semblais les partager que d'une façon médiocre. Je répondis à ses plaintes en affectant plus de stoïcisme encore.

- Serais-je donc, m'écriai-je, la digne maltresse d'un héros, si j'essayais de l'efféminer et l'empêcher de voler aux combats?

Il ne voulut pas comprendre mon rôle de Larédémo mienne, et mêla à ses adieux des reproches amers sur mon indifférence. Mais je ne lui causais un chagrin passager que pour lui donner ensuite une joie plus pure. Le jour ou, tous ses équipages étant prêts, il se mit en route pour aller rejoindre Turenne sur les bords du Rhin, il aperçut un jeune officier, monté sur un cheval normand magnifique, et dans un équipage militaire très-convenable qui vint lu. demander permission de se joindre à sa suite et de faire une campagne sous ses ordres.

- Comment, c'est toi!... c'est toi!... cria-t-il en poussant un cri d'ivressse.

Je lui recommandais tout bas la prudence.

- Prenons garde, mon ami, lui dis-je : si l'on ne me

82 HOUIIS HISTORIQUES

croit pas réellement un homme, il n'y aura plus de mystère, et, par conséquent, plus de plaisir.

— Tu as r;ison. Quelle ravissante et douce surprise! Voilà donc pourquoi tu étais si tranquille au moment des adieux0....

— A quoi bon pleurer, puisque j'allais te rejoindre. Il se jeta à mon cou.

— Eh! tant pis! cria-t-il, je suis trop joyeux. Femme ou homme, peu m'importe... On croira ce qu'on voudra!

Nous voyagions côte à côte, un jour à cheval, le lendemain en carrosse. Bientôt nous atteignîmes la frontière du grand-duché de Bade, où était l'armée. Turenne me reconnut et garda le secret de mon déguisement.

Je renonce à peindre l'accueil plein d'enthousiasme que le vainqueur de Rocroy reçut des soldats. C'étaient des cris d'allégresse, des transports inouïs , des chants de triomphe. Il passa la revue des troupes, puis il donna l'ordre de se diriger vers Fribourg, où l'on avait signalé l'approche de l'armée ennemie.

— Demain nous livrons bataille, me dit le prince en revenant avec moi d'une reconnaissance poussée jusqu'aux avant-postes du camp des Impériaux.

— Soit, lui dis-je.

— Comment ! cela ne te cause pas plus d'émotion? murmura-t-il tout surpris.

— Pourquoi donc? Auprès de toi, je n'ai pas la moindre crainte. Nous nous battrons.

— Y songes-tu? s'écria d'Enghien : tu oserais afironter le péril?

— A tes côtés, pourquoi pas ?

Il était dans le ravissement. On a fait un mérite à Alexandre d'avoir très-bien dormi la veille de la bataille d'Issus. Louis de Condé dormit fort peu, et par cela même je le crois plus grand qu'Alexandre. Au point du jour, l'armée se rangeait en bataille dans une plaine immense.

En vain le duc et Turenne m'exhortèrent à demeurer sous les tentes, je voulus suivre mon amant.

Qu'il était beau! qu'il était sublime !

Il me semble le voir encore galoper devant les pesants escadrons et donner des ordres rapides. Son panache flottait au vent; son noble coursier bondissait aux éclats de la trompette guerrière. Soudain le premier coup de canon résonne, les lignes s'ébranlent et le choc des deux armées a lieu. Je n'eus pas même un frisson, je ne me sentis point pâlir. A cheval aux côtés du prince, je chargeais, à son exemple, sans peur et sans trouble, comme si l'ange des batailles nous eût couverts de ses ailes, et comme si les boulets ennemis eussent dû reculer devant nous. Les Allemands, au bout d'une demi-heure de combat, commencent à plier. Une ouverture se forme dans leurs rangs : Louis s'y précipite, et je m'élance après lui. Ni la fumée de la poudre, ni le fracas des bombes, ni la vue du sang, ni le cri des blessés, ne me causent la moindre impression. Je n'admire que mon héros. Il ressemble au dieu de la guerre et frappe autour de lui des coups terribles. Bientôt nous nous trouvons maîtres du champ de bataille. Toutes les fanfares de l'armée sonnent la victoire.

— Jeanne d'Arc, me dit Gondé, n'était pas plus belle et plus courageuse que toi.

84 MHOÏîRS HISTORIQUES

Le lendemain, nous nous présentâmes aux portes de Fribourg, dont les magistrats nous apportèrent les clefs sur un plat d'or.

Nous étions dans l'ivresse du triomphe, quand tout à coup une triste nouvelle nous arriva par un courrier : le vieux prince de Condé venait de tomber dangereusement malade. Impossible à son fils de quitter le commandement des troupes.

— Va, me dit-il, ma bonne Ninon, va consoler ma sœur. Quelle me remplace auprès du lit de souffrance de mon père, en redoublant de soins et de tendresse. Puisse le ciel exaucer mes vœux et ne pas rappeler de sitôt encore le chef de notre famille !

Je dus partir. En arrivant, je trouvai le vieux duc dans un état moins dangereux que celui dont le message nous avait fait la peinture. Une crise favorable s'était opérée. Comme, du reste, il ne dépassait pas ia soixantaine, la nature en i'ii possédait encore assez de ressources contre la maladie, et les médecins répondaient de sa guérison. J'écrivis ces bonnes nouvelles à mon jeune capitaine, en lui demandant d'aller le rejoindre; mais il me répondit que bientôt il espérait revenir.

En l'attendant, je rouvris mon cercle. Tous mes amis accoururent me faire des reproches de l'abandon où je ne craignais pas de les laisser.

Descendant au fond de moi-môme, je reconnus que j'étais un peu guérie, je ne dis pas de mon amour, mais de la singulière impression qu'il avait faite sur moi. Aujourd'hui l'expérience me prouve que c'était un fort mauvais signe : lorsqu'on ne s'occupe pas exclusivement de l'objet aimé, c'est que la passion décroit. On peut dire de l'amour qu'il ne subsiste qu'à l'extrême : aimer moins, c'est ne plus aimer. Je me liai fort étroitement, à cette époque, avec deux personnes très-capables de me ramener plus vite encore à la dissipation et à la folie. La première était madame de Ghevreuse, revenue de l'exil, et que M. l'abbé de Retz affichait publiquement. Gondi, que j'avais perdu de vue depuis seize bonnes années au moins, conservait le même caractère, ce qui n'est pas absolument faire son éloge. Étourdi comme par le passé, taquin, présomptueux, hâbleur, il joignait un défaut de plus à ses anciens défauts : c'était une ambition effrénée et voisine de la rage. Il jurait d'attraper le chapeau de cardinal, n'importe à quel prix et par quel moyen.

Ma seconde amie intime était madame de la Sablière, une des colonnes de l'hôtel Rambouillet.

Très-savante en mathématiques, mais plus savante en amour, elle ne cachait pas ses affaires de cœur et professait mon système d'un bout à l'autre, sans avoir été mon élève. Un de ses parents, grave magistrat, la moralisant un jour, lui disait :

- Quoi, madame, toujours des amants, toujours des

intrigues? Cela n'est pas raisonnable. Voyez les bêtes, elles n'ont du moins qu'une saison...

— Ah! mon oncle, c'est que ce sont des bêtes! interrompit ma gentille mathématicienne.

Elle se modéra néanmoins dans l'intérêt de ses études, qu'elle poussait réellement à un fort haut degré. Ses adorateurs furent sacrifiés plus d'une fois à un calcul géométrique ou à la solution d'un problème d'Euclide. Elle me racontait ses querelles avec eux, et je rêvais toujours à quelque moyen de la tirer d'embarras. Voici une des lettres que je lui écrivis à cet égard. Je la donne pour ce qu'elle vaut.

« Chère comtesse, l'amour exigeant et passionné du chevalier vous rend, si l'on vous en croit, la plus malheureuse des femmes. J'ai fait part de votre malheur à Saint-Évremond, qui me conseille de vous raconter l'anecdote suivante. Vous connaissez la petite Julie, de l'hôtel de Bourgogne ? 11 y a dans cette tête folle un germe de philosophie très-précieux. Le comte d'Embrun lui fit, le mois dernier, une fortune au delà de ses espérances : pension raisonnable, appartement honnête, nippes étoffées. En un mot, la demoiselle se trouvait au mieux, lorsque tout à coup le commandeur de Morcerf troubla cette félicité en offrant le double de la pension, des bijoux de prix, un équipage, que sais-je? Le cas devenait embarrassant. lî répugnait à Julie de perdre le fruit des bienfaits du comte; mais, d'un autre côté, n'était-il pas bien dur de repousser les offres du commandeur ? Apprenez comment elle s'est tirée d'un pas aussi difficile. — Votre personne me plaît a-t-elle dit au dernier venu; mais j'ai des engagements avec le comte. Je

serais au désespoir de lui manquer de parole, rar je ne yeux point qu'il ait à se plaindre. Un seul moyen 86 présente de concilier la bienséance avec l'intérêt de mon cœur: c'est de me donner quinze jours, et je suis certaine alors d "être en mesure d'accepter vos offres. Je vais exiger de lui qu'il vienne passer ce temps à sa terre avec moi, et qu'il y vienne seul, atin que nous soyons sans cesse en téte-à-téte. Là, je lui dirai si souvent que je l'aime, je le lui dirai si longtemps de la même manière, j'exigerai de lui tant de passion, que bientôt je lui serai aussi insipide que je lui parais aimable en ce moment. Jusqu'ici j'ai eu des caprices, de l'humeur, je l'ai brusqué, désolé : avec cette recette, je le rendais amoureux fou. Pendant notre quinzaine, au contraire, je serai d'une égalité, d'une douceur, d'une complaisance à lui faire perdre l'esprit. Enfin, je veux le réduire à se croire trop heureux de me laisser, pour prix de mes vertus, ce qu'il m'a donné pour un autre usage. Alors, mon cher, commandeur, je serai toute à vous. L'épreuve est en cours d'exécution. Que pensez-vous de ce moyen, chère comtesse? »

Elle me répondit qu'elle avait la poitrine trop délicate pour le mettre en œuvre, et que, d'ailleurs, elle était en train de pleurer son cousin Bellegarde , qui venait de mourir.

H. le duc de Bellegarde, dont le nom a été prononcé au commencement de ces Mémoires, était un fort galant homme, qui sentait son Henri IV d'une lieue. Je levais vu très-souvent chez mademoiselle Delorme, où il nou3 racontait les fredaines du bon roi et les siennes. Henri lui avait soufflé Gabrielle. Bellegarde, ne pouvant s'attaquer d une

façon directe à celui qu'il appelait son excellent maître, fit tomber sa rancune sur l'un des premiers magistrats du parlement, lequel, au retour d'un voyage qu'il fit en Angleterre, fut très-surpris de^se trouver un héritier, qu'une grosse nourrice normande allaitait fort tranquillement dans la maison.

— Hé î femme, s'écria- t-il, qu'est-ce donc que ce marmot, s'il vous plaît?

— C'est votre fils, lui répondit la présidente. L'époux tomba de son haut et balbutia :

— Mais vous savez bien, ma mie, que nous n'avons point d'enfant et que nous ne pouvons pas en avoir.

Il disait vrai. Tous les plus savants médecins l'avaient condamné là-dessus en dernier ressort.

— Qu'est-ce à dire? cria la présidente : oseriez-vous affirmer qu'un enfant qui est mien ne soit pas vôtre?

— Là! là! point de bruit, ma femme, dit le pauvre homme, qui avait ses raisons pour ne pas trop lui chercher querelle : passe pour celui-ci, mais qu'il n'en vienne pas d'autre.

Madame le promit. Bellegarde, toujours fort assidu à la maison, pensa qu'il s'était assez vengé d'Henri IV et fit donner au magistrat le grand cordon de l'ordre de Saint- Michel. M. le président le porte encore aujourd'hui avec beaucoup de fierté.

Cependant le duc d'Enghien et Turenne continuaient de gagner des batailles. Paris avait repris du calme et tout annonçait à la régence un cours glorieux et prospère.

Anne d'Autriche faisait agrandir le Louvre. On le décorait avec une magnificence dont Marie de Médicis n'avait

NIXON DE LENCLOF 89

pas même eu l'idée en construisant le palais du Luxembourg. Du côté du midi, ou ajoutrait aux appartements de la régente l'aile immense élevée à trois reprises différentes

par Henri II, Charles IX et Henri IV. Les bains étaient enrichis des marbres les plus rares, de bronzes et de peintures. Grimaldi ornait de ses paysages la petite galerie de communication. Romanelli peignait les salles qui ouvrent sur la Seine, et Poussin terminait les fresques de la grande galerie.

Partout on ne voyait que bals, que fêtes, que réjouissances. La seule loi, la seule religion, semblait être le plaisir, et ces dames de la cour avaient moins de retenue que jamais, grâce à Mazarin, qui les excitait de son mieux, afin de les détourner de toute préoccupation politique. Saint-Évremond a chanté cette époque singulière :

J'ai vu le temps de la bonne régence, Temps où régnait une heureuse abondance, Temps où la ville aussi bien que la cour Ne respirait que les jeux et l'amour.

Une politique indulgente

De notre nature innocente

Favorisait tous les désirs.

Tout dégoût semblait légitime; La douce erreur ue s'appelait point crime, Les vices délicats se nommaient des plaisirs.

Comme il n'y avait pas d'affaires sérieuses, les choses les plus ordinaires occasionnaient de graves débats. Ainsi la cour entière fut en émoi à propos de deux lettres perdues et trouvées chez madame de Montbazon.

C'était la belle-mère de madame de Chevreuse. "• 5.

Elle s'appelait de son nom de fille Marie d'Avangour. Ce vieux fou d'Hercule de Rohan, qui l'avait épousée en secondes noces, à un âge où il eût beaucoup mien* fait de s'occuper du salut de son âme, lui donnait le nom de Vénus terrestre. La dame ne se gênait pas pour le traiter en Vulcain. Rien n'était effectivement au-dessus de la beauté de madame de Montbazon, si ce n'est son impudence (1). Elle affichait le scandale, se vantait de ses intrigues, et n'avait pas de plus grand bonheur que de publier celle des autres.

Trouvant dans son salon les deux lettres dont j'ai parlé plus haut, elle assure qu'elles viennent de tomber de la poche de Coligny et qu'elles sont de l'écriture de madame de Lôngueville.

Voilà notre pauvre duchesse tout en larmes. C'est une calomnie sans doute, mais une calomnie à laquelle Marsillac peut ajouter foi. La princesse de Coudé s'indigne, prend chaudement fait et cause pour sa fille, court chez la reine, et sollicite une satisfaction qu'Anne d'Autriche accorde à l'instant même. Des arbitres sont nommés pour rédiger l'excuse, dont on passe au moins une semaine à discuter les termes. Enfin tout est accepté de part et d'autre, et l'on écrit la formule sur un petit papier que madame de Montbazon doit attacher à son éventail.

On se rend chez la reine.

Il y a foule comme aux grandes réceptions ; les curieux encombrent la galerie, et madame de Lôngueville, assise

(i) Retz s'accorde avec mademoiselle de Lenclos, et dit dans ses Mémoires. « Je n'ai jamais vu personne qui ait montré dans le vice moins de respect pour la vertu. » (Note des Éditeurs.)

sur un tabouret aux côtés d'Anne d'Autriche, attend que son ennemie vienne lui Caire amende honorable. Mais c'était bien mal connaître madame de Mcntbazon que de s'imaginer qu'elle ne trouverait pas matière à une nouvelle offense dans l'acte même auquel on la forçait. Elle arrive, l'œil ironique, la mine hautaine. Puis, sans daigner saluer la duchesse, elle prononce d'un ton si léger et avec tant de moquerie la formule écrite sur un éventail, que toute la famille de Gondé se révolte et déclare que la réparation est pire que l'outrage.

On découvre enfin que les lettres sont de madame de Fouquerolles pour le comte de Maulevrier.

La reine défend à la calomniatrice de paraître, soit à la cour, soit à la ville, dans aucun lieu où se trouverait la duchesse. Cette défense ne tarde pas à être effrontément violée.

Madame de Ghevreuse ayant perdu contre Mademoiselle une collation où devaient assister la reine et toutes les dames de la cour, on choisit pour le lieu du banquet le jardin du traiteur Renard, aux Tuileries. Anne d'Autriche aimait cet endroit et protégeait Renard. Sur la promesse de madame de Ghevreuse que sa belle-mère n'y sera point, la reine amène la princesse de Gondé et sa fille. Mais à peine ont-elles pris place à table que madame de Montbazon parait, et prétend qu'en vertu d'un droit de famille c'est à elle de faire les honneurs de la collation.

Les dames de Gondé se lèvent et veulent quitter la place.

Anne d'Autriche s'y oppose. Elle fait prier madame de Montbazon de sortir; mais celle :i refuse opiniâtrement, et

le scandale menace d'aller aussi loin que possible. Qui cédera? sera-ce la reine ou l'audacieuse sujette? Au milieu de ces débats, on ne mangeait point. Tout le monde mourait de faim. Sur une dernière et solennelle injonction d'Anne d'Autriche, madame de Montbazon, au lieu d'obéir, prend un siège, s'assied à la place d'honneur et se met à découper tranquillement une volaille.

C'en était trop. La reine sort furieuse, emmenant avec elle les princesses. Le soir même, un ordre de Mazarin enjoint à madame de Montbazon de se retirer à Tours.

Elle partit sans trop de regret pour cet exil, dont le jeune abbé de Rancé contribua beaucoup à lui adoucir les rigueurs.

Tout cela fit énormément d'esclandre et chagrina fort la reine. Malgré les embellissements ajoutés au Louvre, elle ne s'y plaisait point. Il n'y avait là pour elle que de tristes souvenirs. Elle le quitta définitivement pour aller habiter le Palais- Cardinal, légué au roi par Richelieu mourant. Ce palais prit, dès-lors, le nom de Palais-Royal.

A peine l'histoire des lettres était-elle finie, qu'une autre histoire occupa toute l'Europe. Mademoiselle de Rohan se prit de belle passion pour M. de Chabot ; et voilà la guerre allumée. « Ils se marieront ! » disaient les uns ; « Us ne se marieront pas ! » disaient les autres. On fit là-dessus des gageures folles. La douairière de Rohan jetait feu et flammes et défendait à tous les curés de Paris de donner la bénédiction nuptiale à sa fille. Mais l'amoureux, plus fin qu'elle, alla se marier en dehors du mur d'enceinte. II n'y eut bientôt plus de remède.

On nomma duc le nouvel époux, afin que la demoiselle

fINOH DB L ENCLOS 93

ne descendit point, et ce fut en résumé pour Chabot une assez bonne affaire.

En attendant, le duc d'Bnghieii restait en Allemagne. Il

avait compté sans les impériaux, dont les attaques, sans cesse renaissantes, l'obligeaient à de nouvelles victoires. Mercy, jusqu'alors invincible, fut battu complètement à Nordlingen. Je commençais à m'impatienter beaucoup de l'absence du prince, que j'aimais encore assez, du reste, pour ne point lui être infidèle. N'étant plus occupée d'amour, il fallut bien employer mon activité à autre chose.

Jean-Baptiste Poquelin, mon jeune protégé, revint de Glermont, où il s'était distingué dans ses classes.

Dus les premiers jours de son arrivée à Paris, comme son goût pour le théâtre n'avait fait que prendre de l'accroissement, il s'appliqua à chercher un lieu convenable, enrôla cinq à six jeunes gens de son âge et se mit à jouer avec eux des pièces de sa composition.

La salle qu'il avait louée dans le faubourg Saint-Germain fut bientôt le point de réunion de la meilleure société de Paris. Elle reçut le nom à' Illustre-Théâtre.

A ces représentations. Poquelin ne manquait jamais de m'offnr la plus belle place.

Il entrait dans sa vingtième année. La nature chez lui, jusque-là frêle et délicate, commençait à prendre du développement et de la force. C'était un beau jeune homme, aux grands yeux pleins de franchise et rayonnants d'intelligence. Tous ses traits avaient une expression noble et gracieuse. Son nez, un peu fort, mais bien modelé, ses lèvres saillantes, annonçaient à la fois la vigueur ue caractère et le génie.

— Quand donc, ma belle protectrice, me disait-il, pourrai-je dignement reconnaître ce que vous avez fait pour moi?

Je lui répondis :

— Prends garde, Jean-Baptiste, prends garde ! Ménage tes protestations! Je serai trop exigeante peut-être le jour où je me déciderai à mettre ta reconnaissance à l'épreuve.

— Oh ! s'écria-t-il, je voudrais que ce fût à l'instant même!

— Et si je te demandais un service... dangereux9

— Ordonnez-moi de me jeter dans les flammes, vous verrez si je recule !

11 était magnifique de dévouement et d'ardeur. Cela me décida tout à coup à mettre à exécution une idée audacieuse, suggérée par un outrage fait à mon orgueil. Depuis que j'avais un cercle à moi, ces dames de l'hôtel Rambouillet, jalouses de ma gloire, me décriaient à l'envi l'une de l'autre. Je ne recevais plus aucune invitation, et, pour m'humilier sans doute, elles en envoyaient régulièrement à mademoiselle Delorme, dont le mariage avec Cinq-Mars n'avait jamais été reconnu, et qui, dans sa conduite, s'était toujours montrée, pour le moins, aussi légère que moi, sans même justifier ses intrigues par la moindre doctrine philosophique.

Éclater et manifester mon indignation eût été le comble de la maladresse.

Je dissimulai de mon mieux, et je fis si bien, par ma chère mathématicienne, par Voiture et quelques autres amis, que j'arrivai à briser les obstacles et à rentrer à

l'hôtel avec fous les honneurs de la guerre. Mais je nV rentrais que pour le démolir. J'avais juré sa ruine.

Rien n'était plus aisé, d'ailleurs, que de porter le nier coup à celte réunion jadis si célèbre.

Elle tombait absolument en décadence. Le genre prétentieux dominait dans les conversations, le burlesque avait remplacé l'esprit. Un soir, j'amenai Jean-Baptiste ave: moi, et je lui dis tout simplement :

— Observe !

Il observa si bien, qu'au bout de huit jours il m'apporta la comédie des Précieuses ridicules, petit chef-d'œuvre plein de malice et d'originalité.

Les Précieuses, c'était le nom que nous avions donné depuis longtemps à ces héroïnes enragées de l'affectation dans le langage et de la fausse délicatesse dans le sentiment. Avec leur absurde système d'épurer l'amour, elles lui enlevaient ce qu'il a de plus naturel, transportaient la passion du cœur à l'esprit et convertissaient des mouvements en idées. Peut-être cela provenait-il chez elles d'un dégoût honnête pour la satisfaction toute matérielle des sens ; mais elles s'éloignaient autant que les plus voluptueuses de la véritable nature de l'amour, qui réside moins encore dans la spéculation de l'entendement que dans la brutalité de l'appétit. Ces dames faisaient consister leur principal mérite à aimer tendrement leurs amants sans jouissance et à jouir solidement de leurs maris avec aversion.

Lorsque Jean-Baptiste m'apporta sa pièce, je lui dis :

— C'est à merveille, mon cher! Le portrait est ressem-

blant; mais oseras-tu l'attacher toi même à l'hôtel Rambouillet?

Il me regarda tout surpris, et murmura :

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que madame de la Sablière a demandé pour toi l'honneur inappréciable de lire chez la marquise. Ce soir l'auteur des Précieuses va déclamer sa pièce en plein cénacle.

Le jeune homme devint pâle, maïs il s'écria résolument :

— Soit ! N'ai-je pas dit, ma belle protectrice, que pour vous je me jetterais dans le feu?... Partons !

Et nous prîmes ensemble le chemin de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.

Aujourd'hui que la comédie dont il est question est parfaitement connue, on jugera de l'esclandre causé par une pareille lecture. Il y eut des cris de réprobation, des larmes de colère et des gestes de désespoir ; mais il y eut surtout de francs et joyeux éclats de rire. Presque tout le monde était pour moi. La saine raison en France triomphe aisément du ridicule. J'avoue que le tour était fort et même un peu cruel ; cependant il était juste. Chacun déclara que j'avais sauvé du naufrage le bon goût, l'atticisme, la galanterie, toutes choses que ces dames étaient en train de pervertir. A dater de ce jour, l'hôtel Rambouillet n'exista plus, si ce n'est à l'état d'histoire ancienne et de monument archéologique.

De tous côtés on menaçait Jean-Baptiste.

Le premier acte de rancune des précieuses fut d'user de leur crédit à la cour pour obtenir l'ordre de fermer WJlustre-Théâtre.

— Allons, allons, courage ! dis-je à mon jeune auteur: il faut braver la tempête. Voici deux cents louis qui t'aideront à attendre le calme. Change de nom, quitte Paris avec ta troupe, et va jouer tes pièces en province : tu nous reviendras bientôt.

Poquelin suivit mon conseil. Il prit le nom de Molière. Gorneille, qui nous apportait alors Rodogune et Pompée, se trouvait là quand Jean-Baptiste vint me faire ses adieux.

— Bravo ! lui dit le père du Cid en lui donnant une accolade fraternelle. Nous sommes dans la bonne route. Marchons-y toujours, et nous deviendrons le premier auteur comique du siècle !

On sait comme se réalisa la prédiction, Le génie avait deviné le génie.

Richelieu étant mort, personne dans les régions du pouvoir n'avait plus aucun motif de se montrer injuste envers mon poète. Il eut enfin son fauteuil à l'Académie, et la régente lui fit une pension de mille écus sur sa cassette.

Je continuais de visiter assez régulièrement madame de Longueville. Son amour, comme celui de Marsillac, devenait à chaque instant moins résigné. François voulait voir sa maitresse ailleurs que devant tous et au milieu des salons. Mais le moyen ? Quel endroit choisir pour le rendezvous ? A l'hôtel de Longueville toute entrevue est impossible. Le vieux prince de Gondé vient décidément de mourir malgré la promesse des médecins, ou peut-être à cause de cette promesse. En attendant le retour du vainqueur de Rocroy, qui dès ce moment est le chef de la famille, madame de Condé passe le temps de son deuil auprès de la duchesse.

ii. 6

D'un autre côté, M. de Longueville, que on croyait confiné pour huit mois dans son gouvernement de Normandie , arrive à l'improviste après une courte absence.

On s'occupe aussitôt très-activement de l'envoyer en Westphaiie comme plénipotentiaire. Mais cela demande des semaines de pourparlers et d'intrigues, lorsque nos amants s afllgent d'attendre une heure. Prenant alors en pitié leur embarras et leur chagrin, je leur offre un asile à ma maison de Picpus.

Quel traître vint les y espionner? je l'ignore. Toujours est-il que les parents de la duchesse furent instruits du lieu des rendez-vous et que cela fit scandale.

D'Enghien, alors prince de Condé, arriva sur les entrefaites. Je ne reçus pas sa visite. Piquée du procédé, je lui envoyai une lettre de reproche. Il me répondit qu'il me jugeait très-coupable d'avoir favorisé la passion de sa sœur. Entre nous et au point cù nous en étions, ce pédantisme moral me parut souverainement ridicule : je le lui dis sans gêne, et nous voilà brouillés.

Mon chagrin fut assez vif. Cette liaison avec le prince, qui d'abord avait si fortement engagé mon cœur, me retenait encore beaucoup par les liens de l'amour-propre. Il était glorieux d'enchaîner cette âme magnifique et Hère, ce héros de vingt ans, dont tout la France admirait le courage, et qui eût été le maitre partout et toujours, s'il avait eu assez de puissance sur lui-même pour se modérer dans son orgueil et dans son humeur. Malgré le mérite de Condé, j'étais femme : ce n'était pas à moi de faire des sacrifices à la réconciliation.

D'ailleurs, ce guerrier fameux, ce foudre de guerre, n'était déjà pas si intrépide en amour.

S'il mérita les éloges que je lui donnai la veille d'une bataille, il ne justifia que trop souvent, en revanche, le proverbe latin qui affirme qu'un homme velu doit être ou très-fort ou très-porté au plaisir (1). Comme ÉsaO, Le fils aîné du patriarche Jaeob, Gondé avait les membres couverts de poil. Je lui dis, un jour, dans un moment où il n'était pas excusable de me témoigner de la froideur :

— Ah ! mon prince, que vous devez être fort:

Les poètes sont des fous d'avoir donné au fils de Vénus un flambeau, un arc et un carquois : la puissance de ce Dieu ne consiste que dans son bandeau. Tant qu'on aime on ne réfléchit point, dès qu'on réiléchit on n'aime plus.

Depuis trois mois environ, le marquis de Villarceaux me faisait la cour. J'accueillis enfin ses hommages, et je le sommai de rn'emmener de Paris. Villarceaux avait tout pour plaire: figure agréable, esprit fin, caractère distingué; mais il était blond, chose difficile à racheter à mes yeux. Il me conduisit dans le Vexin, de l'autre côté de Pontoise, chez M de Varicarville, un de ses amis, châtelain fort aimable qui recevait ses hôtes avec une hospitalité quasi royale et dans la maison duquel on faisait grande chère.

Nous menâmes gaiement l'existence.

M. de Varicarville était un épicurien renforcé. Seulement il poussait la doctrine du plaisir jusqu'à l'athéisme, ce qui me semblait le comble de la déraison.

Je ne me suis jamais rien expliqué sans Dieu, même le

(1) Virpilosus, aut Ubidinosus aut fortti.

plaisir, et je fis la guerre à mon hôte sur ce qu'il croyait ou plutôt sur ce qu'il ne croyait pas. Je le convertis trèsvite, et nos conversations passèrent naturellement de la philosophie à l'amour. Yillarceaux nous laissait souvent seuls. Outre ses cheveux blonds, ce cher marquis avait le défaut de porter indistinctement ses hommages à droite et à gauche, sans faire la part des conditions et des personnes. En quittant la maîtresse la plus aimable, il ne rougissait pas de débiter des fadeurs à la femme de chambre la moins jolie, et, chose étrange, il était jaloux comme le Maure de William Shakspeare.

Une fois qu'il put supposer que Varicarville me faisait la cour, nous eûmes les scènes les plus grotesques du monde.

Il m'espionnait sans cesse ou me faisait espionner par d'autres. Je me réveillai une nuit en sursaut, très-effrayée d'entendre retentir près de moi un ronflement sonore. On accourt à mes cris, on cherche, et on finit par découvrir sous mon alcôve un malheureux petit pâtre, que Villarceaux y avait fourré pour bien se convaincre que je ne recevais aucune visite nocturne. Son Argus s'était endormi sans le secours de la flûte de Mercure.

Deux jours après j'entends mon Othello frapper à ma porte avec violence, juste au moment où je venais de m'enfermer avec Varicarville pour causer et raisonner philosophie.

— Morbleu! n'allez-vous pas ouvrir? cria-t-il d'une voix furibonde.

— Un instant, marquis, un instant ! lui répondis-je.

— Si vous n'ouvrez pas, j'enfonce la porte !

— Quel homme sans patience!... Attendez donc!.... Il faut bien le temps de tirer le verrou.

— Le verrou!... pourquoi mettre le verrou? dit-il, entrant tout pâle de colère.

— Mon Dieu! que de raisons! C'était pour ne pas être dérangés.

— Ah! ah!

— Sans doute. Nous voulions réduire en articles notre croyance; mais nous n'avons pu en mettre qu'une partie, nous recommencerons un autre jour.

Cette réponse parut le satisfaire médiocrement. Le même soir, il aperçoit, à près de minuit, ma bougie encore allumée. Il se lève sans lumière, s'habille, et, dans son transport, croyant prendre son chapeau, il se met sur la tête une aiguière d'argent et l'enfonce de telle sorte, qu'il lui devient impossible de l'arracher. Ses clameurs nous attirent. On le débarrasse à graod'peine de son étrange coiffure.

— Pourquoi veillez-vous si tard? me dit-il, serrant les poings comme un furieux.

— Moi, cher ami? C'est votre tapage qui vient de me réveiller.

— Que dites-vous?... Mensonge!...

— Ah ! monsieur, ces discours...

— Depuis quand, s'il vous plaît, avez-vous l'habitude de dormir avec de la lumière ? .

Ces mots m'expliquent tout. Mon beau sang-froid du matin m'abandonne. Je me déconcerte, je balbutie. Yillar ceaux me presse de questions, une sotte réponse m'échappe, la rougeur s'en mêle, et voilà le marquis certain démon

infidélité. Aussitôt il s'arrache les cheveux, se meurtrit le visage, et tire son épée pour se la passer au travers du corps. Heureusement notre hôte la lui enlève. Il affirme à son ami qu'il n'est pas coupable. Je profite de l'occasion pour réparer ma sottise, et, comme aux yeux de l'homme amoureux rien ne nous est plus facile que de changer en doute l'évidence, j'arrive à persuader à Villarceaux qu'il a fait un mauvais rêve.

La paix est signée. Huit jours durant, mon pauvre jaloux ne me quitte pas d'une seconde et ne cesse de me prouver qu'il n'a plus de soupçons.

Je n'avais pas cru vraiment lui faire un chagrin si terrible en usant de mon droit de caprice. Dès ce jour, notre athée converti resta dans les bornes de l'amitié.

La saison était délicieuse. Quelques personnes de connaissance nous arrivèrent, entre autres le chevalier de Méré, et Villars Orondate, qui fut depuis ambassadeur en Espagne. Ce dernier, surtout, se montra d'une gaieté folle et d'un comique très-réjouissant. Avec lui c'était un perpétuel éclat de rire. Les idées les plus bouffonnes et les plus originales lui jaillissaient à l'improviste du cerveau. On en jugera par le trait qui va suivre.

M. de Yaricarville avait un château magnifique. On arrivait à la cour d'honneur par une immense avenue de tilleuls, dont la perspective eût été parfaite, sans une misérable chaumière de paysan qui la coupait juste à son point central.

Jérôme était le nom du maître de la chaumière.

Le châtelain lui fit les offres les plus séduisantes, lors du percement de l'avenue, pour le décider à vendre cette

propriété ainsi que le modeste enclos qui l'entourait. Mais le bonhomme refusa tout. Son pore avait bâti cette cabane ; il y était né lui-même, y vivait modestement de son état de tailleur, et voulait y mourir. Ne trouvant rien à répondre à cela, Varicarvillo laissait au milieu de son parc Jérôme et sa maison.

— Quelle récompense me proposez-vous? dit Orondate à notre hôte, et je dégage votre avenue sous huit jours.

— Huit jours, allons donc ! s'écria le châtelain. Et le consentement de Jérôme?

