DEUX LETTIIKS SERVANT DE PROLOGUE
Londres, 26 août 1685.
« Vous m'exhortez à revenir en France, ma chère Ninon : qu'y ferais-je, h(ilas?J'ai soixante-douze ans, je suis inlirmc, on m'accuse parfois de manie ; je ressemble à tous les vieillards. Vous-même ne me reconnaîtriez plus, et j'aime beaucoup mieux laisser mon souvenir à mes amis que de leur ramener ma personne.
» Ils y gagneront. Moi, je serai loin d'y perdre.
j» D'ailleurs, je suis ici avec des gens habitués à la
loupe : pourquoi voulez-vous que j'aille prêter à rire aux Parisiens, en étalant à leurs yeux cette excroissance bizarre que la nature a daigné placer au beau milieu de mon visage, droit sur le nez, et qui a pris avec l'âge des proportions fabuleuses?
» Je porte le monde, comme Atlas ; mais ce n'est pas sur mes épaules,
1) Quand vous penserez à moi, représentez-vous le Saint- Évremond d'il y a trente ans, comme je veux à mou tour ne me rappeler que la Ninon d'autrefois.
» Ah! que vous étiez admirable, ma chère! quelle taille pleine de noblesse, de grâce et de volupté! que de charmes divins, que d'attraits vainqueurs réunis dans la même femme! Votre figure manquait un peu de régularité; mais l'observateur savait y découvrir toutes sortes d'agréments et de finesses qui la rendaient préférable aux figures les plus correctes et les plus éblouissantes.
» Vous aviez le teint blanc, la peau fine et satinée, la jambe d'un contour élégant et d'une délicatesse exquise; des cheveux châtain brun d'une richesse et d'une profusion merveilleuses, des sourcils bien séparés, de longues paupières, de grands yeux noirs d'une expression touchante; un nez bien fait, des lèvres vermeilles, un menton à fossettes, une jolie bouche et un doux sourire; de belles dents, de beaux bras, de belles mains; un son de voix qui allait à l'âme, une physionomie à la fois ouverte, fière et tendre; un air de fraîcheur, de propreté, de décence ; beaucoup d'aménité dans le caractère, des grâces dans tous les gestes, et de l'esprit comme un ange.
» Voilà, ma chère, la Ninon que j'ai connue, et l'on
m'assure qne je la retrouverais de môme aujourd'hui; mais je tremble d'y aller voir.
» Cola me parait bien miraculeux et hors des limites du possible.
» Ne cherchez donc pas à faire révoquer l'ordonnance qui me frappe. 11 est plus sage à moi de rester en exil avec loutes mes belles illusions du pa?=é que de m'exposer à me heurter là-bas à quelque réalité désespérante.
>' J'aime beaucoup mieux ne revoir qu'en imagination votre adorable rotraite, derrière la place Royale, où nous avons passé des heures si douces, et où la reine de l'esprit et de la beauté tenait chaque soir cour pléniôre. Après une aussi longue absence, je n'ai pas oublié le moindre détail de ce qui vous concerne : les reproches de votre dernière lettre n'ont donc pu m'atteindre; au lieu de diminuer cheî moi la mémoire du cœur, le temps n'a fait que l'accroitre.
» Voulez-vous que je vous en donne une preuve?
» Toutes nos relations me sont encore présentes. Je vois d'ici votre demeure de la rue des Tournelles, une petite maison propre et commode, avec deux appartements séparés, l'un donnant sur la rue, l'autre sur le boulevard.
» Daus le premier élait un fort beau et fort grand salon, où vous receviez vos visites et qui servait de pièce d'assemblée.
» La compagnie se réunissait à cinq heures et se retirait à neuf.
« Ce salon n'avait point de tapisserie ; il était boisé avec des filets d'or. On y voyait les portraits de vos principaux adorateurs, de vos plus chères amies, quelques tableaux des grands peintres du temps, le clavecin et la bibliullièque. Il y avait des fauteuils uuiquemeut destinés aux du-
mes, et les hommes prenaient place sur des sièges à dos de maroquin noir, qui pouvaient se briser pour les voitures et qu'on appelait perroquets, probablement parce que beaucoup de ceux qui venaient s'y asseoir ressemblaient à ces oiseaux jaseurs.
« Au fond du deuxième appartement, se trouvait la porte d'une pièce, meublée plus voluptueusement que toutes les autres.
» C'était le boudoir.
» Vous l'aviez décoré de glaces enchâssées dans des panneaux de menuiserie, et sur ces panneaux vous aviez fait peindre les aventures les plus galantes de la Fable. Au plafond se déroulait toute l'histoire de Psyché ; Mars et Vénus s'embrassaient à droite ; Jupiter enlevait Europe à gauche; et le berger Paris, examinant au fond les charmes des trois déesses, semblait, convenez-en, depuis qu'il avait vu les vôtres, ne plus savoir à qui donner la pomme.
» Rien, dans ce voluptueux asile, ne représentait les rigueurs de l'amour : vous teniez à les bannir constamment de ce lieu, même en peinture; tout y respirait l'amour heureux,
» Eh bien, qu'en dites-vous, ma chère Ninon ? mes souvenirs sont-ils fidèles?
» Lorsque la compagnie se trouvait peu nombreuse et à votre goût, c'était dans le second appartement que vous vous plaisiez à nous réunir.
