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Confessions de Ninon de Lenclos

Lorsqu'on veut bien étudier ce siècle, pendant lequel les femmes conlinuùrent à exercer sur l'esprit et sur les mœurs de la nation une influence souveraine, il faut s'arrClcr d'abord aux quelques années qui séparent la mort de Louis XIII du nouveau rùgne. Avant de suivre le ^'rand roi dans les somptueuses résidences de Versailles et de Fontainebleau, remontons à cette époque d'insouciance et de gaieté vraiment française où la blanche main (h's duchesses attachait un nœud de ruban à l'épée de la Fronde.

Dans la physionomie de tous ces jeunes seigneurs qui se

battent sous les yeux de leurs maîtresses, il y a je ne sais

quel bel air, quel air de gaieté charmante et de raillerie

chevaleresque. Cela donne aux scèues lumullueu>e de l'ô-

meute une fougue adorable, un entrain délicieux. Le trait spirituel part en même temps que la balle du mousquet; la chanson leste et pimpante se mêle au bruit du tambour, aux fanfares des clairons; le pamphlet incisif devient une arme de bonne trempe. Les pères ont lu la Satire Ménippêe; les fils se disputent les Mazarinades.

Il est vrai que, pour cette fois, on ne s'acharne ni sur une monarchie ni des questions séculaires ; on ne porte la hache au pied d'aucun de ces arbres sous lesquels les générations se sont abritées et ont vécu ; on n'en veut qu'à un homme, à un aventurier florentin que favorise la reine, à un étranger sans noblesse, qui estropie le Français et jette à tous les vents ces mots italiens : Cantano pagaranno.

Les plus jolies femmes de la cour prenaient part à ces séditions turbulentes. Ce bruit, ces combats, ce double feu roulant de l'épigramme et de la mousquetade, n'éteignaient pas les doux propos et les soupirs ; l'intrigue politique ne venait qu'en second ordre, et, pour le plus grand nombre des combattants, la révolte était une affaire de cœur.

Un jeune homme, qui devait, plus tard, écrire de froides et desséchantes maximes, se battit comme un lion pour les beaux yeux de madame de Longueville, cette gracieuse et noble reine de la Fronde.

Et Mademoiselle, qui la transforma subitement en héroïne, si ce n'est l'amour? Ne dirait-on pas que toute la

pétulance des Guise, dont elle a pris un des apanages, a passé dans les veines de cette fille de Gaston, de Gaston, le plus faible des hommes, le plus lâche des princes? La du; chesse de Montpensier prend des villes ; elle entre par une brèche dans les murs d'Orléans, comme eût fait Honri IV, son aïeul ; puis elle revient à Paris, monte en haut de la Bastille, et fait éclater le tonnerre de trente canons pour sauver Condé de la honte d'une défaite.

Si Tesprit débordait alors, même aux époques de troubles les plus violentes, c'est que le bon mot sorti des lèvres d'un chef d'émeute faisait éclore sur une bouche aimée un sourire approbateur, et donnait l'épanouissement de la joie à ces doux visages que le pinceau du peintre et le ciseau du sculpteur ont su nous conserver dans toute leur grâce et leur beauté premières. Le salon devenait une puissance avec laquelle il fallait compter, une puissance que l'on craignait, que l'on ménageait, que l'on flattait, dont on recherchait les suffrages. On y voyait naître cette exquise galanterie française qui proclamait le règne de la femme sur la nation la plus spirituelle du monde.

Dans la Grèce ancienne, on nous montre Socrate et Platon se glissant chez Aspasie pour agiter avec cette célèbre courtisane de hautes questions philosophiques : cela s'appelait sacrifier aux Grâces. Toutefois ce n'était là qu'une iniluence passagère et à laquelle Platon a dû peut-être l'élégance de Bon style.

A Rome, rien de semblable.

Si des temps anciens nous passons aux temps modernes, BOUS trouvons à Florence la société choisie dont Boccace se fait l'ingénieux historiographe; mais nulle part qu'en France la femme ne se montre animée de cette douce et féconde ardeur qui échauffe le génie naissant et produit les chefs-d'œuvre.

