‹ Confidences d'hommesChapitre 1 sur 11 · II. L. B · texte numérisé non relu

II. L. B

AVANT-PROPOS

Le Bon- Bougre voguait dans le soleil de midi, contre la brise algérienne. Le foc, le hunier, la brigantine claquaient au courant d'air; le yacht montait à la vaguelte ■ un tangage très doux; le timonier sommeillait à la barre, engourdi par le ruissellement de la lumière, par le balancement du bateau, par le glouglou de l'eau, le long des jcues. Autour du yacht, c'était l'étalement bleu de la Méditerranée, l'innombrable sourire des petits flots pre>-

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ces miroitements de mica, qui, par les journées calmes, font des écailles à la mer. Déjà la terre s'effaçait : la Tête-de-Chien avec son fort, Roquebrune qui se souvient des Maures, Beaulieu, dont les villas sont flanquées de moucharabis; Monaco qui, sur son roc, accouple la flore des tropiques avec les verdures d'Europe.

Par le panneau de l'escalier, des voix montaient, pêle-mêle avec des éclats de rire, des cliquetis d'assiettes, des détonations de Champagne. Gela formait une fusée de bruits frais. La brise les emportait sur la mer, où, tout de suite, les sonorités s'éteignent.

Dans l'escalier de la chambre, une voix cria :

— Déplie la tente.

Alors, un mousse, qui se cachait dans l'ombre de la voile, se leva tout ensommeillé. Paresseusement, au-dessus de l'arrière, il étendit une toile dont les dente-

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lures frissonnèrent à la brise, comme des feuilles. Tout le long du bordage, il disposa des coussins dans des cadres de divan; puis, de mains qui s'élevaient dans l'escalier, il prit un plateau chargé de tasses.

Presque aussitôt, trois jeunes hommes, vêtus de flanelle bleue et coiffés de casquettes suédoises, montèrent sur le pont. C'étaient d'Arcelles et Téramont, que Marmonde emmenait à Philippeville sur son yacht. Bien vite, Téramont s'étala sur les coussins ; d'Arcelles mit l'œil à la longuevue pour explorer la côte; quant à Marmonde, il repoussa sa casquette en arrière, aspira l'air à pleins poumons, écarta les jambes, tàla le fond de ses poches, et, arec une bouffée de cigare, il jeta :

— Dieu de Dieu, mes enfants, qu'on esl bien -an- ït'imiics!

— A la condition de parler d'elles, dit d'Arcelles sans lâcher son télescope.

Téramont lai— a tomber «lu divan :

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— Les femmes, c'est encore notre meilleure habitude...

Et chacun d'eux se peignait tout entier dans ces propos suggérés par une digestion heureuse.

Des trois amis, Guy de Marmonde semblait le plus à l'aise dans ses habits de marin. Sa carrure emplissait facilement la vareuse de flanelle. Ses cheveux, que l'on sentait drus et pleins d'ondes, malgré la coupe rase, soulevaient la visière de la casquette. Et, derrière le vernis du hâle, la chair avait cette roseur saumonée qui donne aux races du nord un éclat de santé. D'ailleurs, après la beauté de la force, le charme de Marmonde était une de ces propretés luxueuses, où l'on sent le respect de la chair, le culte de ce qui fait sain et vigoureux : la vie physique, le grand air, l'eau froide, les nourritures sobres, les exercices violents. Getle parfaite culture de son corps (Hait l'unique souci de Marmonde. On le de-

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vinait frère de ces marins qu'il aurait pu aider dans leurs besognes. Mais la supériorité de sa race sautait aux yeux ; elle apparaissait dans des nuances précieuses : l'agilité de son allure, la mousse de sa moustache, l'ironie de ses yeux. Si bien bâti pour l'amour physique, Marmonde n'avait pas essayé d'en découvrir un autre; de bonne foi, il ne croyait à rien en dehors des sensations qu'il connaissait. Un flair de primitif le mettait sur la piste des femmes qui se plaisaient, comme lui-même, dans la promptitude des dénouements. Un cynisme inconscient le portait à (axer toutes les autres variétés d'amour d'hypocrisie, de débilités poétiques. Il regorgeait d'indulgence pour les créatures qui s'offraient à lui ou à d'autres, sans mentir à leur désir. Il poursuivait de sarcasmes les orgueilleuses qui donnaient à leur résistance des motifs de moralité. Marmonde avait }>ossédé tant de femmes, qu'il se forgeait une petite idée

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de la fidélité du sexe. Il prétendait n'y point tenir; il en faisait des gorges chaudes; mais, tout de même, il était demeuré garçon, et il mettait beaucoup d'amour-propre à rompre le premier avec ses maîtresses.

— Marmonde ne veut pas qu'on Je quitte. Il n'entre dans une liaison qu'après avoir étudié la sortie, disait d'Arcelles.

Celui-là formait avec son camarade un contraste complet.

On devinait qu'un artifice de tailleur relevait légèrement la chute de ses épaules; de même ses hanches, un peu rondes, faisaient tirer sur le bouton tout un pan de la vareuse. Long et mince, avec un cou frêle, des cheveux légers et rares, des yeux passionnés, des attaches affinées par des oisivetés ataviques, il était un type séduisant de ceux dont on dit « fin de race ». On apercevait derrière d'Arcelles une lignée de femmes charmantes, toutes en âme, toutes occupées d'amour. Ses façons avaient la par-