— Je n'en ai pas besoin.

— Parbleu! je vous donne cent louis de bon cœur.

— De l'argent... fi !

— Mais que voulez?

— Je préfère uniquement travailler pour la gloire... ou pour un baiser de mademoiselle, ajouta-t-il en me saluant avec beaucoup de grâce.

Yillarceaux n'était pas là, je répondis :

— Soit, j'accorde le baiser.

Dix minutes après, Orondate fait appeler le tailleur et lui annonce que, voulant emmener Varicarville à la cour, u de celui-ci ont besoin d'une livrée plus convenable.

— Je vous donnerai moi-même le modèle, lui dit-il. Ètes-vous capable de faire proprement cette besogne?

— Aussi bien que le premier tailleur de Paris, dit Jérôme en se regorgeant.

— C'est à merveille. Vous aurez une pistole par jour, si vous consentez à travailler sans désemparer et sous mes

yeux; vous serez couché, nourri au château, et payé en sortant.

Le tailleur accepte avec enthousiasme. Pour lui l'affaire était excellente. On lui donne une chambre, et il se met à l'œuvre. Orondate fait prendre aussitôt, avec une scrupuleuse exactitude, le plan de la chaumière, la dimension des pièces intérieures, la place exacte de l'alcôve, de la cheminée, de la porte, de la fenêtre, et jusqu'à la position des meubles et des ustensiles de ménage. 11 ordonne ensuite de démonter le tout pièce à pièce et de le transporter à une portée de mousquet en dehors de l'avenue. Là, d'habiles ouvriers rétablissent les cloisons, le toit, les fenêtres, la porte, remettent les meubles à leur place respective et n'oublient même pas le petit potager du bonhomme avec la haie de clôture. Pendant ce temps, on nettoie l'avenue, on l'aplanit, et il ne reste plus trace ni de la maison ni du jardin. Le travail du tailleur terminé, Orondate lui donne le prix convenu avec deux louis de gratification, et le renvoie très-satisfait à la tombée de la nuit.

Jérôme enfile l'avenue.

Bientôt il la trouve longue, arrive jusqu'au bout sans se reconnaître, va, vien', retourne cinquante fois sur ses pas et n'aperçois plus sa maison. Le pauvre homme passe la nuit à la chercher.

Quand l'aurore lai permet d'embrasser du regard l'avenue d'un bout à l'autre, point de chaumière!

Il croit que le diable s'en mêle. Arrivant à l'extémité du parc, il aperçoit en dehors du mur d'enceinte une maison qui ressemble à la sienne. Il y court, et tombe de son

NINON DE LENCLOS jq-

haut en reconnaissant les arbres qui l'ombrageaient le jard.n es plates-bandes, et jusqu'à la haie d aubôpin Devant lu. se trouve la porte. Jérôme y présente sa f serrure joue parfaitement. Il entre, et retrouve tout à même place si ce n'est la table, sur laquelle fume un gigot superbe flanqué de deux bouteilles de vin

Notre homme fait un grand signe de croix, se figura, qu'il est victime d'un sortilège.

Pourtant ce maudit gigot a une mine fort appétissante et la longue promenade nocturne de Jérôme a singalièremcnt mgmsé sa faim. Ji se rapproche, regarde le rôti avec an peu moins de répugnance, et va chercher de l'eau bénite a «m chevet, persuadé que, s'il en asperge la viande e e va disparmtre. Mais le gigot résiste à l'épreuve et urne <o jours, preuve évidente qu'il n'a pas été cuit en Z Jérôme prend alors bravement son parti et s'attable ' Nous ét.ons cachés dans le voisinage pour ne rien perdre de cette scène curieuse. Quand il eut bien mangé et" en bu, nous entrâmes en éclatant 4e rire et en lui deman dant ce qu'i. pensait des sorciers du château

Je payai sur le lieu même Villars Orondate. Varicarville donna a Jérôme les cent louis auxquels on avait préféré rcon aise. Le tailleur fit hien un peu la grim le en

11^0 6r S'ét8it J°Ué de ^ ■* <™' -m e 1 aventure ? On l'avait si proprement déménagé qu'il aurait eu tort de se plaindre (1). 4"" aurait

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Bientôt l'approche de l'hiver nous renvoya tous à Paris. Condé, regrettant sa bouderie maussade et ridicule, m'envoya une invitation fort aimable, dont je fus reconnaissante. Il s'agissait d'assister à une comédie italienne, à machines et en musique, que Mazarin faisait jouer au Palais- Royal.

On voyait l'opéra pour la première fois en France.

Le prince daigna venir me rendre visite à la place que j'occupais. J'avouai mes torts; il se repentit de son rigorisme, et me proposa de rester amis envers et contre tous, proposition que j'acceptai de grand cœur.

En attendant, il avait envoyé madame de Longueville avec son mari à Munster, et Marsillac dans son gouvernement du Poitou, mettant ainsi entre eux, pour plus de sûreté, trois cents lieues de distance.

Depuis une semaine au plus, j'étais de retour du Vexin, lorsque je vis entrer dans la cour de ma maison un carrosse de louage, derrière lequel se tenaient deux domestiques sans livrée. Ces hommes descendirent, abaissèrent les glaces, et tirèrent lentement de la voiture une chaise longue à roulettes, où était installé un personnage qui semblait être paralytique. Ils le montèrent dans mon salon

NINON DE LBNCLOS 107

à grand renfort do bras. Je reconnus ce malheureux chanoine du Mans, si cruellement puni de sa tentative de rapt.

— Miséricorde!... Est-ce bien vous, mon pauvre abbé? m'écriai-je. Dans quel état Je vous retrouve, juste ciel !

Gomme il ne bougeait pas plus qu'un terme, on le roula jusqu'à moi. Je l'embrassai. Mes yeux se remplirent de larmes, tant son état me parut déplorable. Il se montra très-sensible à cette marque de sincère affection, que je lui donnais sans arrière-pensée et sans rancune.

— Hélas î dit-il, ma chère Ninon, il est écrit que vous causerez tous mes malheurs !

— Moi ?

— Sans le vouloir, entendons -nous.

— Expliquez cette énigme.

— Rien de plus simple : pour vous et à cause de vous, j'ai perdu ma place de chanoine ; pour vous et à cause de vous, me voilà cul-de-jatte, et entin je viens d'être chassé honteusement pour vous et à cause de vous, de chez madame de Villarceaux.

— Ah ! Jésus ! Que faisiez-vous chez elle?

— Je faisais l'éducation de son fils. Il faut bien vivre.

— Mais pourquoi vous a-t-elle renvoyé ?

— Chaque jour et sans cesse, répondit Scarron, j'étais obligé d'entendre ses diatribes contre vous. Franchement, il me restait peu de chose à dire pour votre défense, puisque vous étiez avec le marquis dans le Vexin.

— Oui, je l'avoue, la cause était mauvaise.

— Pourtant j'essayais d'atténuer vos torts. Gela rendit la noble dame furieuse, si bien qu'elle m'intima l'ordre formel

de ne jamais prononcer votre nom, sous peine d'être mis k la porte.

— Ah! ah ! fîs-je en éclatant de rire. Ceci vous montre, mon cher abbé, combien il est dangereux d'avoir de mauvaises connaissances.

— La menace était sérieuse, reprit Scarron, je n'essayai pas de la braver. Mais jugez de mon malheur! Hier, devant quinze ou vingt personnes rassemblées chez elle, madame de Villarceaux m'ordonne d'interroger son fils, afin de montrer à tout l'auditoire le progrès merveilleux qu'il faisait sous ma direction.

— Je ne vois pas jusqu'ici en quoi j'ai pu vous compromettre.

— Un instant, ma chère, un iustant ! Voilà donc mon élève à passer une sorte d'examen. Après plusieurs expériences satisfaisantes, je lui adresse cette question :

» — Quem habuit succès soremj Belus , rex Assyrio* rum (1) ?

» — Ninum, répond l'enfant.

» Là-dessus, madame de Villarceaux entre dans une e& pèce de rage et s'écrie :

» — Ne vous avais-je pas défendu de prononcer ce nom devant mon fils ? Osez-vous bien l'entretenir des folies de son père ?

» Mais, madame la marquise...

» — Silence!... Vous êtes un précepteur indigne, un malhonnête homme... Je vous chasse !

(1) « Quel fut le successeur de Bélus, rôi des Assyriens» La consonnance latine de la réponse avec mon nom causa l'erreur de la marquise. {Note de Mademoiselle de Lenclôï.)

NINON DE LENCL03 109

» — Mais entre mademoiselle de Lenclos ei le successeur de Bélus, je vous assure, madame, qu'il y a une énorme

différence !

» Tous les assistants prennent en vain mon parti et cherchent à lui faire comprendre son absurde quiproquo : elle n'en veut pas démordre, et me voilà cassé aux gages.

Celte étrange anecdote, que l'air comique de Scarron rendait encore plus réjouissante, me fît rire aux larmes pendant une demi-heure. Enfin les convulsions de cette folle gaieté cessèrent. Je dis à l'ex -chanoine :

— Pauvre ami ! qu'allez-vous devenir ?

— Voilà précisément la question que je m'adresse depuis hier, sans pouvoir y répondre. Le plus triste de l'aventure est que l'infortune ne m'atteint pas seul.

— Que signifie?...

— Depuis que vos rigueurs m'ont désespéré, j'ai une autre affection...

— Vous ! m'écriai-je, dans l'état où vous êtes.

— Que voulez-vous, ma chère? Tout chez moi n'est pas en paralysie. Il me reste de libre le cœur, la langue, les mains et les yeux : c'est quelque chose ! et le vrai philosophe se contente de ce qu'il a. Mais cessons de plaisanter. L'affection dont je vous parle est sainte et respectable, car elle a pris naissance dans le malheur.

— Si vous commenciez, mon ami, par me dire le nom de la personne, je m'y intéresserais peut-être davantage.

— Elle se nomme Françoise d'Aubigné.

— D'Aubigné!... Gela sent le huguenot d'une lieue.

— Sa famille effectivement était protestante, mais Françoise est revenue au catholicisme.

ii. 7

— Oh! ce n'était pas une objection : en matière religieuse je suis pleine de tolérance. Où avez-vous connu mademoiselle d'Aubigné ?

— Chez la marquise, où venait parfois certaine comtesse, acariâtre et grondeuse, qui avait recueilli Françoise à la Rochelle, et que vous connaissez je crois.

— Son nom?

— Madame de Neuillan.

— En effet... une vieille mégère, à cheval sur les principes, hérissée de toutes sortes de vertus, un buisson d'épines.

— Justement. On eût dit que cette estimable dévote jurait de faire payer à sa protégée, par les traitements les plus indignes, le service qu'elle lui avait rendu. Elle semblait prendre plaisir à l'humilier, à la tourmenter sans cesse, allant jusqu'à lui donner l'ordre de mesurer chaque jour l'avoine et le foin à ses chevaux.

— Quelle horreur !

— Belle et douce comme un ange, Françoise supportait tout sans se plaindre. Son père avait été l'ami de Henri IV; mais, emprisonné depuis, comme protestant, et dépouillé de ses biens, il avait laissé sa fille dans la plus profonde misère.

— Malheureuse enfant ! Ce que vous m'apprenez de son histoire excite en moi le plus vif désir de lui être utile.

— C'est aussi le sentiment qu'elle nous inspirait. Je lui conseillai, pour ma part, de quitter madame de Neuillan et de vivre plutôt du travail de ses mains que d'accepter les humiliations qu'on lui faisait essuyer. Je lui promis aide et protection. Depuis un an qu'elle est retirée dans une petite

chambre du faubourg, elle mène une conduite digne d'éloge en tout point, si ce n'est qu'elle partage un peu trop ce que je lui donne avec d'Aubigné, son frère, un coureur, un pilier de brelans... Mais, au bout du compte, c'est son frère. Je ne puis reprocher à Françoise un excès de bon cœur.

— Tenez, mon ami, dis-je à Scarron en lui serrant In main, vous ne sauriez croire comme je vous trouve à la fois noble, généreux et simple dans cette façon d'agir.

— Moi, je me trouve très-amoureux, rien de plus, me répondit-il avec une naïveté charmante. Seulement, aujourd'hui que me voilà sans place et sans ressources...

— Aujourd'hui, mon cher, ce soir, le plus tôt possible enfin, vous allez m'amener mademoiselle d'Aubigné, qui, jusqu'à nouvel ordre, logera chez moi. Je vous promets de la traiter comme une sœur.

— Ah! Ninon, s'écria-t-il, ma chère Ninon, je n'attendais rien moins de la bonté; de votre âme... Merci ! merci !

Le digne cul-de-jatte était dans le ravissement. Je le forçai d'accepter ma bourse, l'exhortant à user sans gêne de mes finances, jusqu'au jour où il trouverait un autre moyen de vivre et une mère de famille plus intelligente que madame de Villarceaux. Deux heures après, il m'amenait Françoise d'Aubigné. C'était une fort gentille personne, un peu pâlie par le chagrin, mais dont le visage offrait une distinction rare et un cachet de douceur incomparable. Avec cela de l'esprit, des manières gracieuses et engageantes, une parole facile et dix-huit ans.

Scarron se trouvait possesseur d'un véritable trésor. Il fallait que mademoiselle d'Aubigné eût un grand fonds de

sagesee pour être restée dans la misère avec tant de charmes réunis.

Je raffolais de ma nouvelle compagne ; elle semblait m'aimer aussi beaucoup. Nous étions réellement comme deux sœurs, et]e la rendis confidente de mes amours avec Villarceaux. Douée d'une grande finesse de reparties lorsque nous causions ensemble, elle se montrait timide quand j'avais du monde, n'osant pas toujours se mêler à l'entretien. Je la lutinais à cet égard.

— Vous êtes belle, ma chère, lui disais-je, et vous serez aimée. Or on a besoin de plus d'esprit pour faire l'amour que pour n'importe quoi au monde. Une liaison de cœur est de toutes les comédies celle dont les entractes sont les plus longs et les actes les plus courts : comment remplir cet intermède, si ce n'est avec l'estime et les talents?

Elle profita de mes leçons. Bientôt même elle en usa contre moi. Nous devînmes si intimes, que pendant des semaines entières nous n'eûmes qu'un seul lit ; nous sortions ensemble, nous étions inséparables.

Villarceaux vint nous chercher un matin pour nous conduire à la prise de possession du nouveau curé de Saint- Eus tache, nommé Poncet, que l'archevêque venait tout récemment de gratifier de cette cure. On disait, depuis la veille, que la cérémonie serait troublée par quelque chose de curieux et d'étrange. En effet, un certain Merlin, neveu du défunt curé, et qui, de longue date, avait l'espoir d'être son successeur, ameuta la canaille des halles et la poussa du côté de l'église. Une multitude de harangères envahirent la nef en poussant des cris affreux. Dix des plus hardies allèrent jusqu'à l'autel, prirent le bras de Poncet,

qui était en train d'officier, et le mirent à la porte du temple avec ses habits sacerdotaux. Pendant ce temps-là les autres sonnaient le tocsin. L'émeute grandissait de plus en plus, et toutes ces dames coururent au Palais-Royal trouver la reine, lui déclarant que les Merlin avaient toujours été leurs curés de père en fils, et qu'il fallait que cela continuât.

Devant une aussi précieuse raison, Anne d'Autriche et le cardinal ne trouvèrent point de réplique. Merlin fut nommé.

L'aventure nous amusa beaucoup. Je riais comme une folle dans le carrosse en regagnant la rue des Tournelles, lorsque tout à coup je crus apercevoir un signe très-significatif échangé entre le marquis et Françoise. J'eus un vif serrement de cœur.

Cependant je réussis à cacher mon trouble et je les examinai de près l'un et l'autre. Bientôt j'acquis la conviction qu'ils étaient en pleine intelligence. Pour Villarceaux j'aurais eu mauvaise grâce à lui chercher querelle, il ne faisait que prendre une revanche; mais en ce qui concernait sa complice, la question devenait tout autre, et j'étais en droit d'accuser Françoise d'ingratitude. Néanmoins je ressentais pour elle un attachement si véritable et si profond, que je n'eus pas le courage de troubler ses amours.

Elle ne reçut de moi aucun reproche, et je voulus même iui épargner la honte d'un aveu. Je lui dis, un soir, avec le ton le plus dégagé qu'il me fut possible de prendre :

— Villarceaux vous fait la cour, chère amie?... Oh ! ne le niez pas, j'en suis certaine. Dans la crainte de me chagriner, vous repoussez peut-être ses vœux; mais si votre

cœur parle, ne lui imposez pas silence. Aimez le marquis tout à votre aise : je pars demain pour Naples, et je ne gênerai ni lui ai vous.

— Demain ! s'écria-t-elle. Vous me quittez.

Elle se jeta tout en pleurs à mon cou et me fît des caresses fort tendres. Ce n'était pas de la trahison. Les femmes, j'en ai eu souvent la preuve, s'enlèvent un amant, sans cesser pour cela de s'aimer d'une amitié sincère.

Je me décidai donc à prendre la route de Naples, et j'avais un compagnon de voyage qui, pour la noblesse, les agréments extérieurs et les qualités de l'esprit, valait bien M. de Villarceaux. C'était le chevalier de Méré, notre récente connaissance du château de Varicarville. Sa sœur avait épousé un grand d'Espagne, qui venait d'être promu à la vice-royauté de Naples. M'ayant vingt fois entendue exprimer en sa présence le désir de voir l'Italie, le chevalier, prêt à partir pour rendre visite à son beau-frère, le duc d'Arcos, me proposa de le suivre.

La découverte de l'intrigue qui existait entre le marquis et mademoiselle d'Aubigné me décida sur l'heure à accepter ses offres.

De tous mes domestiques je n'emmenai quele seulPerrote.

Je laissai à Françoise le gouvernement de ma maison, l'invitant toutefois, par un motif de pure bienséance, à ne pas trop afficher aux yeux du voisinage ses liaisons avec Villarceaux. Elle me promit de ne le recevoir que dans la chambre jaune, qui était la plus secrète et la plus reculée. J'ai su depuis que, cette contrainte leur semblant importune, ils étaient allés passer une quinzaine dans les environs de Brie-Gomte-Robert, chez un cousin du marquis,

nommé Montchevreuil, qui hébergea leurs amours et mit la nappe pour tous.

Pendant ce temps-là, je faisais un magnifique voyage.

On était à la lin de juin. Le ciel se montrait radieux et la campagne avait toute sa splendeur. Nous allâmes à petites journées jusqu'à Marseille, où nous retînmes une place sur le premier vaisseau qui fit voile pour l'Italie. La traversée fut aussi belle et aussi heureuse que notre route par terre avait été facile et agréable. Trente-six heures après, nous mouillions au port de Naples.

La cour du vice-roi se montrait rêche et guindée comme la cour mère d'Espagne; l'étiquette y trouvait des partisans plus chauds encore et plus minutieux.

M. de Mêlé me fit délicatement entendre qu'il lui était impossible de me présenter au duc d'Arcos sans soulever un orage de scandale. Je fus un peu chagrine de cette annonce tardive ; mais je me consolai bien vite, et je ne tardai pas à être dans le ravissement d'avoir ma pleine et entière liberté sous ce beau ciel et au sein de ce beau pays, dont je parlais, du reste, parfaitement la langue.

Je louai une petite maison dans le voisinage du port.

Le beau-frère du duc d'Arcos vint m'y visiter assez régulièrement; mais il s'aperçut que je lui battais froid. En aucun cas je n'admets qu'un homme ne me préfère pas à tout et ne me sacrifie pas tout.

M. de Méré, voyant ma nouvelle manière d'être, en devina le motif et me rendit des visites moins fréquentes. Qu'avais-je besoin d„'un protecteur? avec trente mille livres en lettres de change dans mon portefeuille et un domestique fidèle, une femme se tire partout d'embarras. Cédant aux

fantaisies qui me traversaient l'imagination, j'achetai un costume complet de Napolitaine, sous lequel je parcourus gaiement la ville et ses alentours, sans oublier la promenade au Vésuve. Le soir, je descendais la Mergellina; je louais une barque, et j'allais rêver sur ce golfe aux eaux bleues, dans lequel se baignent comme trois nymphes gracieuses les îles d'Ischia, de Procida et de Capri, cette ancienne et voluptueuse Caprée, où l'on voit encore les ruines des douze palais de Tibère.

Ordinairement j'étais conduite par un jeune pêcheur dont la physionomie m'avait frappée, tant elle révélait des instincts peu en rapport avec sa condition pauvre et son humble état.

Il pouvait être âgé de vingt-cinq ans environ. Ses traits offraient un grand cachet de noblesse, et tout dans son extérieur annonçait une âme énergique. Avec son caban de bure, ses bras nus et son mâle visage brûlé par le soleil, il était vraiment à peindre. Liant conversation avec lui, je m'aperçus que son intelligence ne manquait pas de culture.

— Comment se fait-il, lui demandai-je que vous soyez resté pêcheur?

— Parce que chez moi l'instruction a été tardive, me répondit-il ; c'est un fruit qui n'a pu mûrir dans la saison et qui ne sera pas récolté. J'ai pour ami Salvator Rosa, le grand peintre, et le duc de Guise, exilé de France depuis trois ans. Tous les deux m'engagent à ne point quitter mes filets et ma barque.

— Oui, vous n'êtes plus assez jeune pour embrasser la carrière des arts ; mais l'état mililaire vous conviendrait, ce me semble ?

NINON DE LENCLOS }j7

- Moi! s'écria-t-il, moi servir un peuple étranger qui nous réduit à la condition d'esclaves?... Non! non!... Si je prends jamais les armes, ce sera pour chasser les tyrans de mc*i pays et le rendre libre.

Ces paroles sortirent précipitamment de sa bouche frémissante, je voyais ses yeux lancer des flammes. Il tourna son poing fermé vers la Vicaria, château fort où résidait le vice-roi, et dont on apercevait au loin les créneaux menaçants. Il me fit presque peur. Ne sachant, du reste devant qui lui échappait ce discours, il changea tout aus' stiôt l'entretien. Je le priai de m'apporter quelquefois de sa pêche; il n'hésita pas à me le promettre, et, le lendemain, je le vis entrer avec un turbot magnifique. Mais, avant de s'en dessaisir, il me regarda fixement et me dit:

— Etes-vous Espagnole, signora ?

— Non, lui répondis-je.

-A la bonne heure, car j'ai juré que ma pêche ne serait jamais mangée par une bouche ennemie.

- Rassurez-vous, je suis Française. Vous pouvez librement exhaler devant une compatriote de M. de Guise votre humeur contre l'Espagne.

- Dites ma haine, s'écria-t-il, ma haine implacable. Alors il se mit à m'exprimer dans quel odieux réseau

de dilapidations et de rapines Naples était enveloppée depuis plus d'un siècle. Chaque année, le vice-roi devait envoyer à Madrid plusieurs vaisseaux chargés de piastres, sans compter celles qu'il gardait pour lui, afin d'avoir sa' bourse pleine avant l'arrivée d'un successeur. Régulièrement changés tous les deux ou trois ans, tous ces petits despotes avaient hâte de s'enrichir et ne s'ingéniaient qu'à

inventer de nouvelles taxes pour se gorger plus vite des Napolitains. Il me traça cette peinture avec une éloquence si vraie et un accent de douleur si profond, lorsqu'il me parla des souffrances de sa patrie, que je pressai sa main rude et calleuse avec enthousiasme, en disant :

— Vous êtes sur la route de la vérité et de la justice, marchez-y sans crainte! Mais votre nom, vous ne me l'avez pas dit encore.

— Je m'appelle Thomas Aniello, ou simplement Masaniello, car mes frères de la grève ont réuni les deux mots en un seul, que je porte de préférence.

— Pourquoi?

— Parce que c'est un second baptême que j'ai reçu du peuple. Ce nom, qu'il m'a donné, lui servira de mot d'ordre le jour où il joindra ses efforts aux miens pour écraser nos bourreaux.

Son air sauvage et presque féroce, ses allures prophétiques, son ton d'énergumène, tout me frappait en lui. C'était une nature primitive, surexitée par un sentiment noble et par cet amour de la terre natale sans lequel il n'y a ni grandes actions ni grands hommes. Je voulus le retenir à dîner. Mais il n'accepta point, disant qu'une assemblée de pêcheurs avait lieu, le soir même, sur la Mergellina, au sujet d'un nouvel impôt dont le vice-roi venait de promulguer l'ordonnance.

— Cet impôt, ajouta le jeune homme, est le plus monstrueux que l'Espagne se soit permis encore, en ce qu'il porte sur les fruits, unique subsistance du peuple de Naples. Aussi ne soyez point étonnée si demain la vit le est à feu et ù sang.

— Grand Dieu! que dites-vous?

— Oh ! ne craignez rien, signora? Les coupables seuls doivent trembler. D'ailleurs, je serai le chef de la révolte : vous pouvez compter sur ma protection.

— Il sortit à ces mots, et me laissa dans l'ébahissement. Le soir même, il y eut par la ville une grande rumeur. Je me lis accompagner de Perrote et j'allai reconnaître la cause du tumulte. Nous vîmes en face de l'église Saint- Dominique le carrosse du vice-roi entouré d'une masse de peuple. Masaniello haranguait le duc d'Arcos au nom de la foule.

Effrayé de la manifestation, celui-ci s'engagea sur l'honneur à rapporter son ordonnance. On permit alors aux équipages de reprendre le chemin du palais. Dans une des voitures de suite j'aperçus le chevalier.

— Eh bien, lui dis-je, il parait que ces bons habitants de Naples n'entendent plus se laisser tailler à merci? Dorénavant la récolte des piastres sera mauvaise.

— Oh! oh ! fit-il, nous allons voir. Un serment n'engage pas, lorsqu'il est prononcé sons l'empire de la contrainte.

— Prenez garde, mon ami ! Conseillez mieux votre beaufrère. Il y a dans le cerveau de ce peuple napolitain quelque chose qui fermente et bouillonne comme dans les entrailles de son volcan.

— Bah ! s'écria-t-il avec une légèreté vraiment condamnable, nous saurons empêcher l'éruption de cet autre Vésuve.

La foule nous sépara, Tous les pêcheurs et tous les lazzarroni de Naples accompagnaient le duc d'Arcos avec cette reconnaissance bruyante que témoigne toujours le

j?0 AMOURS HISTORIQUES

peuple, n>4me lsrsqu'on ne fait que lui épargner une injustice. Mais à peine le carrosse du vice-roi eut-il franchi les murs de la Vicaria, qu'une troupe d'archers d'Allemagne et un. escadron de lansquenets, se précipitant sur cette multitude qui poussait des cris joyeux, la chargèrent avec une telle violence, que des vieillards, des femmes, des enfants, furent écrasés et restèrent sur place. J'allais être moi-même foulée aux pieds des chevaux. Déjà Perrote était séparé de moi, l'orsqu'un bras robuste me retira tout à coup du milieu de la foule et me mit en sûreté. C'é* tait mon jeune pêcheur.

— Eh bien, murmura-t-il, devant un pareil manque de foi la révolte n'est-elle pas un devoir ?

Je lui serrai la main sans proférer une parole, tant j'étais encore sous l'impression du danger que je venais de courir.

Masaniello rejoignit la masse du peuple, qui se répandait au sein de la ville en criant à la trahison, au parjure. Il me fut impossible de fermer l'œil de la Duit. Au point du jour, Perrote alla m'acheter un costume de pêcheur: je voulais voir de mes propres yeux toutes les péripéties de l'émeute. Jamais révolution ne s'accomplit aussi vite et d'une manière si froudroyante. Si les événements que je raconte ne rentraient pas aujourd'hui dans le domaine de l'histoire, je craindrais, en vérité, qu'on ne m'accusât d'exagération ou de mensonge.

le soleil levant trouva les lamroni sur la grève, à écouter une harangue de Mazaniello. Cette foule, obéissant aux ordres du pêcheur, courut à la rencontre des villageois qui, chaque matin apportaient des fruits au marché.

A partir de ce moment l'émeute commença. Quelques heures suffirent pour en assurer le triomphe. Hommes et femmes des environs de Naples se décident sans peine à refuser l'impôt. On franchit les portes. La douane veut saisir les paniers de figues, d'oranges et de pastèques. Masaniello repousse les commis, brûle les registres, et les fruits passent sans acquitter le droit. Bientôt le tocsin sonne à toutes les églises. Les troupes du duc d'Arcos arrivent et veulent, comme le soir précédent, charger la multitude. Mais la multitude s'attendait à l'attaque. En vain les soldats s'efforcent d'entamer cette masse mouvante, ce mur de poitrines humaines qu'on renverse et qui se relève toujours : pêcheurs, lazzaroni, matelots, se glissent sous les chevaux et poignardent monture et cavalier.

D'ailleurs, le plus grand nombre des troupes mercenaires du vice-roi, voyant la population soulevée, se joignent à elle et donnent leurs armes.

Alors un cri unanime de victoire se fait entendre. Il y a cent mille hommes autour de Masaniello, cent mille hommes accourus au bruit du tocsin, population déguenillée, terrible, qui a quitté les faubourgs de Naples et les campagnes environnantes pour se réunir à l'émeute. Tous les bras se tournent vers le pêcheur, toutes les voix prononcent son nom.

— Vive le chef du peuple ! crie la foule.

Et Masaniello, porté en triomphe, installé sur un trône populaire, dicte ses décrets comme un roi. Bientôt il court attaquer le duc d'Arcos jusque dans la Vicaria. Les Espagnols prennent la fuite. Du haut du balcon du palais, le pêcheur, agitant sa bannière, proclame la victoire du peuple.

« Liberté ! liberté ! »

Mille fois les Napolitains répètent ce mot qui les électrise ; tous les cœurs battent d'enthousiasme, on applaudit avec allégresse le pêcheur victorieux, et les vents du golfe emportent au loin le cri de délivrance. Deux heures avaient sufli pour accomplir ce prodige, et je rentrai chez moi, croyant avoir fait un rêve. Le chevalier, pâle d'épouvante, m'attendait, comme pour rendre toute espèce de doute impossible et me convaincre de la réalité de cette révolution inouïe.

— Partez, malheureux, partez! m'écriai-je : Masaniello vainqueur peut entrer d'un instant à l'autre. Qui sait si je vous sauverais?

Il prit un déguisement, je lui donnai cinq mille livres, et il quitta Naples. Mon domestique le suivit par mon ordre jusqu'à une lieue de la ville.

Je ne me trompais pas. Le chef du peuple arriva bientôt, en compagnie de Salvator Rosa et du duc de Guise. Lorsque je déclinai mon nom devant ce dernier, il poussa de grandes exclamations de joie, et me présenta au pêcheur et au peintre comme l'une des femmes les plus distinguées de sa nation. Dans la circonstance, il y avait de quoi me rendre fière. Salvator me jura que ma renommée était venue jusqu'à lui. Je pouvais à plus juste titre lui retourner le compliment et dire que nous le connaissions en France nonseulement comme un peintre célèbre, mais comme un poète de premier ordre. Toutes ces politesses terminées, on parla des affaires du jour. Ma maison se transformait en conseil d'État.

— Nous avons la victoire, dit le duc de Guise. Or cette

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victoiro même est embarrassante. Point de troupes disciplinées 1 Le duc d'Aroofl n'a plus en son pouvoir que le Chateau-Neuf ; mais là est toute l'artillerie: comment faire?

— Couper les fontaines, intercepter les vivres et prendre l'ennemi par la soif et la faim, dit Masaniello.

— Très-bien! voilà répondre nettement. Des hommes qui auront à se défendre contre la famine ne songeront pas à nous attaquer et à brûler la ville, riposta Salvator. Ils demanderont par conséquent à capituler. Alors, frère, quelles conditions poseras-tu au vice-roi?

— Les voici, dit le pêcheur : que le duc d'Arcos accepte mes décrets, en abolissant les impôts qui frappent directement sur les classes indigentes et augmentent leur misère; qu'il nous rende, en un mot, la charte de l'empereur Charles- Quint, et je l'autorise à rentrer à la Vicaria, et j'abdique le pouvoir que je tiens du peuple, pour regagner ma barque et reprendre mes filets.

— Il est sublime! cria Salvator.

— C'est vrai, dit le duc de Guise. Aussi l'avoir deviné n'est pas pour nous une gloire médiocre. Depuis longtemps nous sommes amis.

Et ils se donnèrent en ma présence une fraternelle accolade. Masaniello, comme la veille, ne refusa pas mon dîner. J'eus l'honneur de voir le chef du peuple assis à ma table.

On coupa, le soir même, les acqueducs qui alimentaient les fontaines du Château-Neuf. Ainsi que l'avait prévu Salvator, les troupes qui restaient au vice-roi le forcèrent à une capitulation, et l'on convint qu'une entrevue aurait lieu à la cathédrale en présence de l'archevêque. Mais il y eut là une trahison indigne et qui causa d'aiireux mal-

heurs. Le vice-roi se garda bien de donner la véritable charte réclamée par Masaniello. Cédant à de funestes conseils, il présenta un faux parchemin, où se trouvaient supprimées toutes les clauses relatives aux privilèges accordés jadis par l'empereur au peuple et à la bourgeoisie de Naples. Qu'on juge de la colère du jeune homme, dont on essayait ainsi de surprendre la bonne foi.

Les nobles avaient juré sa perte. Ils apostèrent des meurtriers au sortir de l'église. Deux cents balles sifflèrent aux oreilles de Masaniello sans l'atteindre.

Alors ce ne fut plus ce vainqueur généreux et calme qui avait arrêté de tout son pouvoir l'effusion du sang. La vengeance et la haine s'emparèrent de son cœur. Il ne comprit pas que ses lâches ennemis eussent été plus vite écrasés par son dédain. Pour punir une tentative de meurtre, il se rendit lui-même coupable de meurtres sans nombre, et pendant cinq jours entiers la torche et le poignard se promenèrent dans les rues de Naples.

Quand je le revis ensuite, il m'épouvanta par son délire.

J'eus une peine intime à lui rendre assez de raison pour écouter mes reproches et mes conseils. Enfin je vis une larme tomber de ses yeux. Il murmura d'une voix déchirante :

— Hélas ! hélas ! pourquoi de lâches adversaires me forcent-ils à punir? Que je cesse de les frapper de terreur, ils recommenceront à m'entourer de pièges, ils me tueront, et Naples retombera sous leur puissance.

En vain j'essayai de combattre ces lugubres pressentiments.

