‹ Confessions notes autobiographiquesChapitre 2 sur 52 · Première Partie · texte numérisé non relu

Première Partie

N m'a demandé des « notes sur ma vie ». C'est bien modeste. « notes » ; mais « sur ma vie », c'est (quelque peu ambitieux. N'importe, sans plus m'appesantir, tout simplement, — en choisissant, •élaguant, éludant ? pas trop, — m'y voici :

Je suis né, en 1844, à Metz, au n*^ 2 d'une rue

Haute-Pierre, en face de l'Ecole d'application ^ pour les futurs officiers du Génie et de TArtillerie. Je me rappelle une petite pension où j'allai jusqu'à l'épellation inclusivement, dans une rueaux Ours, chez une demoiselle très gâteau^ et c'est tout le souvenir que j*ai d elle et de mes. études sous sa direction. De notre premier étage je voyais tous les matins passer à cheval la longue file des élèves de TEcole d'application en petite ou en grande tenue, selon les jours, dessous- lieutenants des deux armes savantes , et mon petit cœur tout militaire trottait^ galopait derrière eux , Dieu sait comme î Mon père était capitaine du Génie , et chez:

mes parents c'était souvent le tour des choses de larmée, dans les conversations, et des officiers du régiment aux soirées hebdomadaires, whîst et thé, qui s'y donnaient. J etais si fier du bel uniforme paternel ; habit à la française au plastron de velours avec ses deux décorations d'Espagne et de France, Alger et Trocadéro, bicorne à plumes trirolorcsde capitaineadjudant-major, répée« le bien ajusté pantaloa bleu -foncé à bandes rouges et noires, à sous-^

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Paul Verlaine (Djcumeut fourni par M. Gabriel Vicaire)

pieds ! si fier aussi de son port superbe d'homme de très haute taille, « comme on n'en fait plus », visage martial et doux, où néanmoins rhabitudc du commandement n'avait pas laissé de mettre un pli d'autorité qui m'imposait et. faisait bien, car j*étais mauvais comme ùa diable quand on me tolérait trop despièglerie.

Ma pauvre mère en savait long là-dessus, que son extrême bonté n'empêchait pas toutefois,

si les choses allaient à l'excès de mon côté, d'ea venir du sien aux justes extrémités. Plus tard,, beaucoup plus tard, quand j'eus orrandi. à quoi bon ? vieilli, pourquoi ? elle était coutumière, vaincue à la fin par mon adoles-^ cence tumultueuse et ma maturité pire dan& l'espèce, de me dire, lors de nos scènes, en forme de menaces auxquelles elle savait bien que je ne croirais pas : « Tu verras, tu en iferas tant qu'un jour je m'en irai sans^ que jamais tu saches où je suis )i>. Non, elle ne devait pas réaliser ces paroles, et la preuve^ c'est qu'elle est morte d'un refroidissement contracté en me soignant de la maladie qui me

Portrait de Paul Verlaine enfant (Document fourni par M. Raynnotid de la Tailhèdc)

tient encore. Eh bien, je rêve souvent, presque toujours» d*elle ; nous nous querellons, je sens que j'ai tort, je vais le lui avouer, implorer la paix, tomber à ses genoux, plein de quelle peine de l'avoir contristée, de quelle affection désormais tout à elle et pour elle.*. Elle a disparu ! et le reste de mon rêve se perd dans l'angoisse croissante d'une infinie recherche inutile. Au réveil, ô joie ! ma mère ne m*a pas quitté, tout ça n'est pas vrai, mais coup toujours terrible, la mémoire me revient : ma mère est morte, ça c'est vrai I

Il ne faudrait pas conclure de là que je fusse, un enfant pervers ou méchant. J'avais mes moments fréquents de gentillesse et il suffit, pour en être convaincu, de voir mon portrait fait quand j'avais quatre ans, portrait dont l'original est actuellement en la possession de mon ami Raymond de 2a Taiihède qui le tîent du si regretté Jules Tellier à qui je Tavais donné. J'y suis représenté en petit bonnet à ruches surmonté d'un bourrelet blanc et bleu, (Mon prénom de Marie m'avait voué à la Sainte Vierge qui s'est souvenue de son filleul vers 1873-74,

l'RËMIÈRK PARTIE

«époque où j'écrivais Sagesse sî sincèrement !) On me reconnaît encore dans cette d'ailleurs ^ssez jolie gouache. J'y ai les yeux bleus, qui ont, si je puis ainsi parler, grisonné depuis, avec une bouche à la lèvre supérieure en avant •et Tair foncièrement naïf et bon. Ai-je tant changé que ça ? En laid, oui ; en mal ? je ne crois pas.

