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Confessions poétiques

Ce ne sont point les événemens d'une vie obscure que je retrace ici, ce serait, de la part d'un homme jeune encore , une impudeur d'amour-propre condamnable : j'ai voulu peindre seulement le travail

intérieur de la pensée, son éveil, ses illusions, ses incertitudes, ses désespoirs, ses luttes, ses croyances ; c'est encore l'âme qui se produit et s'exhale en chants variés comme les impressions qu'elle a éprouvées; et il y a là peut-être un but d'utilité; il se peut que de jeunes cœurs, las des agitations du doute, partagent les douces et saintes espérances que j'ai. La psychologie entre ici dans le domaine de la poésie plus qu'elle n'avait jamais fait peut-être; peut-être aussi la forme y a-t-elle un caractère qui m'est particulier. Ce n'est pas à moi d'en juger.

J'aime mieux confier à mes écrits le soin de me défendre que de parler sans cesse de moi; seulement je puis bien dire ici que je ne me laisserai point intimider par les attaques; je suis de ces hommes qu'on brise, mais qu'on ne fait pas plier. Toutefois je mettrai dans mes écrits cette modération qui naît de la force ; je combattrai même le penchant que j'ai à la satire, au sarcasme; ma censure porte sur

les actes , jamais sur les hommes : et qu'il me soit permis de protester surtout contre les critiques qui l'en prendraient à la sincérité de mes intentions. Il y a dans toute composition artistique une identification momentanée avec le personnage fictif; le poète exprime alors des sentimens qui ne sont pas les siens; ainsi, il fait parler le sceptique, l'athée, sans être ni sceptique ni athée : mais il règne dans un livre un ton général qui ne trompe pas, une impression qui ne saurait mentir et qui résulte de l'ensemble; le public, j'ai lieu de le croire, ne s'est jamais trompé au ton des miens; ceci soit dit pour n'y plus revenir. Parlons de l'art en lui-même.

La poésie est l'expression la plus spontanée de la pensée , aussi se colore-t-elle des images qui sont le plus sous son regard ; mais y selon moi , les images ne doivent pas descendre vers la pensée et la mettre en jeu; c'est au contraire la pensée qui doit remonter aux images et s'en servir : pour avoir cette puis-

sance, elle doit nécessairement jaillir de lame. La poésie qui s'attache plus aux figures extérieures qu'aux pensées, est panthéistique; on y peut trouver une grande variété de formes, y déployer beaucoup de talent , on peut éblouir, fasciner, par le luxe des mots et des images; mais à coup sûr la poésie qui émane du cœur et des émotions doit aller aux cœurs et aux émotions : le sourire attire le sourire, les larmes attirent les larmes.

Je sais que la condition de faire naître la poésie de la conscience est une condition bien rigoureuse, et qui aura peu d'imitateurs : mais elle me semble devoir servir à l'art lui-même , parce qu'elle suppose toujours indépendance dans la pensée et dans l'expression. Il se peut faire néanmoins (et cela est à désirer) que les grandes et larges bases de la poésie psychologique soient assises, consacrées; et que les poètes , d'accord sur ces données si importantes , conservent leur liberté d'artistes dans la forme. Ainsi

peint d'école à former, mais de l'indépendant c I propager) voilà mon but en poésie.

Les écoles dans les arts m'ont toujours semblé dangereuses : les adeptes ne travaillent guère que pour la plus grande gloire du chef, qui fait une loi de L'imitation ; alors tout s'éteint , et l'originalité et la dignité de l'artiste. En philosophie , en religion , c'est différent; on doit même désirer que les opinions qu'on a se propagent tout en laissant à ceux qui les adoptent la faculté de se les approprier dans le développement littéraire.

On a trop long-temps imité les allures poétiques de lord Byron ; ce recueil aura du moins le mérite d'être en opposition manifeste avec la poésie de l'illustre auteur de Don Juan. Ici le doute n'est qu'un travail pour remonter à la foi ; si la douleur y jette un cri de désespoir, elle regarde vite au ciel pour s'y consoler. L'idéal est l'aliment nécessaire du réel : l'artiste qui en verse à plein cœur à la société est un

être essentiellement malheureux ; de cette contemplation il retombe dans le désenchantement de nos réalités : rien n'y répond à ce qu'il conçoit; mais l'artiste , s'il est vraiment digne de ce titre , ne se décourage pas; il continue à répandre son âme et sa vie dans ce monde railleur, et n'attend justice que de la postérité.

