‹ Confessions notes autobiographiquesChapitre 25 sur 52 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

sans grommellement ni grandes recommandations d^avoir à revenir bien au temps convenu « Vous comprenez, il y a l'emprunt de la Ville: il va y avoir des travaux extraordinaires..,» — et patati et patal 'autre. « En outre il y va de votre intérêt, de très sérieuses gratificationsseront accordées à cette occasion. »

Je me fichais pas mat, en vérité, de l'emprunt et des travaux extraordinaires et de mon intérêt et des gratifications — et, gardant mon fiacre, je rentrai à la maison, fis une valise en toute hâte et pris Texpress pour V... la plus proche station du village où demeurait ma pauvre cousine»

J'y arrivai par un temps affreux de février,, pluie battante, vent furieux et glacé, ma valise d'une main et de l'autre un parapluie dont il ne m'était, vu l'ouragan, possible de ne me servir que comme d'une canne. — D'ailleurs qu'avaisje à gâter qu'un haut-de-forme enfoncé jusqu'aux oreilles, et que m'importaient, je vous le demande un peu, la pluie et la boue et tout, eussé-je été vêtu comme un prince ? le m'enfonçai, courant plutôt que marchant, dans le petit

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jour, et dans la bouc d'une route de trois « bonnes ^ lieues...

Dans quelle situation d'esprit, non ! de cœur t>îen plutôt, j'accomplis cet affreux pèlerinage, je vous le donne à penser. J'arrivai enfin, trempé •comme une soupe, de pluie, de sueur et de pleurs — car quelle anxiété : est*elle encore vivante ? Je l'aimais tant ! — aux confins du village, d'où, dès l'abord j'entendis un coup de cloche, puis deux, puis trois, puis tout un -glas. Fou, j'entrais dans un cabaret sur la route :

— Ah ! vous voilà, monsieur Verlaine...

— Et madame D,..?

— On va l'enterrer.

Je ne mis pas plus d'une minute, je gage, pour atteindre l'habitation d'où devait partir Tabomi-

nable cortège. Mon cousin par alliance, tout en larmes, se jeta dans mes bras et nous nous étreignîmes longuement... Ma mère faisait pitié à •voir. Elle aimait Elisa comme sa propre fille. C'était, pensez donc, l'enfant d'une sœur adorée morte jeune, adoptée et élevée par mes parents 'loin d'un père, brave homme, mais ivrogne, à

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qui n'avait resté, en toute prudence, que sou fils, le chasseur de Vincennes dont il a été question dans les premiers chapitres de ces Confes* s ions, et qui m'avait reconduit si persuasivement à la pension L..

J'entrai dans le salon où était exposé lecercueil. J'y jetai Teau bénite et sortis^ chancelant.

En ce moment rententirent dans la cour de la, fabrique ( mon cousin était sucrier^ comme on dit ià-bas) les chants liturgiques. Il était trop tard pour songer à me changer et ce fut tout, souillé de boue et fumant de pluie comme un chien mouillé et sous l'averse sans fin pour tout, le jour, que je suivis ma cousine, ma chère à. jamais regrettée, bonne, bien aimée Elisa, portée par huit vieilles femmes en long manteau-, noir à Timmense capuchon comme monastique, rond et large sur leur front de tristesse non^ affectée, car elle avait été si bienveillante aux. pauvres ! tandis qu aigre et faux s'égrenait le De Profundis de chantres plus habitués aux^ travaux des champs qu'aux Nénies qu'ils psalmodiaient là...

Les deux jours qui suivirent, je ne mangeai pas, je bas.

OUI, pendant les trois jours qui se succédèrent après renterrcmciit de ma chère cousine, je ne me ^soutins qu'à force de boire de la bière et encore de la bière. Je tournai ivrogne — si bien que rentré k Paris à mon bureau, où mon chef, par surcroît dans ma tristesse affreuse, me « chapitra sur le jour en plus que j'avais pris, au point que je l'envoyai promener, rentré, dis-je à Paris où la bière •«st affreuse, ce fut sur Tabsintheque jeme rejetai, l'absinthe du soir et de la nuit. Le matin et l'après-midi étaient consacrés au bureau, d'où mon algarade ne m*avait pas fait remercier, — •et d'ailleurs ayant, moi, l'égard pour ma pauvre mère, en môme temps que pour mon chet de bureau la ruse de leur laisser ignorer la nouvelle •et si déplorable habitude inaugurée .

Cette absintlie ! Quelle horreur quand j'y

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pense dealers... et d'un depuis qui n*est pasloin^

assez loin pour ma dignité, pour ma santé, pour ma dignité pourtant plus encore, quand j'ypense vraiment !

Un seul trait de l'atroce sorcière verte (quel imbécile l'a donc magni6ée en fée, en Muse verte ?) un trait plutôt comique encore, en atten*^ dant des farces plus sérieuses.

