CHAPITRE PREMIER
El d'Arcelles commença :
— N'est-ce pas les Goncourt qui ont trouvé le joli mot de « passionnetle »? Il va bien à lu taille d'un enfant, mais il trompe, - il fait croire que, dans le cœur de ces |)"tits, l'amour est faible comme eux-mêmes. i ici qu'il ne faut pas juger l'arôme de l'essence à la capacité du vase: un chaton • le bague contient la goutte de |><>i~<>n dont on meurt.
J'en parle savamment.
Quand j'ai aimé pour la première fois, je venais bien juste d'enfiler mes premières culottes. Ne me demandez pas de préciser. On m'a tenu dans les jupes un temps qui, à distance, gêne encore mon amour-propre. Mais, je m'en souviens, la jeunesse, dans ce temps-là, portait des vêtements écossais, des toques à plumes, un petit plaid dans le dos, des bas rouges qui piquaient les mollets, horriblement, quand ils étaient neufs ; — détail typique, je venais d'apprendre Fart d'ouvrir les portes, et je n'arrivais pas encore à les fermer sans me pincer les doigts. J'ai ouï dire que la plupart des garçons commencent par mépriser les filles ; ils leur préfèrent la société des jeunes messieurs, qui vous cinglent les mollets avec leurs fouets, qui vous lancent leurs fers de toupie dans la figure, qui vous écrasent les pieds sous leurs chevaux à bascule, qui disent des gros mots, qui en écrivent sur les
murailles, qui trichent aux billes, qui mentent comme on parle, et qui conversent à coups de poing. A ces mauvais sujets, j'ai toujours préféré la société des petites filles. Elles ont, dès les dents de lait, d'extraordinaires délicatesses, et beaucoup d'imagination dans leurs inventions: on peut jouer avec elles à la di nette, au baptême, au mariage, à la dame malade — des jeux qui demandent de l'esprit, de l'observation, et dont toute la gloire ne gît pas dans un effort de jarret.
Est-ce que vraiment, j'avais pour mes petites compagnes un sentiment un peu plus vif que le goût de leur douceur? Nous étions tous des innocents, purs comme des rayons de miel ; pourtant, parmi toutes ces fillettes, une me séduisait de façon partiuilière, je la préférais pour ses yeux qu'elle avait grands et pour son baiser qui était tout chaud ; quand on jouait à la ménagerie (où, d'ordinaire, je tenais l'emploi de lion),
je la prenais dans ma cage; elle était indifféremment lionne ou tigresse, je la foulais à quatre pattes, mais tendrement, sans la blesser; je lui mordais la nuque, je poussais des rugissements : puis, quand nous étions bien rouges, bien suants, bien époumonnés, nous nous étalions l'un contre l'autre, nous mêlions nos pattes. Oh ! les délicieux sommeils qui nous prenaient après ces assauts de cris et de morsures. Plus tard, je n'ai rien goûté d'aussi fort dans la volupté. — Mais tout cela, c'étaient jeux de petits enfants et ce fut par Nelly que je naquis au véritable amour.
La voici, telle que je la vois, à vingt-cinq ans de distance.
Le contour de son visage est flottant comme dans les transfigurations. Je n'en retiens que la transparence du teint, cette blancheur unie de la peau que le sang envahit d'un seul flot, pour une émotion légère. Dans ce cas-là, les yeux bleus gris
de Nelly semblaient plus brillants; ils voltigent encore, ces yeux, entre moi et le fantôme de l'adorée. Des cils blonds et pourtant sombres, les font flotter comme des ailes de papillon. Ils m'ont gâté tous les yeux de femme que j'ai vus, depuis ce temps-là. Vous savez, quand on regarde des fleurs, si tout d'un coup, un papillon vient se poser sur leur corolle, on ne voit plus que cette fleur vivante; ainsi d'un bout à l'autre de la vie, la beauté de Nelly m'a caché toutes les beautés qui n'étaient pas elle.