«- Adieij, me dit-il. Peut-être ne me sera-t-il plus donné

NINON DE LENGLOS 1?r>

de vous revoir. Souvenez-vous du pêcheur du golfe, et répondez à ceux qui vous questionneront sur lui : « Cotait un cœur honnête, une âme loyale, un pauvre esclave qui aurait gardé sa chaîne, s'il eût su que le berceau de la liberté devait baigner dans le sang. »

Le soir même il tomba sous le couteau des assassins payés par les nobles et le duc d'Arcos.

Salvator proscrit se sauva à Rome. Quant au duc de Guise, il ne voulut pas quitter Naples et jura de venger Masaniello. 11 a tenu parole.

Je revins en France par la Toscane et par Genève, d'où je gagnai Lyon.

En arrivant à l'hôtellerie de la Cloche d'or, la meilleure et la plus achalandée de la place des Terreaux, j'avisai un voyageur en train de faire décharger ses bagages, et je jetai un cri de surprise. C'était Villars Orondate, notre seconde connaissance du château de Varicarville, le même qui avait si bien déménagé le pauvre tailleur.

— Quoi ! monsieur, c'est vous ? m'écriai-je.

— Mademoiselle de Lenclos! quelle heureuse rencontre! s'écria-t-il à son tour.

— Où allez-vous ainsi ?

— A Naples.

il. 7.

— Moi j'en arrive. Et dans quel but entreprenez-vous ce voyage ?

— J'y suis envoyé par Mazarin pour étudier les causes de la révolution et lui soumettre mes notes à cet égard.

— Fort bien. N'allez pas plus loin, j'ai votre affaire. Nous restâmes près de cinq semaines ensemble, moi

racontant, lui dressant son rapport; puis il se disposa à reprendre la route de Paris pour aller dire à Mazarin ce qu'il avait fait et vu à Naples.

Comme notre rencontre devait rester ignorée, il partit sans moi.

Seulement alors je me souvins d'une promesse que j'avais faite autrefois à M. de Lyon chez la marquise de Rambouillet. Je passai une robe magnifique et j'allai droit à l'archevêché. Le prélat avait du monde. Ses domestiques m'annoncèrent. Bientôt je le vis accourir tout joyeux. Il m'introduisit dans le salon et m'embrassa devant la compagnie en disant :

— Je vous présente, messieurs, la perle des femmes !

Mon succès fut aussi complet que possible. Là se trouvaient sept à huit dignitaires du diocèse avec un laïque, frère du célèbre avocat Perrachon. Je leur fis tourner la tête à tous, et monseigneur fut obligé de tancer son grand vicaire, qui m'adressait des déclarations à bout portant.

— Où demeurez-vous? me demanda l'archevêque.

— A la Clôt lie d'or, lui répondis-je.

— Écoutez, me dit-il, si vous êtes aimable, vous irez vous loger aux Ursulines, à deux pas d'ici.

— Dans un couvent ? Je vous rends grâces.

— Oh ! tranquillisez-vous, on y est fort bien !

— Vous avez donc envie de me convertir, monseigneur?

— Oui, nie répondit-il avec un regard brûlant.

— Ce ne sera pas chose aisée.

— Qu'importe? J'entreprends la tache. Les jardins de l'arc hevéché touchent à ceux de l'abbaye, et je vous rendrai de fréquentes visites, sans que personne puisse en tirer la moindre conséquence fâcheuse.

Inutile de dire que ce dialogue eut lieu entre nous à voix basse. L'archevêque fit prévenir à l'instant même la supérieure des Ursulines, qui s'empressa de m'oifrir l'appartement réservé chez elle aux étrangers de distinction. Monseigneur venait m'y voir tous les jours plutôt deux fois qu'une. Il était fort aimable et d'une galanterie parfaite ; mais les Ursulines, dont il me fallait, le reste du temps, accepter la société, se montraient assommantes et ne connaissaient pas un un mot de la vie, en dehors des petites médisances et des sots caquets du cloître.

Une circonstance imprévue me décida brusquement à quitter ces gracieuses personnes. Je reçus, un matin, par la tourière, un billet conçu en ces termes :

a Adorateur respectueux de vos charmes, je ne demande rien, je n'espère rien ; mais je souffre de vous voir recluse chez des béguines. Que penseriez-vous d'une petite propriété sur les bords du Rhône, avec parc et maison de plaisance, dont vous seriez reine et maîtresse, qui vous appartiendrait par contrat, et où je ne demanderais que la faveur d'aller de temps à autre vous baiser la main ? Si tous acceptez, un carrosse vous attend à la grille. »

Point de signature. Un de mes payeurs aurait découvert

ma retraite qu'il ne se serait pas comporté d'une façon plus délicate.

Je trouvais, du reste, assez juste de tourmenter un peu le digne prélat, qui me condamnait à la réclusion pour ne pas perdre aux yeux de ses ouailles sa renommée de sagesse et de vertu. Envoyant aussitôt prévenir Perrote, demeuré par mes ordres à la Cloche d'or, je fis lestement mes préparatifs de départ. Dix minutes après j'étais à la grille, en face du curieux personnage qui voulait me rendre propriétaire. Je reconnus le frère de l'avocat Perrachon.

Lors de notre rencontre dans les salons de l'archevêque, je n'avais pas examiné ce laïque de fort près. Sa laideur me parut excessive, et je compris la modestie de ses espérances.

Perrachon m'installa dans un petit château délicieux, orné de meubles élégants et me donna cinq domestiques pour me servir, en sorte que Perrote, montant par le fait même en grade, eut l'intendance de ma nouvelle propriété. J'avais un acte de donation tout à fait en règle. Décidément le frère de l'avocat semblait vouloir mettre dans l'observation du pacte une loyauté rare. A neuf heures précises, il me souhaita respectueusement le bonsoir et me laissa seule.

Le lendemain, j'envoyai Perrote aux nouvelles du côté de l'archevêché. Monseigneur était aux abois.

Quand il eut appris où j'étais, il demanda son carrosse et accourut au plus vite me faire une scène de jalousie et de reproche. En vain je lui affirmai qu'il n'avait rien à craindre» 11 ne voulut pas croire au désintéressement de

Perrachon dans ses galanteries et déblatéra de toutes ses forces contre son rival.

— Savez-vous, me dit-il, comment ce maroufle a acquis la grande fortune dont il fait si bel usage?

— Non, je l'ignore.

— Eh bien, écoutez, c'est une histoire curieuse.

— Je suis tout oreilles, monseigneur.

— Un vieux contrebandier de cette ville avait pour unique héritière une nièce fort jolie et fort sage, commença l'archevêque. Les prétendants arrivèrent en foule; mais l'oncle, bien qu'immensément riche, mit pour condition au mariage qu'on épouserait sans dot.

— Où était le mal, lui dis-je, puisque la succession revenait de droit à la nièce ?

— Attendez ! il voulait, en outre, qu'on le rendit grandoncle d'un garçon avant sa mort, sans quoi tous ses biens passaient à l'Église.

— Voici qui devenait plus grave.

— Si grave, que tous les prétendants remercièrent, excepté Perrachon, qui accepta.

— Oh ! oh ! l'anecdote commence à m'intéresser, monseigneur.

— Il épousa donc la jolie nièce, reprit le prélat ; mais quatre ans se passèrent sans que sa femme lui eût donné d'enfants, et le vieux contrebandier avait une goutte opiniâtre qui lui remontait à chaque instant dans la poitrine et pouvait l'emmener d'une minute à l'autre.

— Infortuné Perrachon \ m'écriai-je en éclatant de rire.

— Oui, car sa moitié, pour comble de malheur, déployait une sévérité de principes affligeante. A bout de moyens

par lui-même, il attira chez lui les plus beaux jeunes gens de la ville, c'était un expédient prolifique assez judicieux et qui eût immédiatement réussi à vingt autres ; mais l'époux avait du guignon. La vertu de la dame ne bronchait pas, et l'oncle devenait de plus en plus malade.

— Ah! miséricorde!

— Perrachon se voyait avec une femme sur les bras, sans un écu de plus dans son coffre...

— Pauvre homme !

— Eh bien, savez-vous, ma chère, ce que fit votre honnête amoureux ?

— Non, parlez vite.

— Il prit une résolution extrême, conduisit sa femme aux champs, et tirant à Pécari un de ses fermiers, ancien soldat aux gardes, d'une assez belle figure et très résolu vis-à-vis du sexe, il lui dit sans autre préambule; « Je pars, et je laisse ta maîtresse ici pendant trois mois. Si, avant un an, elle accouche d'un garçon, je te promets une coupe de foin, sinon je résilie ton bail et je donne la ferme à un autre. »

— Ah ! monseigneur, vous brodez l'histoire !

— Du tout, je vous en affirme l'exactitude. Perrachon s'en alla dès le lendemain. Neuf mois après, la seconde condition imposée par l'oncle était remplie. Fidèle à sa promesse, l'heureux époux écrivit à sa femme de faire présent au fermier d'une coupe de foin. Celle-ci, comme vous pouvez le croire, y consentit sans peine ; mais, étant tombée malade quelque temps après, elle trembla de paraître devant Dieu la conscience chargée d'une faute, et avoua tout en larmes à son mari ce qu'il savait mieux qu'elle.

— Eh bien, lui demanda PerracboB, n'est-ce pas démon foin que vous ay< •/. payé la besogne ?

— Oui, j'en conviens, répondit l'épouse repentante.

— Alors ce que nous avons payé, ma mie, est pariai tement à nous.

— • Peu rassurée par cet argument, quoique très-heureuse île voir Perrachon prendre la chose avec une philosophie aussi exemplaire, la malade appela un confesseur, se, fit absoudre, et le vieux contrebandier laissa tous ses biens au ménage. Or, je vous déclare, ma chère, qu'il est honteux pour vous d'accepter une partie de cette fortune, dont vous conaissez maintenant la source.

— Oui, vous avez raison, ce serait peu honorable. Soyez tranquille, j'y mettrai bon ordre.

Il s'en alla satisfait. Deux jours plus tard, Perrachon s'étant avisé de manquer aux conventions qu'il avait posées lui-môme, je le tançai d'importance et je lui reprochai sévèrement ce défaut de parole. Pour essayer de me fléchir, il tomba à mes genoux, me fit les plus magnifiques promesses et me jura qu'il était prêt à me donner tout ce que je lui demanderais.

— Soit, monsieur, lui dis-je : donnez -moi une coupe de foin.

Le malheureux, qui croyait le fait ignoré de tout le monde, fut tellement saisi de la réplique, qu'il s'en alla sans me répondre et ne revint plus.

Débarrassé de son rival, M. de Lyon vint chaque jour me voir en catimini, protestant qu'il était le plus heureux des hommes et semblant croire que j'allais me fixer indéfiniment dans son diocèse. Mais, en ce bas monde, vuut

doit avoir une fin. Très-résolue à ne pas habiter Lyon à perpétuité, je cherchais un prétexte pour engager monseigneur à recevoir stoïquement mes adieux, lorsque tout à coup il cessa de lui-même ses visites et n'osa plus reparaître. On commençait à jaser dans la ville. Celui de ses grands vicaires qu'il avait sermonné à mon occasion faisait depuis quinze jours, espionner toutes ses démarches. La mèche était éventée ; les ouailles critiquaient le pasteur, et la médisance allait grand train. Mon départ seul pouvait arrêter les méchantes langues.

Je renvoyai a Perrachon ses domestiques avec son contrat, et je repris le chemin de Paris, où j'arrivai à bon port après six mois d'absence.

Tout y était en bouleversement. Une révolution terrible venait d'éclater à Londres et trouvait de l'écho en France. Le respect pour la majesté royale semblait disparaître. Chacun, dans ses discours et dans ses actes, affichait une hardiesse étrange. On publiait contre la reine des libelles odieux, où on l'accusait d'entretenir avec Mazarin un commerce adultère. Des idées de république germaient dans toutes les têtes. Bientôt l'impiété se mêla de la partie. On insulta l'image du Christ dans un convoi funèbre.

Les mécontants prirent le nom de Frondeurs ; voici à quelle occasion.

Une bande d'écoliers jouant à la fronde dans les fossés de la ville éborgnèrent une vieille femme qui passait dans le voisinage, et messieurs du parlement rendirent une ordonnance pour interdire ce jeu, ce qui occasionna une foule de plaisanteries. Un jeune conseiller, plaidant peu

d'instants-aprês, interpelle tout à coup sa partie adverse, en s'écriant :

— Allez ! allez ! je vous fronder oi bien.

Et le parlement d'éclater de rire, et Barillon Tainé d'improviser un couplet que toute la ville chantait le soir même:

Un vent de Fronde S'est levé ce matin;

Je crois qu'il gronde Contre le Mazarin.

Un vent de fronde S'est levé ce matin.

Les frondeurs se rassemblent d'abord à l'hôtel de ville ; mais le président Mole, craint qu'ils ne viennent à y établir une chambre des communes, et les en expulse au plus vite. Dispersés d'un côté, ils ne tardent pas à se réunir de l'autre. Partisans de la révolte et partisans de la cour se donnent rendez-vous au jardin des Tuileries, dans les salons du fameux traiteur où Ton se rappelle que madame de Montbazon fit son esclandre. Chez Renard donc, on boit, on chante, on se querelle, on se bat, soit au cri de Vive Mazarin! soit au cri de Vive la Fronde!

La cour, au lieu de surveiller ses ennemis, s'occupe sottement de questions d'étiquette. Retz, le brouillon par excellence, devenu coadjuteur de son oncle, se mêle de toutes ces intrigues, prêche la révolte en chaire et gagne la plus vile populace par ses largesses.

C'est un étrange caractère à peindre que celui de cet homme. Plein de courage et d'élévation d'esprit, éloquent, il. 6

magnifique, on Ta vu déployer à côté de ces qualités brillantes les défauts les plus contraires. Dans une république il eût été César, sous une monarchie il fut un peu moins que Gatilina. Ayant embrassé l'état ecclésiastique sans vocation, il le déshonora par une vie licencieuse, Seulement il s'attachait à sauver les apparences et cachait le libertinage sous le voile de la piété. Tour à tour il se servit de la galanterie, de la politique, du vice et de la vertu, du sacré et du profane pour accomplir ses desseins ambitieux. Il avait tout à la fois ce qui forme un héros et un scélérat.

Le duc de Beaufort, fils naturel de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, se montra le digne émule de Retz, et le seconda de tout son pouvoir.

Jeté au donjon de Yincennes, il s'en échappa bientôt et vint se mettre sous la protection du peuple. On le proclama roi des Halles.

Beaufort ne tarda pas à en adopter les manières et à en parler le langage.

Je rencontrai pour la première fois chez Marion Delorme ce glorieux chef de la populace, et je vis avec surprise que mon amie oubliait pour lui Cinq-Mars, ses anciennes affections, et surtout son âge, qui devait commencer à la mettre en garde contre les faiblesses de l'amour. Sûrement Beaufort se jouait d'elle. Je crus devoir l'en prévenir; mais elle ne voulut ni écouter mes conseils ni tenir compte de mes remarques. Il fallut, tout en regrettant son aveuglement, la laisser marcher à sa perte.

Mademoiselle Delorme dépassait alors la cinquantaine. Bonne et généreuse, elle avait recueilli deux orphelines»

ses parentes, dont Tune, dotée richement par elle, venait de s'établir d'une façon tres-conyenable.

La seconde, aommée Lutile, était sa favorite.

Marion voyait avec plaisir que cette jeune personne ne voulait pas la quitter. Croyant à la sincère amitié de sa nièce et à L'honneur de Beaufort, elle ne se doutait pas le moins du momie du manège indigne de l'homme qu'elle recevait et qu'elle hébergeait chez elle. Pour suffire aux dépense? du roi des Halles, qui lui promettait le mariage, elle sacrifia la plus grande partie de ses biens, et, un beau jour, après un dernier emprunt de quatre-vingt mille livres, Beaufort enleva tout à la fois cette somme et Lucile.

Frappée dans ses plus chères affections, la malheureuse femme se livra au désespoir.

Pour comble d'infortune, Mazarin, qui avait appris ses relations avec les ennemis de la cour, envoya des soldats pour l'arrêter. Ce fut le dernier coup. Marion n'y résista pas. La tête lui tourna de chagrin et de peur. Elle prit du poison et mourut (1).

Je la pleurai beaucoup. Mademoiselle Delorme avait été pour moi une véritable amie. J'assistai avec Gui Patin à ses funérailles, qui eurent lieu à l'église Saint-Paul.

A cette époque mes réunions étaient presque désertes. La politique chassait les plaisirs et la gaieté. Deux adorateurs seulement s'attachaient à mon char : le marquis de Gersay, capitaine des gardes d'Anne d'Autriche, et Charles

(1) On sait que tout Paris crut à la mort supposée de Marion Be- Jorme. Son secret fut si religieusement gardé par le docteur Gui Patin., ^nie, vingt ans après, aucun de ses anciens amis ne voulut la reconnaître. {Note de* Éditeurs.)

de Sévigné, qui venait m'apporter ses hommages dix ans après son père. Tour à tour ils m'accompagnaient dans mes promenades, car je n'osais plus sortir seule. Le désordre allait croissant. Brouillés avec le Palais-Royal, les parlementaires ne laissaient échapper aucune occasion de se montrer hostiles. Dans les séances d'apparat quelques hardis conseillers allèrent jusqu'à adresser des remontrances publiques à la reine et à son ministre. De ce comble d'audace à refuser l'enregistrement des édits royaux, c'est-àdire à la révolte ouverte, il n'y avait qu'une faible distance à franchir.

L'esprit de faction gagna toutes les classes. Partout des luttes scandaleuses eurent lieu entre les Mazarins{\) et les Frondeurs.

Cinquante jeunes royalistes, décidés à braver la Fronde, commandent un dîner chez Renard, font venir des violons, boivent à la santé du ministre et crient: Vive Mazarîn! vive la reine ! à bas Beaufort t Mais presque aussitôt le roi des Halles accourt, suivi de deux cents gentilshommes et de toute la canaille éhontée qu'il solde, depuis deux mois, avec l'argent de mademoiselle Delorme. Il attaque les dîneurs, renverse les tables, casse les violons et disperse tous ces pauvres Mazarins, qui s'en retournent battus et trèsmécontents.

Qui cédera du parlement ou de la cour ? Anne d'Autriche jurait bien que ce ne serait pas elle, et ne se montrait pas d'humeur à faire la moindre concession.

(i) On nomma dès lors ainsi tous les partisans de la t w. (Note de Mademoiselle de Lcncloz.

NINON DE LEHCLOS 13?

Profitant de la victoire de Lens, gagnée par Condé, elle ordonne l'arrestation des deux conseillers les plus violents, Blancménil et Broussel. On les saisit au milieu de leurs collègues, qui étaient venus assister en corps au Te Deum chanté à Notre-Dame. Ce coup hardi consterne les Frondeurs; mais bientôt ils s'enhardissent et font appel au peuple. On court aux armes. La caisse bat dans tous les quartier. Des barricades s'élèvent le long des rues qui avoisinent le Palais-Royal et s'étendent au loin dans la ville. En moins de deux heures, il y en eut douze cent soixante (1).

Du côté de la porte de Nesle, les révoltés obtiennent un premier triomphe.

Retz se mêle à la populace. On le rencontre partout; il chauffe l'émeute et monte ensuite dans les appartements de la reine, qui s'élance vers lui avec fureur quand elle l'entend demander la liberté de Broussel. Sans Comminges, qui arrêta le bras d'Anne d'Autriche, M. le coadjuteur eût reçu de la main royale un soufflet magnifique et parfaitement mérité.

Le tumulte augmentait à chaque instant. Paris avait l'air d'une ville prise d'assaut.

Beaufort excitait sa vile canaille; on rencontrait partout des visages sinistres, qui semblaient sortir de terre et se montrer, ce jour-là, pour la première fois. Je crus la reine perdue, ainsi que la France. Encore sous l'impression de

(!) Nous avons pu voir, de nos jours, que le peuple de Paris a fidèlement conservé les traditions de ses pères.

(Note des Éditeurs-)

ce que j'avais vu à Naples, j'étais persuadée que la capitale allait être à feu et à sang.

Tout à coup arriva chez moi le marquis de Gersay. Prévoyant ces malheurs, il avait refusé, la veille, d'arrêter les deux conseillers à Notre-Dame, laissant ce soin à Comminges, son collègue. La punition de cet acte de désobéissance ne s'était pas fait attendre. Gersay venait de perdre sa place et de tomber dans la plus complète disgrâce.

— Mon ami, lui dis-je, rien ne vous retient plus à Paris. Emmenez-moi, je vous en conjure, car je meurs d'épouvante !

Le soir même nous partîmes. Il me conduisit en Bretagne, dans ses terres, où nous vécûmes dix mois en repos.

J'achevais alors ma trente-deuxième année. La jeunesse chez moi faisait place à l'âge mûr, aans que mes charmes ni ma fraîcheur eussent subi la moindre altération. Seulement j'acquérais plus de solidité dans le caractère, et je comprenais un attachement durable. Le marquis était pour moi d'une bonté parfaite. Il me soigna surtout avec le plus tendre dévouement pendant une grossesse qui me survint à cette époque. J'accouchai d'un fils.

Gersay me pria de lui laisser le soin de l'éducation de cet enfant. Piépondre à sa demande par un refus était chose impossible. D'ailleurs, n'avait-il pas sur le nouveauné tous les droits d'un père ?

Mon rétablissement fut très-long. Je me vis obligée de couper mes cheveux, que j'étais menacée de perdre. Afin de ne pas rester avec une tête entièrement dégarnie, je les fis arranger par un perruquier de Nantes. Il paraît que le travail n'était pas merveilleux. On s'apercevait aisément

que je portais des boucles postiches et un faux chignon. Une baronne de notre voisinage, petite pie-grièche, fort jalouse de moi, sous prétexte qu'elle avait dû. jadis épouser Gcrsay, me dit un jour :

— Vous avez, madame, de fort jolis cheveux, ils vous coûtent au moins six livres?

— En effet, lui dis-je ; mais vous avez payé les vôtres davantage, puisque vous ne les avez pas fournis.

La réplique la fit pâlir de colère. Une méchanceté gratuite vaut une méchanceté double.

On était au commencement de l'année 1649.

Nous nous croyions en repos dans notre vieux manoir de Bretagne, avec nos bons paysans, dont j'admirais la simplicité de mœurs et la résignation touchante au milieu de leur rude labeur et de perpétuelles fatigues. Les nouvelles de Paris nous arrivaient assez régulièrement. Elles continuaient à ne pas être rassurantes. Anne d'Autriche et le cardinal s'étaient enfuis à Saint-Germain, tandis que le vainqueur de Lens, marchant sur la ville rebelle, en formait le siège avec son armée tout entière.

Il y eut aux alentours de Gharenton une escarmouche, où mon pauvre Coligny, que j'avais tant aimé, fut tué aux côtés du prince.

On nous annonça que madame de Longueville, cédant aux suggestions de Retz, s'était faite en quelque sorte la reine de la Fronde. Son frère Conti fut créé généralissime. Elle tenait à l'hôtel de ville cour plénière avec la duchesse de Bouillon. Dès lors Marsillac embrassa chaleureusement la cause à laquelle sa belle maîtresse accordait son patronage, bien qu'il n'eut lui-même contre la cour aucune espèce de rancune. Il expliqua sa conduite par les deux vers suivants :

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, Je fais la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.

C'était, du reste, une révolte singulière et qui mettait Paris en fête du matin au soir.

On riait, on dansait, on faisait l'amour. Peu ou point de batailles, si ce n'est à coups de rimes et de chansons. Messieurs les généraux conduisaient aux parades de la Place-Royale des soldats musqués et couverts de dentelles. Du haut des balcons, les dames applaudissaient ces illustres guerriers ou se moquaient d'eux, selon que la fantaisie leur en prenait. Son Altesse monseigneur le duc de Bouillon, autre généralissime, entendit souvent fredonner à ses oreilles des couplets du genre de celui-ci :

Le brave monsieur de Bouillon Est incommode de la goutte.

Il est hardi comme un lion.

Le brave mordcur de Bouillon ; Mais, s'il faut rompre un bataillon, Et mettre Condé en déroute, Le brave monsieur de Bouillon Est incommodé de la goutte.

On sent qu'il ne pouvait y avoir de lutte sérieuse, quan<] les chei's des deux camps ennemis se trouvaient liés par les nœuds d'une parenté aussi étroite.

Bientôt madame de Longueville détacha Coude* du par!; de la cour, et le héros devint frondeur. Anne d'Autriche faillit en étouffer de colère. Sa rancune était terrible. Elle ne pardonnait à aucun de ceux qui avaient pris directement ou indirectement le parti des rebelles. Apprenant que le marquis de Gersay s'était réfugié dans ses domaines, elle envoya Comminges en Bretagne avec tout un escadron de mousquetaires pour arrêter son ancien capitaine des gardes. Par bonheur nous fûmes avertis à temps.

Nous courûmes en poste à Saint-Malo, et nous nous embarquâmes sur un navire qui mettait à la voile pour l'Angleterre.

Ce malheureux pays était encore plus déchiré que le nôtre par les révolutions. Je ne retrouvai plus cette cour brillante où Buckingham nous avait jadis introduites mademoiselle Delorme et moi, ni cette bonne reine Henriette, dont l'accueil plein de grâce et de bienveillance restait au nombre de mes plus précieux souvenirs. Obligée de prendre la fuite, elle s'était réfugiée en France avec ses enfants. Charles 1er, son époux, obéissant aux lois du devoir et de l'honneur, ne voulut pas quitter le royaume. .Après d'héroïques efforts pour défendre sa couronne, il succomba sous les menées odieuses des traîtres de l'armée d'Ecosse.

Ils le livrèrent pour une somme d'argent, comme Judas avait livré son maître.

Le véritable roi d'Angleterre était Olivier Cromweîl. Souverain plus absolu que ne l'avait jamais été Charles, desn. S.

pote mille fois plus à craindre, hypocrite plein elfe fiel et de haine, il jeta le captif au fond d'un cachot, l'y tint renfermé près de deux ans, et ne se donna ni repos ni trêve qu'il n'eût réussi à le faire condamner à mort par la chambre haute. Elle rendit son arrêt huit jours après notre arrivée à Londres, et, le lendemain de cette sinistre décision, nous vîmes le malheureux Charles Ier marcher à l'échafaud.

Je n'oublierai de ma vie ce jour funèbre ni le sentiment de douleur et d'épouvante qu'il me fît éprouver.

L'exécution de la sentence me semblait impossible. Je ne pouvais croire que Londres laissât ainsi assassiner son roi, et j'accompagnai Gersay au lieu du supplice, convaincue qu'il y aurait une émeute et que Charles serait sauvé des mains du bourreau. Hélas! je ne connaissais guère le peuple anglais, peuple flegmatique, sans enthousiasme, sans ressort, et qui n'a d'énergie et de persévérance que dans la haine. 11 n'y eut pas un cri de désapprobation pour l'acte monstrueux qui allait se commettre, pas une marque de pitié pour la victime.

Au contraire, une populace hideuse se pressait sur le passage du roi et lui jetait l'outrage.

Digne et calme, à ce moment suprême, Charles Ier ne semblait plus tenir à la terre. Son regard, de temps à autre, se tournait vers le ciel comme pour y chercher la résignation. Quand je l'avais vu jadis entouré de sa majesté et de sa gloire, il m'avait paru moins grand et moins noble qu'à cette heure cù il allait échanger son diadème terrestre contre la couronne du martyre. Nous fûmes entraînés par la multitude jusqu'au pied de l'échafaud.

— Ils le tueront J dis-je à Gersay fondant en larmes, ils

NINON DE LENCLOS !rl3

le tueront, les infâmes!... Oh! qu'il ne meure pas du moins sans un témoignage de compassion et de regret ! C'est à nous de le lui donner.

M 'approchant alors, je saisis une des mains de Charles, et je la portai vivement à mes lèvres.

— Sire, murmurai-je, nous sommes Français. Le crime horrible qui va se commettre, nous le maudissons !... Que Dieu punisse vos bourreaux !

— Non, demandez, au contraire, avec moi, qu'il leur pardonne, répondit-il d'une voix douce et calme. Ainsi, vous arrivez de France?

— Oui, sire.

— Et la reine, et le prince de Galles, et ma pauvre petite Henriette?... pouvez-vous m'en donner des nouvelles?

— Us sont au Louvre, sire, où ils reçoivent tous les honneurs décernés aux personnes royales et où on leur témoigne la sympathie due à l'infortune.

Une larme glissa lentement de sa paupière. Puis, levant de nouveau les yeux au ciel avec une ineffable expression de reconnaissance :

— Merci, merci, mon Dieu ! s'écria-t-il. Du moins ils ne prendront que ma vie... Tous les miens seront sauvés.

Il nous fit signe d'attendre; et, s'adressant à l'exécuteur:

— Coupe-moi les cheveux, dit-il.

Le bourreau obéit; la magnifique chevelure blonde du roi tomba au pied du billot.

Charles en prit une mèche, se retourna vers moi, la mit entre mes mains et me dit :

— Pour ma femme et pour mes enfants*

Une minute après, le coup de hache se lit entendre, et Pâme du martyr s'envola aux cieux.

Je vis le moment où la populace allait nous faire un mauvais parti. Nous avions donné des preuves de pitié, ces cœurs féroces ne nous le pardonnaient pas. Gersay nous sauva par sa contenance énergique. Nous pûmes regagner sains et saufs le logement que nous occupions près de Westminster.

Un roi jugé et condamné par son peuple î

Nous croyons être le jouet d'un songe affreux. Rien n'était plus vrai pourtant. Si la France, si ma patrie, engagée elle-même dans cette voie fatale de la révolte, allait aussi dresser l'échafaud et se mettre au front une tache ineffaçable ! Cette pensée me glaçait de saisissement. J'écrivis à Condé une longue lettre, où je lui exprimais toutes mes craintes.

« Prenez garde, mon ami, lui disais-je, oh! prenez garde ! Que l'exemple de ce qui vient de se passer à Londres ne soit perdu ni pour vous ni pour les vôtres. Ou je me trompe fort, ou vous courez à l'abîme. Arrêtez-vous. »

Le séjour de l'Angleterre me semblait odieux. Plus j'en étudiais la population, plus je la trouvais ignoble. Les grands n'avaient ni cœur ni énergie, et, toutes les fois que je parlais du boucher Cromwell, c'était avec un accent de dégoût et d'aversion qui nous mettait véritablement en péril.

Nous apprîmes qu'une trêve avait été signée entre la cour et la Fronde.

Gersay résolut d'en profiter pour repasser le détroit. Il s'ennuyait lui-même beaucoup à Londres. Moi, je commen?

çais à m'ennuycr un peu de lui. le passais pour sa n-mme, et il se montrait sur le décorum d'une rigidité fatigante. Dès que l'esprit d'ordre s'empare d'une affaire de cœur, la passion disparait, L'indifférence arrive et termine tout. Nous partîmes. La traversée fut heureuse; en moins de six jours nous arrivâmes à Paris.

Effectivement, Gersay ne fut point, inquiété. D'ailleurs, la cour n'était pas revenue de Saint-Germain, et les Frondeurs restaient toujours maîtres de la ville.

Mon premier soin fut d'aller au Louvre porter à la malheureuse reine Henriette le dernier souvenir de son époux. Depuis six mois personne ne s'était occupé d'elle. Ni le parlement ni Mazarin, tout entiers à la lutte et à leurs propres intérêts, n'avaient pourvu à ses besoins. En rassurant Charles Ier sur le sort de sa femme et de ses enfants, j'avais menti sans le savoir. Je trouvai une fille et une veuve de roi dans un appartement sans feu, au milieu de l'hiver, et manquant des choses les plus essentielles à la vie. Ses deux fils et la jeune princesse Henriette grelottaient auprès d'elle. Point de domestiques, l'abandon était absolu. Ce spectacle me navra le cœur. Je m'inclinai devant la reine, et je lui donnai, en sanglotant, la relique sacrée dont j'étais dépositaire.

Elle reconnut les cheveux de son mari, poussa une clameur déchirante et s'évanouit dans mes bras.

Revenue à elle, grâce à mes soins et à ceux du prince de Galles, son fils aine, la triste veuve trouva la force de m'adresser quelques questions, et apprit les détails de la mort du martyr. Elle embrassa la boucle de cheveux, fit mettre ses enfants à genoux et la leur tendit avec des sanii. 9

gkrts-. Comme leur mère, chacun d'eux la porta pieuse* ment à ses lèvres.

Jamais scène plus attendrissante ne frappa mes regards.

Longtemps je pleurai avec cette noble et sainte famille, tombée de si haut et frappée d'une manière si cruelle ; puis je demandai à la reine la cause de l'étrange dénûment dans lequel je la voyais.

— Hélas ! me dit-elle, on oublie toujours les malheureux.

— Votre Majesté devait se plaindre. La France entière aurait entendu sa voix, car c'est la France qui lui donne asile.

— Sans doute ; mais la douleur de mes enfants et la mienne étaient trop profondes pour songer à des réclamations au sujet de notre bien-être. Et puis à qui m'adresser? La cour n'est pas à Paris. Je demande à la mort de venir me débarrasser des maux qui m'accablent.

— Oh! madame ! dis-je en lui montrant sa jeune famille, toujours agenouillée devant elle.

La reine comprit, me serra la main, et ajouta en étouffant un soupir :

— Vous avez raison... Pauvres orphelins!... je dois vivre pour eux.

Une idée subite venait de me traverser l'esprit. Sans communiquer mon dessein aux nobles habitants du Louvre, je prit respectueusement congé d'eux et je courus à l'archevêché. Les domestiques du coadjuteur m'annoncèrent. Je fus introduite sur-"x<>- champ.

— Quoi ! c'est vous, charmante! s'écria Retz, se précipitant vers moi, les bras étendus. Dieux ! qu'il y a longtemps

que je n ai eu le Jjonheur de vous voir... et de Vous embrasser.

Il me sauta au cou sans plus de f?.çon.

— Vous êtes toujours le même, lui dis-je en riant.

— Toujours!... Que voulez-vous? ils m'ont enfroqué, mais ils le payent bien.

— Oui, la politique vous absorbe.

— C'est-à-dire que j'absorbe la politique.

— A votre profit?

— Sans doute ; je veux le chapeau, preuve évidente que je ne perds pas la tête.

— Ni l'esprit.

— Vous êtes trop bonne. Le compliment me flatte dans votre bouche. Savez -vous, ma chère, que vous êtes encore embellie ?

— Parlons raison, monseigneur.