La galanterie se trouvait maintenue à l'hôtel Rambouillet dans les bornes de la décence, et la vivacité de l'esprit français y était assujettie à des règles qui en tempéraient les écarts. On chercha bientôt à échapper à cette solennité de manières, à cette gravité de langage et de maintien qui engendraient le ton précieux. Voiture, Balzac, Saint- Évremond, Ménage et vingt autres écrivains du temps allèrent s'asseoir au cercle d'une femme qui semblait continuer les traditions des courtisanes d'Athènes. Marion Delorme préparait, avec plus de tendresse dans l'âme, avec moins de brillant dans l'esprit, le règne de cette Ninon de Lenclos qui devait un jour souligner par ses sourires les vers de l'auteur du Misanthrope^ et les désigner d'avance aux bravos du parterre.

Louis XIV est entré au parlement en bottes fortes et le fouet à la main : le grand règne commence.

Bien des changements ont suivi la mort de Mazarin. La fraise à la confusion, le chapeau retroussé, le vêtement du guap d'Oviedo, de l'élégant ca6a//ero de Madrid, fontpiaec

à des habits roides et majestueux. Les gentilshommes ne croient plus que les longs cheveux, naturellement bouclés, suflisent à l'ornement du visage ; ils affublent leurs têtes de gigantesques appareils, et transforment l'art du coiffeur. Les rubans sont répandus à profusion sur les souliers, aux genoux, aux manchettes, aux ôpaules, et la dentelle même devient une partie essentielle du vêtement masculin.

Seules, avec ce tact qui les caractérise, les femmes se révoltent contre une mode absurde, et refusent de quitter les costumes qui les embellissent; elles sont soutenues par les Mancini, les la Vallière, les Montespan, les Fontanges, et par cette divine madame Henriette, dont la vie, radieuse étoile, devait s'éteindre si promplement dans l'ombre de la mort.

La littérature elle-même s'est disciplinée : cependant elle ne saurait rompre avec les traditions galantes, sur lesquelles le jeune roi jette, le premier, tout le fastueux éclat de sa grandeur. Les femmes continuent d'inspirer le vers du poêle; elles préparent le succès de l'artiste, et vont s'asseoir jusque sur les marches du trône, pour exercer de plus haut leur glorieux patronage. Alors, si elles écrivent, elles donnent à la peinture du sentiment et au récit un charme de style, une souplesse de ton, qui transportent dans le livre toute la vivacité, toutes les allures fines et délicates des entretiens du salon. Si elles ne se nomment

ni madame de S6vigné, ni madame de la Fayette, si elles se bornenit au rôle de protectrices des lettres et des arts, elles accueillent, comme madame de la Sablière, le poêle insoucieux qui n'a point d'abri ; elles demandent, comme madame de Maintenon, des tragédies à Racine ; elles dirigent, à l'aide de leur intelligence que la grâoe décore, à l'aide de leur cœur que l'enthousiasme électrise, ce mouvement universel des idées qui a valu à ce siècle Tlionneur d'être regardé comme une des quatre grandes époques du progrès littéraire chez les peuples.

Bercé par la plus belle poésie du monde, par la poésie grecque, le jeune élève de Lancelot, le lecteur des fraîches amours de Théagène et de Chariclée,\ii bientôt, à côté de la pompe d'un règne éblouissant, étaler celle de ses vers. Ici tout se met en harmonie : le poète, beau comme le roi, amoureux comme le roi, verra toujours, au travers des magnificences de Versailles, le palais d'Argos, le temple athénien, la chambre impériale de César. Sa pensée, malgré le vêtement grec, restera française, et la muse du courtisan 9e Louis recevra les inspirations d'une cour brillante, sous la tunique et le péplum qui la couvriront, sans la cacher.

Fermez les yeux : ne croiriez-vous pas, à cette douceur amoureuse qui embaume les paroles d'Iphigénie, à ces harmonieuses plaintes qui s'échappent de la bouche de Bérénice, que la Vullière et madame Henriette étaient présen-

tes à l'imagination du poëte quand il donnait aux regrets de l'une et aux douleurs de l'autre cette suavité qui atteadrit le cœur et mouille les yeux de larmes délicieuses?

A cette époque, les femmes se partagent en deux camps : nous les voyons arborer deux bannières. Elles prennent parti, les unes pour Racine, les autres pour Corneille.