J*avais une clef de Tappartement des Bati-^ gnolles où nous continuions à vivre, ma mère et moi, depuis la mort de mon père, et j'en profitais pour rentrer à telle heure que je vou* lais de la nuit, moyennant des mensonges gros, comme le bras, dont ma mère ne se doutait pas... ou se doutait, mais sur lesquels elle fermait..., difficilement et douloureusement, Je le crains... aujourd'hui seulement hclas ! les yeux. Où je passais les nuits ? Pas toujours en lieux bien recommandables. De vagues « beautés »

m'enchaînaient souvent de « liens de fleurs », ou je passais des heures et des heures dans cette maison de ia vieille dépeinte si magistralement, par Mendès et dont il sera parlé ici même en temps et lieu, ou j*ailais purement, entre autres.

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amiSf avec le si regretté Charles Cros, m'engloutir ès*cabarets de nuit où Tabsinthe coulait

à ilôts de Styx et de Cocyte !

Si biea qu'ua beau, ou plutôt qu un vilaia petit jour* comme j'étais, suivant mon habitude, rentre subrepticement, dans ma chambre séparée par un vestibule de celle de uia mère et m'étais, en silence, déshabillé puis couché à l'effet de jouter une heure ou deux d'un repos... injuste, bien que mérité, philanthropiquement parlant, je dormais à poings fermés, lorsque vers neuf heures, heure à laquelle je devais faire mes préparatifs de départ pour le bureau, toilette, bouillon ou chocolat, maman entra dans ma chambre comme elle en avait coutume pour me réveiller.

Elle poussa une grande exclamation qui se sentait pourtant d*une envie de rire et me dit, car le bruit de la porte en s'ouvrant, puis la susdite exclamation m'avaient réveillé :

— Pour Dieu, Paul, comme te voilà ! Tu t'es au moins encore grisé ce soir.

IX Encore » me blessa. Je répondis acrimonieusement :

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CONrBSSIONS

— Pourquoi me dire « encore ?» Je ne me grise jamais et hier encore moins que jamais. J 'ai dîné hier dans la famille de mon vieux camarade un tel, où je n ai bu que de leau rougie et que du café sans cognac après le dessert, et je suis rentré un peu tard, parce que c'est très loin d'ici, chez eux, mais je me suis couché bien tranquillement, comme tu peux le voir.

Maman ne répondit pas un mot, mais allant décrocher à l'espagnolette d'une des deux fenêtres de ma chambre un miroir à main dont je me servais pour me faire ta barbe, vînt me le mettre sous les yeux.

J'avais couché avec mon chapeau haut-deforme !

Je le répète en toute vergogne, j'aurai plus tard à raconter bien d'autres et de bien autres absurdités (et pis), dues à cet abus de cette hor* rible chose, la boisson et daiis la boisson, cet abus lui-même, source de folie et de crime, d'idioties et de honte, que les gouvernements devraient sinon supprliiicr (et au fond pourquoi pas ?) du moins terriblement taxer et imposer :

L'absinthe 1

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^ ET état de choses, si l'on peut nommer

un tel désordre habituel un état, même

V«»i> quelconque, de choses, durait donc de* puis environ quatre longues années consécuti*

ves, lorsque m'apparut, dans cette petite chambre du second étage du petit hôtel de la rue Nicolet, — laquelle petite chambre devait devenir mon cabinet de travail, celui où je mettrais dernière main à la saynète en vers, les Uns et les Autres — celle qui devait être ma femme.

J 'ai fait son portrait dans un livre intitulé, de 9orte assez réussie, Mémoires d*un Veuf^ livre

que je n'ai pas là, titre d'ailleurs purement, ott presque, pour la forme plutôt que pour le fond, €ar c'est une pure collection de tout petits

souvenirs dont celui de ma femme est un des

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moindres : le temps n'adoucit rien, principalement la rancune, mais il estompe, il embrume tout.

Je reproduis ce portrait de mémoire/avec pro< bablement quelque modification plus douce»

amère que dans le texte primitif (lequel texte vraiment primitif est déjà quelque peu altéré dans ces Mémoires d*un VeufXk) car à l'époque initiale, en quelque sorte virginale, eu question, je n'étais que fiancé.

Voici cette esquisse encore... estompée où je n'ai pu m'empêcher d'intercaler quelques vers depuis, qui néanmoins ne me semblent pas. déplacés dans cet au fond pénible rappel vers de plutôt • tristes souvenirs auxquels, de p^r la magie des choses passées, ils sont peut-être plus congruents qu'il ne paraîtrait de prime abord.

« £Ue serait petite, mince, avec une promesse d'embonpoint. Cheveux châtains sur une

tête mignonne en tous points. Face très douce, pâlotte, rondelette, un peu longue néannioins, un nez à la Roxelane, je veux dire moyen avec le bout gentiment relevé. La bouche sourirait^

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