RÉPONSE
Paris, 15 septembre i68S.
« Ainsi vous renoncez à la France, mon pauvre ami : c'est bien dur pour ceux qui vous aiment. Je ne discuterai pas vos raisons, bien qu'elles me paraissent mauvaises. Chacun ici-bas vit pour soi, chacun arrange son bonheur comme il l'entend; l'amitié qui se rend importune par les conseils est une fausse amitié, Vivez donc de souvenirs ; retranchez-vous dans le passé, puisque vous avez peur d'affronter le présent.
» Toutefois je dois vous dire que vous ne vous rendez pas justice.
» Qu'importent les ruines du corps, si l'esprit reste de» bout sur ces ruines et n'a rien perdu de sa vigueur? C'est de la belle et bonne coquetterie que vous faites là. Seulement, vous auriez dû ménager la mienne, et ne pas avoir l'air de mettre en doute les renseignements qui vous sont parvenus.
NINON DE LRNCLOS ?3
» Ces renseignements sont exacts, ne vous déplaise : je ne porte pas encore le deuil de ma beauté. Ah! criez à l'impossible, scandalisez-vous, doutez de ma parole, je n'aurai qu'une chose à répondre à cela : passez le détroit et venez vous assurer vous-même de la vérité de l'assertion. Votre loupe en main, je vous défie de me trouver une ride.
» Pardon, mon ami, de ce méchant jeu de mots; mais vous avez piqué ma vanité de femme, et je me venge.
» Oui, j'ai toujours des adorateurs; ils pullulent, ils aflluenl chez moi; les déclarations et les soupirs vont leur train. Je commence à croire (ju'il y a quelque diablerie làdessous, et jai le frisson quand je songe à la signature que j'ai donnée jadis à ce maudit homme noir dont je vous ai raconté la singulière visite.
» Il serait bien étrange, n'est-ce pas, que j'eusse signé un pacte avec Lucifer? lùilin, au petit bonheur.
» Je suis trés-sensible à vos éloges, mais ils me semblent légèrement empreints d'exagération; je ne crois pas avoir sur mon siècle liulluence que vous m'attribuez.
» Il y a des jours où, descendant au fond de moi-même, je trouve ma conduite folle et coupable. Les raisonnements philosophiques sur lesquels je me suis appuyée pour agir autrement que les autres femmes me paraissent autant de sophismes et de paradoxes : je tremble de m'être trompée de route, et, si l'enfer existe, d'avoir pris tout droit le chemin de l'enfer. J'éprouve quelque chose comme des remords. Lorsque j'envisage d'un œil froid ces plaisirs auxquels j'ai tout sacrifié, je leur trouve un vide alfreux, une iiKToyaole amertume.
n Puis toutes les idées sombres s'effacent au premier signal d'un autre plaisir.
» Mes illusions renaissent, la folie m'entraîne de nouveau; l'amour, qui m'avait paru insipide, me semble l'unique joie de la terre, et je me retrouve épicurienne comme devant.
» Il résulte de tout cela, mon ami, que mon histoire est très -difficile à écrire. J'ai bien envie de repousser votre demande en la qualifiant d'indiscrète. Croyez-vous qu'une femme n'ait pas toujours un petit coin de son cœur qu'elle désire laisser dans l'ombre ?
» Vous voulez ma confession tout entière, c'est grave, et vous n'avez pas tort de penser que, plus jeune, j'aurais usé de réticence.
» Et puis je vous soupçonne de vouloir publier cela quelque jour, si bien que, sur le point de tracer la première ligue, le scrupule m'assiège, et une voix intérieure me crie :
» — Insensée ! que vas-tu faire*? Ne te trouves-tu pas assez coupable? Jette la plume et garde-toi de ranimer des souvenirs éteints; laisse dormir tes vieux péchés sous la cendre de ton siècle. Quel enseignement les générations futures recueilleront-elles du récit que tu prépares? T'imagines-tu que les pages de ta vie renferment un cours de morale propre à édifier la jeunesse et à lui inspirer le goût de la vertu? Non, certes : tu feras beaucoup mieux de couvrir d'un voile tes égarements et de consacrer le reste de tes jours au repentir.
» Qu'en dites-vous, mon ami'' Le conseil est salutaire^ il me vient d'«u haut peut-être.
» Mais le diable, qui, je ne sais pourquoi, m'a toujours paru raisoimer fort logiquement, s'approche et me dit tout bas :
» — Prends garde, Ninon, prends garde! Il court de par le monde une fouie de Mémoires apocryphes où l'on ne te ménage fiuùre. La médisance, passe encore ; mais la calomnie, tu ne dois point la soulTrir. On t'a connue faible et voluptueuse, prouve que tu n'a jamais été ni dissolue ni parjure. Enfin, pour lever tout scrupule, glisse sur quelques détails, ne fais qu'ébaucher certains tableaux. Si le fond n'est pas toujours irréprochable, que la plume soit chaste, et l'on pourra, je t'assure, tirer encore de cette œuvre bon nombre de leçons utiles. En confondant tes ennemis, tu rétabliras, d'ailleurs, sur bien des points, la vérité de l'histoire.
» Ma foi, mon ami, le diable a raison. Je cède à votre désir.
» En même temps que je parlerai de moi, je parlerai de tous et de vous-même; je vous peindrai comme je vous ai vus. Si le tableau n'est pas lidèle, accusez mes yeux, et non ma conscience.
» Pour ce qui me concerne, je ne suis pas trés-sûre non plus de rester constamment dans le vrai. Mon cœur est une sorte de caméléon : souvent un croit le saisir, et l'on n'embrasse qu'une ombre. Vu de différents côtés, il présente des couleurs toutes diflérentcs. Je n'ai jamais eu que le dehors d'une femme, je suis homme par le caractère et l'esprit.
» Donc je réclame d'avance, pour les fautes de la femme, indulgence et pardon. Si l'on veut m'en croire, on accep-
tera comme un axiome ces deux vers de la Fontaine, ainsi modiliés par moi :
Le bien, nous le faisons; le mal, c'est la nature; On a toujours raison, le destin toujours lort.
» Je VOUS enverrai le manuscrit chapitre par chapitre. Adieu, mon ami. Lisez, jugez, et ne cessez pas de m'aimer.