Paris, 10 décembre 1 833.

Qu'importe un nom de plus aux pages de l'histoire ? Qu'importe un nom de plus à jeter en passant A ce torrent de voix que nous nommons la gloire ,

Et qui nous flatte en menaçant?

Qu'importent ces lauriers dont les siècles se jouent? L'histoire de ce monde est un flux et reflux , Un naufrage de noms qui tour à tour échouent. . . Qu'importe un nom de plus?

i2 INTRODUCTION.

Oh! moi, je ne viens pas demander à ce monde Une part des rumeurs qui bourdonnent en lui ; Je ne viens pas rouvrir ma blessure profonde

Pour amuser son fol ennui ; Je sais sous quels marteaux tan t de gloires résonnent, J'ai mesuré ces noms l'un sur l'autre montés , Et je connais les mains qui d'heure en heure sonnent Ces immortalités.

Ma voix courtise peu ces fabriques d'éloges Où la célébrité se tarife à tout prix , Du cirque social j'ai regardé les loges,

J'y combats armé de mépris , Armé d'amour aussi ! . . . J'y déploîrai mes ailes , De l'invisible esprit présent mystérieux; La fange sèche vite aux flammes immortelles Du pur soleil des cieux.

A voir l'humble vertu jouet de cette terre , Où le vice brillant usurpe tout l'enjeu ,

La colère en mon cœur ft'ftilume involontaire,

Déborde el coule à Qota de feu; Puis le brûlant sarcasme en passant sur ma bouche S'éteint comme on charbon épurant les douleurs; ■

Soudain ma voix: mollit et la pitié me touche, Je n'ai plus que des pleurs.

Je n'ai plus que des pleurs pour qui trouble sa vie

A ces rêves ardens éclipsant les plaisirs,

Je n'ai plus que des pleurs pour toute âme asservie

Qui n'élève pas ses désirs; Si vous fermez les yeux à la sainte lumière , Lorsque s'étend sur vous une nuit de douleurs, Et si vous repoussez l'amour de la prière,

Je n'ai plus que des pleurs.

Ma voix s'élève, monte et la pitié l'inspire; La foi donne souvent des ailes à l'esprit ,

1 Esaïe.

i4 INTRODUCTION.

Alors on croit qu'on chante aussi bien qu'on respire,

Comme on aime , comme on sourit ; Ce n'est plus des grands mots la riche fantaisie Déployant son prestige éclatant ou moqueur ; C'est un souple parler, naïve poésie, Qui se plaît dans le cœur.

— Es-tu poète? En toi que faut-il qu'on admire? Au tourbillon des jours quelle est ta mission ? Ta tente s'ouvrit- elle au désert de Palmvre?

Dieu te parlait dans Sion?

Vis-tu briller un signe aux campagnes de Rome ? Ton horloge de mort sonne-t-elle un demain ? Et ne la vis-tu pas, au dernier jour d'un homme, S'arrêter sous ta main ?

— Je n'ai point parcouru les villes d'Italie, Ni la Suisse aux sommets par la neige argentés , Ni Sion , ni les bois du val de Thessalie , Ni le Tage aux bords enchantés;

le n ;ii point parcouru l<\s provinces de Fiance ,

Ni Home, où du granit le brin d'herbtetl vainqueur;

Mais (l'un o'il assidu regardant ma souffrance.

J'ai parcouru mon cœur.

J'ai visité souvent le fond de ma pensée , ■Min d'en découvrir et la cause et le but, Et , seul , j'encourageais ma fierté délaissée

A languir, auguste rebut; J'ai visité mon àme et ses profonds mystères , La joie et le chagrin ont parlé devant moi ; Mais je n'ai point compté mes larmes solitaires , Elles ont fait ma foi.

De l'abîme du cœur j'ai vu ma poésie S'élancer éloquente et belle de ses pleurs , Vierge au corps diaphane, aux baisers d'ambroisie,

Dont l'œil fascine les douleurs ; Elle va recueillir les sucs de la science , Rêveuse , des mourans étudier l'adieu ,

i6 INTRODUCTION.

D'un scalpel idéal ouvrir la conscience, Et s'enivrer de Dieu.