— Volontiers ; cela m 'arrive quelquefois.

— Je suis venue pour une affaire très-sérieuse.

— Expliquez-vous, ma divine. J'écoute.

— Ce n'est pas le tout de chasser la cour de Paris, monsieur le coadjuteur; ce n'est pas le tout d'accaparer le pouvoir, il faut en user dignement.

— Auriez-vous quelque reproche à nous adresser?

— Un reproche très-grave, celui de laisser mourir de froid et de faim au Louvre la fille de Henri IV.

— Que dites-vous ? s'écria-t-il.

Je lui racontai ce que j'avais vu de mes propres yeux. Malgré sa légèreté de caractère, il fut touché jusqu'aux larmes, Demandant aussitôt son carrosse, il me pria d'attendre.

— Où allez-vous, monseigneur !

— Au parlement, me répondit-il. Vous avez raison ;nous sommes coupables en ce que nous devions présumer que ce fesse-Mathieu de Mazarin n'avait pa^f lit une cassette à la veuve du roi d'Angleterre. Quel ignoble ladre ! quel filou!... Soyez tranquille, je vais le draper de la belle façon.

Il disparut. Moins d'une heure après, je le vis revenir avec l'ordre parfaitement en règle de verser quinze mille écus à la reine Henriette. Mais, en même temps, il avait eu soin de se faire donner dix mille livres pour payer les pamphlets de Gui Patin et la. Mazarinade de Scarron.

La cour, à l'entendre, n'était pas sincère dans les démarches qu'elle avait faites pour obtenir une trêve. Il voulait recommencer les hostilités.

Gui Patin, mon joyeux docteur, passait alors sa vie à fabriquer des libelles. Après avoir décrié les jésuites, attaqué l'antimoine et vilipendé les apothicaires, il prenait à partie Mazarin. J'ai retenu quelques passages de ses pamphlets. Voici la définition latine qu'il donnait du cardinal:

«Est animal rubrum, callidum, rapax etvorax ori- ■nium benificiorum ; c'est un animal rouge, rusé, voleur, et qui avale gloutonnement tous les bénéfices. »

« Le Mazarin, dit-il autre part, est le malheur de la reine, son démon, et, par conséquent, le nôtre. Je ne l'aime pas plus que le diable et le tiens pour ce qu'il est: merusnebulo, un peu faquin, un Pantalon à rouge bonnet et un bateleur à longue robe. »

Tout le reste était du même style.

Scarron, dans la Mazarinade, surpassait encore Gui Pa-

NINON DE I. ENCLOS 1 ïr>

Un et accusait le ministre des choses les plus atroces,

comme :

D'avoir fait prendre un faux bouillon Au feu président Barillon.

A propos du poète cul-de-jatte, il est bon de dire ce qu'était devenue Françoise d'Àubigné depuis l'affaire avec Villarceaux. On se rappelle qu'à mon départ pour îsaples je lui avais laissé la garde de ma maison. Elle y demeura jusqu'à mon retour, et, comme Scarron venait alors d'obtenir une pension de la reine, elle consentit à aller demeurer avec lui. Il s'agissait même entre eux d'un mariage, ce qui me semblait assez burlesque.

Mais, le succès de la Mazarinade ayant déplu à la cour, et, par suite, fait supprimer la pension du poëte, ce projet d'union fut reculé et ils retombèrent dans la gêne, ce que j'appris malheureusement trop tard.

Je pardonnais moins à Françoise de m'avoir caché sa misère que de m'avoir soufflé Villarceaux. Nous étions trop amies pour qu'elle ne vînt pas sans façon puiser dans ma bourse comme dans la sienne. Elle resta sottement près d'une année à vivre de travaux de couture et à se crotter par les rues en portant aux imprimeries les épreuves des livres de Scarron. Enfin, comme on le verra plus tard, ils daignèrent recourir à moi, mais seulement lorsqu'ils furent dans la dernière détresse.

La cour, lasse de bouder, et après avoir habité successivement Rueil, Saint-Germain, Amiens et Gompiègne, rentra solennellement à Paris le 8 août 1649. La paix semblait

être décidemment faite. Condé se trouvait dans le même carrosse avec Mazarin, ce qui mit les Frondeurs en rage. Deux jours après, cette chanson du baron de Brot était dans toutes les bouchis :

La reine a dit en sortant de la ville :

« Ali! je m'en souviendrait Sachez, Français, que je suis de Castille,

Et je me vengerai, Ou Lien j'aurai la mémoire perdue. »

Elle est revenue,

Dame Anne, Elle est revenue I

La reine a dit : « J'ai souffert en chrétienne

Un si sensible affront ; Je gagerais qu'avant que je revienne

Ils s'en repentiront. »

Elle a, ma foi, sa gageure perdue.

Elle est revenue,

Dame Anne, Elle est revenue t

Mais la bonne intelligence entre Condé et Mazarin ne devait pas durer longtemps. Le cardinal ayant voulu marier une de ses nièces au duc de Mercœur, allié à la famille de M. le Prince, celui-ci s'écria tout furieux « que les nièces de Mazarin étaient tout au plus bonnes à épouser ses valets. »

— Allez lui dire cela de ma part, ajouta-t-il, et, s'il se fâche, j'ordonnerai à Champfleury, son capitaine des gardes, de me l'amener par la barbe à l'hôtel de Condé !

Mazarin dévora l'outrage. Il poussa même la flagornerie jusqu'à offrir au prince le bâton de connétable ; mais Condé

refusa tout. Madame de Lonimeville l'excitait fortement à une nouvelle rupture, et Marsillac se joignait à elle.

Autrefois si susceptible, Condé permettait alors à l'amant d- sa sœur de rester à Pans, mais à condition qu'il se marierait. François en passa donc par un mariage sans amour; puis, obéissant aux instigations delà duchesse, il s'avisa de réclamer le tabouret pour sa femme. A cette prétention, voilà de nouveau la cour bouleversée. On s'écrie que les honneurs du Louvre ne sont dus qu'aux pairs et aux princes des maisons souveraines : Marsillac ne peut donc prétendre à ces honneurs que le jour où il héritera du titre de duc de la Rochefoucault. Le réclamant persiste. Huit cents gentilshommes s'élèvent contre sa demande et signent un pacte d'union.

Marsillac et Condé, battus, mettent le feu aux poudres.

D'une question d'étiquette on passa à des discussions violentes sur le pouvoir des rois, l'indépendance de la noblesse, l'ancienne constitution de la monarchie, et la Fronde recommence, plus acharnée, plus terrible. On tire un coup de pistolet sur le syndic des rentiers pour faire croire que la cour veut assassiner les défenseurs du peuple, et, le même soir, le carrosse de Condé, qui passait à vide sur le pont Neuf, est percé d'une balle.

Le prince croit sérieusement qu'on en veut à ses jours. Il rompt avec le Palais-Royal de la façon la plus ouverte.

Mazarin, toutefois, ne se déconcerte pas. Le passé lui ayant appris que la révolte finissait par des chansons, il fait chansonner son ennemi, prend tout en plaisantant, donne des fêtes, encourage la passion du jeu, pousse aux intrigues d'amour et s'imagine triompher par ce beau

152 ÏOURS HISTORIQUES

système, jamais, à aucune époque, ministre ne lit pareille litière des honneurs. On avait tellement l'habitude de le voir prostituer les dignités, qu'une dame, sollicitant le brevet de duc pour son mari, osa dire en plein cercle de la reine que ce n'était point pour avoir l'honneur d'être duc, mais pour éviter la honte de ne l'être pas. Avare à l'excès, Mazarin eût donné le bâton de maréchal de France plutôt qu'une gratification de six cents livres. Il refusait quelquefois à la reine le nécessaire, et l'on trouva cinquante millions chez sa nièce Olympe Mancini, comtesse de Soissons, qui jouait trois ou quatre mille pistoles par jour au lansquenet ou à la bête. Le cardinal de Sainte-Cécile, frère du ministre, disait de lui souvent :

— Il mio fratello è un co'ione ; fati rumore, egli avra pour a.

Mazarin prit l'intrigue, le manège, les artifices du courtisan pour la grandeur et l'élévation de vues du véritable ministre. Son caractère ignoble fut l'origine de tous les maux de la Fronde.

On sait que jadis il était venu à mon cercle.

Depuis son élévation, je n'avais pas eu la moindre marque de son souvenir. Je fus donc très-surprise de voir Champfleury arriver un matin chez moi avec une invitatation de me rendre auprès de son maître. À tout hasard, je fis toilette et je pris le chemin du Palais-Royal. Me voyant entrer dans son cabinet, Mazarin se leva et vint à ma rencontre avec un air galant et empressé qui me donna beaucoup à réfléchir. Je me tins sur mes gardes.

— Eh ! chère enfant, s'écria-t-il avec son affreux jargof italien, il me semble que vous oubliez vos amis?

NINON DK LENCLOS 1M

- Il est pardonnable d'oublier des amis aussi puissants que vous, monseigneur.

- Oui, je crois que ce n'est pas de l'indifférence; mais alors c'est de l'orgueil.

- Que voulez-vous, monsieur le cardinal? Vous êtes premier ministre ; mais je suis femme, et ce n'était pas à moi de faire la première démarche.

- Allons, soit, j'ai tort.

Il se mit à se promener d'un bout de la pièce à l'autre, sans me faire asseoir ce qui me parut fort ridicule.

- Mais que devenez-vous? reprit-il, à quoi passez-vous le temps? 11 y a un siècle que personne ne m'a rien dit de la rue des Tournelles.

- On s'occupe trop de conspirations et de révoltes, monseigneur; la galanterie s'en va.

- Per Baccho! voilà précisément <*e quoi je me plains. Si vous aviez voulu, vous autres femmes, la Fronde serait enterrée.

- Gomment cela, lui demandai-je.

- 11 fallait imposer une loi rigoureuse à vos maris, à vos amants, et leur défendre de s'occuper de politique, sous peine de les sevrer d'amour.

- Vous n'avez pas tort, lui dis-je, souriant de l'originalité de l'observation.

- Parbleu ! vous perdez beaucoup plus que nous à ces troubles. Je ne comprends pas votre calme, à vous surtout, qui, de nos beautés parisiennes, êtes la plus capable de donner le branle.

- Croyez-vous, monseigneur?

- Sans doute; voilà pourquoi je vous ai fait venir, ta

regarde ceci comme une cause capitale. Il faut reconstituer votre cercle, y appeler la cour et la ville. Si vous pensez que ma présence puisse y donner de l'éclat, j'irai, je vous le promets.

— C'est un honneur que je sais apprécier, dis-je au milieu d'une inclination profonde.

Il daigna s'apercevoir qu'il me laissait debout, m'offrit un fauteuil et prit place à côté de moi.

— Voyons, me demanda- t-il, avez- vous un amant en titre, charmante?

La question me parut bizarre.

— Non, monseigneur, balbutiai-je.

— Quoi ! votre cœur est dans l'oisiveté?

— Dans une oisiveté complète.

— Me voulez-vous? fit-il en me prenant les deux mains et en me regardant en face.

Cette fois, je crus avoir mal entendu et je restai stupéfaite.

— Vous ne parlez pas sérieusement, monsieur le cardinal? dis-je après un silence.

— Je parle très-sérieusement.

— Par exemple !

— C'est à vous de répondre oui ou non.

— Je suis vraiment fort embarrassée.

— Pourquoi donc ? Le premier ministre n'est pas un homme à dédaigner, songez-y, ma chère !

Cet excès de cynisme me révoltait. Mais, comme il eût été dangereux de froisser son amour-propre, je répondis en baissant les yeux devant ses regards effrontés :

- Il vous plaira, j'espère, monsieur le cardinal de în'accorder quelques jours de réflexion.

— Deux jours, pas davantage.

— C'est bien peu.

- Pour vous... mais pour moi! répliqua-t-il en souriant d'un air vainqueur. Du reste, l'affaire doit se conclure lestement. Si vous acceptez, comme j'en ai d'avance la certitude, vous puiserez à la source des grâces, je ne vous refuserai rien.

— Et la reine? murmurai-je à demi-voix.

- Chut ! lit-il en portant l'index à ses lèvres; la reine me fatigue, et puis elle vieillit : j'ai besoin de me ragaillardir ailleurs.

Décidément cet homme eût mérité vingt soufflets. Je me levai pour sortir. 11 s'empara de mes mains, qu'il porta galamment à ses lèvres.

~ - J'espère, ajouta-t-îl, que vous me saurez gré de vous avoir choisie entre toutes.

— En effet, je suis confuse de tant de bonté, dis-je, me hâtant de lui tirer ma révérence, car je sentais que j'allais faire un éclat.

— Ainsi donc, ma divine, dans deux jours?

— Dans deux jours, monseigneur.

— J'enverrai Champfleury chercher la réponse.

— Comme il vous plaira.

— Vous la lui donnerez par écrit.

— Par écrit, c'est convenu.

Je quittai le Palais-Royal, étourdie de l'incroyable aplomb du ministre et du sans-façon scandaleux qu'il venait de déployer à moi! égard. En traversant les galeries, je son-

geais au moyen de me tirer de là avec honneur, c'est-à-dire en donnant une leçon à ce maroufle en barrette sans trop m'exposer à sa vengeance, lorsque tout à coup je crus m'apercevoir que j'étais suivie par des espions. Je pressai le pas. Mais je ne leur échappai un instant que pour les retrouver près de mon carrosse, où ils étaient arrivés les premiers par des passages à eux connus, afin d'interroger mes laquais. Gela me donna des craintes assez vives, qui ne tardèrent pas à se réaliser.

Le soir même, je vis entrer chez moi Comminges et Guitaut, les deux capitaines des gardes d'Anne d'Autriche.

Guitaut avait remplacé Gersay.

— Nous venons, mademoiselle, me dit Comminges, accomplir auprès de vous une mission pénible.

— Quelle mission, messieurs?

— La reine vous ordonne df vous retirer dans un couvent.

- Ah ! fis-je, assez émue de la nouvelle. Et en quoi ai-je mérité ce châtiment, je vous prie?

— Voilà ce que nous ne sommes point chargés de vous apprendre.

— Mais je ne me sens en aucune sorte appelée au cloître, messieurs, je vous assure !

— Nous le croyons, mademoiselle. Par malheur, Sa Majesté mi juge pas à propos de tenir compte du plus ou moins de vocation que vous pouvez avoir.

Comminges parlait fort durement. Je me tournai vers Guitaut, que je connaissais un peu.

— De grâce, lui dis-je, ne me laissez pas dans ^incertitude! Est-ce que cela tient à ma visite au cardinal?

— Oui, me répondit-il. Les espions de la reine, vous ayant vue entrer chez le ministre, se sont postés de manière à écouter l'entretien. Ils vous ont suivie au retour, afin d'apprendre votre nom, qu'ils avaient besoin d'inscrire dans leur rapport.

— Êtes- vous sûr de cela?

— Parfaitement sûr. Il y a eu entre le cardinal et Anne d'Autriche une explication terrible, à la lin de laquelle Son Éminence vous a sacrifiée.

— Le lâche !

— Finissons, interrompit Comminges. La reine vous laisse le choix du couvent et vous donne vingt-quatre heures pour vous y rendre.

— Vingt-quatre heures... Quelle grâce !... En vérité l'anecdote est curieuse et boune à crier sur les toits. Je vous préviens, messieurs, que je ne m'en ferai pas faute.

— Vous êtes libre, mademoiselle; mais, pour le moment, il nous faut accomplir notre mission. Quel couvent choisissez-vous ?

— Allez annoncer à la reine, repartis-je en éclatant de rire, que je me décide pour le couvent des Grands-Cordeliers.

Ils s'en retournèrent porter cette belle réponse au Palais- Royal.

— Fi, la vilaine ! dit Anne d'Autriche. Mais elle ne put s'empêcher de sourire.

En attendant, je n'étais pas tranquille. Si j'avais tourné la chose en plaisanterie devant messieurs les capitaines des gardes, c'est qu'il m'était venu à l'idée un moyen de salut, dont je m'empressai de faire usage. Perrote fut chargé de porter à l'instant même trois lettres pressantes à Gondé, au coadjuteur, et à Eeaufort. Ils arrivèrent tous trois en semble, et je leur racontai ma mésaventure.

— Vous comprenez, leur dis- je, que je ne suis nullement d'humeur à pratiquer la vertu d'obéissance. Je me place sous votre protection immédiate.

— Bravo ! s'écrièr^nt-ils.

— Je me fais frondeuse.

— A merveille !

— Ma chère, dit le prince, je vous offre un appartement à l'hôtel de Gondé.

?ûais comment pourrai-je m'y rendre? je vais être arrêtée en chemin : on m'a dit que la maison était gardée à vue.

— Bel obstacle! s'écria Beaufort. Soyez tranquille, je me charge de vous composer un cortège que tous les limiers de la police n'entameront pas. J'ai là mon carrosse : attendez-moi seulement une heure, et je reviens!

Il sortit. Au bout de l'intervalle qu'il avait fixé, nous entendîmes dans le voisinage une épouvantable rumeur. Des milliers de harangères et d'hommes du peuple encombraient la rue des Tou ruelles.

— Voilà votre escorte, me dit Beaufort, qui rentra, ouvrit la fenêtre et nous lit voir toute sa canaille attroupée sous mon balcon.

Elle le salua de clameurs frénétiques.

— Maintenant, ajouta- t-il, vous pouvez impunément braver la reine de France : le roi des Halles vous protège î

Nous partîmes. La populace déguenillée entoura mon carrosse jusqu'à la maison de M. le Prince, où. je fus dès lors inattaquable. J'y trouvai madame de Longueville, dont je reçus mille caresses, et qui n'eut pas assez de félicitations lorsqu'elle apprit que j'étais en guerre avec le Palais- Royal. Ainsi me voilà mêlée aux désordres de la Fronde, moi qui, six semaines auparavant, écrivais d'Angleterre à G onde pour le supplier d'y mettre un terme.

C'est une des nombreuses contradictions de ma vie.

Toutefois il faut convenir que la reine et le ministre pouvaient s'attribuer une légère part dans ce changement de couleur.

Jamais la situation n'avait été plus grave. Les princes ne sortaient qu'en armes. Retz iui-même cachait un poignard sous sa soutane violette. On vit un jour passer le manche, et quelqu'un s'écria :

— Eh ï regardez un peu le bréviaire de M. le coadjuteur !

Condé déployait une audace incroyable. Il s'arrangeait

pour que Mazarin reçût à chaque instant de nouveaux affronts et la reine de nouvelles insultes. S'imaginant que rien désormais ne pouvait abattre sa puissance, le prince ne ménageait personne, pas même ses amis les frondeurs. Je l'entendis exprimer plus d'une fois le peu de cas qu'il faisait de Retz et de ses intrigues. Les propos revinrent aux oreilles du coadjuteur. U se rapprocha de la cour.

Anne d'Autriche l'accueillit avec joie. Retz lui donna des conseils qu'elle ne tarda pas à mettre à exécution.

Un soir que j'étais avec madame de Longue ville, la porte s'ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer un tourbillon de plumes, de velours et de dentelles, qui vint s'abattre auprès de la duchesse et lui fit jeter un cri de stupeur. Elle balbutia tout émue, en joignant les mains :

— Mademoiselle!... chez moi!... C'est un rêve.

— Non, vous êtes bien éveillée, répondit la fille de Gaston, que je reconnus à mon tour. Mais point de paroles inutiles, continua-t-elle. Où est le prince?

— Au Palais-Royal. La reine l'a fait mander.

— Bonté divine !... Y est-il seul ?

— Mon frère Gonti et M. de Longueville l'accompagnent.

— Ah! les malheureux! s'écria Mademoiselle, ils sont

perdus.

— Comment? expliquez-vous! murmura madame de

Longueville très-pâle.

— Il y a trahison. J'ai tout su par Monsieur, qui est du complot. Les princes doivent être arrêtés, à l'heure où je vous parle et conduits à Vincennes.

— Je n'en crois rien! s'écria la duchesse. On n'oserait pas.

— Puisque je vous affirme que c'est un coup monté. Faites prendre des informations.

La sœur de Condé sonna. Trois domestiques furent envoyés au Palais-Royal, et revinrent, au bout d'un quart d'heure, nous confirmer la triste nouvelle.

— Ainsi, dit madame de Longueville, frémissante, à la fille de Gaston, vous êtes venue jouir de ma douleur et triompher de mes larmes... car vous êtes contre nous, vous détestez mon frère.

— Je déleste avant tout l'injustice et le parjure, répondit- Mademoiselle avec dignité. Retz et Monsieur, deux amis du prince, l'abandonnent lâchement et le livrent à ses ennemis : dès ce jour je suis pour Gondé.

Il est impossible de rendre l'accent noble et ferme avec lequel elle prononça ces paroles. Huit ans bientôt s'étaient écoulés depuis la querelle du Luxembourg. La princesse, entièrement devenue femme, avait le plus grand air et déployait dans tout son extérieur la majesté d'une reine, sans rien perdre de la grâce de son exquise nature. Elle était d'une taille fort bien prise. Son visage un peu long, mais régulier dans ses contours, son nez aquilin, sa bouche légèrement dédaigneuse, ses yeux doux et fiers comme sa mine, formaient un ensemble qui, s'il ne constituait pas une beauté parfaite, n'en offrait pas moins un modèle accompli de noblesse et de grandeur. Mademoiselle de Montpensier avait les plus jolis bras du monde, la main fine, le pied mignon, la jambe droite, avec une gorge très-belle, une. peau blanche et les cheveux d'un cendré magnifique Une vive rougeur colorait son front : elle était trôs-émue. La sœur de M. le Prince continuait de la regarder avec dé-

fiance, malgré le franc et loyal discours qu'elle Tenait d'enteidre.

— Vous n'êtes pas en sûreté vous-même, lui dit Mademoiselle : il faut fuir, mon carrosse est en bas. Où désirezvous qu'il vous conduise ?

Madame de Longueville ne répondit pas. A son air de douloureuse hésitation, la jeune princesse devina quelle crainte secrète l'agitait encore.

— Ne croyez-vous pas à mon honneur, demanda-t-elle, et pensez-vous qu'une fille de France puisse s'abaisser à une tromperie indigne ?

La duchesse, vaincue, se précipita dans ses bras.

— Oh ! oui, vous êtes bonne et généreuse ! Pardonnezmoi, s'écria-t-elle en fondant en larmes.

— Songez que le temps est précieux : fuyez-vite.

— Mais où irai- je, hélas ?

— En province. Paris ne vous offre plus que des périls.

— Je vais me réfugier en Normandie : c'est le gouvernement de mon époux. Il a beaucoup d'amis; on ne refusera pas de me donner asile et de me soutenir.

— Partez donc, et n'attendez pas l'armée des gens de la reine.

Madame de Longueville prit à la hâte quelque argent et des pierreries. Nous descendîmes. Elle se jeta en carrosse, et je la suppliai de me permettre de partager sa fuite. Mais elle ne voulut pas y consentir, disant qu'il fallait qu'une personne dévouée restât pour lui envoyer des nouvelles des princes.

— Hélas ! je ne suis pas en sûreté non plus ! m'écriai-je.

— Pardonnez-moi; car, au besoin, Mademoiselle vous protégera.

— Oui, répond/'t la fille de Gaston, je m'y engage.

La pauvre duchesse partit. Elle n'était pas au bout de ses peines, et devait éprouver bien des vicissitudes. On la reçut mal à Rouen. Quelques-uns de ses ennemis proposaient de la livrer à la cour ; elle s'enfuit à Dieppe, où on la reçut plus mal encore, et où elle faillit se noyer en s'embarquant pour la Hollande. Enfin elle arriva dans ce pays saine et sauve, et put gagner Stenay, qui est une place à M. le Prince. Là, madame de Longueville résolut de tirer vengeance des maux qu'on lui avait suscités ; elle vendit ses pierreries, leva des troupes et décida Turenne à en prendre le commandement.

J'étais restée seule avec Mademoiselle qui me témoignait beaucoup de bienveillance. Elle m'assurait qu'elle me reconnaissait.

— Je vous ai vue en compagnie du prince et de ma sœur, me dit-elle, le soir où il a cassé le bâton sur la tête de l'exempt.

— Oui, Votre Altesse royale ne se trompe pas.

— Mais quel danger courez-vous donc?

Je lui expliquai mon histoire avec le ministre et la colère de la reine. Son avis fut qu'Anne d'Autriche, occupée des troubles, devait avoir oublié cette affaire, et que je pouvais rentrer chez moi, en ayant soin pourtant d'y apporter de la prudence et de ne pas trop me montrer au dehors. Du reste, elle daigna me promettre de m'envoyer bientôt chercher ou de venir elle-même me rendre visite.

Comme son carrosse avait été pris par la duchesse, elle

donna Tordre d'aller louer une voiture, qui la reconduisit aux Tuileries, où elle demeurait. Le cocher me ramena ensuite rue des Tourneltes.

Perrote me croyait perdue. Il témoigna la plus grande joie de me revoir, et m'annonça que, sept à huit jours de suite, mademoiselle d'Aubigné était venue demander après moi. J'envoyai chez elle à l'instant même. Elle arriva, se jeta à mon cou tout en pleurs, et me fit enfin l'aveu de la triste situation où elle se trouvait avec son poëte.

Sans perdre une minute, j'envoyai prendre le pauvre cul-de-jatte, et je les installai chez moi.

En toute autre circonstance, j'eusse agi de même. Néanmoins je dois dire que, dans le cas présent, il y avait de ma part un peu d'égoïsme. Condamnée à rester en chambre, je n'étais pas fâchée d'avoir une agréable société.

Scarron me fit le plus pompeux éloge de sa compagne.

— Les libraires, depuis les troubles, ne m'achètent plus de livres, me dit-il ; et sans elle, sans son courage au travail, je serais mort de faim.

Malgré la vieille intrigue avec Villarceaux, je ne pus m'empêcher de reconnaître le mérite de Françoise. Bien peu de femmes eussent été capables de suivre son exemple. Jeune, jolie, ayant tout pour plaire, et se vouer si généreusement au soin d'un pauvre malade, c'était, il faut l'avouer, une belle et digne action Mademoiselle d'Aubigné n'oubliait pas que Scarron l'avait jadis secourue luimême ; elle savait noblement payer la dette de la reconnaissance.

Le poëte appréciait Françoise mieux que personne, et l'affection qu'il lui avait vouée ressemblait plutôt à la teu-

NIXON DE LENCLOfl 1G5

dresse d'an père qu'à celle d'un amant. Aussi lorsqu'il m'expliqua pourquoi il voulait lui donner son nom, ce projet de mariage, que d'abord je trouvais bizarre, me sembla très-louable au point de vue où il l'envisageait.

Il fut arrêté que, le lendemain, je ferais venir mon nonolaire pour dresser le contrat.

— Mais à propos, mon ami, dis-je à Scarron, je n'ai jamais su ni pourquoi ni comment vous aviez été pensionné de la reine ?

— J'ai obtenu cela, me répondit-il, en la faisant rire.

— Allons donc !

— C'est comme je vous l'affirme. Vous savez que j'ai la réputation d'être très-comique.

— Et vous la méritez.

— Merci.

— Voyons l'histoire de la reine, lui dis-je.

— Oh! rien de plus simple. A force de sollicitations et de requêtes, je réussis à me faire accorder une audience, et je demandai à Anne d'Autriche la faveur d'être son malade en titre d'office. Elle s'amusa beaucoup de ma supplique, m'accorda cinq cents écus sur sa cassette, et je m'appelai dès lors Scarron, par la grâce de Dieu, malade indigne de la reine.

— C'était là, monsieur, une fort belle position.

— Parbleu! fit-il, et très-rare. 11 est certain que j'avais pou de collègues.

— Je ne comprends pas que vous ayez fait la Mazari-

— Ni moi non plus.

— Quoi! voilà voire excuse?

— Eh! oui. Ce brigand de Retz ne m'a jamais poussé qu'à des sottises. Il m'apporta d'un seul coup cinq mille livres nour exterminer le cardinal à coups de rimes. Payais à mes trousses des créanciers qui hurlaient. La somme m'éblouit, je tentai l'aventure.

— Mais alors, quand vous êtes retombé dans la gêne, Retz aurait dû vous secourir.

— Lui!... Ne savez-vous pas qu'il est aux abois luimême ? Quarante millions, voilà le chiffre de ses dettes. Enfin les jours de misère sont passés, ne parlons que de mon bonheur.

On signa, le lendemain, le contrat de mariage de Paul Scarron et de Françoise d'Aubigné. Ils pleurèrent de joie en voyant une clause par laquelle je leur rendais les cinq cents écus que leur avait ôtés la reine. Seulement le notaire déclara que le capital de cette rente était inaliénable.

— Et vous, demanda-t-il au poète, que reconnaissezvous en dot à l'accordée?

— Deux grands yeux noirs magnifiques, répondit Scarron, un très-beau corsage, une belle paire de mains et beaucoup d'esprit.

Le fait est que Françoise avait tout cela. Je leur louai une petite maison, et je la garnis de meubles et de linge. Dès ce moment, ils vécurent sans soucis, recevant une société fort honnête, où le mérite de mademoiselle d'Aubigné finit par se faire jour. Elle me dut, je puis le dire, la fortune qui lui arriva par la suite; mais je ne savais guère alors travailler pour le plus grand roi du monde.

J'attendais avec impatience la visite que m'avait pro-

NINON DE LENCLOS J(j7

mise la duchesse di Montpensier. Un soir, elle m'arriva toute radieuse.

-Nous allons passer deux jours ensemble! s'écria-t-el le. Monsieur vient de partir pour Dombes; Madame est allée" à Chantilly voir la douairière de Gondé. Je suis libre. Et d'abord nous assisterons aujourd'hui même au grand coucher du roi.

— Mais les dames n'y sont point admises.

- Ne vous inquiétez de rien, nous aurons des costumes d'hommes. Venez!

Elle m'entraîna.

Sa parure était de la dernière magnificence, et je fus trèsorgueilleuse de voir qu'elle m'honorait assez pour se montrer avec moi sans recourir à l'incognito. Mademoiselle portait une robe de taffetas aurore, bordée d'un cordonnet d'argent, des pendants d'oreilles en rubis, un riche collier de perles orientales et de ?ros diamants en bagues et en bracelets. Son carrosse nous conduisit au Luxembourg où elle résidait alors, ayant quitté les Tuileries, sa demeure ordinaire, pour être plus à portée de surveiller Monsieur, dont les tergiversations politiques la mettaient au désespoir.

— Avez-vous des nouvelles des princes? lui demandai-je.

— Oui, d'excellentes.

— J'en suis ravie pour cette chère duchesse.

— Vous pouvez lui écrire que, de Vincennes, on les a transférés a Marcoussis, et de Marcoussis au Havre; mais partout, et malgré la surveillance de Debar, leur geôlier, nous communiquons avec eux.

— Ah! de quelle manière?

— D'une manière aussi simple que commode. Parmi les pièces d'argent qui leur sont envoyées pour leurs menus plaisirs, on glisse des écus creux fabriqués avec un talent admirable. Debar les palpe et les compte sans je douter de la ruse. Par ce moyen, la correspondance entre les prisonniers et nous devient on ne peut plus facile.

— C'est très-ingénieux.

— Quand je songe, reprit Mademoiselle en éclatant de rire, que ce farouche Debar voulait qu'on dît la messe en français à Gondê et à ses frères...

— Bon ! Et pourquoi cela ?

— Parce que, ne sachant pas le latin, lui Debar, le prêtre pouvait parler aux princes sans qu'il y comprit un mot. Il n'était pas très-sûr, disait-il, que Dominas vobiscum ne signifiât point : On vous sauvera cette nuit; quant à ces autres mots : Cum spiritu luo, que les princes répétaient à haute et intelligible voix, cela voulait évidemment dire : Nous aurons l'esprit de le tuer.

— Ah! Pimbécile m'écriai- je.

— Oui, c'est une providence. S'il était moins bête, nous serions fort à la gêne.

J'admirais la vivacité d'entretien de Mademoiselle et la singularité de son caractère. Ainsi venir me prendre, moi, qu'elle connaissait à peine, pour me conduire au coucher du roi, c'était vraiment un projet fort bizarre. Néanmoins elle avait l'air si digne et si grave, que la plus grande folie du monde eût passé avec elle. Voulant étudier dans tous ses détails cette nature extraordinaire, je me hasardai à éke, après un instant d'hésitation :

— Mais, princesse, je suis, eu vérité, surprise du vif in-

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térèt que vous portez à M. te prince; car autrefois, si je ne me trompe, vous le détestiez cordialement.

— C'est vrai, me répondit-elle. Je le haïssais parce qu'il ne m'avait pas demandée pour femme au lieu de mademoiselle de Brézé.

— La nièce de Richelieu, je crois?

— Précisément. Une petite sotte prétentieuse. Le jour de son mariage, elle avait mis, pour rehausser sa taille, des souliers si hauts, qu'elle tomba droit sur le nez en dansant une couronne. Je ne pardonnais pas au prince ce choix ridicule; et ceci vous explique les esclandres du Te Deum et du Luxembourg.

— Mais, à présent, pourquoi lui pardonnez-vous ?

— Un ennemi malheureux a droit à des égards.

— Vous avez raison.

— Et puis j'ai su que son père lui avait forcé la main pour complaire au cardinal. N'importe, ajouta-t-elle en soupirant, il devait résister: je ne serais pas aujourd'hui vieille fille.

— A vingt-trois ans, princesse, y songez-vous ! Elle poussa un nouveau soupir.

— Hélas ! fit-elle, je ne vois plus d'époux à ma convenance, et j'ai grand'peur de ne me marier jamais. Il y a bien le prince de Galles. Sa mère, Dieu merci ! me le jette assez â la tête. Mais figurez-vous que l'autre jour, à Saint-Germain, il ne mangea point d'ortolans, et s'empara d'une pièce de bœuf qu'il dévora presque tout entière.

— Comme c'est bien d'un Anglais! dis-je en riant du singulier motif qu'elle avait de ne pas épouser le fils de la reine Henriette.

il. iû

— N'est-ce pas ?... J'aimerais mieux l'empereur, qui a

cinquante ans; mais Anne d'Autriche et Mazarin s'y opposent; voilà pourquoi je me tourne contre eux. Du reste, ma rancune envers Gondé ne m'a jamais empêchée de rendre justice à ses qualités héroïques. Si jamais il devient veuf, il faudra qu'il m'épouse ou qu'il me fasse épouser le roi... Je n'en démordrai pas !