Elle était venue chez mes parents passer un grand mois de repos avant son mariage. Je le savais : elle devait épouser un de ses cousins qui faisait de l'élevage en Australie, mais la proximité de ce dénouement ne me troublait point. Un mois de vacances, quand on a six ans, c'est presque un quart de siècle.
Quand NVIIv rentrait de la promenade, je courais au-devant d'elle au bas des terrasses
et je baisais sa main toujours fraîche. Du plus loin qu'elle m'apercevait, elle ôtait son gant. Et encore aujourd'hui, je vous sais gré, chère Nelly, de cette complaisance pour un enfant amoureux. A travers les jours, j'ai gardé le goût de cette main sur mes lèvres ; elle était chargée de bagues aux deux derniers doigts: rien que des pierres vertes, rien que des émeraudes, les unes enchâssées dans des perles, les autres rehaussées de brillants.
Je montais derrière ma bien-aimée jusqu'à sa chambre et j'assistais à ses toilettes de dîner. Au moment où, sérieuse, elle soulevait son peigne, mon gosier s'étranglait. Je m'approchais pour toucher à ses cheveux d'or, ses cheveux ondulés dont la chute la faisait tout d'un coup fdlette. Ils couvraient la rondeur de son épaule, le haut de sa gorge. Elle les rejetait derrière elle d'un mouvement fier dont l'allure est restée dans mon œil. Et quelle joie sérieuse elle avait,
en étendant le bras, à sentir que le démêloir n'atteignait pas le bout de ses tresses. Alors je me jetais sur elle à corps perdu ; mes bras entouraient sa taille, ma joue
puyait sur cette gorge déjeune fille d'où montait une fraîche odeur d'iris. Et, sous la caresse de ses cheveux qui me couvraient tout entier, je me haussais jusqu'à son cou. J'aurais voulu dévorer son oreille.
J'aurais voulu ressembler à Nelly, — comme cette image que son miroir nous renvoyait. Du moins, je m'efforçais de l'imiter en toutes choses. Et d'abord, j'imaginai d'observer ce qu'elle prenait à table, afin de goûter uniquement aux mets qui avaient sa faveur. Nelly professait pour le sucre un
)ùt tout à fait incompréhensible. Non seulement, elle refusait tous les chocolats, toutes les friandises qui circulent dans un salon, pendant les visites, mais elle buvait son thé tout raide; à table, elle écartait les
pâtisseries. Même elle choisissait entre les fruits; elle ne mettait ses belles dents, blanches comme des amandes, que dans les pulpes qui n'étaient point tout à fait mûres. En revanche, Nelly nourrissait pour les épices un penchant désordonné; c'était d'abord une moutarde que l'on délayait, exprès pour elle, dans du gin; puis toutes les variétés de poivres rouges ; puis toutes ces sauces compliquées de muscade et d'ingrédients fauves que l'on enferme dans de petites bouteilles de cristal, bouchées d'argent comme des flacons de sels. Un mois durant, je m'incendiai le palais et je me privai de toutes les sucreries que j'aimais tant. Nelly ne s'aperçut jamais de mon supplice, et je me gardai bien de lui en parler. Un tel aveu m'eût suffoqué de honte.
Ces repas étaient pour moi une autre occasion de souffrir. Il me fallait regarder Nelly sans lui baiser les mains, sans toucher à ses bras, ni à sa robe. Après le déjeuner, il
TROIS INITIATIONS y
m'était défendu de passer sur la terrasse, où Ton prenait le café, en causant. Alors j'avais imaginé un enfantin subterfuge, une folie d'amoureux, pour faire prendre patience à mon désir. Je sortais de la salle avec tout le monde, puis, dès qu'elle était vide, je rentrais sur la pointe du pied ; j'allais à la chaise de Xelly, je l'entourais de mes bras, je la baisais, j'appuyais ma joue sur le cuir encore chaud de ce corps adoré. Et là, je m'endormais presque, l'âme défaillante, le cœur fêlé par l'éclat de ma tendresse. Par le trou de la serrure, les domestiques m'épièrent et je ne doute point que leur grossi" ieté ne se divertît infiniment de mon manège. Ds imaginèrent pour me duper, une ruse féroce: dès qu'on avait quitté la salle te maître d'hôtel rangeait vivement tous les -••s contre le mur. Qu'espérait-il? Décourager mon idolâtrie"? Vraiment, aucun de -l,i n'avait jamais aimé. Je continuai
à me glisser furtivement dans la salle, et,
l'une après l'autre, je baisai toutes les chaises, avec la certitude que j'effleurais celle de Nelly, dans le tas.