» Il y avait là des fauteuils pour tout le monde. On causait ; vous animiez l'entretien de la verve de votre esprit, de l'éclat de votre imagination brillante. Votre conversation était un véritable feu d'artifice qui nous présentait en un instant cent images plus agréables les unes que les autres.
NINON DE LENCLOS 'Il
» Chacune de vos phrases était enivrante et semblait emprunter de la passion à votre nature voluptueuse ; votre VOIX et jusqu'à votre souffle excitaient le désir.
» Joignez à cela l'enjouement le plus tendre, le badinage le plus léger, les ruses de la coquetterie, les grûces séduisantes que l'envie de plaire peut donner à une jolie femme, et jugez de l'elTet que vous deviez produire. Jamais je n'ai soutenu que vous fussiez parfaite; mais vos imperfections mêmes étaient pleines de charme. Ainsi je vous ai vue sans cesse violente et emportée dans vos goûts, vive pour les moindres choses qui vous touchaient; froide, lente et paresseuse, lorsque rien n'affectait votre âme ; légère dans vos engagements, inconstante dans vos amours, rangée dans vos affaires, folle dans vos plaisirs; mais toujours gracieuse, toujours belle, toujours attrayante et toujours aimée.
» Vous aviez l'habitude de jouer du luth, et vous vous en acquittiez si parfaitement à ces petites réunions d'intimes, que cela nous jetait dans l'extase. On peut dire que vous prêtiez à l'instrument tout votre esprit et toute votre ûme.
» Dans ces heures-là, ma chère, on ne vous aimait pas, on vous adorait.
» Vous étiez le centre de nos plaisirs; nous voltigions sans cesse autour de vous comme les papillons autour d'un foyer de lumière. A la cour et à la ville on nous désignait sous le nom d'oiseaux des Tournelles, ce qui inspira, si vous vous le rappelez, à M. de Charleval, le charmant couplet que voici :
Je ne suis plus oiseau des champs, Mais de ces oiseaux des Tournelles
Qui parlent d'amour en tout temps Et qui plaignent les tourterelles De ne se baiser qu'au printemps.
» Je sais bien que nombre d'esprits moroses vous ont traitée de courtisane : ce sont des niais ou des fous.
» Pour les personnes de sens vous êtes un des flambeaux du siècle ; si ce flambeau a été tenu par la main de l'Amour, c'était pour mieux le faire briller à tous les regards.
» Il est avéré maintenant que vous avez eu assez de poids dans la société, assez de considération dans le monde, pour inspirer, non-seulement aux hommes célèbres dans tous les genres, mais encore aux femmes de la plus haute distinction, le désir d'être admis chez vous. Naturellement vous êtes devenue l'amante des premiers et l'amie des secondes.
» Votre boudoir est le centre où la gloire, le génie, la haute naissance, se jouent avec les plaisirs.
» Dans un siècle, à c4té d'une cour oii rien n'est confondu, où l'étiquette, les classes, les rangs, sont des faits graves, vous proclamez l'égalité par l'intelligence. Vous ne demandez pas à vos hôtes d'être ducs ou marquis, vous leur demandez de plaire et d'être aimables.
» Savez-vous, ma chère Ninon, que vous êtes un véritable chef de secte? Vous prêchez à la fois la religion du goût et la religion du plaisir.
» Ne craignez rien, vos disciples seront nombreux.
T) Les éclatantes victoires des premières années du règne de Louis XIV sont déshonorées aujourd'hui par une paix honteuse; le rigorisme et la pédanterie de la veuve Scarron remplacent la cour galante des la Vallière, des Montcâ-
pan, des Fontatipes. Votre salon jadis était l'émule de Ver- Bailles : ne perdez rien de la position conquise, redoublez d'esprit et d'habileté pour empêcher Paris de suivre la malheureuse impulsion que lui donne la vieille maîtresse du roi.
» Que la rue des Tournelles lutte contre Saint-Cyr.
» A la teinte sombre, au voile de tristesse et d'austérité des dévots de Versailles, opposez vos grâces riantes et la morale facile d'Épicure. Si nos contemporains ne rendent pas justice à vos efforts, la postérité vous en tiendra compte.
» Seulement, au milieu de toutes ces préoccupations sérieuses, n'oubliez pas votre vieil ami, dont le cœur vous a suivie jusqu'à .ce jour, et ne cessera de vous suivre qu'à l'heure où il ne battra plus. Je connais beaucoup de détails de votre vie, vous m'avez fait autrefois bien des confidences; mais il y avait, j'en suis sûr, un certain nombre de restrictions, que votre âge et le mien rendaient nécessaires et qui seraient inutiles aujourd'hui, si vous consentiez à m'écrire votre histoire.
» Voulez-vous me choisir pour confesseur ? vous résignerez-vous à m'avouer vos douces folies, les torts de votre beauté, les espiègleries de votre œil noir, les ruses gracieuses de votre sourire?
» C'est un moyen de réunion que je vous propose.
» Puisque je ne vais pas à vous, venez à moi, que votre esprit franchisse l'espace et console l'exilé. Redites-moi ce que je sais déjà, n'oubliez rien de ce que j'ignore. Montrez-vous telle que vous êtes, avec franchise et sans détour. Je gage que cette histoire sera conforme au jugement que j'ai porté sur vous.
» Il y a, comme vous le voyez, ma chère Ninon, passablement d'amour-propre dans la demande que je vous adresse; mais il y a, croyez- le bien, autant de sympathie et d'amitié sincère.
» J'attends ce que vous déciderez, je m'y soumets d'avance, et je vous envoie mille baise-mains.