Mademoiselle me débita cette tirade de l'air le plus sérieux du monde. J'étais dans l'ébahissement.

Nous arrivâmes au Luxembourg. Une collation magnifique était servie dans les appartements de la princesse. Elle me fit mettre à table.

— Ah î dit-elle en me passant des confitures et en poursuivant l'entretien du carrosse, le Mazarin aura fort à faire avec moi î Je me suis souvent moqué de Richelieu : si le lion ne m'a pas fait peur, que sera-ce du renard ?

— Vous vous êtes moquée de Richelieu, et à quelle occasion? demandai- je.

— C'était encore à propos d'un mariage : toutes mes rancunes viennent de là.

— Mais vous étiez si jeune, alors.

— Aussi n'est-ce pas moi qu'on avait la prétention de marier, c'était mon père. Et avec qui? Devinez. Avec la Gombalet. Tous ces cardinaux ont des nièces qu'ils essayent de glisser dans la couche des princes du sang. Irritée de me voir une semblable belle-mère en perspective, je me postais partout sur le passage de Richelieu pour lui chanter les couplets qu'on avait composés contre lui et contre la dame. Dieu sait qu'il y en avait de piquants!

Mademoiselle m'ollïit des oranges, frappa sur un timbre. Deux valets parurent.

— Appelez la Rivière, dit-elle.

Un instant après, entra un personnage au regard faux et louche. C'était le fameux conseiller de Gaston, l'inventeur des perruques. Il en portait une énorme, qui avait du moins l'avantage de cacher en partie sa laide figure.

— Nos costumes sont-ils prêts, l'abbé? demanda la princesse.

— Oui, Mademoiselle, répondit-il en s'inclinant jusqu'à terre.

— Faites-les-nous donner, et soyez à mes ordres. Il se retira.

— Vous venez de voir, me dit Mademoiselle, le plus fourbe et le plus méchant des hommes.

— Cela se lit sur sa mine, princesse. Je l'avais deviné, je vous le jure.

— Toute notre famille le méprise et l'abhorre, excepté mon père, qui, pour notre malheur, s'est dirigé jusqu'ici par ses conseils. La Rivière lui a fait abandonner jadis le malheureux Cinq-Mars et son ami de Thou. Il ne faut pas chercher la cause de leur mort ailleurs que dans les dépositions de Monsieur au chancelier. C'est une honte. Les larmes m'en viennent aux yeux quand j'y songe.

— Et pourquoi vous servez-vous de cet homme ? i

— Parce que je n'ai personne autre sous la main. La curiosité fait passer sur bien des choses. Je meurs d'envie d'assister au grand coucher, et la Rivière nous servira d'introducteur. Monsieur lui bat froid depuis deux jours.

Ce qu'il fait est pour me décider à intervenir dans un raccommodement... Qu'il y compte ! Cette vilaine tête veut sa coiffer du chapeau de cardinal. Il n'y a pas de bassesse qu'il ne fasse pour se procurer la pourpre.

Comme elle achevait ces mots, la Rivière apporta luimême deux costumes complets de gentilshommes, et se retira de nouveau sur un geste de la princesse.

— Commandez le carrosse ! lui cria-t-elle. Après son départ, elle reprit :

— Nous allons nous servir mutuellement de valet de chambre, car il faut un grand secret ; je ne veux pas employer de femmes.

Me donnant aussitôt l'exemple, elle quitta sa robe et me pria de l'habiller en homme. Elle fut enchanté de voir que le costume m'était familier. En un instant nous fûmes prêtes. Nous descendîmes par un escalier dérobé et nous rejoignîmes la Rivière dans un carrosse sans armoieries qui prit sa course vers le Palais-Royal.

— Mais n'est-il pas un peu trop tôt? demandai-je à Mademoiselle ; le roi se couche-t-il de si bonne heure ?

— Oui, me répondit-elle. Ce n'est encore qu'un enfant, on le traite en enfant. Oh! si je voyais en lui un homme, je n'aurais pas imaginé cette folie.

— La réflexion me fit sourire. Il était près de neuf heures lorsque nous entrâmes au Palais-Royal. La Rivière nous conduisit directement au jeu du roi. Il nous donna pour deux cadets de Picardie qui venaient faire leur cour. Mademoiselle avait une charmante paire de moustaches et une royale postiche qui la rendaient méconnaissable. Quant à moi, j'étais mieux déguisée encore. Je rencontrai

ilans les antichambres beaucoup de seigneurs de mes amis. Pas un ne me salua, c'était bon signe.

Le Mazarin faisait ce soir-là le tric-trac du jeune roi, qui semblait priser fort peu la condescendance du ministre, et bâillait à se démonter la mâchoire.

Tout à coup neuf heures sonnèrent à lu grande horloge.

Le roi jeta brusquement le cornet qu'il tenait à la main. lise leva ; chacun imita son exemple.

Se dirigeant ensuite vers un coin de la salle où la reine causait avec deux duchesses, il l'embrassa, ne daigna pas, au retour, saluer Mazarin, et disparut par la galerie de droite. Les courtisans le suivirent ; nous nous joignîmes à la foule.

On arriva près de la chambre à coucher, dont les huissiers ouvrirent la porte à deux battants. Le roi dès qu'il eut franchi le seuil, donna son chapeau, ses gants et son épée au grand maître de la garde-robe.

Mous nous avançâmes pêle-mêle au milieu de la chambre. J'avoue que je partageais la curiosité de Mademoiselle: je n'étais pas fâché de voir comment se couchait un roi.

Quand Louis Dieudonné se fut débarrassé de tout ce qui le gênait pour se mettre à genoux, l'aumônier récita des

oraisons à voix basse. Le roi, les yeux baissés et les mains jointes, parut s'unir très-dévotement à cette prière, qui, du reste, ne fut pas longue. 11 se releva, prit le bougeoir de vermeil et le tendit au prince de Guémenée. Celui-ci le reçut avec une inclination profonde. La plus grande marque d'honneur que le roi puisse faire à un de ses gentilshommes présents est de lui permettre de l'éclairer pendant qu'il se déshabille.

Précédé de l'huissier, qui invitait les assistants à faire place, et du prince qui tenait le bougeoir, Louis, gagna un fauteuil, ôta son cordon bleu, son justaucorps, et s'assit.

Deux valets de chambre s'agenouillèrent, l'un à droite, l'autre à gauche.

Ils lui enlevèrent chacun un bas. Puis, se retirant, ils furent remplacés par deux pages de la chambre. Ceux-ci, tenant à la main une pantoufle, s'agenouillèrent à leur tour et la glissèrent respectueusement aux pieds de Sa Majesté. Louis XIV ôta lui-même son haut-de-chausse, qu'un troisième valet de chambre enveloppa dans une toilette de taffetas rouge..

— Ah ! bonté divine ! murmura Mademoiselle, est-ce qu'il va se mettre tout nu ?

— Pourquoi non? répondis-je. Ce n'est qu'un enfant... Que risquons-nous?

— En effet, nous ne risquons rien.

Là-dessus, elle se mit à regarder intrépidement le roi, auquel le grand chambellan présentait la chemise de nuit.

— Voyez un peu, reprit-elle, comme il est chétif et malingre. Il ne sera pas bon à marier avant six ou sept ans:

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j'en aurai trente, et ce projet manquera comme tous les autres.

Son éternb^e préoccupation de mariage m'amusait beaucoup, mais je n'osai point rire.

Apres la cérémonie de la chemise, le roi passa une magnifique robe de chambre, salua la foule, et un huissier cria:

— Allons, messieurs, passez !

Tout était fini. Nous dûmes sortir.

Si Dieu descend jamais sur terre, je ne sais vraiment quel honneur on pourra lui rendre après toutes les solennités dont on environne les moindres actions des rois. Je ne fis pas cette remarque tout haut devant Mademoiselle, qui trouvait ces choses fort simples et qui me semblait émerveillée d'avoir vu se coucher monsieur son cousin.

Elle ne me permit pas de rentrer rue des Tournelles.

Nous retournâmes au Luxembourg, où, pendant quarante-huit heures, nous ne fimes que manger, rire, danser et nous promener à pied ou à cheval. Le surlendemain seulement je revins chez moi.

Parmi les rares courtisans que la politique me laisait alors, j'ai oublié de parler de M. de Gourville, dont j'avais fait la connaissance chez la sœur de Gondé. C'était un des plus chauds partisans de la cause des princes, homme d'infiniment d'esprit et de cœur, et, par cela même, d'un caractère aventureux qui devait le jeter plus tard dans une foule d'embarras. Il voulut me présenter un original sans copie, appelé le marquis de Sourdis, lequel raffolait d'une certaine madame Cornuel, plus originale encore. Un jour que Sourdis était allé la voir, il ne la trouva pas,

attendit plus de deux heures, et, ne sachant que devenir, il erûbrassa la servante en manière de distraction. Celle-ci garda mémoire de l'absence de sa maîtresse, et bientôt un témoignage irrécusable força la pauvre fille à une révélation complète.

— Eh bien, ma bonne, pourquoi vous désoler? lui dit tranquillement la dame. Gela ne vous est-il pas venu à mon service ? je n'ai donc aucun reproche à vous faire ; ne pleurez plus !

Jamais M. le marquis de Sourdis n'allait à sa maison de campagne de Jouy sans emmener tous ses mulets, son chariot, son fourgon, et je ne sais combien d'hommes à cheval.

Madame Gornuel, l'accompagnant un jour, s'écria:

— Jésus ? quel beau cortège 1 II me semble voir Jacob et ses chameaux.

A la même époque, je reçus chez moi le poète Sarrasin, iils d'un trésorier de Normandie. Son père lui avait laissé une fortune raisonnable. En pindarisant, il eut bientôt mangé la succession, et se vit dans la triste nécessité d'épouser la vieille madame du Pile, dévote acariâtre, auprès de laquelle la Xantippe de Socrate était une femme augélique. Sarrasin fit au sujet de son mariage une pièce de vers intitulée : Sans croix ni pile. Mais il eut le tort de la montrer à sa femme, qui lui donna, dit-on, l'une et l'autre.

Par lui, j'étais au courant de toutes les menées du coadjuteur.

Dix-huit mois auparavant, Retz l'avait fait nommer secrétaire de Gonti. Brouillé avec les princes, le protecteur ne pardonnait pas au protégé de leur rester fidèle, et l'ap-

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pelait poêtereau. Ce brouillon de Retz continuait à nouer intrigue sur intrigue. Trouvant que la cour ne Le récompensait pas dignement de ses services, il se remit à fronder de plus belle. Mazarin perdit complètement la tète. La Guyenne, gouvernement de M. le prince, était en feu ; Turenne marchait sur Paris avec son année. La paix de Bordeaux et la victoire de Réthel ne semblèrent donner au ministre un instant de triomphe que pour rendre ensuite sa chute plus honteuse.

Entouré d'ennemis implacables et craignant d'être victime d'un meurtre, il se retira à Saint-Germain. Ce fut sa perte.

Aussitôt le parlement décréta que « sous quinze jours, le cardinal, ses parents et ses domestiques, eussent à vider le royaume, ou que sinon, ledit temps écoulé, il serait permis à chacun de leur courre sus. » Voyant qu'il n'y avait plus d'espérance du côté de Paris, Mazarin porta ses regards vers le Havre. En fin politique, il se décidait à aller mettre lui-même M. le prince en liberté, dans l'espoir que son ennemi se montrerait généreux. On dit qu'il pleura aux genoux de Coodé, et s'humilia jusqu'à lui baiser la botte. Mais celui-ci fut inflexible. 11 revint à Paris avec Conti et Longueville, pendant que le piteux cardinal prenait la route des Ardennes, et de là celle de Cologne.

J'admirai ce bon peuple de Paris, qui avait fait des feux de joie en apprenant l'arrestation des princes, et qui en fit également pour leur délivrance.

Mademoiselle m'appela au Luxembourg. Je la trouvai dans une véritable allégresse. Elle me raconta qu'elle avait vu le prince et qu'ils s'étaient embrassés de grand cœur, II. 10.

tout en se faisant l'aveu réciproque de leurs pensées secrètes pendant les jours de leur haine.

— Quand vous avez eu la petite vérole, disait Condé, j'étais aux anges, persuadé que vous en deviendriez laide.

— Et moi, répondait Mademoiselle, quand j'ai su que la reine avait l'intention de vous arrêter, j'ai fait dire vingt messes pour que vous ne sortiez plus de Vincennes.

— Mais heureusement que je vous retrouve plus jolie ma cousine :

— Je dois vous avouer, mon cousin, que j'en ai commandé quarante ensuite pour demander au ciel de vous rendre libre,

Là-dessus, de nouveaux et plus tendres embrassements.

— Condé m'adore, je le vois bien, me dit la princesse; et jugez de mon bonheur ! sa femme a un érysipèle qui vient de rentrer. Sûrement elle en mourra.

Mais la petite Brézé se rétablit, et Mademoiselle en fut pour ses espérances.

Du reste, Condé revenu, le royaume ne s'en trouva pas mieux. Que dis-je? Il s'en trouva beaucoup plus mal. Les affaires ressemblaient à un écheveau de fil brouillé par la griffe de Satan. Il y avait deux Frondes, la grande et la petite, celle des nobles et celle du peuple. Le cardinal, du fond de son exil, réussit à les exciter l'une contre l'autre. Cela lui fut d'autant plus facile, que le prince, chef de la première, n'aimait pas le coadjuteur, chef de la seconde.

Voyant l'orage prêt à éclater sur sa tête, et flairant la Bastille, Retz a recours à la ruse, se confine au fond de son archevêché, semble renoncer à tout, et ne sort plus que pour prêcher, confirmer et dire la messe. Rien n'était

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plus édifiant. Nous disions que le diable se faisait ermite.

Condé, débarrassé de son rival, parle en maître à la cour et s'abandonne à tous Les funestes conseils de l'ambition.

Il ne se gêne pas pour dire à haute voix que les enfants d'Anne d'Autriche ne sont pas de Louis XIII, et déclare qu'il ne cessera la lutte que le jour où on lui accordera pour son gouvernement de Guyenne les droits régaliens. C'est un royaume qu'il se propose de fonder, un royaume limitrophe de l'Espagne, avec le secours de laquelle il pourra plus tard conquérir la France.

Mazarin écrit de Cologne que si la reine accepte ces conditions il n'y a plus qu'à mener H. le Prince à Reims. Anne d'Autriche, effrayée, refuse tout, et fait appeler le coadjuteur. C'était là précisément ce que Retz attendait de sa ruse. Il renonce à la retraite, et le voilà machinant et intriguant à coup sûr contre Condé, qui eut alors la pre mière pensée de recourir aux armes, pensée coupable et bien funeste à la gloire de son nom.

Je voyais clairement qu'il allait à Fabime; je l'avais averti, j'avais averti la duchesse sa sœur.

Autant en emportait le vent.

Par prudence, je cessai de les voir, et je n'eus plus de leurs nouvelles qu'à de rares intervalles.

Gourville, malgré la certitude d'être un jour accusé de haute trahison, continuait à suivre leur fortune. 11 me fit ses adieux, m'annonçant qu'il allait accompagner le prince en Guyenne, d'où ils se proposaient de revenir, au printemps, accompagnés de troupes nombreuses, pour forcer la reine à composition. En effet, ils partirent dès le lendemain. Je fus donc très-surprise de voir Gourville entrer

chez moi, cinq jours après, avec une mine défaite et toute l'apparence d'un homme qui vient de courir un péril sérieux. Sous le bras, il avait un gros sac plein d'or qu'il déposa sur ma table.

— Eh! bon Dieu! mon ami, qu'y a-t-il? m'ècriai-je à l'aspect de sa physionomie bouleversée.

— On me traque dans tout Paris, me répondit-il. Je vous apporte soixante mille livres, c'est la moitié de ce que je possède en argent comptant. J'ai remis pareille somme au grand pénitencier en le priant de me la garder jusqu'à mon retour, si jamais je revois la France. Je vous fais la même prière.

— Mais où allez-vous?

— A Londres.

— Et qui vous y force?

— La crainte de la Bastille, où je serais sûrement en» fermé demain si je ne m'échappais cette nuit.

— Et pourquoi, mon Dieu? qu'avez-vous donc fait?

— J'ai voulu enlever le coadjuteur.

— Bel enlèvement !

— Madame de Longueville et Condé le désiraient. Vous savez que M. le prince est décidément en révolte ouverte. U lève une armée.

— Oui, c'est un grand malheur.

— Ne discutons pas là -dessus. Je l'accompagnais en Guyenne et nous traversions l'Angoumois, lorsque soudain lui passe par l'esprit cette idée de se venger de Retz et de l'empêcher de conseiller Anne d'Autriche. Aussitôt je m'offre pour exécuter le coup.

— Je vous reconnais bien là.

— Mais il fallait de l'argent, et Condé n'en avait que fort peu pour le reste du voyage. Alors... devinez ce que j'ai fait.

— Mauvais» tète ! que sais-je? Vous êtes capable de tout.

— L'instant d'auparavant, nous avions rencontré sur la route un collecteur des tailles. Je galope après lui, je lui enlève sa caisse, et je lui donne une quittance au nom du prince.

— Ah ! malheureux ! vous risquez les galères.

— Je ne dis pas non. Mais j'ai la conscience nette, attendu que le collecteur n'avait que dix mille livres et que j'en ai dépensé trente. Si le roi y est pour quelque chose, j'y suis pour le double: partant, quittes! L'essentiel était de pouvoir regagner Paris. J'y arrive, j'enrôle cinquante vauriens, tous gens de sac et de corde, et je les place en embuscade aux environs de l'hôtel de Ghevreuse.

— Où le coadjuteur va tous les soirs.

— Justement. Nous étions certains du succès ; mais Dieu où le diable s'en sont mêlés.

— C'est plutôt le diable.

— Vous n'avez pas tort : Dieu n'aurait pas ainsi protégé Retz. A peine étions-nous à notre poste, qu'une averse abominable, un déluge, tomba des nues, et les trois quarts de mes chenapans prirent la fuite.

— Vous les aviez donc payés d'avance ?

— Oui, ce fut là ma sottise. 11 me restait néanmoins encore assez de monde pour réussir. Le coadjuteur sort en carrosse ; je m'élance à sa poursuite ; mais un embarras de voitures survient; dix équipages se croisent, se confondent. Retz, qui a l'œil fin, se doute du tour, descend sour-

ii. U

noisement du carrosse, et, une fois à la porte du Roule, nous nous apercevons que nous n'avons enlevé qu'une voiture vide.

— Bon ! je reconnais le coadjuteur.

— Ne m'en parlez pas!... Un furet, une couleuvre!... Par ou s'est-il glissé? Je l'ignore. Désappointé, furieux, je mène mes hommes droit à l'archevêché. Par malheur, l'ennemi était en défense. Six de mes vauriens sont restés sur la place. Je n'ai eu que le temps de rentrer, de faire mon paquet, de courir chez le grand pénitencier et de venir prendre congé de vous. Adieu, je pars.

Sans me permettre de lui répondre, il m'embrassa et disparut, laissant sur ma table un sac de louis.

La révolte de Condé me plongeait dans la plus grande affliction. A. mon sens, il allait commettre un crime, et pourtant je me jetai bientôt moi-même dans cette révolte, avec Mademoiselle, qui m'y entraîna : nouvelle preuve que, dans ce monde, nos sentiments et nos actes sont rarement d'accord.

Tout à fait réconciliée avec son cousin, la fille de Gaston parut fixer enfin les irrésolutions du noble auteur de ses jours, qui, depuis les troubles, suivait tantôt le parti du Palais-Royal, tantôt celui de la Fronde.

Elle avait l'esprit extrêmement romanesque et ne démordait pas de ses idées de mariage.

Gomme la femme de Condé persistait à ne pas mourir, Mademoiselle se décidait à appuyer le prince, persuadée qu'il mettrait pour première condition à la paix son hymen avec le roi.

Mazarin, très-ennuyé de l'exil, craignant qu'on ne l'ou-

bliat, et redoutant, d'autre part, les terribles arrêts lancés contre lui, trouva tout à coup un moyen de concilier les choses : ce fut de rentrer en France à la tête d'une armés, sous prétexte de secourir ta reine, sa bienfaitrice, attaquée par des rebelles. Il enrôla huit mille hommes, dont il conlia le commandement au maréchal d'iloquincourt et sous la protection desquels il passa la frontière.

Anne d'Autriche et le jeune roi allèrent au-devant du ministre jusqu'à Poitiers.

Le maréchal s'appliqua dès lors à rejoindre l'armée de la cour. Turenne, qui avait fait sa soumission, venait de se mettre à la tête de cette armée et menaçait Orléans d'un siège.

Mademoiselle me proposa de partir avec elle pour ranimer la fidélité des vassaux de son père et veiller à la défense du chef-lieu de l'apanage de Gaston. J'eus la faiblesse d*y consentir. Seulement, avant de quitter Paris, elle voulut aller à la pointe Saint-Eustache consulter une sorcière très en renom, appelée la du Perchoir, qui, pour deux louis que nous lui donnâmes, tira l'horoscope le plus merveilleux à la princesse et lui prédit qu'elle serait reine de France.

Il en fallait beaucoup moins pour stimuler son ardeur.

Nous partîmes, et nous allâmes coucher à Maintenon. Le lendemain, nous courûmes vers Étampes et nous rencontrâmes, le long de la route, différents corps de l'armée que. M. le prince ramenait de Guyenne. Ces troupes nous rendirent toutes sortes d'honneurs. Enfin, deux jours après notre départ, nous arrivâmes, à onze heures du matin, sous les murs d'Orléans.

Les portes étaient fermées.

Mademoiselle se nomme : on refuse d'ouvrir, et l'on donne pour raison que les notables de la ville délibèrent s'ils doivent recevoir le garde des sceaux Mole et plusieurs membres du conseil du roi qui apportent des propositions de la cour. La hautaine princesse leur crie qu'elle les fera tous pendre. Ils n'en persistent pas moins dans leur refus d'ouvrir.

Nous étions descendues de carrosse dans un endroit voisin de la Loire. Mademoiselle aperçoit des mariniers et leur fait signe de venir. Ils accourent.

— Vingt louis pour vous, leur crie-t-elle, si, par votre aide, je trouve moyen de pénétrer dans la ville à l'instant même !

Éblouis à la vue de l'or, ces -hommes acceptent la proposition et se préparent à satisfaire le désir de la princesse.

Nous étions trente personnes eD tout de la suite de Mademoiselle, savoir : les comtesses de Frontenac et de Fiesque, moi, deux écuyers de la maison de Monsieur, un lieutenant nommé Pradine, deux exempts, six gardes, un égal nombre de Suisses, six pages et quatre valets de pied.

Les hommes qui nous servaient de guides nous menèrent par un chemin fangeux et semé de précipices à une vieille porte mal terrassée, disant qu'il était facile de nous ouvrir par là une issue. Pour leur donner courage Mademoiselle leur jette l'or qu'elle a promis. Aussitôt les manants de briser la barricade et de déblayer les terres à grand renfort de pioches. En moins de cinq minutes, ils

NINON DE LENCLOS ]»b

pratiquent une trouée, où nous passons tous l'un après l'autre, non sans déchirer nos habits et sans nous faire des égratignures. Nous voilà dans la ville.

A la première maison, les bateliers se font donner un v'eux fauteuil de bois et y installent Mademoiselle. En vain la princesse proteste en riant qu'elle sait marcher : ils n'écoutent rien et la portent triomphante à l'hôtel de ville, où l'assemblée délibérait.

Il me semble encore voir la figure de ces bons bourgeois d'Orléans à cette apparition inattendue de la fille de leur maitre.

La populace nous avait suivis et hurlait dans les couloirs.

— Vous êtes bien osés, cria Mademoiselle, de me défendre les portes de la ville! Est-ce ainsi que vous vous montrez fidèles, et ne devez-vous pas obéissance à Monsieur avant de la devoir au roi ?

Tout le monde garda le silence. Les bourgeois penauds baissaient la tête devant le regard irritée de la princesse.

— Allez dire au garde des sceaux, ajouta-t-elle avec énergie, que je lui ordonne de se retirer !

On s'empressa d'obéir. Mademoiselle fit envoyer du rempart une volée de canons, qui contribua légèrement à hâter la retraite de Mole et des autres membres du conseil royal.

Nous nous installâmes dans les appartements de l'hôtel de ville; notre séjour à Orléans fut signalé par des fêtes nombreuses.

Il y eut ballet chez la princesse tous les soirs.

Pendant le jour, elle envoyait hors de la ville et par les chemins des escadrons de mousquetaires qui arrêtaient les

courriers et lui apportaient les lettres. Nous les décachetions ensemble. Sous prétexte de chercher les secrets des Mazarins, nous apprenions les affaires de famille, les intrigues domestiques, les mystères d'amour, toutes choses que nous tournions ensuite en ridicule, au grand scandale des intéressés. J'avoue que ces fantaisies de Mademoiselle manquaient un peu de délicatesse, mais cela nous aidait à tuer le temps. Néanmoins l'ennui ne tarda pas à nous prendre, et Ton parla de s'en retourner.

D'abord nous regagnâmes Étampes qui servait toujours de cantonnement à M. le prince.

Condé avait eu la hardiesse d'aller à Paris et de se montrer en plein parlement, où, du reste, on ne lui épargna pas les plus vives apostrophes. A notre arrivée à Étampes il n'avait point encore rejoint ses troupes. Mademoiselle se trouva dans un grand embarras.

Turenne, à la tête de l'armée royale, campait juste entre Paris et l'armée des rebelles. Il interceptait les communications. La princesse, qui ne reculait devant aucune chose impossible, s'avisa de lui écrire pour lui demander un sauf- conduit, et Turenne le lui envoya, contre toute espérance, ajoutant que, pour lui faire honneur, il mettrait son armée en bataille quand elle passerait. On trouva le procédé de fort bon goût.

Mademoiselle montra la lettre de Turenne aux officiers de Condé, qui se piquèrent d'émulation et mirent euxmêmes leurs troupes en bataille pour nous dire adieu.

Ce fut un magnifique spectacle. Nous avions passé une robe d'amazone, alin de pouvoir monter à cheval. Mademoiselle galopait dans les rangs, et nous à sa suite ; puis,

NINON DF, I.ENOLOS 187

la revue terminée, on lui apporta une épée de généralisa sime, et l'on proclama maréchales de camp mesdames de Fiesque, de Fontenac et moi. La plaisanterie fut bien reçue. Nous montâmes en carrosse, espérant faire assez grande diligence pour arriver le soir à Paris. Mais, à peine étionsnous à un quart de lieue, que, sur la roule, en face de nous, accoururent au galop de pesants escadrons.

En un clin d'œil, l'armée de Turenne déboucha par mille issues.

Mademoiselle se crut trahie. Nous étions à demi mortes de peur. Toutefois, Tannée passa sans nous rien dire; mais nous la vîmes presque aussitôt attaquer à l'improviste les troupes d'Ètampcs, encore dans le désordre de la fête militaire qu'elles venaient de donner.

La princesse, furieuse, ne voulut pas continuer sa route.

Nous eûmes toutes les peines imaginables à l'empêcher de monter à cheval, pour se jeter dans le tumulte du combat avec l'épée qu'elle venait de recevoir. Heureusement il y avait au front de l'armée d'Étampes de vieilles troupes de Rocroy et de Nordlingen qui soutinrent le choc, permirent au gros des bataillons de rentrer dans la ville, et arrêtèrent le vainqueur à l'entrée des faubourgs.

Quelque temps après, nous vîmes accourir à nous un cavalier monté sur un cheval magnifique et tenant à la main une épée nue. C'était Turenne.

Il était tout couvert encore de la poussière du combat. Je vis du sang sur ses manchettes brodées. S'inclinant avec respect devant la fille de Gaston :

— J'avais promis, dit-il à Votre Altesse Royale, de lui montrer mon armée en bataille : j'ai tenu parole. Uses

maintenant de votre sauf-eonduit, et annoncez à M. le prince que pour revenir commander ses troupes, il faudra qu'il me passe sur le ventre.

Puis il s'en alla, avant que Mademoiselle, suffoquée de colère, eût trouvé un seul mot à répondre.

Lorsque nous fûmes à Paris, la princesse exigea que je restasse au Luxembourg. On vint de toutes parts la complimenter sur l'énergie dont elle avait fait preuve dans la souveraineté de Gaston, et la reine Henriette lui rendit visite une des premières.

— Je ne suis pas surprise, dit la noble veuve, que vous ayez, à l'exemple de Jeanne d'Arc, sauvé la ville d'Orléans : n'aviez-vous pas déjà, comme la Pucelle, repoussé les Anglais.

Notre héroïne devint très-rouge.

La reine mêlait un reproche à son compliment : elle faisait allusion à son fils, le prince de Galles, que Mademoiselle n'avait pas voulu épouser.

Paris était alors entièrement au pouvoir des factieux. Anne d'Autriche et Mazarin couraient les champs et montraient le jeune roi aux provinces, afin de reconquérir les dévouements ébranlés.

Tour ce qui est du Luxembourg, il se transformait en un véritable conseil de guerre.

Outre les nouvelles peu rassurantes que Condé venait d'apprendre de Mademoiselle, il en reçut une beaucoup plus fâcheuse le surlendemain : Turenne formait le blocus d'Étampes. La révolte était donc aux abois. Je voyais les chefs dans la plus grande perplexité. Il y avait là discutant avec M. le prince, Gaston, mesdames de Longueville, de Montbazon, de Chevreuse, le prince de Conti, l'ancien garde des sceaux Châtcauneuf, et ce damné coadjuteur, qui faisait pour la huitième ou dixième fois sa paix avec Condé, sauf, le lendemain, à recommencer la guerre. On parlait beaucoup, on mettait en avant mille et un systèmes, et Ton ne s'arrêtait à rien.

Tout à coup nous entendîmes le galop d'un cheval dans la cour. Deux minutes après, une estafette bottée et crottée vint remettre à Gaston un pli qu'il décacheta en poussant un cri joyeux.

— Nous sommes sauvés! dit-il sur le ton de l'enthousiasme ; nous sommes sauvés 1

— Gomment cela?

— Pourquoi?

— Par quel moyen ?

Tout le monde l'entourait et le questionnait.

— J'ai écrit à Charles de Lorraine, mesdames et voici sa réponse. Il arrive à notre secours, son armée est à deux lieues de Paris.

Nous nous regardions avec surprise. Pour la première fois, on croyait Gaston capable d'avoir une idée politique

et un soupçon d'énergie. Malheureusement, comme on va le voir, il était joué par le Lorrain.

Transportée de joie, Mademoiselle dit à M. le prince qu'il fallait aller au-devant de cet allié imprévu. Aussitôt nous montons en carrosse; les cochers nous mènent ventre à terre jusqu'au Ménil, et nous tombons au beau milieu de l'armée lorraine. Mais quelle armée, juste ciel ! A l'aspect des soldats j'eus une triste idée du général. Gela ressemblait à s'y méprendre à une horde de bandits. Nous ne vîmes autour de nous que des bataillons déguenillés d'Allemands mercenaires. Le chef de ces troupes bizarres ne les payait pas et leur permettait, en revanche, de piller partout sur leur passage.

Gondé fit la grimace.

Mais l'air affable et courtois de Charles de Lorraine parut bientôt le rassurer.

Je n'ai jamais vu de familiarité plus complète que celle de ce personnage. Il vous mangeait tout de suite dans la main. On eût dit qu'il connaissait depuis un siècle les deux princes et Mademoiselle.

— Mes chers cousins et ma gracieuse cousine, leur dit-il, je ne vous quitte plus; emmenez-moi à Paris.

Donnant aussitôt des ordres pour que son armée campât aux environs de Villeneuve-Saint- Georges, il s'élança dans le carrosse où nous étions avec la princesse et se mit à nous débiter mille propos galants.

Je fus la seule, peut-être, à deviner son caractère et ses intentions. Mademoiselle en était coiffée ; Gaston l'embrassait et le proclamait leur sauveur ; Gondé lui-même était séduit par ses protestations de dévouement et ses magni-

ques promesses. Dès le lendemain, on mit sur le tapis la question d'Étampes.

— Oui, oui, répondit Charles, ne vous inquiétez de rien! je suis tout disposé à vous suivre. Nous allons l'aire lever le siège.

Mais, lorsque Condé voulut partir, ce fut une autre histoire.

— Je manque de poudre, disait le Lorrain.

Et, quand on lui apportait des munitions, il s'écriait:

— Morbleu ! je joue de malheur ; mon artillerie n'est pas prête.

Chaque jour c'était un nouvel obstacle. 11 pestait, jurait, se désespérait, et faisait mine de s'arracher les cheveux. On était encore obligé de le consoler et de lui donner des fêtes. Je dis un soir à Gondi :

— Que pensez-vous de cet homme-là :

— Il se moque de nous, répondit le coadjuteur.

— C'est mon avis. Il faut être aveugle pour ne pas le voir.

— Soyez tranquille, dit Retz, je vais bieu le forcer de s'expliquer.

Sans plus de retard, il aborde Charles ; mais, au premier mot qu'il prononce, le duc s'écrie :

— Qu'entends-je?... Suis-jebien éveillé?... Miséricorde! est-ce à vous, monsieur, de parler de guerre? Avec les prêtres, il faut prier Dieu : qu'on me donne un chapelet.

Cette plaisante saillie nous fit éclater de rire.

Le coadjuteur devint bleu de colère. Toutefois il réussit à se maintenir, laissa les rieurs se pâmer ; puis, attirant à l'écart Mademoiselle avec mesdames de Montbazon et de Chevreuse, il leur fit entendre qu'il soupçonnait Charles de

faire par-dessous main quelque négociation avec la cour. Elles se récrièrent.

— Alors, dit Retz, puisqu'il m'échappe, forcez-le donc vous-même à une décision franche.

Madame de Montbazon alla s'attacher au bras droit du Lorrain et madame de Chevreuse le saisit parle bras gauche ; mais elles ne réussirent pas mieux que Retz.

— Chut ! fit le duc, qui se dégagea tout aussitôt et courut décrocher une guitare. Dansons, mesdames, dansons! Cela vous convient mieux que de parler d'affaires.

Restait Mademoiselle, qui commençait à être très-fort de l'avis du coadjuteur et du mien. Quand elle essaya de parler à Charles, celui-ci se hâta de l'interrompre en lui débitant force compliments et en faisant l'éloge de son esprit et de ses grâces. Il lui baisait les mains et s'agenouillait devant elle : impossible d'aborder la question d'Étampes.