Madame de Sévigné, dont la société ordinaire se compose d'admirateurs exclusifs du père du Cid, se montre des plus ardentes contre le poëte. « Il manque entièrement, écrit-elle, de la vigueur romaine qui éclate dans les Horaces. »

Ce dut être un coup bien douloureux pour Racine que cette déclaration de guerre, surtout quand, à côté de madame de Sévigné, vinrent se ranger une multitude de femmes, des cercles entiers, où chaque jour on aiguisait une épigramme nouvelle pour le blesser au cœur.

Dans cette injuste agression se fit remarquer au premier rang madame Deshoulières, qui mit au service de la coterie son habileté à forger la rime.

Mais la femme qui recevait du poëte tant de rôles passionnés, qui, de son âme, de son regard, de ses gestes, de ses accents, faisait vivre sur la scène les héroïnes tragiques, la Ghampmeslé, vengea Racine, en excitant, chaque soir, les bravos du parterre ; elle le consola par son admiration, par sou amour.

Sur le déclin du règne, madame de Sévigné assista aux

belles représentations de Saint-Cyr. Toute cette pompe théâtrale, que la présence du roi réchauffait encore, agit avec force sur son esprit. Elle reconnut enfin le mérite de celui dont elle avait injustement troublé le triomphe. Le sophisme peut envahir une âme loyale, le paradoxe peut tromper un cœur droit ; mais tôt ou tard le bandeau tombe, l'erreur se dissipe et la vérité se fait jour. Madame de SévigDé rendit justice au mérite de Racine et ne parla plus de ses œuvres qu'avec éloge.

Cette qualité brillante, l'esprit, dont l'Allemagne, l'Angleterre, et tous les peuples qui ont une littérature ne présentent que des contrefaçons maladroites, l'esprit, cette fleur exquise de l'âme, qui se révèle par un parfum subtil, a eu chez nous tout son éclat, tout son relief, toute sa grâce, parce que chez nous la femme règne encore plus par l'intelligence que par la beauté.

Au xvu« siècle, quand un trouble politique intimidait les écrivains et chassait l'esprit du domaine des lettres, il trouvait aussitôt refuge dans les salons et donnait naissance à la causerie française.

Pourquoi ne pas l'avouer? C'est là surtout, plutôt que dans les livres, que nous le voyons jefer ses plus vives . étincelles. 11 éclate en fusées, pétille, aiguise ses pointes, et donne à la conversation quelque chose d'une rencontre en champ clos. 11 montre encore cette humeur batailleuse, agressive, qui s'est déployée jadis dans la guerre civile, Un

bon mot entame une réputation, comme un bon coup d'ép6c entame l.i rliair. Se détachant de la lèvre dédaigneuse qui l'envoie, il meurtrit, il déchire, et cause une blessure dont on ne guérit pas.

Tout à coup l'apparition suave de l'une des femmes les plus adoraljles qui aient régné sur la société parisienne vient adoucir Tùpreté de cette épigramme, qui retentissait comme un coup de lanière, et pénétrait dans l'amour-propre comme un poignard.

Un nouveau cercle s'ouvre.

L'esprit a trouvé un lieu où rien ne va gêner son essor vi mesurer l'espace à ses ailes.

Ninon ili^ Lenclos commence à prêcher les doctrines de cette pliilosophie du plaisir qui la rattache, elle et ses amis, à la plus attrayante des sectes de l'antiquité. Sur la pente facile qui l'entraîne vers de complaisantes amours, elle se laisse glisser avec une insouciance heureuse, dont l'excès se trouve tempéré par l'honnêteté virile de son âme et par la solidité de ses relations.

Rien de fascinatcur comme la puissance qu'exerçait cette femme, animée du plus beau feu de l'esprit, et pourvue des plus riches dons de la grâce.

Mademoiselle de Lenclos n'eut que des amis d'élite : les

Chapelle les Bachaumont, les d'Estrées, les Clérambault,

les Sr.iiit-Kvremond, les Condé, les Molière; puis ces deux

autres, Chaulieu et la l'are, le poëte et le capitaine des I. 1.

jn PRÉFACE

gardes, qui durent faire regretter aux gentilshommes de la Régence l'heureux temps où Ton allait chercher dans le salon de la rue des Tournellcs la joie et la gaieté disparues de Versailles.

On l'a dit depuis longtemps : l'Italien chante, l'Allemand discute, l'Anglais pérore, le Français seul sait causer.