Fille de l'Océan , éprise de ses grèves , Elle a des matelots retenu les chansons , Dans les brises du soir rafraîchissant ses rêves

Des flots elle animait les sons , Car la mer a des voix , hymne agitée , immense , Qui chante la tempête, ou le calme, ou la mort. A qui la voit dormir où l'horizon commence , C'est l'infini qui dort.

Ma poésie alors sur des rochers assise

Pensa que l'on conçoit comme on peut admirer,

Et , ne comprenant pas , inquiète , indécise ,

Se prit follement à pleurer :

La pauvre enfant croyait que la vie a des charmes , Que la gloire , écho vaste , enchantait les instans , La pauvre enfant croyait qu'on tarirait ses larmes : Elle pleura long-temps.

Si le bonheur lui rit, comme rite elle essuie Ces pleurs <|i'i de mi rie ont assombri le coins; Dès les premiers rayons qui brillent chns sa pluie,

Comme elle croit vite aux beaux jours ! Comme elle embellit tout des Heurs de sa couronne ! Tout scintille à travers des plis de gaze d'or; Son cœur b;ii , l'a\enir au lointain lui rayonne; Elle prend son essor.

Mais au bord de la mer un humble grain de sable Se plaint-il de ne pas voguer près des vaisseaux ? Le rocher n'a-t-il pas , comme lui périssable ,

Disparu dans le fond des eaux?

La gloire est un manteau que se prépare une ombre , C'est l'immortalité d'un son vibrant dans l'air. L'éclair ne rend-il pas l'obscurité plus sombre ? Arrêtez donc l'éclair.

— Aussi ma poésie aime les toits de chaume , Prend pour trône un caillou, pour ombrage une fleur;

i8 INTRODUCTION.

D'un mot dit en passant peut créer un royaume ,

Ou de plaisir ou de douleur; C'est l'enfant épiant la vive demoiselle Qui se pose , émeraude , au sommet d'un roseau ; C'est l'aigle dans les cieux , ou l'agile hirondelle Dont le vol rase l'eau.

Comme elle je me plais au foyer domestique ,

Le long des lacs dormeurs, le long des flots mou van s,

Et parfois, quand hurlait l'orage frénétique,

J'allais lutter contre les vents ; Comme l'aigle aspirant aux sources du tonnerre , Mon esprit , secouant les langueurs du sommeil , S'élance , puis , lassé du soleil de la terre , Cherche un divin soleil.

Ah! si j'étais un jour le Raphaël de l'âme, Si je la comprenais dans le sein agité, Et si, pour l'ennoblir, je rappelais la femme A l'idéal de la beauté;

Si je communiquais <•<• dotu besoin « i < - «roue , Si du moderne amour j'animais le flambeau, Et si , pour tout bonheur quelques rayons de gloire Brillaient sur mon tombeau.

La gloire! non des pleurs! mon âme inguérissable A soif d'un pur bonheur qui me fuit, moi lassé; Les terrestres plaisirs comme l'eau dans le sable

En mon cœur auront-ils passé?

Oh ! qui me versera ces gouttes d'ambroisie Dont j'ai pu savourer le court enivrement?...

La tombe l'a brisé Viens à moi, poésie;

Viens, sublime tourment.

Que ce noble tourment ait l'espoir d'être utile ! Epris d'un ciel plus beau , qu'il agite mes ans ! Si d'un cœur dévoué la douleur est fertile ,

Que ma douleur vive long-temps !

Qu'elle s'élève et pleuve en fécondes pensées , Qui coulent à des cœurs par le luxe endurcis,

Aux pauvres, oubliant leurs âmes affaissées, Et sur la borne assis :

A ceux qui du pouvoir cuvent Faîtière ivresse , A qui veut relever ce triste monument Qui des sociétés accusant la détresse

Croule de moment en moment ! . . .

Voici ma pierre , à moi , neuve et vierge de lierre, Au monument nouveau nul ne doit être exclus... Mais a quoi bon graver mon nom sur cette pierre? Qu'importe un nom de plus?...

— Un nom ! c'est un garant pour les écrits de l'homme,

Il faut en renouer le culte interrompu ;

Vouloir qu'avec mépris on le cite , on le nomme ,

C'est d'un cœur vil et corrompu :

Un nom ! c'est un drapeau plus beau par la poussière, Les balles et les coups dont il peut être atteint ; C'est un phare immortel qui prend plus de lumière, Quand le corps est éteint.

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