Tout à coup, et sans nous prévenir, il retourna à Villeneuve Saint-Georges. Nous ne le revîmes plus.

— Ah ! c'est ainsi ! dit Mademoiselle : eh bien, allons le trouver.

Chacun partagea son opinion. Elle nie fît monter à cheval avec les maréchales de camp, la duchesse de Sully et madame d'Olonne. Nous accompagnâmes Condé, laissant dans les carrosses les autres personnes de la suite, et bientôt nous fûmes au camp des Lorrains.

Là, nous jetâmes un cri de scandale au spectacle qui frappa nos yeux. Ce camp était une véritable foire, où les brocanteurs des faubourgs affluaient et venaient acheter à vil prix la multitude d'objets que cette armée de bandits avait dérobés à nos provinces. On voyait étalés çà et là des

meubles, des vêtements, des bijoux, dépouilles deb malheureux habitants des campagnes. Charles ayant tout ravagé sur son passage, brûlé les chaumières et foulé les moissons aux pieds des chevaux, ceux dont il avait causé la ruine suivaient son armée, espérant, mais en vain, fléchir les pillards, et ne réussissant qu'à montrer leur épouvantable misère. Les villes et les hameaux se remplissaient d'infortunés laboureurs sans asile et sans ressource. Nous apprîmes que, la veille, on avait trouvé aux portes de Melun trois enfants sur leur mère morte; le plus jeune était encore attaché au sein du cadavre.

On eut peine infinie à nous empêcher de témoigner notre indignation à cette troupe de brigands.

Mademoiselle, suivie de Condé, se fit conduire à la tente de leur digne capitaine. Charles n'y était pas. Averti de notre approche, il se cachait pour ne point avoir d'explication.

Je vis Theure où nous allions être obligés de nous en retourner comme nous étions venus, lorsqu'un hideux lansquenet, couvert de guenilles et noir comme un bohémien, vint nous dire qu'il savait où était le duc. Mademoiselle fit jeter quelques écus à ce misérable. Il nous indiqua un bouquet de bois, voisin des tentes, affirmant que nous y rencontrerions Charles de Lorraine. Nous l'y trouvâmes en effet, couché sur la mousse.

Au bruit de notre cavalcade, il se leva vivement et sembla d'abord assez confus; mais, se remettant presque aussitôt :

— Bonjour, mon cousin!... Charmante cousine, je dépose mes hommages à vos pieds! s'écria-t-il, accourant à

194 AMOURS HISTOHIQCES

la rencontre de Condé et de la fille de Gaston. Soyez les bienvenus sous mes tentes. Je suis malade et je dois me faire saigner tantôt, sans quoi j'aurais été vous apprendre moi-même une excellente nouvelle : le siège est levé.

— Est-ce possible? dit 11. le prince, et ne nous abusezvous pas?

Charles tira de son pourpoint un passe-port signé Turenne, qu'il déploya sous les yeux de Condé.

— J'avais besoin d'argent, reprit-il. La cour m'a fait des offres, je les ai acceptées ; mais à condition que vos troupes seraient maîtresses de sortir d'Étampes.

Mademoiselle devint très-rouge. Elle laissa échapper un geste de violent dépit.

Combien les Mazarins vous ont-ils donné, monseigneur? demanda-t-elle avec une ironie sanglante.

Le duc ne répondit pas.

— Dès que ceci devient une affaire d'argent, poursuivitelle, nous vous proposons le double, si vous consentez à vous joindre à nous pour marcher sur l'armée du roi.

Je m'attendais à un éclat de la part du Lorrain. Mais, à ma grande surprise, il vint à Mademoiselle avec une mine souriante, l'invita gracieusement à descendre de cheval, lui offrit un bras, passa l'autre sous celui de Condé, et tous trois, se séparant de la compagnie, allèrent causer sous une avenue prochaine. Au bout d'un quart d'heure, nous apprîmes qu'un pont de bateaux allait être jeté sur la rivière, pour opérer la jonction des troupes de Condé à celles de Charles. La princesse avait engagé ses biens pour une somme de douze cents mille livres, ce qui nous donna une haute idée de la délicatesse de M. de Lorraine.

NUIOH DE LENCLOS 105

On se sert de n'importe quel moyen en pareille circonstance; mais avec des hommes de l'espèce de Charles, on doit s'attendre à tous les désappointements. Celui de Condé fut cruel.

Une fois les communications établies d'une rive à l'autre, il s'empressa de rejoindre son armée, qui revenait d'Étampes. Le lendemain, quand il arriva au bord de la Seine, en tête de sa cavalerie, le pont de bateaux avait disparu.

Charles venait de le livrer à Turenne.

De l'autre bord, Condé put voir ses perfides alliés décamper honteusement. Il parait que les Mazarins avaient enchéri sur les offres de Mademoiselle, et donné à M. de Lorraine un peu plus de douze cent mille livres. Trouvant marché meilleur, il se moqua de ses engagements avec nous, et s'en retourna du côté de Nancy, pillant et ravageant de nouveau les provinces qu'il traversait.

Tout Paris fut dans une colère affreuse contre les Lor reins. Personne n'osait plus s'avouer de ce pays, dans la crainte d'être jeté à la Seine, une pierre au cou. De cette époque date le dicton populaire :

« Lorrain, vilain, traître à Dieu et à son prochain. »

Pourtant la nation n'était pas coupable des actes de son prince. L'armée de Charles se composait d'aventuriers de toutes sortes : il y avait des hordes de Grisons, d'Allemands, d'Italiens, et même d'Irlandais, mais très-peu ou point de Lorrains. Ce duc ruiné profitait des malheurs de la France pour les augmenter encore et pour en tirer profit. Il accourait comme les vautour?, afin de prendre sa curée. A Nancy même et dans tous ses États, on jeta le blâme sur sa conduite. Dix années plus tard, il termina

diimement une carrière pleine d'indélicatesse, de rapines et de désordres, par la vente qu'il fit de la Lorraine et de la couronne ducale à Louis XIV.

En attendant, rien ne s'arrangeait. Tous les honnêtes gens croyaient la France à la veille de sa perte.

On demanda que la châsse de Sainte-Geneviève fût promenée solennellement dans les rues de Paris. Le parlement s'empressa d'accéder à cette demande, et, le même jour, il publia un édit qui promettait cinquante mille écus à celui qui apporterait la tête de Mazarin. Il me parut curieux de voir ces gens-là ordonner, d'une part, une procession, et, de l'autre, l'assassinat d'un cardinal.

J'aurais bien voulu quitter le Luxembourg et rentrer chez moi ; mais Mademoiselle me supplia de n'en rien faire. Comme tous les autres sentiments, son amitié pour moi dégénérait en passion.

M. le prince suivit la châsse de la sainte patronne de la ville avec une piété qui lui gagna le peuple. Se croyant sûr de l'affection des Parisiens, il alla loger son armée à Saint- Cioud, pendant que Turenne occupait la plaine Saint-Denis. Le lendemain de son départ, on vint dire à Mademoiselle que le maréchal de la Ferté opérait sa jonction avec les troupes du roi. Selon toute évidence, on attendait ce renfort pour livrer bataille.

Nous dépêchâmes aussitôt une estafette à Condé.

Pour ne pas être écrasé par des forces supérieures, il ré» solut de gagner le camp que les Lorrains avaient abandonné et dont les retranchements pouvaient le couvrir. Sachant combien il allait avoir de difficultés à opérer cette retraite, Mademoiselle était dans une grande inquiétude.

Elle ne dormit pas de la nuit et me fit coucher dans sa chambre. A six heures du matin, au moment où nous commencions à nous assoupir, on frappa rudement à la porte. Nous nous habillâmes en toute hâte. C'était le comte de Fiesque, le mari de l'une de nos maréchales de camp.

— Bon Dieu ! qu'y a-t-il? demanda Mademoiselle, voyant sa pâleur.

— M. le prince vient d'être attaqué entre Montmartre et la Chapelle répondit le comte. Il m'a donné l'ordre de venir au Luxembourg avertir Monsieur et le prier de monter à cheval.

— Eh bien, n'avez-vous pas vu mon père?

— Pardonnez-moi, balbutia Fiesque d'un air embarrassé.

— Qu'est-ce à dire? il refuse donc?

— 11 prétend qu'il est malade.

Mademoiselle tressaillit. Je vis un éclair jaillir de ses yeux.

— C'est bien, dit-elle. Retournez à M. le prince, et assurez-le que, moi, je ne l'abandonnerai pas.

Fiesque repartit. Nous achevâmes au plus vite notre toilette et nous courûmes à l'appartement de Gaston. Sa fille le rencontra qui descendait l'escalier.

— Quoi! c'est vous, mon père? s'êcria-t-elle avec surprise. Voilà qui est singulier, le comte de Fiesque m'affirmait à l'instant que vous étiez mal à votre aise.

— Il a dit vrai, répondit Gaston.

— Cependant vous sortez... Vous allez au secours de M. le prince, sans doute?

— Non. Je souffre trop pour monter à cheval.

H. Il,

— En vérité, cette maladie arrive bien mal à p ropos, répondit amèrement Mademoiselle. Prenez garde, mon père ! Souvenez-vous de M. de Chalais, souvenez-vous de M. de Cinq-Mars!... Ne faites pas une victime déplus, ajoutât-elle en baissant la voix.

Gaston devint pâle comme un mort.

— Vous ne remarquez pas, ma fille, que vos paroles sont une offense, dit-il en prenant un air de dignité outragée.

— Oh ! ne discutons pas, répliqua Mademoiselle. Seulement, pour vous-même, sauvons les apparences. Rentrez et couchez-vous, mon père. Si vous n'êtes pas malade, faites du moins semblant de l'être.

Elle m'entraîna. Par ses ordres, on avait préparé le carrosse ; elle dit à son cocher de brûler le pavé jusqu'à l'hôtel de ville. Chemin faisant, j'aperçus, en me penchant à la portière, le marquis de Gersay, mon ancien compagnon de voyage à Londres, courant, bride abattue, du côté du Luxembourg. J'agitai mon mouchoir, il vint à nous.

— Ah! Jésus! vous êtes blessé, marquis! m'écriai-je. Il y avait du sang à la manche de son pourpoint.

— Oui, répondit-il, j'ai reçu un coup de mousquet au bras ; mais je ne m'en occupe guère.

Il allait poursuivre sa route, quand la princesse se montra.

— Au nom du ciel, venez à notre aide ! s'écria-t-il en la reconnaissant. Condé court le danger le plus sérieux. Q m'envoie prier votre père de laisser passer par dedans la ville le corps de troupes de Poissy. Nos soldats attendent à la por'.e Saint-Honoré. A toute minute, ils peuvent être taillée» en pièces.

— Bonté divine! s'écria Mademoiselle, dont les joues se mouillèrent de larmes, qu'allons-nous devenir?

Fuis tout à coup, s'essuyanl les yeux, elle s'écria :

— Retournons au Luxembourg!

Son pore avait suivi son conseil et venait de se coucher. Gersay, le bras en écharpe, nous attendit dans l'antichambre.

— Savez-vous, dit Mademoiselle en écartant avec violence les rideaux du lit de Gaston, que M. le prince est peut-être tué à l'heure qu'il est ?

— Je n'y puis rien, répondit le digne homme : chacun, pour soi, sauve qui peut.

— Mais c'est abominable! A moins d'avoir en poche un traité avec la cour, je ne comprends pas comment vous pouvez être aussi tranquille.

Gaston ne répondit pas.

— Je vous en conjure, parlez, dit Mademoiselle : avezvous sacrifié le prince? êtes-vous d'accord avec Mazarin?

Monsieur s'obstina dans son silence.

— Je vais bien le voir ! cria-t-elle, se dirigeant vers la porte, qu'elle ouvrit brusquement. Entrez, dit-elle à Gersay.

Le marquis s'avança.

— Vous allez, poursuivit la princesse, rendre compte à Monsieur de la mission que vous avez reçue.

Gersay répéta ce qu'il nous avait dit au sujet du corps de troupes qui attendait à la porte Saint-Honoré.

— Vous voyez que mon père est souffrant, dit Mademoiselle; il ne peut agir; mais il me donne pleine faculté de îaire, en sou lieu et place, toutes les diligences afin de

sauver le prince, el il va m'écrire devant vous une lettre pour messieurs de l'hôtel de ville.

Pris dans un piège, Gaston ne pouvait plus reculer. Mademoiselle me chargea de tenir l'écritoire; puis elle mit elle-même la plume entre les mains de son père, qui écrivit la lettre. Cela fait, elle nous entraîna, et nous reprîmes le chemin de l'hôtel de ville.

Les bourgeois, assemblés par groupes dans les rues et dans les carrefours, reconnurent la princesse. Ils crièrent avec enthousiasme :

— Vive l'héroïne d'Orléans !

— Mes amis, mes bons amis, leur dit-elle, il faut sauver Condé.

— Oui! oui!

— Commandez-nous, ajoutèrent les plus ardents, nous sommes à vos ordres !

Et une foule immense nous accompagna jusqu'à la Grève. Comme nous montions le grand escalier de l'hôtel de ville, nous aperçûmes en haut des degrés le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de Paris et chaud partisan de la cour, avec M. Lefèvre, prévôt des marchands. Ils saluèrent la princesse, qui entra tout de suite en matière.

— Monsieur est malade, dit-elle. Voici une lettre qui vous enjoint de m'obéir.

Sur un signe du prévôt, le greffier de la ville s'approcha et fit à haute voix lecture du message de Gaston.

— Ainsi, vous le voyez, dit Mademoiselle, j'ai plein pouvoir. Qu'on fasse prendre au plus vite les armes dans tôu* les quartiers de la ville.

»>* C'est le premier ordre que nous avons donné, répondit l'Hôpital avec un Léger embarras.

— Fort bien. Maintenant il s'agit d'envoyer à M. le prince des forces détachées de toutes les colonnes bourgeoises.

— Mademoiselle doit savoir, dit le maréchal, que l'on ne détache point les bourgeois comme les gens de guerre.

— Pas d'observation, je vous prie! Mon père commande à deux mille hommes : ces troupes vont partir sur-lechamp, et l'on fera garder la place royale par trois escadrons de mousquetaires.

Le gouvernenr n'osa pas résister. Il donna des ordres en conséquence.

— Attendez, ce n'est pas tout! cria Mademoiselle, voyant que ses interlocuteurs se disposaient à la quitter : il faut absolument permettre à notre armée de passer dans la ville.

M. de l'Hôpital pâlit et regarda le prévôt.

— Eh quoi ! reprit la princesse, montrerez-vous de l'indécision lorsqu'il s'agit du salut de Condé? La ville de Paris lui doit, ce me semble, assez de reconnaisance.

— Oui, je l'avoue, balbutia le prévôt ; mais...

— Mais, interrompit Mademoiselle avec fougue, croyezvous que l'ennemi vous ménage, hommes et monuments? Apprenez qu'il est de votre devoir, avant tout, de conserver au roi la ville la plus grande et la plus belle de son royaume.

L'Hôpital s'inclina profondément devant la princesse.

— J'ai l'honneur de faire observer à Mademoiselle, ditil, que si les troupes de la Fronde ne s'étaient point ap-

prochées de la ville, celles du roi n'y fussent point venues à leur tour.

— Assez de paroles, monsieur ! Le prince est en péril sous vos murs, on l'attaque dans vos faubourgs... Quelle honte pour vous si Gondé meurt! quel remords n'aurez-vous pas de lui avoir refusé assistance !

Quelques-uns des bourgeois qui nous avaient suivis venaient de pénétrer dans l'intérieur de la salle. Ils applaudirent aux discours de Mademoiselle.

— Vraiment, dit le gouverneur, il est impossible que nous prenions, sans délibérer, une résolution de cette importance.

— Délibérez donc vite, et délibérez bien ! cria la princesse ; car, sur mon âme, je fais monter le peuple et je lui ordonne de vous jeter par les fenêtres !

Elle était sublime.

Les veines de son front se gonflaient; son œil avait un éclat plein de majesté : la petite-fille de Henri IV se révélait tout entière.

Appuyée contre le rebord d'une espèce de tribune qui regarde dans le Saint-Esprit, elle s'aperçut qu'on y disait une messe et s'agenouilla un instant pour prier. Bientôt M. de l'Hôpital et le prévôt revinrent avec tous les ordres qu'elle demandait. Gersay partit au galop pour la porte Saint- Honoré. M. de Rohan, qui se trouvait là, courut lui-même avertir le prince que ses troupes pourraient entrer quand bon lui semblerait. Ces messieurs de l'hôtel de ville nous reconduisirent avec force salutations. Sous la grande porte, une foule de bourgeois et d'artisans rassemblés aperçurent l'Hôpital, et se mirent à pousser des clameurs furibondes.

— A bas le Mazarin î ma-t-on.

— C'est un traître!

— Ne vous fiez pas à lui!

— Dites un mot, nous le jetons à la Seine ! Mademoiselle apaisa le tumulte d'un gt

— Vous vous trompez, mes amis : monsieur lemaréVhal est l'honneur môme, et je viens d'en avoir la preuve, ditelle au peuple. Nous sommes tous de fidèles serviteurs du roi. Vive le roi!

La foule répéta ce cri. Mademoiselle voulut crue le gouverneur rentrât avant que le carrosse partit. Elle craignait que quelque mutin ne lui cherchât une méchante querelle.

Un courrier, tout ruisselant, vint nous dire, sur les entrefaites, que Condé ralliait ses troupes derrière le faubouig Saint- Antoine. L'intrépide Mademoiselle donna l'ordre à son cocher de se diriger de ce côté pour apprendre des nouvelles plus certaines du combat. Dans la rue de la Tixeranderie nous eûmes un spectacle affreux. Le vieux duc de la Rochefoucauld, conduit par son fils, revenait de la bataille, frappé d'un coup de feu qui l'avait atteint audessus de l'œil droit. Le sang coulait à flots de sa blessure; le pourpoint blanc de Marsillac en était inondé. Nous nous approchâmes, saisies d'émotion, et l'on ouvrit une portière.

Mademoiselle serra la main du blessé, lui adressant quelques paroles de compassion, qu'il ne parut pas entendre.

— Hélas! nous sommes tous perdus! me dit Marsillac avec désespoir.

— Non! non! cria Mademoiselle, courage!

Et le carrosse avança. A rentrée de la rue Saint-Antoine, nous aperçûmes Guitaut à cheval, soutenu par deux hommes. Son visage était livide. Il avait une balle dans le corps (1).

— Mourras-tu? lui cria Mademoiselle.

11 fit signe de la tête que non. Nous passâmes. Rohan, qui avait fait diligence, accourut nous dire qu'il venait de parler à M. le prince. Condé n'était pas blessé : il espérait repousser Turenne. Dès ce moment, il nous fut impossible d'avancer. La foule des hommes hors de combat ne faisait que s'accroître autour de nous ; on les rapportait sur des chevaux, des échelles, des planches ou des civières. La rue était encombrée de morts.

— Vous voyez ? nous dit Rohan. De part et d'autre la bataille est meurtrière. Ne restez pas ici; cherchez refuge quelque part et faites choix d'une maison où je puisse vous retrouver, car je retourne près du prince.

— Nous serons chez moi, lui criai-je, rue des Tournelles; on entre par le boulevard !

Mademoiselle approuva d'un signe. Elle ordonna de mettre dans le carrosse Guitaut, qui, douze ou quinze pas plus loin, venait de perdre connaissance. On arriva chez moi. Je donnai l'ordre à mes gens de laisser les portes ouvertes, surtout celle du boulevard, et de recueillir les blessés qui passeraient.

Mademoiselle n'avait rien pris encore. Elle se sentait faible. Je lui fis servir une collation.

(1) Guitaut, ayant été à son tour dépossédé de la charge de capitaine des gardes d'Anne d'Autriche, s'était jeté dans le parti de la Fronde. (Note des Éditeurs.)

NINON DE LENCLOt Î05

Vingt minutes après, Condé nous arriva dans un état affreux, le Yisage couvert de poussière, les vêtements en désordre, le collet et la chemise tachés de sang. Il tenait à la main son épée nue, ayant perdu le fourreau au milieu de la mêlée. Sa cousine se jeta dans ses bras. Ils fondirent en larmes.

— Quelle journée! quelle journée! s'écria le prince. J'ai perdu tous mes amis : Nemours, la Rochefoucauld, Clinchamp, Soubise, Noailles, sont blessés à mort.

Je l'assurai que le vieux duc en reviendrait. Quant à M. de Nemours, on venait de nous dire qu'il n'avait qu'une légère blessure à la main. Condé pria la fille de Gaston de ne pas quitter jusqu'à nouvel ordre mon domicile, afin qu'il pût s'adresser à elle au besoin.

— Je vous en conjure, lui.dit la princesse, faites rentrer votre armée, si l'ennemi est trop supérieur en nombre.

— Non! non! cria-t-il. Voulez-vous que je flétrisse ma gloire? Il ne sera pas dit que j'aurai fait retraite en plein midi devant les Mazarins.

Il s'en retourna du côté de la bataille. A peine fut-il sorti, qu'on nous apporta le marquis de la Rochegaillard, atteint d'un coup d'arquebuse à la tête. Je fis appeler trois chirurgiens du voisinage, et je dis à Perrote de leur donner tout mon linge pour panser nos pauvres blessés. î)es courriers nous arrivaient à chaque minute. M. le prince avait réussi à faire entrer les bagages de l'armée, et priait Mademoiselle de veiller à ce qu'ils fussent placés en bon lieu. Elle les mit sous la garde de l'un des trois escadrons de mousquetaires qu'elle avait envoyés sur la place Royale. Elle ordonna que le second se rangeât en bataille le long du II. 12

boulevard SaiDt-Antoine, et le troisième vis-à-vis de l'Arsenal.

Arrivèrent le comte de Béthune et le président Viole. Béthune apportait une lettre de Louviers, gouverneur de la Bastille, qui se mettait aux ordres de la princesse.

— Bien, dit-elle, j'y vais.

Son désir était que je restasse. J'insistai pour la suivre, craignant qu'elle n'allât se jeter au milieu du péril. Je commandai à Perrote de prendre tout le vin que j'avais dans la cave et de le porter de la part de Mademoiselle aux soldats deCondé, qui se barricadaient alors dans le faubourg Saint-Antoine. Us étaient cinq mille en tout. L'armée de Turenne comptait plus de douze mille hommes.

Sur la prière de Mademoiselle, le président Viole courut au Luxembourg, afin de décider Gaston à se montrer. Béthune se chargea de nous avertir si le prince envoyait quelque message, et notre carrosse, escorté de trente mousquetaires, se présenta devant la Bastille.

On baissa le pont-levis.

Le gouverneur accourut à notre rencontre, porta respectueusement la main de Mademoiselle à ses lèvres, et nous conduisit au sommet des tours, d'où nous pûmes apercevoir la bataille.

C'était horrible. De tous côtés le canon grondait ainsi que la mousquetade. Le nombre des blessés et des morts devenait immense.- Quand le vent emportait la fumée de la poudre, nous apercevions M. le prince qui se battait comme un lion et repoussait héroïquement les efforts de Turenne. La grande barricade tenait le carrefour de Picpus à Vincennes. Je fis la réflexion que ma pauvre maison de campa-

gne devait être criblée de boulets; mais c'était un bien petit malheur à côte* de tous ceux qui frappaient la ville.

Mademoiselle demanda une lunette d'approche, afin d'examiner les mouvements de l'armée ennemie, qui occupait le fond de Bagnolet. Elle s'aperçut que les généraux faisaient le partage de leur cavalerie pour venir couper l'armée de M. le prince entre le faubourg et le fossé.

Aussitôt elle envoya un mousquetaire à toute bride donner avis de ce mouvement à Gondé. Puis, se retournant vers le gouverneur :

Monsieur de Louviers, dit-elle, vous avez mis à ma disdisposition la Bastille avec tous ses moyens de défense ?

— Oui, princesse; je vous assure de nouveau de la sincérité de mon dévouement.

— C'est bien. Ordonnez, je vous prie, aux canonniers d'être à leur poste et d'allumer la mèche.

Louviers transmit l'ordre sur-le-champ. Mademoisel'e continua de regarder au travers de sa lunette d'approche. Quoique le prince eût été averti de la manœuvre de Turenne, il ne put y remédier assez tôt. La grande barricade céda. Voyant la défaite imminente et le désordre qui commençait à se mettre parmi les soldats de Gondé, la fille de Gaston se redressa pâle, mais résolue.

Ses longs cheveux flottaient au vent. Une auréole d'héroïsme parut entourer son front, et son œil lança des flammes.

— Ils n'entreront pas, dit-elle, je ne veux pas qu'ils entrent.

Se retournant ensuite vers les canonniers, elle leur cria :

— Pointez vos pièces !

Tous obéirent au plus vite.

— Feu ! dit Mademoiselle.

Une effroyable volée de canons partit de la Bastille et foudroya l'armée du roi.

k ce secours inattendu, M. le prince, qui désespérait de rallier les fuyards, revint à la charge avec cent mousquetaires. Ti balaya la barricade. L'armée de Turenne fit retraite, à partir de ce moment. On vit les carrosses de la cour quitter les hauteurs de Charonne, d'où Anne d'Autriche, le jeune roi et Mazarin regardaient le combat. Moins d'une demi-heure après, tout avait disparu. G onde se trouva maître du champ de bataille.

Nous descendîmes.

La fille de Gaston s'arrêta sur la porte de la Bastille pour voir défiler les troupes. Chaque régiment la saluait au pasgage, et les officiers agitaient leurs chapeaux à plumes, on criant :

*- Vive Mademoiselle !

— Vive notre libératrice !

— Vive l'héroïne d'Orléans et de la Bastille?

C'était un enthousiasme admirable. Elle fleurait le joie. Quand le prince arriva, elle s'évanouit d'émotion. Lorsqu'elle fut rendue à l'usage de ses sens, elle vit Monsieur,

qui s'était enfin hâté d'accourir, juste au moment où la bataille finissait.

— Je vous en prie, murmura-t-elle tout bas à l'oreille de Condô, ne lui faites point de reproches.

— Dieu m'en garde, repondit le prince : il a droit à ma reconnaissance.

— Oh ! ne le raillez pas, mon cousin !

— Je parle dans toute la sincérité de mon cœur. Vous êtes sa fille : c'est le plus grand mérite qu'il puisse avoir à mes yeux.

Après ce compliment, d'une délicatesse charmante, Condé offrit le bras à Mademoiselle pour la reconduire aa Luxembourg, car elle avait grand besoin de repos.

Je regagnai ma maison. De malheureux blessés y demandaient des secours; ma présence était nécessaire au milieu de cette affluence de monde. Outre ceux qui s'y trouvaient lorsque j'avais suivi la princesse à la Bastille, je vis à mon retour le comte de Fiesque et l'abbé d'Effiat. L'épée d'un Mazarin avait transpercé le premier de part en part, en attaquant le poumon gauche. Quant à l'abbé, il venait de se conduire aux côtés de M. le prince en vrai mousquetaire plutôt qu'en homme d'Église.

Il me dit qu'étant d'abord accouru pour porter aux blessés les secours de la religion, la fumée de la poudre lui avait fait monter le délire au cerveau, et qu'il s'était battu au lieu de confesser les mourants. Cette distraction héroïque lui valait un coup de feu à la jambe, qui le mettait en piteux état.

Je commençais à me fatiguer de la politique et des batailles.

Bien que je sois douée d'une nature assez courageuse, j'avoue que Mademoiselle m'avait entraînée beaucoup plus loin que je ne fusse allée de moi-même. Elle prenait à toutes ces choses un intérêt très-vif, au lieu que je ne me voyais guère personnellement que celui de conserver son amitié. Mais l'âme des grands est sujette à de singulières variations. L'engouement de la princesse pour moi passa plus vite encore qu'il n'était venu.

Elle accompagna, le lendemain, celle de nos maréchales de camp dont le mari se trouvait mon hôte.

L'état de de Fiesque ne permettait pas le transport, et sa femme fut obligée de le laisser chez moi, bien qu'elle parût en éprouver une vive contrariété. Ce n'était pourtant guère le cas de se montrer jalouse. Madame la comtesse de Fiesque, personne acariâtre, grondeuse, toujours mécontente d'elle-même et des autres, avait perdu depuis longtemps l'affection de son mari. Mademoiselle même la détestait. Sans nul doute cette absurde femme possédait un secret quelconque de la princesse : il le fallait pour que celle-ci passât sur le nombre prodigieux de ses défauts et ne la renvoyât pas du Luxembourg.

Cette visite fut la dernière que je reçus de la fille de Gaston. L'orage politique l'emporta loin de moi.

Paris, fatigué de la guerre, se refusait à supporter de nouveaux malheurs. On fit de côté et d'autre quelques sacrifices. Mazarin s'en alla dans les Ardennes, d'où il continua secrètement à administrer le royaume, et Anne d'Autriche put rentrer à Paris avec le roi, qui venait d'atteindre sa majorité.

La chose la plus amusante fut de voir ce démon de Retz

se donner te it le mérite de la paix et se coiffer du chapeau de cardinal."

Coudé se réfugia en Espagne.

Mademoiselle, eMiée de Paris, courut pendant cinq ou six ans la province, habitant tantôt Saint-Fargeau, tantôt Blois, tantôt sa souveraineté de Domhes et tantôt Chanibord. En apprenant que c'était elle qui avait fait tirer sur l'armée du roi le canon de la Bastille, iMazarin s'écria :

— Bon ! la voilà qui vient de tuer son mari.

Le fait est que, depuis lors, il ne fut plus question du mariage de la princesse avec Louis XIV.

Gaston, comme toujours, acheta sa grâce par des lâchetés.

Décidément la Fronde expirait. Mazarin ne tarda pas à revenir en triomphe. Son pouvoir fut plus étendu que jamais, et la première victime de son retour fut ce pauvre coadjuteur, qu'on envoyait réfléchir à Vincennes aux dangers de l'intrigue. Il réussit à s'évader et vagabonda dixhuit mois en Espagne, à Rome et à Bruxelles. Pour rentrer en France, il se vit obligé de donner sa démission d'archevêque. On lui accorda comme dédommagement Pabbaye de Saint-Denis, où il s'occupa sérieusement à se convertir, payant ses dettes et se livrant à l'exercice de toutes les vertus. A l'heure où j'écris, Retz est en train de finir ses jours à Saint-Mihiel, en Lorraine. 11 rédige, assuret-on, ses Mémoires, qui devront être curieux, s'il a le courage d'une confession franche.

Fiesque et l'abbé d'Effiat passèrent chez moi tout le temps nécessaire à la guérison de leurs blessures. La corn-

tesse avait suivi Mademoiselle, ce qui mettait son époux fort à l'aise.

Vabbê lui-même s'éprit d'une belle passion pour moi.

J'avais, en vérité, fort à affaire entre ces deux malades. Ils ne voulurent me quitter que radicalement guéris et me laissèrent un singulier souvenir de leur convalescence. Comme je me trouvais, au bout de neuf mois, dans mon lit, encore souffrante de mes coucbes, ils eurent sous mes yeux la querelle la plus bizarre du monde, prétendant l'un et l'autre aux honneurs de la paternité. Mon embarras était grand pour les mettre d'accord.

Près de moi, dans son berceau, dormait une charmante petite fille, que j'espérais bien élever moi-même.

Us assurèrent que cela était impossible. A les entendre, une telle éducation me mettrait à la gêne et me donnerait une sorte de vieillesse anticipée dont je ne tarderais pas à avoir du regret. Bref, ils réussirent à me convaincre que je devais leur laisser à l'un ou à l'autre le soin de cet enfant.

Mais qui sera le père?

Afin de s'accorder, ils allèrent prendre un cornet, remettant au hasard le soin de résoudre la question, et déclarant que celui qui perdrait céderait en même temps la place à son rival, au bout du compte, cette passion en partie double n'était plus supportable.

Ils tirèrent au sort sur le pied de mon lit. Fiesque gagna.

Le jour même il fit emporter la pauvre petite, me jurant de l'élever et de la doter d'une façon convenable. Je préférais la voir entre ses mains qu'entre celles de d'Effiat.

L'abbé n'était point riche et n'aurait pu faire de ma fille qu'une religieuse, assez triste destinée que je n'ambitionnais ni pour moi ni pour les autres.

Quant au comte, sa joie d'avoir été favorisé par le hasard me parut si vive, que cela me donna pour lui un attachement sérieux.

J'avais eu déjà ce tort plusieurs fois dans le cours de mon existence, et je devais m'en repentir de nouveau. Fiesque se refroidit de plus en plus chaque jour. Mon orgueil en était profondément humilié. Je voyais l'instant où il allait rompre.

Aussitôt j'eus recours à la ruse.

Feignant un désespoir extrême, je coupai mes cheveux, qui étaient repoussés fort longs et fort beaux, mais qui menaçaient de tomber une seconde fois, et je les lui envoyai par mon domestique. Le sacrifice le toucha. Il revint à mes genoux plus tendre et plus empressé que jamais.

Alors j'eus hâte d'accomplir moi-même la rupture, et je lui déclarai qu'il devait se résigner à ne plus être que mon ami.

C'était la formule d'usage.

De cette façon, la chose me parut infiniment plus convenable. Le comte eut beau prier, supplier, verser des larmes; je fus inflexible, et je me tirai de ce pas difficile pour mon amour-propre avec tous les honneurs de la guerre.

Quelque temps après, me cheveux grandissant, au lieu de recommencer à porter perruque, il me prit fantaisie de les arranger en boucles autour de ma tête, et Ton me trouva si bien avec cette coiffure, que la plupart de mes

amies se firent tondre tout exprès pour se coiffer à la Ninon.

Je reçus à cette époque une lettre terrible de madame de Fiesque.

« Malheur à vous ! m'écrivait-elle ; je suis instruite de vos intrigues, et je me vengerai. »

Cette menace ne m'inquiéta guère. Somme toute, je ne lui avais pas enlevé l'affection de son mari. Craignant néanmoins, après cela, de laisser ma fille entre les mains du comte, je l'envoyai prier de me la rendre; mais il venait de partir pour rejoindre Gondé en Espagne. Dans l'impossibilité de savoir à qui réclamer mon enfant, je fus obligée de laisser là cette affaire, et les étourdissements de ma folle existence contribuèrent ensuite à l'effacer de mon souvenir, l'en ai été plus tard cruellement punie.