Ce privilège, qui nous distingue, nous le devons surtout à ces femmes précieuses des derniers siècles qui savaient reprendre avec la plume une conversation interrompue, sans que la plume en altérât la vivacité, en alourdit les sémillantes allures.

Quand Louis XIV, d'un geste de sa main royale, eut éteint l'incandescence des partis, les femmes se liùtèrent d'abdiquer le rôle d'opposition railleuse qu'elles avaient joué sous la Fronde, pour en prendre un plus noble, un plus éclatant, un plus digne d'elles. Nous assistons alors à un magnifique spectacle. Le poète qui les encense, l'artiste qui reproduit leur beauté sur la toile et avec le marbre, l'homme d'esprit qui recherche leurs suffrages, se laissent enflammer au feu de leurs regards et obéissent à leur impulsion. Sous les noms d'Hortense Mancinl, de Louise de la Vallière, de mademoiselle de Fontanges, de madame de Montespan, beautés rivales, qui tour à tour attireront les regards du maître et donneront des chaînes à s^,^^^cœur, elles sont l'âme de toutes les fêtes. Le siège qu'elles occupeul aux cercles de la cour, au\ représcutations ihéùlra*

l'KÉFACE 11

les, dans les carrosses qui suivent les chasses de Compiègne et de Ghambord, devient un trône d'où elles répandent, comme des rayons bienfaisants, sur tout ce qui les entoure, le charme de leurs regards, l'encouragement de leurs sourires.

Louis XIV a pris pour emblème le soleil ; ses architectes le cisèlent comme une signature splendide sur tous les monuments; ses ingénieurs en décorent les armes meurtrières qui lui donnent la victoire ; l'intrépide chevalier banneret du moyen âge, tour à tour devenu le grand seigneur de la Ligue et de la Fronde, maintenant simple courtisan du grand roi, efface ses armoiries devant celles de la couronne ; et cependant, malgré tous ces hommages, malgré la fastueuse. devise du prince, le véritable soleil de ce temps, c'est la femme. Pour elle, la satire émousse ses traits aigus, le madrigal épuise sa douce louange; elle exerce la plus noble des royautés, celles qui consiste à encourager les arts.

Au fond de la plus éloignée de nos provinces, vivait, à cette époque, un malheureux artiste brûlé par deux flammes qui dévorent, le patriotisme et le génie.

Enfant de Marseille, on eût dit qu'il avait, après deux mille ans, ramassé sur cette terre grecque le ciseau tombé des mains de Phidias au pied du Parthénon. L'Italie connaissait Pierre Puget, mais la France l'ignorait encore. Gênes le suppliait de donner, dans son église de Carignan,

des compagnes aux statues de Philippe Carlone, et Marseille lui refusait un bloc de marbre, Marseille le traitait de maçon, parce que, émule de Tagliafico, il avait, pour sa ville natale, dessiné des lignes architecturales d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses.

Déjà vieilli par l'âge et les ennuis, Puget tourne les yeux vers la cour de France.

Son fils part, et porte à la favorite du jour un médaillon sculpté de mémoire, avec le modèle d'un de ces groupes magnifiques que le génie seul peut concevoir et exécuter.

Fière de voir ses traits immortalisés par un artiste nouveau et si grand, la favorite l'appelle à Paris; elle lui donne un atelier, des blocs gigantesques ; et bientôt le Milon de Crotone râle la souffrance sous les ombrages de Versailles.

Louis XIV, suivi de toute sa cour, vient en grande pompe visiter l'œuvre du sculpteur, et manifeste hautement sa satisfaction.

Puis, d'une autre bouche royale, à l'aspect de ce torse et de ces muscles où la douleur palpite, de la bouche de Marie-Thérèse, de la femme du roi, sortent ces mots que l'histoire a recueillis : « Dieu ! que cet homme souffre ! »

L'artiste avait pressé l'achèvement de son œuvre, car, depuis qu'il lui était permis de promener son ciseau à loisir sur le bloc, il craignait que la mort jalouse ne vînt l'interrompre et le saisir au milieu de son travail.