Impossible de me rappeler l'occasion où Nelly nous quitta. Son fiancé vint-il la rejoindre? Je ne retrouve dans ma mémoire ni les traits, ni la stature de ce rival. J'aperçois seulement toutes les malles de Nelly, — des malles hautes et imposantes comme des sarcophages, — entassées, pour le départ, dans le vestibule. Et puis, c'est la nuit; je ne vois même pas le dernier sourire de mon amie, je ne sens pas sur ma joue la dernière caresse de sa main.
Sans doute, pour des années, je retombai dans la torpeur de l'enfance dont l'amour m'avait fait sortir.
Je sais seulement ceci :
Tous les ans, aux environs de Noël, nous recevions une lettre de Nelly; elle arrivait de Sydney imprégnée de l'odeur des paquebots. Régulièrement, Nelly " annonçait la
naissance d'un enfant nouveau. Elle disait que son mari se portait bien, que l'élevage des moutons prospérait; invariablement aussi, elle finissait par un souvenir gracieux à mon adresse. Mon père lisait la lettre tout haut, à la fin du repas, et moi je devenais pourpre; j'aurais voulu disparaître dans un abîme, car elle m'avait laissé dans le cœur un ferment de tendresse, et mon sang bouillonnait quand on disait son nom. Aujourd'hui, NeUyest une femme presque mûre et, pour toujours, allongée sur un divan : tant de naissances d'enfants l'ont blessée. Elle est rentrée en Angleterre, et ce sont ses grands fils qui, là-bas. élèvent les brebis. Or, l'été dernier, comme j'arrivais à Dartmouth, on me dit qu'elle habitait dans les environs. Un désir fou me vint de sauter dans le train, d'aller la voir. J'ai
-!•'•. J'ai bien fait. Je veux laisser auréole de recul et de rêve à la créature unique par qui j'ai connu l'amour, — celui
qui se sacrifie sans paroles, sans espoir de récompense, pour la volupté de souffrir, — celui que les hommes ressentent une seule fois, et qu'ils exigent des femmes toute la vie...
D'Arcelles avait la voix touchante. Il tenait si bien ses amis sous le charme de cette musique que ni l'un ni l'autre ne s'avisa de protester contre une conclusion qui choquait leurs respectives théories; ils se sentirent seulement comme un désir de paroles gaies, et Marmonde, toujours assis à la barre du Bon Bougre, s'écria joyeusement :
— A toi, Téramont! Conte-nous comment tu as débuté.
— Qu'on m'apporte d'abord des limons et de la glace, dit le gros garçon en se soulevant sur les coussins; cet air marin dessèche le gosier jusqu'à l'épigastre. Holà, moussaillon !
Quand il eut soigneusement exprimé tout
le jus dans un verre qu'une buée de fraîcheur faisait opaque, Téramont déclara :
— C'est dommage que Manette ait refusé de nous accompagner; elle vous aurait dit l'histoire aussi bien que moi. Il y a longtemps que nous nous sommes fait l'un à l'autre le récit de nos initiations.
— C'est, dit Marmonde, l'assaisonnement du premier chocolat que les nouveaux amants avalent sur l'oreiller.
— En effet, reprit Téramont, la curiosité y trouve son profit et la confiance s'en accroît. Je laisse la curiosité au compte de Manette; pour moi, j'en ai toujours été si peu tourmenté que, à seize ans, j'aurais ligure un vierge et martyr authentique, avec une palme et une chemise de nuit. Est-ce à dire que j'étais, pour cela, plus bête que les autres? Non. Je savais, depuis ma quatrième, ce que Didon etÉnée avaient fait, pendant L'orage, dans le loisir de leur grotte; même j'avais lu Daphnis d Chloè.