La paix me ramenait un grand nombre d'adorateurs. Tous mes Oiseaux des Tournelles se remirent à voltiger autour de moi. Quelques intrus essayèrent de se glisser dans cette troupe brillante, entre autres un certain Renaud, ami de Boisrobert, et aussi mal élevé que lui.

Je le congédiai.

— Voilà qui est bizarre, me dit-on ; Renaud s'annonçait dans tous les cercles comme votre meilleur ami, et prétendait qu'il avait été formé par vous.

— Est-ce possible m'écriai-je avec un éclat de rire; en ce cas je suis comme Dieu, je me répens d'avoir fait l'homme.

Le comte d'Estrées, Banuier, Clérambault, Miossens, furent inscrits tour à tour sur la liste de mes favoris; et le dernier, dont la Gazette de Hollande avait raconté les

beaux fait? d'armes dans le? guerres que Maurice d'Orange eut à soutenir, réussit, grâce à sa belle renommée, a obtenir sur mon cœur un régne plus long que celui de ses rivaux.

Il m'apprit un soir que Gourville était revenu de Londres.

On n'a pas oublié que ce cbaud partisan de M. le prince et de la duchesse de Longueville m'avait apporté au moment de son départ, un sac d'or de sixante mille livres, qui restait enfoui, depuis quinze mois, au fond de mon armoire la plus secrète. Naturellement, je m'attendais à la visite de Gourville. Je fus donc très- surprise de ne pas le voir paraître. Une semaine, quinze jours, un mois s'écoulèrent : personne' La patience m'échappa; je lui écrivis une petite lettre assez piquante. Enfin il arriva.

— Convenez, lui dis-je, que vous êtes un singulier homme ! Était-ce donc à moi de faire la première démarche, et ne vous souvenez-vous plus du dépôt que vous m'avez confié?

— Pardonnez-moi, me répondit-il avec embarras.

— Et pourquoi n'êtes-vous pas venu me le réclamer?

— Mon Dieu, fit-il, à quoi bon?

Je restai stupéfaite. Il avait une mine étrange, et ses dernières paroles étaient accompagnées d'un mouvement d'épaules qui me déplut fort.

— Parlez, monsieur, lui dis-je, expliquez-vous.

— Oh! répliqua-t-il, je ne vons en veux pas, ma chère, si vous avez dépensé mon argent. Vous avez des goûte de toilette, un train de maison... c'est tout simple... Tandis que le grand pénitencier...

Il s'interrompit, et serra les poings d'un air furieux.

— Achevez, de grâce.,. Tandis que le grand pénitencier...

— M'a nié le dépôt.

-Ah! ah!

— N'est-ce point abominable?

— Oui, certes.

— Poussé à bout par mes reproches, continua Gourville, et semblant retrouver la mémoire, il me dit qu'en effet il avait bien souvenir de quelque chose d'approchant, mais qu'il s'était imaginé que je lui donnais cette somme pour la distribuer en bonnes œuvres, ce qu'il avait fait.

— Voyez-vous le saint homme !

— Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne l'avoir pas étranglé net.

— 11 le méritait bien, mon ami.

— Vous trouvez ? me demanda-t-il avec surprise.

— Oui, sans doute. Nier un dépôt! un homme de ce caractère !... Alors vous avez pensé, n'est-ce pas? qu'il était inutile de vous présenter rue des Tournelles. Selon vous, je dois avoir dépensé vos soixante mille livres en bonnes œuvres.

— Non, mais en robes, en fanfreluches. Au moins vous l'avouez, j'aime mieux cela.

— Mais je n'avoue rien, monsieur, je n'avoue rien, entendez-vous ! Apprenez à connaître les gens. Vous voyez en moi une femme... un peu légère, j'en conviens, mais qui se pique d'honnêteté.

Ce disant, j'ouvris mon armoire pour lui montrer le sac d'or dans le même état où il me l'avait remis.

Gourville n'en croyait pas ses yeux. Il courut raconter cette histoire par la ville, et l'on vint me complimenter de droite et de gauche comme si j'avais fait un acte de vertu. Le monde est vraiment absurde. On ne mérite jamais d'éloges pour accomplir son devoir. 11 est vrai qu'il y a tant de fripons, que c'est presque une qualité de ne l'être pas.

Je l'ai déjà dit plusieurs fois, ma conduite en amour était le résultat de tout un système philosophique : j'ambitionnais exclusivement le titre d'honnête homme.

Si je fais ici des aveux, si je me confesse en quelque sorte à mes lecteurs, il ne faut pas en conclure qu'à l'exemple de beaucoup de grandes dames de mon siècle j'avais jeté mon bonnet par-dessus les moulins. iMa maison fut toujours décente, mon extérieur convenable. Je savais laisser sous le voile ce qui devait y rester. Chez moi, les femmes les plus vertueuses n'étaient jamais embarrassées de leurs contenance. Je recevais alors la comtesse de Ghoisy, aimable et spirituelle dame d'honneur d'Anne d'Autriche, fort bien en cour, et qui me promettait de parler en ma faveur à la reine, car je craignais toujours que la menace du couvent ne s'exécutât.

Vers ce temps, une certaine baronne de Ghampré, qui s'était glissée dans mon cercle, eut au bois de Boulogne une aventure publique avec les princes. Je refusai d'accepter, en accueillant de nouveau madame de Ghampré, la complicité de ce scandale, et je la priai poliment de m'épargner ses visites.

Si l'on trouve que je n'avais pas le droit d'être aussi rilr- 13

21ti AMOURS HISTORIQUES

goureuse, j'en suis désolée. Mon système n'admettait pas le cynisme.

Outre PiLtimité de madame de Ghoisy, je rentrais alors pleinement dans celle de la duchesse de Longueville, qui m'armait occompagnée de son jeune frère, l'ex-généralisime de la Fronde, et je ne voulais pas que la dévergondée du bois de Boulogne parût à leurs yeux.

La sœur de Condé tâchait de se rapatrier avec la cour.

Elle consaceait à la littérature le génie d'intrigue qu'elle avait apporté dans la politique. Tout Paris prit fait et cause dans la célèbre querelle soulevée par la duchesse contre le sonnet de Job, de Benserade. Elle s'était déclarée pour le sonnet tfUranie, de Voiture, ce qui fit plaindre beaucoup le malheur de Job, persécuté pendant sa vie par un démon, et après sa mort par un ange.

Madame de Longueville ne réussit malheureusement pas à vaincre la rancune persévérante de la reine.

J'eus le chagrin de la voir se dégoûter du monde. Elle nous quitta pour aller s'enfermer aux Visitandines de Moulins, dont sa tante, la veuve du duc de Montmorency, décapité à Toulouse, était supérieure. Il est vrai que le mari de la duchesse l'y alla chercher dix mois après. M. de Longueville emmena sa femme à Rouen, ce qui acheva démettre un terme à mes relations avec la sœur de Condé.

Comme je me plaisais quelquefois à faire des études sur le caractère masculin, il me prit envie d'éprouver un de mes adorateurs, et je choisis Bannier pour le sujet de mon expérience.

J'eus tout à coup l'air d'avoir un grand désir de mariage.

Pensant arriver plus vite à ses lins en caressant cette manie, Bannier me jura ciel et terre qu'il aurait la joie la plus vive à me prendre pour femme.

— Est-ce bien vrai? lui dis-je avec le plus assassin de mes sourires.

— Quelle preuve en voulez-vous? s'écria-t-il.

— Oh ! celle qui vous plaira. Tenez, signez-moi une promesse de mariage.

— Volontiers.

— Mais avec un dédit?

— Fixez-le vous-même.

— Quatre mille louis... Est-ce trop?

Il fit une légère grimace. C'était environ toute sa fortune; mais il n'osa pas reculer, et me donna sa signature.

Pou à peu, comme c'est l'usage, sa grande ardeur fit place au calme. Il n'osait rien me dire ; je voyais le pauvre garçon très-inquiet de sa promesse écrite. Quant au mariage, il n'y tenait plus guère, et vraiment il n'avait pas tort. Un matin qu'il rôdait autour de moi à l'heure de ma toilette, je le priai de détacher quelques papillotes sur ma tempe gauche.

Il obéit, et jeta un cri de surprise en voyant que mes cheveux étaient enveloppés avec les morceaux de son billet de quatre-vingt-seize mille livres.

— Gela vous apprend, lui dis-je, quel cas je fais des serments d'un jeune étourneau de votre espèce, et combien vous vous compromettriez avec une femme capable de profiter de vos folies.

Jamais, je crois, il ne m'embrassa de plus grand cœur. Souveat, le mercredi, j'assistais aux petites assemblées

que donnait l'auteur de la Mazarinade, et dont sa femme faisait les honneurs avec une grâce exquise. J'y rencontrai un certain M. de Vassé, qu'on appelait Son Impertinence, et qui était digne en tout d'un pareil titre. Ce galant homme tomba subitement amoureux de moi. La passion le prit même si fort, que du premier coup il voulut m'embrasser. J'y mis lestement obstacle, comme on peut le croire. Il s'approcha toutefois assez près de mon visage, pour me laisser sentir que sa bouche exhalait une odeur insupportable.

— Et qu'avez- vous donc, ma divine? demanda- Ml en me voyant faire un geste de dégoût.

— Mais répondis-je avec assez d'embarras, je viens de m' apercevoir... que vous n'aviez pas l'haleine douce.

— Oh ! fit-il, n'y prenez point garde, je ne m'en tourmente pas.

— En effet, dit madame Scarron, monsieur laisse ce soin à ses amis.

Toute la compagnie éclata de rire. Vassê sortit fur /eux, et l'on félicita Françoise de sa fine et spirituelle réponse.

J'avais déoidéme&t du malheur chez Scarron. Le mercredi d'ensuite, je fus persécutée par un autre amoureux ; mais celui-là était un homme du monde, et portait un trèsbeau nom. 11 s'ppelait le duc de Navailles. D'abord il m'adressa mille galanteries pleines de délicatesse et de savoirvivre; puis, à la fin de l'assemblée, il me pria de si bonne grâce de me laisser conduire rue des Tournelles, que j'y consentis sans trop de peine. Une fois là, je ne pouvais décemment lui refuser à souper.

Depuis la bataille de la porte Saint-Antoine, Miossens et Clérambault s'étaient chargés de remonter ma cave. Elle se trouvait remplie de nouveau d'excellents vins.

Je ne sais si M. de Navailles en but un peu trop, ou s'il était las de ses courses du soir : toujours est-il que, l'ayant un instant quitté pour passer dans mon cabinet de toilette, je le trouvai, à mon retour, étendu dans un fauteuil et ronflant. Piquée du procédé, je le fis déshabiller par Perrote et porter sur un lit. M'emparant ensuite de la défroque du dormeur, j'allai me reposer moi-même fort tranquillement jusqu'au jour. A sept heures du matin, je me lève, j'endosse le pourpoint de Navailles, je me coiffe de son feutre et j'entre dans sa chambre, l'épée à la main, en jurant comme un lansquenet ivre. Il se réveille, se dresse sur son séant et me considère d'un œil hagard.

— Ahl monsieur, dit-il, je suis homme d'honneur, et je vous donnerai satisfaction : point de supercherie, je vous en conjure.

Sérieusement, il craignait que je n'allasse l'embrocher dans ses draps. Je me fis reconnaître en éclatant de rire, et je lui rendis sur place les armes et les habits.

Gomme Fiesque, Navailles détestait sa moitié, prude incorrigible à qui la reine avait confié la garde de ses filles d'honneur. Le duc profita de l'occasion pour avancer plus rapidement sa fortune. Ayant su que le jeune roi mourait d'envie de pénétrer dans l'appartement des filles d'honneur, il( parut tout à coup éprouver un retour de passion pour la duchesse, réussit à percer une porte à son insu, et introduisit Louis XIV dans le sanctuaire. Navailles ?mu-

sait la chouette pendant que le jeune vautour était avec les colombes.

Cela dura quelque temps, puis on éventa la mèche. Le passage fut muré.

Louis XIV, furieux, exila madame de Navailles et donna le bâton de maréchal à son mari, qui lui eut, de la sorte, une double reconnaissance.

J'étais, en vérité, dans la semaine aux aventures. Françoise vint me prendre le surlendemain de ma rencontre avec Navailles, pour apaiser la querelle la plus étrange dont je me souvienne. Une de nos amies communes, veuve de M. de Coislin, avec qui elle avait été mariée six mois à peine, était éprise de Bois-Dauphin, marquis de Laval, agréable seigneur s'il en fut. Dois-Dauphin se passionna pour elle à son tour et la courtisa de la façon la plus empressée. Mais la jolie veuve ne cédait pas un pouce de terrain. Elle le réduisait tout pauvrement à l'amour platonique, sans boire ni manger. Le marquis, aux abois, propose le mariage. On accepte.

Tout à coup, au moment de signer le contrat, madame de Coislin veut y insérer une clause qui fait jeter les hauts cris au futur, et que vous ne devinerez pas, même si je vous le donne en mille.

Pour tout dire, elle consentait au mariage sans le mariage ; elle voulait être la femme de Bois-Dauphin sans qu'il fût son mari; elle prétendait, en un mot, continuer l'amour platonique après comme devant. C'était au moins singulier pour une veuve. Bois-Daaphin se fâcha. L'accordée pleura, mais tint bon. Bref, nous fûmes chargées, Françoise et moi, d'arranger l'affaire. Nous primes la jeune

femme par tou6 les bouts. L'ayant préchéo, questionnée, nous sûmes enfin le mot de l'énigme. Il parait que II. de Coislin, pour des raisons à lui particulières, n'usait pas de son plus précieux privilège et avait persuadé à l'innocente que les époux devaient toujours vivre ainsi, sous peine de péché mortel. Qui fut transporté de joie quand nous vînmes raconter cette curieuse histoire? Ce fut Bois-Dauphin, qui trouva la pie au nid quand il la croyait envolée.

Madame de Choisy n'avait pas encore parlé de moi à Anne d'Autriche, et mon inquiétude continuait d'être fort vive. Outre la réponse hardie portée jadis en mon nom à la régente, on n'ignorait pas la part que j'avais prise aux derniers événements.

Tous mes amis connaissaient mes craintes. La chose devint assez publique pour m'amener la visite que je vais dire.

C'était un jour, à une heure de relevée. J'avais dîné seule, et la table n'était pas encore desservie, lorsque Perrote m'annonce un militaire.

— Son nom?

— Il ne veut le dire qu'à vous.

— Mais quel homme est-ce?

— Un très-bel homme.

— Qu'il entre.

Je vis, en effet, paraître un personnage magnifique, carré des épaules, avec un collet de buffle, un baudrier de môme, et un pourpoint de drap d'Ecosse. Il portait Tépée avec assez de noblesse.

— Qui êtes-vous, monsieur, lui dis-je, pour oser vous présenter ainsi chez moi sans introducteur?

— Je me nomme Desmousseaux.

— D'où êtes-vous?

— De Beauvais.

— Où avez-yous été élevé?

— En Candie.

— Et d'où venez-vous?

— De Suède.

— Que faisiez-vous dans ces régions du Nord?

— La reine Christine, qui aime les hommes de robuste encolure, m'avait nommé capitaine de ses gardes.

— Ah! ah!

— - Elle commençait à me témoigner beaucoup de bienveillance, lorsque Sentinelli, un maraud d'Italien, m'a supplanté.

— C'est fâcheux. Mais pourquoi venez-vous me voir?

— Je viens vous offrir mon épée.

— A quel propos, monsieur?

— Vous avez des ennemis, mademoiselle. Il n'est pas prudent à une femme de rester sans protecteur. Je vous apporte une bonne lame, un bras solide, et j'ai du cœur au ventre. Me voulez-vous?

— Jésus! quel homme! Ne seriez-vous point un chevalier d'industrie? Vous auriez besoin d'un répondant.

— Je vous donne Boisrobert.

— Mauvaise recommandation.

— Voulez-vous Roquelaure?

— Il est de Gasgogne, je ne m'y fie pas.

— Et quand je vous donnerais vingt répondants, qu'en serait-il?

— Nous verrions. Vous passeriez quelque temps ici...

NINON DE LEXCLOS 225

quelque temps seulement, je vous en préviens. Je suis changeante.

— Mais je n'ai ni sou ni maille : il me faut entretenir.

— Combien voulez-vous?

— Une pistole par jour.

— Va pour une pistole.

Ce fut un marché conclu. L'ancien capitaine des gardes de la reine de Suède s'installa au logis. Il ne manquait pas de qualités solides, j'en conviens, et il devait plaire à Christine; omis il me fallait quelque chose de plus. Ses grands airs n'imposaient, du reste, à personne. L'abbé d'Effiat, qui revenait me voir en ami, lui dit un jour :

— Eh! monsieur, votre terrible moustache ne me fait pas peur, et je me ris de votre flamberge.

Là-dessus, Desmousseaux de passer à une provocation directe. .

— Merci bien! dit l'abbé. Mon état me défend le duel. Je ne brave que mes créanciers, je ne combats que l'ennui, et je ne tue que le temps.

Huit jours après, M. de Navailles, à ma prière, attacha Desmousseaux à son service, et je fus délivrée de ce matamore.

On parlait beaucoup du sacre du roi, qui devait avoir lieu très-prochainement. Madame de Choisy, dont je me croyais oubliée, vint tout à coup me dire que la reine, ne trouvant pas sa suite ordinaire assez importante pour le voyage de Reims, avait autorisé chacune de ses dames d'honneur à s'adjoindre une amie, pourvu qu'elle fût de qualité. La comtesse avait aussitôt pensé à moi. A l'entendre, le meilleur moyen de m'obtenir le pardon que je

désirais était de me faire connaître à Sa Majesté. Le compliment me flatta.

J'embrassai madame de Choisy, et je la remerciai de sa généreuse et sincère affection.

Nous partîmes, le surlendemain, par une journée splen dide. Le ciel favorisait la fête, et jamais soleil plus radieux n'éclaira plus imposant cortège.

Il y en a eu tant de descriptions du sacre en prose et en vers, que je me garderai bien d'en faire une nouvelle. D'ailleurs, tant que Reims et la sainte ampoule seront là, tous les sacres possibles se ressembleront.

Quatre ans s'étaient écoulés depuis que j'avais assisté avec Mademoiselle au grand coucher du roi. Louis XIV n'était plus cet enfant chétif et malingre que la fille de Gaston craignait de n'épouser jamais assez tôt. Bien qu'il n'eût pas beaucoup grandi, il avait pris du corps. Son visage était plein, fleuri, radieux de santé. Il devenait homme : on le remarquait à son empressement auprès de la plus jeune des nièces du cardinal.

Madame de Choisy me dit tout bas, et j'en eus une surprise extrême, que l'éducation du jeune monarque était presque nulle. 11 parait que Mazarin, espérant te dominer, n'avait jjas voulu qu'on l'instruisit.

Un jour, il menaça de chasser Laporte (1), qui lirait au roi, pour l'endormir, V Histoire de France de Kézerai.

On ne faussa se développer ches Louis XIV que le? instinct- r^ L'orgueil et de la grandeur; on ne lui apprit que le cérémonial; on ne l'initia à d'autre science qu'à celle de ses droits, c'est-à-dire au despotisme le plus absolu. Toutes les fautes que ce prince a commises viennent de son ignorance, qu'il ne réussissait pas toujours à cacher sous le manteau de la dignité.

Dans les fêtes qui eurent lieu à propos du sacre, et pour lesquelles on avait emmené les vingt-quatre violons de Versailles, ainsi que les comédiens français et italiens, ne laissa échapper aucune occasion de se rapprocher de Marie Mancini II l'entretenait quelquefois pendant des heures entières. Cette nièce du cardinal avait quatorze ans à peine; mais elle était Italienne, et, par conséquent, déjà complètement femme. Anne d'Autriche ne semblait prendre aucune inquiétude de cette passion naissante, en sorte que Mazarin favorisait tout à l'aise les entrevues des amoureux. Le rusé cardinal méditait un plan d'une ambition folle; il se perdait dans des rêves trop magnifiques pour qu'ils dussent se réaliser jamais.

Autant que possible, j'évitais sa rencontre, non qu'il fût très-dangereux alors : de fréquentes attaques de goutte ne lui permettaient plus de courir dans les sentiers défendus de l'amour; mais il aurait pu gêner mon incognito, et mettre obstacle à nos tentatives pour m'attirer les bonnes grâces de la reine.

<i) Valet de chambre de la reine mère, puis de Louis XIV.

fjtiok des Éditeurs.)

Toutes les fois que madame de Choisy était de service auprès de Sa Majesté, je l'aidais à remplir les devoirs de sa charge, et je m'efforçais de me faire remarquer par mes assiduités et mes prévenances.

La reine était fort belle encore. Son charme le plus puissant consistait dans ses cheveux châtain clair d'une richesse et d'une profusion admirables.

Rien n'était beau comme de la voir se peigner : les boucles de sa chevelure lui descendaient jusqu'aux talons. Anne d'Auiriche avait, en outre, de petites mains d'une finesse et d'une blancheur extrêmes, la gorge bien faite, le nez un peu gros; mais il allait avec ses grands yeux.

Elle fut longtemps avant de m'adresser la parole.

Gomme chaque dame d'honneur avait sa doublure, on faisait généralement assez peu d'attention aux nouvelles venues, destinées seulement à grossir le cortège, et qui n'étaient pas appelées à rendre à la reine des soins bien intimes.

Pourtant, un jour que madame de Choisy arrangeait des perles et des diamants dans les cheveux de Sa Majesté, on me chargea de tenir l'écrin.

Je m'agenouillai devant Anne d'Autriche, élevant la boîte à la hauteur de ses yeux, afin qu'elle pût choisir les pierres de son goût.

— Vous allez vous fatiguer, me dit la reine avec bienveillance : posez cela par terre.

— Oh! madame/lui répondis-je, au service de Votre Majesté le plaisir fait oublier la fatigue.

Le compliment était assez banal. N'importe, elle en parut flattée et ajouta ;

NINON DE LRNCLOS 229

— Vous êtes la camarade de Choisy?

— Oui, madame.

— De quelle famille êtes- vous?

— D'une ancienne famille de Touraine.

— Son nom?

— Mon pure s'appelait M. de Lenclos.

— Ah! fit-elle. Seriez-vous parente d'une certaine Ninon qui faisait jaser d'elle de par le monde?

— Oui, madame, répondis -je en baissant les yeux.

— Je voulais autrefois l'envoyer aux Repenties. Les événements m'ont fait perdre cela de vue. Est-ce qu'elle est vraiment aussi dévergondée qu'on l'affirme?

— Votre Majesté, murmurai-je, peut interroger madame de Ghoisy : elle daigne montrer quelque estime pour JNinon et lui accorde son amitié.

— Allons donc î... est-ce possible! fit Anne d'Autriche.

Elle se retourna vers sa dame d'honneur.

— Parle; est-ce vrai? tu connais cette drôlesse, Choisy?

— Je devins écarlate.

— Ninon n'est point une drôlesse, et je supplie Votre Majesté de revenir de son erreur, s'empressa de répondre ma compagne.

— Qu'est-ce à dire? tu prends sa défense?

— Oui, madame, je regarde cela comme un devoir. L'unique reproche qu'on puisse faire à mademoiselle de Lenclos est de haïr un peu trop le mariage.

— Ohî dit la reine, si elle n'avait que ce tort-là Je sais beaucoup de gens qui le partagent avec elle.

— Et puis Ninon vit seule, madame; elle a des attraits

qui la mettent en relief : rien de surprenant que les mauvaises langues s'exercent sur son compte.

— C'estjuste.

— Je puis vous jurer qu'elle est remplie de ZQérite et de cœur.

— De cœur, je le crois, fit la reine en souriant.

— J'ajouterai de décence dans sa conduite, si Votre Majesté veut bien me le permettre.

— Ah! pour le coup, c'est trop fort! s'écria la mère de Louis XIV en éclatant de rire.

— Je vous certifie, madame, que je ne m'écarte en rien de la plus exacte vérité.

— Quoi! tu persistes...

— Mademoiselle de Lenclos m'a dit bien des fois qu'elle ne se consolait pas du tort qu'on lui avait fait dans votre esprit; elle donnerait tout au monde pour vous dépersuader.

— En ce cas, il faut qu'elle soit bien au-dessus de sa réputation, C'est égal, je serais curieuse de la voir.

— Je l'avais pensé, répondit la comtesse; voilà pourquoi je l'ai priée de m'accompagner à Reims.

Anne d'Autriche bondit sur son fauteuil. Elle regarda sa dame d'honneur, me regarda, comprit tout, et me prit vivement les mains.

— Pa~donnez-moi! oh! pardonnez-moi! s'écria -t-elle avec émotion; j'ai dû vous faire cruellement souffrir.

Ses yeux étaient humides de larmes.

— Ah ! madame, tant de bonté... à ce prix, j'aurais soufr fert la mort !

Elle mVmbrassa. Mon rœur battait avec force. Je pleurais moi-même d'attendrissement

— Eli! c'est ta faute aussi, dit la reine à la comtesse : ne pouvais-tu m'avertir et m'emnécher de débiter toutes ces sottises?

- Je l'avais suppliée de n'en rien faire, madame, balbutiai-je; car j'avais peur que Votre Majesté...

— Ne vous envoyât aux Grands-Cordeliers, mademoiselle? interrompit la reine avec un nouvel éclat de rire. Ah! vous avez de l'esprit, tout le monde vous rend cette justice, même vos calomniateurs.

J'étais lière de l'entendre. Malheureusement la conversation en resta là. On vint prévenir Anne d'Autriche que son fils et le cardinal l'attendaient pour monter en carrosse. 11 y avait dîner à l'archevêché. La reine se leva, me donna une petite tape sur la joue et me dit :

— Nous nous reverrons.

Ouand elle fut dehors, je me précipitai au cou de madame de Ghoisy et je la mangeai de baisers. Je regardais ce moment comme un des plus doux de ma vie. C'est singulier comme on est faible devant les caresses des rois! Dès ce jour, je ne me cachai plus du ministre. Le lendemain, comme il allait à la messe à la cathédrale, je me trouvai sur son passage. Il me fit un petit signe d'intelligence et ne manifesta aucune surprise de me voir. Je compris que la reine lui avait parlé de moi.

Quelque temps après, toujours au moment de sa toilette, Aane d'Autriche me demanda comment j'osais en tant de choses braver le préjugé.

— Je me suis aperçue, madame, lui répondis-je, qu on

laisse ici bas aux femmes ce qu'il y a de plus frivole, tandis que les hommes se réservent le droit aux qualités les plus essentielles. Dès lors je me suis fait homme.

— Et vous avez raison, me dit-elle en riant. Mais, eàtre nous, vous auriez pu avoir quelques amants de moins.

— On m'a toujours laissé croire, madame, que j'étais aimable, et les gens aimables sont des effets qui appartiennent à la société : leur destination est d'y circuler et de faire le bonheur du plus grand nombre.

— Voilà un raisonnement très-spécieia.

— Les personnes constantes, hommes ou femmes, sont aussi coupables que l'avare qui arrête la circulation dans le commerce, gardant un trésor souvent inutile pour lui, tandis que d'autres en feraient un si bon usage.

— A merveille. Mais les avez-vous aimés tous?

— Oui, madame, ne fut-ce qu'un jour. Une femme sensée ne doit pas plus prendre un amant sans l'aveu de son cœur qu'un mari sans le consentement de sa raison.

— Vous parlez d'or, me dit la reine. J'aurais été bien injuste de vous condamner sans vous entendre.

Elle termina le dialogue par une seconde tape qu'elle me donna sur la joue. C'était sa caresse la plus familière.

On revint à Paris. Anne d'Autriche autorisa sa dame d'honneur à m'amener aux soirées intimes du Palais-Royal, où l'on s'amusait à ravir. Tantôt ces réunions avaient lieu dans le petit salon de la reine et tantôt chez Mazarin. On jouait aux demandes et réponses, aux phrases coupées, et j'eus, un soir, au premier de ces jeux, un grand succès. La règle était d'adresser une question à son voisin; le voisin répondait, et la personne au tour de laquelle c'était

à parler ensuite devait bien ou mal contrôler la réponse. Anne d'Autriche avait demandé :

— Qu'est-ce que les vers luisants?

- Ce sont «les bûtes qui rampent et qui brillent, répondit une duchesse.

Mon tour arrivait.

-Ah! madame, répliquai-je, pardon!... ce sont les courtisans que vous venez de définir.

On m'applaudit de toutes parts, ce qui prouve la force de la vérité, car je faisais acte de grande hardiesse en parlant ainsi au lieu où je me trouvais.

Les quatre nièces de Mazarin ne manquaient jamais à ces récréations. Quelquefois on appelait des musiciens; on dansait la guenippe, la diablesse, puis on reprenait les petits jeux, qui, mieux que la danse, divertissaient tout le monde. On jouait au gage touché, à votre place me plaît ou au roi Arthus. Les bons bourgeois de la rue aux Ours et du Marais n'en eussent point fait d'autre.

Olympe, Hortense etLaure Mancini étaient d'une beauté plus régulière que leur jeune sœur; mais à coup sûr, elles n'étaient pas aussi aimables. Sans rien perdre de la naïveté de son âge, Marie montrait une haute raison et donnait au roi d'excellents conseils.

Madame de Choisy m'avait emmenée à une chasse à Vincennes.

Sa Majesté courait le cerf.

Nous étions dans la grande avenue à voir passer les meutes et les piqueurs, lorsqu'un carrosse arriva près du nôtre et une petite voix cria :

— C'est vous, mesdames! avez-vous vu le roi9 IL 13.

— Eh! ma belle Marie, dit ma compagne, je ne vous croyais pas de la chasse.

— Il est vrai que j'avais refusé d'en être, car ce matin la fièvre me retenait au lit; mais je me suis levée tout exprès pour parler au roi, répondit avec émotion la nièce du cardinal.

Louis XIV à cheval passait, en ce moment, près de nous. Marie Mancini agita un voile à la portière et le roi accourut.

— Vous! s'écria-t-il en lui prenant les mains avec empressement, vous que nous avions laissée malade!

— Sire, dit-elle, vous avez fait enregistrer, il y a trois jours, plusieurs édits dans un lit de justice.

— Oui, murmura Louis XIV; mais à quel propos me dites-vous cela? qu'y a-t-il?

— Tout à l'heure, comme je recevais la visite de mon oncle, on est venu lui apprendre que les conseillers de la grand'chambre voulaient réviser ces mêmes édits, et je suis accourue vous en prévenir. Il y va de votre dignité royale, vous ne pouvez tolérer une pareille chose.

— En effet ! cria le roi. Ah ! ces messieurs du parlement s'avisent de recommencer la Fronde? Nous allons voir.

Aussitôt il se précipite dans le carrosse de la nièce du cardinal et retourne à Paris avec elle. Une heure après, il entre au parlement en habit de chasse, botté, éperonné, le fouet à la main, et dit aux conseillers d'une voix ferme et résolue :

— Il ne me plaît pas, messieurs, que vous continuiez votre délibération sur les édits que j'ai fait enregistrer^ Chacun sait les malheurs qu'ont produits, vos révoltes.

NINON DE LBMCLOS 235

Monsieur le président, je vous ordonne de dissoudre cette

réunion, et à tous tant que vous êtes, je vous défends de la redemander.

Le ton du prince, son air majostueux, firent trembler le parlement. On leva la séance. Tout l'Europe parla de ce trait hardi. Ce fut un roi de seize ans et une jeune fille de quatorze qui l'exécutèrent.

Je sentis accroître la haute opinion que j'avais de Marie Mancini, et j'essayai de me lier avec elle.

Ma conversation lui plut. Bientôt elle me prit assez en amitié pour me raconter ses secrets d'amour. Dès sa première confidence, je vis clairement que l'intention de son oncle était de la marier au roi. Elle-même croyait la chose très -possible. Jalouse et passionnée comme toutes les Italiennes, elle ne souffrait pas que Louis XIV fit attention à UDe autre femme. Ils avaient de petites querelles fort amusantes. Un soir, à un ballet chez la reine, j'entendis Marie, qui dansait avec son royal amant, lui dire assez haut :

— Je vous défends de regarder la Motte!

La Motte était une des filles d'honneur d'Anne d'Autriche.

Oser employer une telle phrase, « Je vous défends, » en parlant à un roi, et à un roi du caractère que manifestait déjà Louis XIV, était une jolie hardiesse. Aussi, tout amoureuse que fût Sa Majesté, crut-elle, en cette occasion, devoir faire preuve d'indépendance. Le ballet fini, bravant la rancune de sa maîtresse, Louis alla causer plus d'une demi-heure avec mademoiselle de la Motte,

Marie était pourpre d'indignation.

Elle courut trouver sou oncle. Le soir même, il y eut un

entretien fort long, chez Anne d'Autriche, entre le ministre, le jeune roi et sa mère. J'ignore absolument qael genre de questions l'on y traita. Toujours est-il qu'à partir de cette conférence le roi ne regarda plus la Motte.

Pour mieux arriver à son but, le cardinal feignait de considérer ces aiiours comme un pur enfantillage, comme un moyen de distraire et d'amuser le jeune roi. Il avait l'espérance que cela finirait tôt ou tard par dégénérer en une passion violente, et que Louis XIV épouserait sa nièce d'autorité. Les calculs eussent été justes avec une autre nature que celle de ce prince. Il eut constamment un trop vif amour de lui-même pour que n'importe quelle femme lui inspirât une passion violente. Le nombre incalculable de ses tendresses prouve mieux que tous les raisonnements possibles combien elles avaient peu de durée.

M. Fouquet, qui, depuis trois ans, succédait à Émery dans la charge de surintendant des finances, assistait presque toujours aux réunions du Palais-Royal. Il nous proposa une partie à sa magnifique terre de Vaux, dans laquelle il venait de dépenser dix-huit millions.

Nous y allâmes. Il me sembla qu'on nous transportait dans le pays des fées.

A la nuit, tout le parc parut en feu. Des milliers de guirlandes éblouissantes couraient dans les branches des arbres et nous donnaient une lumière plus vive que celle du jour. Longtemps après être revenues de cette fête, nous eûmes devant les yeux l'éclat des illuminations et dans les oreilles le murmure des cascades.

Le maître de ces lieux enchantés me distingua dans la foule. Je reçus de lui toutes sortes de politesses gracieuses,

et il daigna me demander ses petites entrées rue de Tournelles.

— Ah ! monseigneur, répondis-je, vous venez de rendre l'hospitalité impossible! Gomment oserai-je à présent vous recevoir chez moi ?

11 insista, je cédai.

