AMERTUME
Je regarde tomber la neige dans la rue ,
Le vent siffle ; le temps est noir :
Quel matin! on dirait le soir.
La neige fond à l'instant disparue; Neige brillante au ciel et fange sous nos pas : Le ciel est pur, la terre ne l'est pas.
i68 AMERTUME.
J'ai froid, mon feu s'éteint, en vain je le rallume,* Je le vois un peu s'enflammer, Puis il pâlit, s'affaisse et fume, Ou brûle sans me ranimer.
Quel odieux séjour que la terre où nous sommes ! Dans la fange et le sang se débattent les hommes • Ceux-ci pour un peu d'or, ceux-là pour des pays Où par droit de conquête ils se verront haïs! Jouant à l'échafaud, des ministres pygmées Pour combattre nos lois rassemblent nos armées. ( i ) L'homme vit d'infamie et ne croit plus au ciel !... Tableaux hideux ! . . . Est-il une coupe sans fiel , Un désir sans regret , un discours sans mensonge , Une fleur du printemps sans un ver qui la ronge ï Qui conçoit le bonheur? qui le voit? qui le sent? Tout plaisir n'est-il pas déjà mort en naissant? Qu'est-ce que notre espoir? Rien qu'une duperie! La vie? une implacable et sotte raillerie ! . . . .
ï) J'écrivais ceci en décembre 1829.
W1I.I5 II Ml .<..,
Elle souffre él languit sur un lit <!<■ douleur....
Qu'a-t-elle fait à Dieu/ pâle, faible, chagrine,
Elle ne conçoit j>;is encore son malheur;
De longs accès de toux déchirent sa poitrine;
La nuit, point do sommeil, point de repos le joui ;
Kl son cœur dévoué renferme tint d'amour!...
Ses paroles jamais n'ont offensé personne,
Elle est si naïve , si bonne Et si loin de songer à son dernier adieu !
Jeune encor elle aime la vie :
Un bon livre , une fleur et la voilà ravie! Mourir déjà Qu'a-t-elle fait à Dieu?
Dès qu'elle voit souffrir elle console et pleure; Elle a des mots si vrais, talismans des chagrins; Ses traits sont gracieux , délicats et sereins; Il en est de plus belle , en est-il de meilleure? Son regard m'est si tendre et son parler si doux ! A l'entendre conter comme j'oubliais l'heure ! Comme les soirs d'hiver étaient chàrmaris pour nous!
i;o AMERTUME.
Elle aime l'Océan , miroir de sa patrie, Dont les flots sont changeans, les aspects solennels; Elle aime mon regard et ma voix attendrie Quand nous parlons des cieux,des amours éternels ; Elle aime le jasmin, la fraise parfumée ,
Les beaux fruits cueillis de sa main , L'espoir d'être long-temps aimée , Ces jours où le plaisir sourit au lendemain, Le chant du rossignol sous un dais de verdure Au printemps qui s'enfuit soupirant un adieu; Elle attend le dernier des tourmens qu'elle endure Pour mieux aimer encor. . . Qu'a-t-elle fait à Dieu?. . Dieu n'est pas ! ( i ) . . . le hasard de nos désirs se joue , Le cri d'amour lui-même est un gémissement; Le destin est un char écrasant de sa roue Les hommes sur le faîte élevés un moment.
Dieu n'est pas!... Je te hais, terre, prison infâme ! — Qui veut ma part de jours, mon paradis, mon àme ? Je donnerai le tout sans réclamer le prix ;
AMKHIl Ml . .7i
Sur k front Ai bonheur je cracha mon mépris!...
Il est pourUint des biens qu'on désire connaitn , Des lieux à parcourir qui nous consolent d'être, Des spectacles si grands de la mer en courroux , Des levers de soleil qu'on regarde à genoux; 11 est des bois épais, de limpides fontaines, Où l'on prie appuyé sur le tronc de vieux chênes; La vue est limitée et l'abîme sans fond, Le savoir de l'orgueil est toujours infécond , J'en apprendrai bien plus d'un rayon de l'aurore; On ne démontre pas ce qu'il faut qu'on adore ; Il est dans les esprits des lueurs par moment , Tout essor du génie est un pressentiment; Et parfois impuissant à fléchir ce qu'il aime, L'amour au désespoir a l'accent du blasphème; Il est d'humbles séjours où l'on vit innocent, Où l'on construit à deux le bonheur qu'on pressent ; Il est de belles fleurs que la chaleur dévore,
i72 AMERTUME.
Mais qui sous L'arrosoir peuvent renaître encore ; 11 est des malheureux à qui tendre la main , Il est de douces voix qui disent : « A demain » ; Des prières du soir où de Dieu l'âme est ivre; Il est d'heureux instans où l'on s'écoute vivre, Des coteaux isolés où l'on s'assied, le soir, En parlant d'avenir et d'amour Désespoir!
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