Comme il exécutait son Milon, le roi avait souvent dirigé sa promenade du côté de l'atelier pour suivre tous les progrès de la merveille promise. Un jour, entre autres, seul avec la protectrice du sculpteur, il était venu examiner l'oeuvre, tandis que la cour, éparpillée, se promenait dans les bosquets voisins. De loin, Puget avait reconnu l'amant royal de celle qui s'avançait, fière, souriante, gracieuse, l'ombrelle négligemment rejetée sur l'épaule, et, comme a dit le poëte, « dans sa démarche décelait la déesse. »

Une idée subite, un éclair traversa le cerveau de Puget.

Louis XIV et sa compagne le trouvèrent façonnant avec de l'argile la première ébauche de V Andromède et du Persée.

— Ah ! s'écria Puget, quelle sera la personne dont les formes divines voudront prêter un corps à cette fable ravissante de nos ancêtres grecs?

On a dit, et nous le croyons, que le lendemain, à l'insude tous, une femme transformait ses appartements, presque royaux, en atelier. La, faisant tomber tous ses voiles aux yeux de l'artiste ébloui, elle voulut lui servir de modèle, et lui permit de donner une sœur à ces créations d'une beauté jusque là sans rivale, léguées aax siècles par les sculpteurs de l'antiquité.

Ainsi les arts, les lettres, comme le caractère de la nation, tout subissait l'influence des femmes. Nous les trou-

VOUS constamment aux premiers plans de la scène. Sous Mazarin, elles avaient adouci, en les partageant, les querelles politiques. Elles entreprirent ensuite la réforme de ces mœurs turbulentes où se laissaient voir encore bien des traces de la barbarie, et contribuèrent à épurer la langue en y apportant cette précision fine, élégante, cette exquise clarté, ce tour délicat de la phrase, qui sont les plus grands charmes de leur esprit chatoyant. Tout concourait à assurer, à agrandir leur triomphe. La cour était à leurs pieds comme la ville ; on leur prodiguait l'encens et la louange, et, le jour où la veuve Scarron vint partager la couche du roi, l'on peut dire que dans cette femme, arrivée à l'apogée d'une vertu sans égale, tout son sexe était couronné par la main de Louis XIV.

Il est vrai qu'à la fin de ce siècle il s'opéra des changements soudains, des revirements inouïs.

Le roi n'était plus jeune; autour de lui tout vieillissait.

Condé, qui, après le maître, était, sous l'inspiration des femmes, le premier protecteur des écrivains, des savants, des artistes, Condé touchait au terme de sa carrière. Bossuet, blanchi comme les autres, venait s'esseoir auprès du lit de mort du héros, pour lui consacrer les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. Les plaisirs s'envolaient avec la jeunesse ; l'ennui, froid, monotone, solennel, avait élu domicile à la cour du grand roi. Cet astre pâlissait à son déclin. Toutes les femmes qui avaient

jeté l'iiclat do leur esprit, de leur beauté, de leurs sourires, sur les pompes des premières années de ce règne, disparaissaient, touchées par la mort.

Au milieu de ce deuil et de ces tristesses, madame de Maintcnon cherche vainement à distraire son royal époux; Louis XIV devient de jour en jour plus morose et plus sombre; son caractère, aigri par les malheurs qui semblent poursuivre sa vieilleàsc, ne peut souffrir ni contradiction ni conseil. Un de ses regards irrités tue l'auteur d'Athalie, qui avait osé se faire l'écho respectueux des plaintes populaires.

Sur les ruines de toutes ces splendeurs et de toutes ces gloires, Ninon de Lenclos, seule, reste éternellement belle, éternellement adorée. Cependant l'ùge la gagne comme les autres ; mais elle semble réserver son dernier, sou plus gracieux sourire pour la mort qui va l'atteindre.

Elle avait quatre-vingt-dix ans, lorsqu'un jour le hasard jeta sur sa roule un très-jeune collégien, élève des j«^suites, dont le regard vif et la physionomie spirituelle la frappèrent.

Mais cet enfant, qu'elle se plaisait à faire causer, laissait échapper déjà des paroles acerbes, mordantes, incisives, et ùe sa lèvre pincée, le sarcasme débordait comme du fiel.

Ninon, moins rapprochée de la tombe, eût réussi peut- (itre il corriger ces amertumes de l'intelligence et du cœur;

mais elle ne put que léguer des livres au collégien, et mourut, prévoyant que bientôt Voltaire, enfermé sous les verrous de la Bastille, y méditerait ses vengeances, et que le cadavre de Louis XIV serait insulté par le peuple sur la route de Saint-Denis.

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