Le seul défaut de ce galant homme était d'avoir un vaurien de frère, que chacun détestait à la cour. Autant le surintendant se montrait aimable, empressé, rempli de délicatesse et de savoir-vivre, autant l'abbé Fouquet nous parut impertinent, grossier, taquin, querelleur. Comme il s'avisait de papillonner autour de moi, je le renvoyai bien vite à son bréviaire.

J'ai oublié de dire qu'à mon retour de Reims j'avais embrassé une de mes plus anciennes connaissances, dont le lecteur doit être surpris de ne pas rencontrer plus souvent le nom sur ces pages. Il s'agit de Marguerite de Saint- Évremond. Depuis sept à huit ans, il avait presque répudié l'amour et la poésie pour la guerre, et s'était si bien escrimé d'estoc et de taille, qu'il venait de gagner le bâton de maréchal de camp. Lorsque de vieux amis se retrouvent après une longue absence, ils aiment à se rappeler leurs souvenirs. Marguerite en éveilla de bien reculés (1).

(1) A l'égard de Saint-Évremond, mademoiselle de Lenclos ne fait aucun aveu précis, et beaucoup de chroniques de l'époque soutiennent qu'ils n'ont jamais été amants. Nous sommes d'un avis contraire. Le passage suivant d'une lettre de Saint-Èvremond, où il parle de lui-même sous le oom iïÈpicure, et de madame de la Sablière et de Ninon sous cel'ji de deux célèbres épicuriennes grecques, nous semble très-exploité.

« On croira difficilement, écrivit-il, qtiÉpicure ait passé de si

Pour la première fois, je fis un retour sérieux sur mon âge. Ma trente-huitième année touchait à son terme. 11 est vrai que Saint-Évremond, tenant d'une main une petite glace de Venise et de l'autre mon portrait, peint autrefois par Rubens, à l'époque où nous nous étions rencontrés, le célèbre artiste et moi, chez madame de Rambouillet, me prouva victorieusement que je n'avais ni moins de charmes ni moins de fraîcheur.

Je lui racontai la terrible visite de l'homme noir, que je ne me rappelais jamais sans épouvante.

Marguerite tourna la chose en plaisanterie, calma mes craintes et m'assura que le diable n'existait pas, ce dont je voudrais avoir une complète certitude. Afin de chasser d'un seul coup le reste de mes idées tristes, il me proposa de me conduire au marché Saint-Germain (1).

C'est un lieu fort curieux. Je ne sais pourquoi je n'en ai point parlé jusqu'ici, car j'y allais tous les ans plutôt vingt fois qu'une.

longues heures avec Lèontium et avec Thêmista à ne faire que philosopher. Mais, s'il a aimé la jouissance en volupteux, il s'est ménagé en homme sage. Indulgent aux mouvements de la nature, ne prenant pas toujours la chasteté pour une vertu, comptant la luxure pour un vice, il voulait que la sobriété fût une économie de l'appétit, et que le repas qu'on faisait ne pût jamais nuire à celui qu'on devait faire. Il dégageait les voluptés de l'incertitude qui les précède et du dégoût qui les suit. »

Évidemment ces lignes renferment un aveu.

(Note des Éditeurs.)

(1) Cette foire se tenait non loin de Saint-Sulpice, à peu prés sur l'emplacement du nouveau marché Saint-Germain.

(Note des Êdieurs.)

Ninon M lf.nclos ?3(J

Elle s'ouvre le 3 février al dan jusqu'au iimanehi Rameaux. Tout Paris B€ donne là rendez-\on>. hrtUfQlp moins pour adi« U S 06 qu «>u y vend que pour prendre du plaisir. Si la foin est profitable aux moines de BÉÛAl

main des l'rés, en levain lie elle est Qés-fnue:=te à la morale publique.

marchands y étalent de riches étoffes, des meubles pré< ieux. Nulle p«rt ou ne rencontre une foule plus bigarrée, plus tumultueuse, plus compacte. Les geot de cour y viennent en équipage, le roi lui-môme s'y montre asses souvent. Joignez à cela les désoeuvrés de toute sorte, les bourgeois, les pages, les laquais, les écoliers, les soldats, les amants, les ivrognes et les filous, vous aurez une idée du coup d'œil que cela peut être. On y joue aux cartes, aux dés, aux quilles, à la paume, au tourniquet. Bien de \iennent perdre là ce qu'ils ont et souvent ce qu'ils n'ont pas. On s'y glisse des billets doux, on y trompe les maris, o.n s'y bat à coups d'épée et à coups de poing; on y absorbe une grande quantité de vins et de liqueurs, du thé bou, et principalement du café, devenu fort à la mode, et qui passe aujourd'hui pour un remède souverain contre la tristesse.

Mais ceux qui boivent sans mesure et qui font le plus de Tacarme sont, sans contredit, les écoliers, les pages et les laquais.

En mil six cent cinquante-deux, un page de M. de Bouillon coupa les deux oreilles à un basochien et les lui mit dans sa pochette. Alors ce fut une véritable guerre. Les écoliers tuaient tous les pages qu'ils rencontraient, lorsque toutefois ceux-ci ne tuaient pas leurs agresseurs. H y eut

des jours où Ton releva plus de trente cadavres dans les fossés de l'Abbaye.

Que dirai-je des charlatans? 11 en sort là de dessous terre. A droite et à gauche, on se heurte à leurs tréteaux. L'un remet les dents tombées ; l'autre fait des yeux de cristal ; celui-ci vend de l'eau de Jouvence, efface les rides et rajeunit les vieillards; celui-là fabrique des jambes de bois et des bras de cire pour réparer le tort des batailles et la brutalité des bombes, Tous enfin guérissent des maux incurables.

Ils en viendront quelque jour à vendre un remède pour empêcher de mourir.

Ce serait une criante injustice d'oublier les abbés, car la foire Saint-Germain en foisonne. Impossible de voir ailleurs une multitude plus grande d'habits courts, de petits collets, de perruques blondes. Ces messieurs arrivent là frisés, poudrés, fardés, musqués; ils ont des mains fines et blanches, des pieds chaussés coquettement. On ne peut, en vérité, se dispenser de convenir qu'ils sont la coqueluche de Paris et le refuge des dames dans l'affliction.

A les voir si vifs, si détroussés, si fringants, on dirait qu'ils sont au mieux avec la religion et leur conscience. Mais je n'en crois rien.

Beaucoup d'entre eux viennent dépenser là ce qu'ils ont pillé dans leurs provinces, où ils exercent la puissance féodale et se conduisent en petits tyrans. Je n'en veux pas d'autre exemple que M. l'abbé de Vateville, qui s'est rendu la terreur de la Franche-Comté.

Saint-Évremont me le montra dans le monde et me raconta sa curieuse histoire.

NINON DE LE N CLOS 2ll

IL Tabb6 de Vatcville avait d'abord été chartreux pi Dégoûte du cloître, il s'enfuit de la Grande-Chartreuse de Grenoble après avoir tué son prieur, quitta la France, s'embarqua pour Constantinople, se fit circoncire, devint pacha et conduisit en Morée l'armée turque contre les Vénitiens. Bientôt il trahit les musulmans, passe à Rome, demande et obtient l'absolution du pape, gagne la Franche-Comté, où il possède quelques domaines, y arrondit sa fortune, acquiert une grande puissance, et vient proposer à Mazarin de livrer cette province à la France. Sa proposition est accueillie. Le cardinal-ministre trouve le marché trèsavantageux. On caresse M. l'abbé de Vateville, on le flatte, et le roi le nomme à l'archevêché de Besançon. Mais le pape seul y met de la pudeur ; il refuse les bulles. Toutefois Mazarin ne désespère pas d'obtenir l'approbation du saint siège. En attendant, notre archevêque en perspective mène à Paris le train d'un prince. Il a grande meute, belle écurie, grosse table et force maitresses... de tout sexe.

Voilà l'histoire de xM. l'abbé de Vateville : qu'en pensez vous?

Comme nous revenions de la foire de Saint-Germain, Je vis, à l'approche du pont Neuf, une dame qui faisait arrêter son carrosse et agitait de notre côté son mouchoir. Nous avançâmes. Je reconnus madame de Chevreuse, dont le visage était couvert de pâleur. Elle nous accueillit par des exclamations auxquelles je ne compris rien d'abord. Marguerite était de la connaissance intime de la duchesse ; il monta dans son carrosse avec moi.

— Ah! mes pauvres amis, dit-elle, à quel spectacle II. 14

affreux je viens d'assister ! J'en suis glacée d'épouvante.

— Qu'est-ce donc? demandai-je : vous nous effrayez, madame.

— Il y a de quoi ! Ce sera bien pis lorsque vous allez apprendre... 0 mon Dieu! mon Dieu! quelle terrible chose !

— Parlez, duchesse, parlez, dit Saint-Évremond.

— Ce matin, reprit-elle, je vois entrer chez moi IL de Rancé, qui accourt dans ma ruelle et s'écrie avec égarement :

» — Ne me cachez rien, oh! ne me cachez rien, je vous en conjure! J'arrive de la campagne, et l'on m'annonce une nouvelle qui m'accable. Est-ce vrai que madame de Montbazon soit dangereusement malade?

i — Ma belle-mère ; c'est impossible ; j'en serais instruite.

» — Ah ! vous me rendez la vie.

» — Je l'ai quittée il y a deux jours, fort bien portante, ajoutai-je. Du reste, allons-y ensemble.

» Yous savez qu'il l'aimait à l'adoration?

Nous répondîmes, Saint-Évremond et moi, par un signe de tête.

— Je m'habille en toute hâte, reprit la duchesse. Rancé commande les chevaux, et nous courons à l'hôtel Montbazon. Nous le trouvons désert. Point de domestiques sous le péristyle, personne dans les antichambres. J'avance, le pauvre abbé m'accompagne ; il ouvre l'appartement de celle qui cause son inquiétude et dont il est si violemment épris... Devinez quel fut le premier objet qui frappa ses regards et les miens!

NINON DE LENCLOS 2 'l 3

— Quoi donc?... murmurai-je, épouvantée moi-même

de l'accent de terreur avec lequel nous pariait la duchesse.

— Noua vîmes la tète de madame de Montbazon fraîchement coupée et posée sur une table.

— Ah! miséricorde!

— Ma bette-mère était morte subitement la veille, et tout le monde avait été si frappé de cet événement, qu'on ne songeait pas à me prévenir. Les chirurgiens, pour embaumer le cadavre, venaient de séparer la tète du tronc.

Je regardai Marguerite.

Il semblait aussi effrayé que moi de ce récit lugubre.

— Ce fut ainsi, dit madame de Ghevreuse, que M. de Rancé apprit la mort de celle qu'il aimait. A la vue de cette tête sanglante, il poussa un cri terrible et tomba comme foudroyé. Le malheureux en mourra de douleur.

L'abbé Rancé n'en mourut pas.

Mais, à partir de ce jour, il se démit de tous ses bénéfices, excepté de l'abbaye de la Trappe, où il alla se confiner et où il termine sa vie dans l'exercice des plus rudes austérités

L'année mil six cent cinquante-huit fut assez féconde en événements. On apprit le décès de M. Cromwell, ce qui fut une grande joie pour la reine Henriette, dont le fils eut dès lors une chance presque certaine de reconquérir la couronne de ses pères.

Mademoiselle conclut enfin son traité de paix avec la cour.

Anne d'Autriche avait quitté le Palais-Royal pour retourner au Louvre; ce fut là que je revis l'héroïne de la Bastille. On remarquait sur son visage la trace des ennuis et du chagrin. Ses femmes de chambre ne lui avaient pas mis de poudre ce jour-là, et je m'aperçus que ses cheveux devenaient gris.

La princesse m'accueillit assez froidement.

Son caractère me parut aussi changé que sa figure. Madame de Fiesque, sans doute, s'était appliquée à me perdre dans son esprit. Quelque temps après, Mademoiselle la chassa, mais pour la reprendre plus tard. On n'y comprenait rien.

Gaston cherchait alors à sa fille toutes sortes de chicanes et voulait la dépouiller d'une partie de sa fortune.

Le jour où l'on apprit que Charles 11 venait de rentrer à Londres, la reine Henriette alla chez Mademoiselle et lui proposa de nouveau la main de son fils. Celle-ci lui ré-

m\on DE LBMCL08 2'iTj

pondit par un refus très-dur, déclarant qu'elle ne se sentait aucune voniUon puur le mariage. Entre nous, elle manquait un pende franchise, car jamais femme an monde n'eut, au contraire, plus enrie de se marier. Halheureusèment elle avait toujours en penpectiye doux 6| oui à la fois, refusant l'un et refusée par L'autre, et voilà comment

elle resta fille jusqua près de quarante- trois ans, ce dont je la plains fort.

La vérité ost que, voyant l'accueil gracieux qu'elle recevait de son cousin, de la reine mère et du cardinal, elle espérait encore épouser Lous XIV.

Un beau jour, Paris entier fut en rumeur : la reine Christine de Suède vouait d'y tomber comme une tuile. Je puis parler savamment de cette amazone! du Nord, car j'eus l'honneur d'être une des personnes qu'elle assomma le plus de sc< témoignages d'affection. Dans l'histoire des réceptions à la cour, la sienne restera comme la plus curieuse et la plus burlesque.

Les salons du Louvre étaient pleins; on s'y portait.

Assis entre sa mère et le cardinal au fond de la salle du trône, Louis XIV attendait la royale visiteuse, qui, pour première inconvenance, n'arrivait pas exactement à l'heure assignée. Tout à coup on cria : « Gare ! » Christine parut et vint saluer le roi avec les allures et la démache d'un mousquetaire.

— Eh ! eh ! mon cousin, s'écria-t-elle en lui donnant un gros baiser sur chaque joue, on m'avait dit que vous n'étiez pas bel homme... Sacrebleu! si je tenais celui qui m'a fait ce mensonge, je lui couperais les oreilles en votre présence.

11 est lion de dire que sacrcbleu ne fut pas le juron dont elle se servit : elle en employa un autre plus énergique et très-connu. Le roi qui a de grandes prétentions à la dignité, se mordit les lèvres; mais Anne d'Autriche et Mazarin partirent d'un bruyant éclat de rire. Chacun les imita, et Sa Majesté Suédoise de crier :

— Morbleu ! qu'avez-vous donc? Suis-je bossue? me trouvez-vous la jambe mal faite?

On devine qu'alors ce fut bien pis. Il fallut un regard sévère du roi pour mettre un terme aux rires et aux chuchotements.

— Ah ! ma foi, mon cousin, dit l'étrangère d'un ton furieux, on est bien mal élevé à votre cour.

— Ma cousine, répondit Louis XIV avec gravité, vos habitudes sont un peu différentes des nôtres; mais je ne reconnais à personne le droit de s'en moquer. Je prétends que la fille de Gustave-Adolphe soit honorée au Louvre comme je le suis moi-même.

— Bravo, sacrebleu! voilà parler en roi, fit Christine. Puis se tournant vers les rieurs :

— Tenez-vous-le pour dit, vous autres, ajouta-t-elle, et n'y revenez plus.

Le maître ne plaisantait pas. On s'efforça de regarder sans rire la reine de Suède. Son costume était le plus incroyable qui se puisse imaginer. Elle se coiffait d'une perruque relevée sur le front, avec des mèches en désordre de de chaque côté des tempes. Son habit, qui tenait le milieu entre un pourpoint d'homme et une hongreline de femme, s'ajustait d'une façon si pitoyable, qu'il laissait échapper une épaule tout entière. Au lieu de porter la robe trai-

VINCI II LBKCLi 'j',7

nante, comme c'était lu mode alors, Christine n'avait qu'une simple jupe, Bi courte, qu'on lui ?oya« tout ;• des jambes. Ajout./, à cela une chemiae d'home, de Uen d'homme, ri «mm tara l'i lée de la tenue plein de goût ri de décence dans laquelle la niic de (iu>tavr-Adolphe >"oti'nt aux regards de Leurs Majestés.

i- mamev voulut qsa je tasse prise de la Hèrre Le même wir, os qui m'etnpécha «l'aller, le lendemain et kea jours suivants, admirer cette merveille du Nord.

Knlin la lièvre me quitta.

Je me préparais à retourner chez madame de Choisy, sous le patronage de laquelle j'entrai au Louvre comme chez moi, lorsque tout à coup je vis paraître la corn' devinez avec qui? Avec la reine Christine. Sérieusement, je crus faire un rêve et je me frottai les yeux.

- J'ai l'honneur de i . Votre Majesté l'illustre Mnon, que vous m'avez dit être plus ambitieuse de connaître que toute autre personne en France, déclama trèshaut madame de Choisy, qui vint me prendre par la main et me mena gravement à Christine.

Celle-ci, me plaçant aussitôt une main sur chaque épaule, se mit à me regarder plus d'une minute dans le blanc des yeux, et s'écria :

— Ma foi, ma chère, je comprends toutes les folies que les hommes ont faites et feront pour vous. Bâta moi.

Sans me dire gare, elle me donna, comme à Louis XIV, deux énormes et retentissants baisers. J'étais saisie et je lestai muette. Au seuil de la porte se tenaient immobiles

deux hommes à longue barbe, qu'elle renvoya d'un geste, en disant:

— Qu'on m'attende.

J'ai su depuis que c'était le comte de Monadelschi, son grand écuyer, avec le chevalier Sentinelli, successeur de Desmousseaux dans la charge de capitaine des gardes.

Christine avait reçu déjà quelques conseils pour réformer le ridicule de sa toilette. Elle portait, ce jour-là, une jupe grise un peu plus longue, avec de la dentelle d'or et d'argent, un justaucorps de camelot couleur de feu, un mouchoir de point de Gènes et une perruque blonde. A la main elle tenait un chapeau de feutre garni de plumes noires. Décidément elle n'était pas laide. Sa peau ne manquait pas de blancheur, elle avait de belles dents, un nez aquilin : somme toute, elle eût pu faire un assez beau garçon.

Raconter l'entretien que ]'eus avec elle serait vraiment très -difficile, elle me prodiguait des caresses Irès-embarrassantes et me complimentait à tcut rompre.

Je n'ai jamais vu de langue aussi exercée et plus intempérante que la sienne. A l'eatendre, j'étais bien au-dessus des éloges qu'on lui avait faits de moi. Forcément je ne répondais que par monosyllabes, et elle se récriait sur mon esprit et mes façons aimables. Quand elle eut épuisé mon chapitre elle en entama vingt autres. 11 fallut l'écouter sur le roi, la reine, le cardinal, Versailles, la comédie italienne ; sur la Suède, sur son abdication en faveur de son cousin Charles-Gustave, sur le philosophe Descartes mort à sa cour, sur Monaldeschi et leurs relations intimes, dont elle ne jugea pas à propos de me faire mystère.

NINON DE LBNCL08 249

Bref, elle me parla de tout et du bien d'autres i core.

Madame de Choisy riait à L'aise derrière son éventail.

La royale cousine de Charles-Gustave aurait coucha sûrement chez moi, si ma porte ne se fût pas ouverte tout à coup pour donner passage à quelqu'un dont je n'uttendais guère la visite. Du seuil à la place où j'étais af un homme se précipita d'un bond, se mit à mes genoux et me prit les mains en poussant un cri d'ivresse. Je regardais cet homme avec un sentiment d'intérêt et un battement de cœur dont je ne me rendais pas compte. Son noble et beau visage ne m'était point inconnu. Il me considérait lui-même avec des yeux humides de larmes, et fut quelque temps sans pouvoir proférer un mot. Enfin il murmura d'une voix attendrie :

— Vous ne me reconnaissez donc pas, ma belle protectrice ?

— Poquelin !... c'est toi ? mon cher Poquelin !...

Je lui ouvris les bras et je l'embrassai dans le plus affectueux élan de mon cœur.

— Comme tu es changé!... Te voilà tout à fait un homme à présent... Viens, viens! embrassons-nous encore !

Je fis asseoir Molière à côté de moi. La reine Christine était complètement oubliée.

— Te revoici donc, mon bon Jean-Baptiste! dois-tu rester longtemps avec nous ?

— Toujours, ma belle protectrice.

— En vérité?

— Oui, je ne partirai plus.

il. 14

250 àMODRS HISTORIQUES

— Tant mieux ! oh ! tant mieux !

— J'ai la permission du roi, nous allons jouer à Paris.

— Ah ! cette nouvelle me rend bien heureuse!... Pauvre ami !... Si je ne te reconnaissais pas avec les yeux, j'aurais dû te reconnaître avec mon cœur. Tu t'es bien ennuyé en province ?

— Pas trop. Nous y avons obtenu des succès. Dernièrement, à Montpellier, j'ai eu la chance de donner une représentation où assistait M. Colbert. C'est lui qui me rappelle à Paris.

— A la bonne heure, enfin ! voilà de la justice. Et tu jouais sans doute là-bas une pièce de ta composition ?

— Je n'en joue jamais d'autres.

— Quel est le nom de cette pièce !

— Le Dépit amoureux.

Molière avait ses deux mains dans les miennes. Je ne me lassais pas de le regarder ; c'était à mon tour de pleurer de joie. Tout à coup la reine Christine passa derrière mon fauteuil, et me dit assez haut :

— C'est un de vos amants, sans doute?... Un fort bel homme !

Il me fallait cette grosse sottise pour me rappeler qu'elle était là.

— Non, madame, dis-je avec dignité, je suis sa mère.

— Oh! oui, ma seconde mère, ma bienfaitrice, celle à qui je dois tout ! s'écria Jean-Baptiste, me dévorant les mains de caresses.

Je le fis lever.

vikoh di i mci 251

— M ami, lui dis-je, von

-■île.

Il uuvnt de grau* yen H mit ave je ne m lui. Le menant alors à Christine, j'ajoutai :

— Permet* i-moi, madame, de présenter jestd un autour qui, jo l'affirme, portera l'art du tfc

haut que possible. On dira bientôt Molière uidit

Gori:

— Bravo ! fil Christine. J'adore les auteurs.

Jetant aussitôt les bras au eou de Jean Ébahi,

elle lui donna la plus vive et la plus robuste Lafeg.

Il se pencha pour me dire à l'oreille :

— C'est une folle ?

— Non, vrai, c'est une reine.

'en revenait pas. Une fois envahi par Christine, l'entretien devint général. Jean-Baptiste nous annonça' qu'on l'autorisait à ouvrir une salle au Petit-Bourbon, et qu'il ■ levait y jouer, le soir même, avec l'élite de sa troupe.

— Ah! ma bonne amie, nous irons ! s'écria la reine.

— Madame, répondis-je en m'inclinant, vous me faites infiniment d'honneur, j'accepte. Quel sera le spectacle, Jean-Baptiste?

— Le Cocu imaginaire, d'abord.

— Un titre assez leste, fis-je en souriant.

— Mais non, dit Chrisine. je le trouve superbe.

— Et l'on terminera par fej Précieuses, ajouta Molière, par la pièce même qui a causé mon exil.

— A merveille... Oh ! la bonne vengeance!

~ Les Précieuses, qu'est-ce que cela? demanda la reine.

— Votre Majesté, dis-je, n'a pas été sans entendre par-

1er de cet évêque d'Ypres dont les propositions viennent d'être condamnées par la cour de Rome, chose assez fâcheuse pour les solitaires de Port-Royal, qui soutenaient sa doctrine ?

— Oui, vous parlez de Jansénius.

— Précisément. Lui et ses disciples dénaturent le dogme religieux, exagèrent tout et sont ajuste titre accusés d'intolérance. Eh bien, madame, les Précieuses étaient les jansénistes de l'amour.

— Voilà qui est admirable de justesse et de vérité ! s'écria Molière.

Il promit de nous envoyer une loge pour le Petit-Bourbon, m'embrassa tendrement et sortit.

— Je trouve cela bien singulier, dit Christine ; se faire de telles caresses et n'être qu'amis.

— Voilà justement, madame, le plus doux privilège de lamitiê, c'est de pouvoir se montrer expansive en dehors du tête-à-tête. Après tout, l'amour n'est pas à mes yeux un sentiment bien respectable; mais j'ai pour l'amitié la vénération la plus grande, et mes amants n'ont pas de rivaux plus à craindre que mes amis.

Elle me donna sa huitième ou dixième accolade, et me supplia de la mettre au nombre de ces derniers.

Décidément, j'avais fait la conquête de Sa Majesté Suédoise, qui voulut rester avec moi jusqu'à l'heure du spectacle. Elle m'accabla de plus en plus de ses témoignages d'affection, me dit que son projet, en quittant la France, était d'aller habiter Rome, et que, si je voulais, elle m'emmènerait avec elle.

RI HO M nr LSVCI 01 ?53

Je la remerciai de ses offres, affirmant que j'ataifbeau-

coup trop iftmia pour aller vivre loin d'eux.

Puis je sonnai iVrrotc, et j'ordonnai qu'on servit à la

reine une collation de viandes froides efl de confitures. Après avoir mangé comme une ogresse, Christine m rappela son grand écayer et son capitaine des gardes. Bile

me demanda permission de leur envoyer une dinde, qu'ils dévorèrent a L'office.

La loge de Molière arriva. Nous étions à cinq heures au Petit-Bourbon.

Rappelée par les devoirs de sa charge auprès d'Anne d'Autriche, madame de Ghoisy ne put nous accompagner.

Si j'avais été" surprise jusque-là des discours et des manières de Christine, je le fus bien davantage de sa tenue au théâtre. Jamais, je ne dis pas une reine, mais une femme de la halle, ne se conduisit de la sorte. Pendant toute la pièoe du Cocu imaginaire, elle poussa des éclats de rire convulsifs, tantôt se tordant et jurant Dieu, tantôt se renversant sur moi, tantôt jetant les jambes par-dessus les bras de sa chaise, deçà delà, montrant ce que les autres cachent.

Trivelin et Jodelet, les deux bouffons de la Comédie française et delà Comédie italienne, ne prenaient pas, dans leurs farces, de postures plus grotesques et plus ridicules. En vain je lui adressai de respectueuses observations, lui faisant voir qu'elle attirait sur nous les regards du public.

Sa Majesté m'envoya paître le plus cavalièrement du

monde, et me pria de la laisser rire.

Pendant six mois environ qu'elle fut à Paris, elle m'honora de sa visite presque toutes les semaines, et, franchement, j'en avais de cette reine des Goths par-dessus la tête. Apprenant qu'elle venait de partir pour Fontainebleau, je m'en croyais débarrassée, lorsqu'un jour, de fort grand matin, le chevalier Sentinelli vint me dire qu'elle me demandait au Palais-Royal.

Elle était revenue depuis deux jours sans que j'en fusse instruite.

J'avais bien envie de décliner ce nouvel honneur; mais, pensant que, si je refusais d'aller la trouver, elle viendrait sans doute elle-même chez moi, je me rendis au Palais- Royal, dont on avait mis une partie des appartements à sa disposition.

On m'introduisit chez Christine. A ma grande surprise, je ;ia trouvai tout en larmes et couchée sur un méchant lit, avec une chandelle éteinte à côté d'elle. Pour bonnet de nuit, elle avait une serviette autour de la tète, et pas un cheveu, vu qu'elle s'était fait raser le soir précédent. Lorsque je la vis dans cet accoutrement bizarre, j'eus une peine infinie à tenir mon sérieux, malgré la douleur dont elle semblait accablée. Me saisissant les deux mains et m'attirant auprès de son grabat :

— Je vous crois sincère, dit-elle, mon amie sincère?

— Oui, madame; je serais au désespoir que vous le misiez en doute.

— J'ai \m chagrin, ma bonne Ninon, un chagrin horrible.

— Que vous est-il donc arrivé?

MNiiN 11 l.LM.I.OS

— Vous le Baurez plus tard, 11 faut que jo sois encoura-

outenue. Restez avec moi, je vous eu conjure.

Sentinelli entrait. Il s'approcha BBDI bçon du lit de

Christine al parla quelques instants à voix basse.

— MVmpùhrr! s'écria-t-elle, on oserait m'empêcher! Ne suis-j.- pas reine? n'ai-je pas le droit de haute justice''

Le capitaine des gardes se pencha de nouveau à son oreille.

Christine lui répondit :

— Eh bien, soit, dissimulons. Dans nne heure je retournerai à Foutaiuebleau. Là, du moins, nous serons libres.

Sentinelli fit un geste d'approbation, puis il quitta la chambre.

« Droit de haute justice... Là, du moins, nous serons libre.-... »

Je ne sais pourquoi ces paroles me donnèrent le frisson. J'allais interroger la reine à cet égard, lorsque tout à coup je la vis faire un signe de croix et se frapper la poitrine. Elle sonna ses femmes, qui entrèrent.

— Allez me chercher un confesseur, dit Christine, et amenez-le-moi promptement.

— Qui Votre Majesté veut- elle prendre? lui demanda-t-on.

— N'importe... le premier venu, pourvu que ce soit un évoque.

Les femmes s'éloignèrent. Sa Majesté me pria de l'aider dans sa toilette, qui ne fut pas longue. Elle passa un justaucorps pelé, une petite vilaine jupe de couleur jaune at une coiffe. Sous ce costume, avec ses yeux rouges de

larmes, elle était affreuse, d'autant plus qu'au travers de son chagrin on lisait sur sa physionomie je ne sais quoi de féroce qui faisait trembler. J'essayai de lui adresser quelques questions, elle ne me répondit que ces mots :

— Plus tard ! plus tard !

Deux secondes après, elle ajouta d'une voix suppliante :

— Je vous emmène à Fontainebleau, ma chère Ninon : pour Dieu, ne me quittez pas!

Le confesseur fut introduit. C'était M. d'Amiens, qu'on avait été quérir aux Feuillants, d'où il sortait de retraite. Il entra avec son bonnet carré et son rochet. Je voulus m'éloigner. Un geste de Christine me signifia de reculer seulement jusqu'au fond de la pièce. Puis elle se mit à genoux devant l'évêque, qui venait de s'asseoir. La confession dura cinq minutes. Christine la fit assez bas pour que je ne pusse rien entendre. Tout en parlant à l'évêque, elle ne cessait de le regarder entre les deux yeux, ce qui me parut le déconcerter beaucoup. Si M. d'Amiens fut édifié, ce dut être des sentiments de sa pénitente plutôt que de sa mine. Il se hâta de lui donner l'absolution et partit.

La reine commanda son carrosse. Nous allâmes aux Feuillants, où elle communia.

Je pensai tout naturellement qu'une femme qui se comportait d'une manière aussi religieuse ne pouvait avoir de dessein sinistre. Un sentiment de curiosité prit le dessus; je consentis à la suivre à Fontainebleau, où je devais apprendre enfin la cause de ses larmes.

On alla grand train.

Monaldeschi et Sentinelli étaient avec nous dans le car-

M MtN DB LBNCL08 257

rosse. La reine n'adressa pas un mot au premier pendant tout le voyage. Nom arrivâmes à cinq heures du soir.

La nuit commençait ;i descendre.

On soupa. Christine dit ensuite au grand écuyer d'une

voix sombre :

— Monsieur le comte, vous allez vous rendre dans la galerie des Cerfs, où je vous rejoindrai bientôt

Puis, se retournant vers Sentinelli, je l'entendis murmurer :

— Qu'on exécute impitoyablement mes ordres. Suis-le! Toutes mes craintes revinrent. J'attendais qu'elle me

donnât enfin l'explication de ce mystère; mais elle s'occupa de changer de toilette et s'habilla tout de noir. Gela fait, elle me prit le bras «ans mot dire. A la porte attendaient vingt suisses, également vêtus de noir, avec des hallebardes garnies de crêpes. Dix nous précédèrent, les dix autres nous suivirent, et l'on se dirigea vers la galerie où Christine avait envoyé le comte l'attendre.

— Au nom du ciel, madame, balbutiai-je, que va-t-il se passer? Pardonnez à ma terreur... On dirait les apprêts d'un supplice.

Elle ne me répondit que par un sourire ; mais, ce sourire, je ne l'oublierai de ma vie.

La galerie des Cerfs était éclairée par huit pages qui portaient des torches. Au fond, j'aperçus Monadelchi, agenouillé devant un moine et les mains liées derrière le dos. Debout à sa droite, Sentinelli, recouvert d'une jaque de mailles, tenait son épée nue.

— Miséricorde ! criai-je en joignant les mains avec épouvante, est-ce que vous allez le faire mourir?

Les lèvres de Christine se contractèrent de nouveau par son rire sinistre. Elle avait la figure pâle, mais son œil étincelait de colère et de haine. Cependant Monadelschi venait de l'apercevoir. Il se redressa, bondit jusqu'à elle, et se roula suppliant à ses genoux.

— Grâce î grâce! cria-t-il d'une voix désespérée.

— Est-il vrai, lui demanda la reine, que, pendant le dernier voyage de Sentinelli à Rome, tu as ouvert les lettres qu'il m'adressait et celles que je lui envoyais en réponse?

— C'est vrai... Je suis coupable... mais grâce!... grâce de la vie!

— Lâche ! dit Christine. Montre du moins quelque force d'âme, et sois homme en face de la mort.

Tirant de la poche de sa robe une espèce de brochure et la lui mettant sous les yeux :

— Est-ce toi, dit-elle, qui as payé l'auteur de ce libelle infâme, où l'on m'accuse d'avoir eu trente amants et d'en avoir empoisonné vingt ?

— Pitié! pitié! s'écria le malheureux, dont le visage livide et chargé d'angoisse était horrible à voir.

— ■ Est-ce toi? Réponds.

— Que Votre Majesté me pardonne... La jalousie me dévorait le cœur. Au nom de mon dévouement passé, madame, au nom de vos aïeux, laissez-moi vivre!

— T'es-tu confessé? demanda-t-elle avec un calme effrayant?

Monaldeschi s'affaissa sur lui-même en poussant un cri sourd. 11 comprenait qu'il n'y avait plus d'espérance.

NINON DE LENCLOS 25fJ

Shristtne M signe aux gardes; ceux-ci relevèrent le comte

tt le reconduisirent à la place qu'il avait quittée.

- oh! madame, pardonnea-lui! m'écriai-je. Ces! affreux! N'avoir amenée pour assister à cet épouvantable spectacle... Non, non, vous ne le tuerez pasi... Une femme ne peut donner ainsi un ordre de mort.

- Je ne suis pas femme, répondit-elle; je suis reine, et j'ai le droit de punir un traître.

Elle étendit le bras. Je vis, à la lueur des torches, briller Vépée de Sentinelli. Une lutte effroyable eut lieu entre le bourreau qui frappait et la victime qui se débattait. Le sang ruissela jusqu'à moi; je m'évanouis d'horreur.

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