‹ Confessions poétiquesChapitre 26 sur 38 · LA FIEVRE · texte numérisé non relu

LA FIEVRE

De mes rapides jours la source était tarie

A mon triste chevet que de soins prodigués ! L'épidémie affreuse à Paris accourue, Invisible poison, montant de rue en rue, Allait tordre les nerfs dans les membres glacés, Et de signes hideux marquait les fronts plissés; La douleur allongeait la terrible agonie ; Et la splendeur du ciel semblait une ironie! On voyait de bourgeons les arbres se couvrir, Les oiseaux se chercher, les roses s' en tr' ouvrir; La nature prenait ses vêtemens de fête : Le printemps et la mort planaient sur notre tête. On avait peur d'aimer, et l'on fuyait, le soir, Quand passait pesamment le long chariot noir ; La gaîté murmurait de lugubres paroles, Et nos lilas fleuris balançaient leurs corolles, Et, le corps amolli par la tiédeur du jour, On respirait la mort dans un souffle d'amour.

J'allais mourir ! . . . Eh bien ! mon àme inassouvie , Dans la fièvre, en rêvant, se créait une vie;

UHE FIÈVRK.

Kl jamais un destin 1 1 \t pj >;» 11 1 1 aussi beau.

Le Iront sur l'oreiller, dédaigneux du tombeau , Qui t'est fait du bonheur une plus douce image 1 Tantôt c'était la mer el tantôt le feuillage ; Parfois je dérivais couché dans un bateau, Inondé <le lumière et rafraîchi par l'eau, Rêvant des traits de femme, ange qui m'appartienne, Et sentant <jne ma main sf échauffait de la sienne , Je me disais : « Je meurs; la tombe , la voilà ! « L'existence m'échappe ; eh bien ! épuisons-la , (( Vivons, par la pensée et par la poésie, « Une vie à loisir belle, pleine et choisie. »

L'Océan avait vu naître mes premiers vers : Là , d'êtres à mon gré je semais l'univers ; J'aimais, j'étais aimé, je comprenais l'ivresse D'un aveu qu'on surprend au regard qui l'adresse ; La gloire m'exaltait : un théâtre rempli, De femmes tout brillant, agité, recueilli,

2io UNE FIEVRE.

Redisait mon ouvrage, et mon âme perdue, Aux lèvres des acteurs tremblante et suspendue , Cachant mal son effroi , renaissait par momens Au bruit flatteur et vif des applaudissemens : Mais la gloire n'est rien , quand elle est solitaire; Il faut sentir à deux pour aimer cette terre.

Oh ! qu'elle est bien ! quel maintien gracieux ! Les élégans contours ! que sa tête est charmante ! Un chagrin inconnu se trahit dans ses yeux ;

De ses beaux cils longs et soyeux La tendresse jaillit humide, étincelante ;

Tour à tour ATive et nonchalante , Ou folâtre , ou rêveuse, elle charme ; sa voix Suave a des accens qui bercent la souffrance ; Quand le piano vit et chante sous ses doigts , Chacun de ses accords m'apporte une espérance.

Sa robe , son accueil et ses gants parfumés

Son écharpe touchée en passant. . . — un sourire ! . . . Son blanc mouchoir qui tombe h ses pieds bien aimés Et son geste candide impossible à décrire

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La \;iU<\.. — Quand l'èttu «loi i, la prommadr, un mhi ,

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El je sentais la iicM'c en mes seines courir,

El l'on (lisait tout bas : « Il va bientôt mourir. »

Moi , sans m'en effrayer, et détournant la tête , Je voyais un autel , une pieuse fête ; On disait : Aimez-vous ici-bas, dans les cieux : Va, bon prêtre, nos cœurs nous le disent bien mieux, Et notre appartement sous ces fleurs qu'on respire,

Où le bruit de Paris par les jardins expire

— Dans Fêté la campagne et ces bonheurs des champs Qui resteront toujours incompris des méchans ; Le pain hospitalier dont ma table est servie S'offrant au voyageur, emi , pauvre, prend sa vie,

aïs UNE FIEVRE.

Et bénit, en sortant, les gens de la maison. Sous l'ombrage égayant ma pensive raison , Elle chante à mi-voix et raille , la folâtre , Mon silence auprès d'elle occupé du théâtre.... Boude toujours ainsi ; les pardons sont si doux ! Tiens, moi, qui la grondais, je suis à ses genoux! . . .