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faite civilité des jeunes hommes formés par les prêtres. C'était cette élégance que nos pères ont aimée dans les keepsakes, dans les lévriers qui galopent derrière les amazones d'Alfred Delveau, dans les longues redingotes de Lamartine. D'Arcelles s'imposait par sa tournure, par son air, par l'expression de son regard, par le son de sa voix; il séduisait ou il agaçait à première vue, mais personne ne songeait à le traiter familièrement. Chez lui, la vie cérébrale était intense. Contrairement au préjugé commun, la perpétuelle surveillance de soimême ne l'avait pas réduit à l'impuissance sentimentale. Le goût, la possibilité dé l'amour survivaient à l'acuité des anaiys La curiosité intellectuelle lui plaisait comme un condiment qui n'empêche point de savourer l'essence particulière du mets. Dr passades en liaisons, ce goût tout féminin de l'amour avait conduit d'Arcelles ;'i entrer assez jeune dans I»- mariage. En cette occa-

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sion, il n'avait cédé ni à une griserie de désir, ni à l'attrait d'une affaire. L'union qu'il avait contractée avec une Espagnole d'une rare beauté de type, satisfaisait aux convenances mondaines et aux exigences de son cœur. Il savait trop quel exact respect méritent les serments du mariage pour avoir jamais cru qu'il engageait sa foi; mais, non plus, il n'y avait pas de malice dans son fait. L'infidélité ne lui était pas en ellemême un plaisir positif. Ses maîtresses se recrutaient parmi ces femmes que Marmonde affectait d'écarter de ses choix. Ces diversités de natures et de fortunes mettaient l'amitié des deux hommes hors des rivalités immédiates. Elle laissait le champ toujours ouvert aux conversations.

Entre ces deux visions de la vie, la philosophie de Téramont représentait, au dire de d'Arcelles, la « solution amphibie ». Suffisamment né et rente, Téramont s'était enterré dans une de ces liaisons sans issue,

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auxquelles l'argot accroche une étiquette gluante. Une paresse physique et morale lui avait fait abandonner sa vie à vau-l'eau. Cela avait commencé au collège, où, de la grammaire aux humanités, ses maîtres lui reprochèrent son incuriosité. Téramont les avait laissé dire. Il se sentait un tempérament de spectateur. Il n'avait pas de dédain pour ceux qui s'agitaient, peut-être même leur savait-il bon gré de se tant démener pour divertir la galerie. Il eût été capable d'une haine décidée pour quiconque aurait tenté de l'arracher à son repos.

— J'aime, disait-il, tous les plaisirs que

l'on peut atteindre, rien qu'en étendant le

bras : un cigare, un livre gai, de bons mets

sur une bonne table, une belle femme qui

trouve là à la minute du désir.

Un embonpoint précoce ne le vieillissait pas ; même son visage gardait quelque chose d'enfantin. Il avait laissé croître sa barbe pour s'éviter les soucis du rasoir. Il l'inon-

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dait perpétuellement d'un parfum dont sa maîtresse usait au bain et au cabinet de toilette. Cette maîtresse n'était autre que Manette la chanteuse des Bouffes. Téramont avait mis la main sur elle le jour où elle avait quitté la galanterie pour le théâtre. Il avait emprunté à sa camarade toutes sortes d'habitudes de cocotte : une superstition exaspérée qui s'accrochait au sel, aux jours de la semaine, aux glaces cassées, aux dates du calendrier, au marc de café, aux somnambules et aux réussites. Il raisonnait indéfiniment sur la cuisine et mettait la main à quelques plats du midi, dont Manette lui avait donné la recette. Il les confectionnait avec un sérieux sacerdotal, qu'il apportait encore dans la dégustation du vin et généralement dans toutes les matières futiles. Téramont grossissait sa voix en parlant, pour feindre l'énergie, et il masquait sa faiblesse de colères sanguines.

— Qu'allons-nous faire d'ici Philippeville?

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demanda d'Arcelles en clignant des yeux vers la voiture flasque.

— Respirer, dit Mar monde.

— Dormir, dit Téramont.

— Non, causer, reprit d'Arcelles. Savezvous que, depuis notre départ du collège, c'est la première fois que nous sommes tous les trois réunis?

— Et cela fait treize ans ! dit Marmonde.

Téramont s'agita sur son divan :

— Douze ans et dix mois...

Le « treize » était de mauvaise augure... D'Arcelles reprit :

— Une étape de vie, la meilleure. Nous devons avoir bien des histoires à nous conter.

— Lesquelles?

— Mais chacun la nôtre.

— L'histoire de notre cœur, n'est-ce pas 7 lit Marmonde d'un ton ironique.

— Ou si vous préférez, reprit d'Arcelles,

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les aventures des femmes qui nous ont aimés.

Marmonde rit de tout son cœur.

— Enfin les « Mille et une Nuits»... Aussi bien voguons-nous vers le pays des Schéhérazade, et si cette brise dure, nous avons du temps avant le port.

Marmonde prit la barre des mains du matelot.

Et d'Arcelles dit :

— Tâchons que celte occasion de nous instruire dans la science de l'amour, la seule qui soit vraiment digne de retenir un homme, ne se perde pas dans le pur divertissement. Pour tirer un profit des expériences que nous allons contrôler l'une par l'autre, il faut d'abord mettre l'amourpropre de côté, et ensuite se confesser avec méthode. Je propose que chacun de nous conte, tour à tour, ses débuts dans la vie sentimentale, et puis nous égrènerons nos aventures avec les différentes catégories de

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femmes qui passent par les bras de tout homme, les petites cousines, les filles de maison, les cocottes, les veuves, les femmes mariées, les cabotines, les négresses, les impératrices...

— Arrête ! cria Marmonde. Tu as dit qu'on ne se vanterait pas !

— Et donne-nous l'exemple, continua Téramont, ouvre le feu.

D'Arcelles ne se déroba pas.

— Volontiers, fit-il, et puisse la pure histoire que je vous vais conter sur l'éveil de mon cœur, donner à ces causeries la couleur de sincérité qui en fera tout le mérite.

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