Outre mes parents j'avais une cousine, de huit ans plus âgée que moi, orpheline du côté de ma mère, que celle c i et mon père avaient recueillie et élevaient comme leur propre fille. J'ai tdujours eu pour elle l'affection d*un jeune frère et elle m'aimait tendrement.

Pauvre chère cousine Elisa l Elle fut la particulière douceur de mon enfance dont elle partagea et protégea longtemps les jeux ; parfois, •dans les commencements, elle lut un peu, enfant •elle-même, la complice innocente des malices ■et plutôt encore l'inspiratrice des gentillesses puériles qui constituèrent ma vie morale de ces années*là. Elle taisait nies grosses fautes, exaU tait mes petits mérites, me grondait si genti- «nent entre temps. Avec l'âge, ce furent de

bons conseils, des exemples aussi de soumission», de déférence et de prévenance qu'elle me donnait et dont je profitais plus ou moins — et. c'était une petite mère sous la grande, une autorité non plus douce, non plus chère, mais comme de plus près encore. Quand elle se maria, pour mourir, hélas ! quelques années après,, notre affection continua la même, et, que disaîsje plus haut ? complice encore de mes malicesd'alors, ce fut elle qui me fournit l'argent nécessaire à kl publication de mon premier livre, ces. Poèmes saturniens où éclate bien le moi fantasque et quelque peu farouche que j'étais...

A l'époque de ma toute petite enfance à laquelle je reviens après cet écart en avant, les régiments se déplaçaient fréquemment. Celui de mon père dut quitter Metz peu après ma naissance et rejoindre à Montpellier. De ce séjour j*aî surtout à la mémoire de très somptueusesprocessions religieuses où des jeunes gens de la. ville en robes monacales de diverses couleurs, la plupart du temps blanches, avec des cagoules rabattues sur la tête, percées de trois trous^ pour la vue et la respiration, se joignaient, qui

raBMlÊRB PARTIS

m'efirayaieat passablement. C*est pcnUenis qu'on les nommait et qu*on les nomme encore ;

moi je les appelais « les fantômes » !

Dans la maison où nous demeurions il y avait deux vieilles filles, marchandes de jouets, à qui ma bonne me confiait quand mes parents sortaient le soir. C'était pour moi le paradis, naturellement, cette boutique ! J'ai encore dans les yeux les resplendissants Polichinelles, joie et terreur, et tous ces tambours et toutes ces trom* pettes et les charriots sans nombre, et la pelle et le sceau pour les trous dans le sable, et les paysages en boîte pour Téparpillement des soldats de plomb grands comme les arbres aux feuilles de copeaux et plus petits que les moutons, et les bergers de Nuremberg ou suppo>cs tels, et tant et plus d'autres merveilles ! Un soir d'hiver que j'étais sur les genoux d*une de cesdemoiselles, prêt à m'assoupir, charmé de voir, à travers mes cils se rapprochant qui me kaléidoscopaient les choses, écumer sous le couvercle soulevé et d'entendre, parmi les bruits indistincts du demi-sommeil, chanter Teau d*une bouillottei j*eus l'idée, je m'en souviens comme

«d'hier, et je crois tellement fy suis^ que j'aurais encore l'idée, — Tidée ! — de plonger ma main droite dans la belle eau d'argent frisé qui faisait de si' jolie musique. Le résultat, vous pensez bien, fut une effroyable brûlure grâce à laquelle je restai longtemps privé de l'usage d'un bras et suis demeuré aussi adroit ou mala* droit d'une main que de l'autre, ce qui se terme ambidextre, si je ne me trompe.

Le Peyrou ! Qu'il y faisait chaud sous ces •arbres comme noirs, au long de ces haies épaisses comme des murs ! J'en revenais tout sale de terre tripotée et tout essoufflé d'avoir couru dans les allées d'ombre moite et de soleil pulvé^ rulent.

Ma grande aventure à Montpellier fut celle du scorpion. Pierre-et- Paul, l'un des biographes

qui exercent sous le Vanier des Hommes dau»

jmrd'hui^ l'a racontée en Théroïsant quelque peu. Voici la vérité stricte : on m*avait fait un

verre d'eau sucrée que j'allais boire, quand, eu agitant la petite cuiller pour que le sucre fondît, j'aperçus quelque chose d*anormal parmi Peffer-

vescence des bulles d air inonlant et descendant

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