— Mais la-bas sont les morts! . . — Oh! sa tête s'incline, Son beau sein agité bat sous la mousseline ,

Elle marche rêveuse, et me dit : « Mon ami, Se réveillera-t-on dans la tombe endormi? Est-ce un profond sommeil que notre âme secoue Quand elle a dépouillé son vêtement de boue? Retrouve-t-on au ciel ceux qu'on aime ici-bas ? L'éternité sans toi !... — Non, je n'en voudrais pas.

— Et le vent frais du soir a déplié son voile.

— Lève les yeux, lui dis-je, interroge l'étoile, La nature, ton âme, elles te répondront.... Les anges vont au ciel, une auréole au front!

Oh ! que je comprends mieux, assis près d'une femme, Notre immortalité , sublime instinct de l'âme ! Le cœur s'exalte, on prie, on pleure, on croit saisir.. . Et pleurer quand on aime est encore un plaisir.

l \K FIÈVRE. 11 I

— Elle dort!.. Qu'il <\si.dou\, grand on voit apparaître Les premiers feux du jour glissant «le la fenêtre.

Quand la fauvette chante au milieu des rameaux De la treille aux longs bras ouverte à mille oiseaux, Qu'il est doux, poursuivant sa molle rêverie, D'attendre le réveil d'une femme chérie!

Et je sentais la fièvre en mes veines courir,

Et l'on disait tout bas : « Ce soir il va mourir. »

Moi , je me replongeais en mes vives ivresses , De l'hymen à longs traits j'épuisais les tendresses, Inspiré par la fièvre et variant toujours Ces instans de bonheur dont j'arrêtais le cours Pour le mieux savourer ! — Dans la femme choisie, A qui sait bien aimer tout devient poésie , Une robe nouvelle, un costume de bal, Son visage éclairé par un jour inégal

2i4 UNE FIÈVRE.

Traversant le feuillage, une plume qui joue, Un trouble d'un moment qui colore la joue; Un rien qu'on voit, qu'on sent et qu'on ne peint jamais.

— Ah î partons ! . . . Du Jura visitons les sommets, Miroirs étincelans de bleuâtre lumière,

La cascade tombant en humide poussière ,

La Suisse, l'Italie au ciel pur, étoile,

Ce que l'un ne sent pas par l'autre est révélé.

— Albane ! . . Raphaël ï — Que j'aime la gondole Qui jette, en rasant l'eau, des sons de barcarole!

— Venise et ses palais ! . . Rome et ses grands tombeaux ! C'est un vieux manuscrit riche de ses lambeaux ! . . .

— Voici Newstead ! . . Byron ! . . — La France, nos prairies ! Le printemps qui renaît a des roses fleuries — Regarde tes enfans , notre amour, notre orgueil ,

Au bruit de la voiture , accourus sur le seuil ; Vois-tu le plus petit , dont la tête rieuse S'anime à ton aspect, tendrement curieuse?....

Et je sentais la mort en mes \eines courir,

Et j'entendais partout : « Mourir, il va mourir! »

i m, i il \i;i

L ;iii a sauvé ma vie , ci le piinicinps s'éveille,

Déployant sur 1rs mort* te \ ixante merveille, Tapissant les tombeaux dte Meurs ci de gazon, Kl de tièdes parfums animant l'horizon; Le Qëau va plus loin promener son mystère , Et de beaux jours encor m'attendent sur la terre ; Non , le chagrin sur moi n'est pas appesanti , Et je saurai bientôt si ma fièvre a menti.

Évanoui ssez-vous , rêves de ma jeunesse , 11 est temps qu'en mon sein un espoir d'homme naisse; De ce monde idéal où tu fus transporté, Descends au cirque humain de la réalité, Jeune gladiateur, combattant l'ironie , Défends-y les vertus qu'en vain elle dénie , Pourvu que dans ton cœur qui se confie au ciel Une céleste voix fasse couler son miel.

2i6 UNE FIEVRE.

Oui , crois-en ce besoin que Dieu mit en notre âme,

Ce que l'intelligence en s'épurant proclame,

Ce désir éthéré qui se lasse ici-bas;

Il est un autre monde , un terme à nos combats ,

Une fête éternelle où Dieu même convie,

Un grand mot à l'énigme , un grand but a la vie,

Un sublime repos aux élans de l'esprit,

Un amour, un amour qui jamais ne tarit,

Un port aux affligés affranchis de la crainte,

Par l'expiation une égalité sainte,

Des remords effaçant les erreurs des pervers,

Un hymne universel au Dieu de l'univers !

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