Mais il faut croire que mes sens sommeillaient comme une nichée de marmottes, car j'aimais mieux acheter des sandwichs que des livres obscènes. Si j'y mettais le nez, c'était par pur instinct de sociabilité, pour ne pas rester tout à fait en dehors des conversations. On aurait bien pu laisser un garçon comme moi libre dans les rues de Paris. Je n'aurais cligné de l'œil qu'aux mitrons; mais la règle de l'École Saint-François exigeait que nos loisirs fussent surveillés par quelque délégué familial. Ce fut cette pieuse précaution qui hâta mon heure. Vous souvenez-vous de m'avoir vu plus souvent qu'à mon tour en conversation avec une belle femme, brune, qui venait me visiter pendant les récréations ?
— Tu sais, fit Marmonde, je ne mettais pas souvent les pieds dans le parloir.
— Mais toi, d'Arcelles, toi qui tournais toujours autour du poêle? Non... tu ne l'as jamais aperçue? Eh bien! c'est un hasard;
mais si jamais tes yeux étaient tombés sur ma cou-sine Hélène, tu ne l'aurais pas oubliée. Elle avait épousé un parent de ma mère, qui, tout comme le mari de ta Nelly, faisait de l'élevage au Canada. Il s'était marié à Québec avec cette belle fille, d'origine française, mais qu'un métissage avait étoffée. Sa beauté, je ne vous la peindrai pas... Elle était la vivante image de la féminilité brune, celle qui incarne l'automne dans le quadrille des saisons.
Comment mon cousin, qui avait de l'expérience, oubliait-il cette belle créature à Paris, pendant des dix mois de suite? Je me suis laissé dire que le cher garçon avait mené grande vie avant son mariage; les régularités de la cohabitation fussent éc sa bonne volonté. Il se refaisait le tempérament, là-bas, dans une vie de grand air et de rude hygiène; et puis il venait casseï tirelire à Paris. D'ailleurs, le malin avait chargé sa mère de veiller sur Cousine
Hélène. Rue de Madame, les deux femmes habitaient un seul étage d'un petit hôtel hermétiquement clos. Par couple, elles faisaient de rares visites. En dehors des prêtres de tout poil, du médecin, des fournisseurs et des domestiques, je crois bien que j'étais seul de mon sexe à passer le seuil de cette maison. Cela me désigna tout d'abord au choix de Cousine Hélène. Il ne vint même pas à l'esprit de la belle-mère qu'un adolescent, élevé par les Bons Pères, exposât à quelque tentation une femme de vingt-six ans, veuve in partibus et claquemurée dans des fréquentations de vieux curés.
Je ne mets pas d'orgueil à vous conter que Cousine Hélène fit le premier pas. Un dimanche de mai, nous tournions, sans nous donner le bras, autour de la pelouse. J'étais arrivé, tout bouleversé du renvoi d'un de nos camarades. Il avait manqué l'appel du précédent congé et passé la nuit dans un hôtel borgne.
Cousine Hélène haussa les épaules:
— Les garçons de ce pays-ci, sont ditelle, plus surveillés que les filles de chez nous. On devrait ignorer ces escapade.
Et, sans remarquer que j'ouvrais des yeux ronds, elle acheva :
— Les plaisirs des hommes ne sont pas ceux des enfants. On ne se régale pas toute la vie avec des sucres d'orge.
11 fallut lui avouer que j'en étais là.
— Vraiment? fit-elle. Eh bien, je vous en donnerai une caisse. Votre tante en achète d'excellents pour ses abbés. C'est, je crois, au Fidèle Berger.
quelle ironie elle nomma cette enseigne démodée! Je sentis que je lui inspirais de la pitié. Je n'étais pas encore cuirassé contre le mépris des femmes. Et je me dis que, un jour ou l'autre, je lui ferais payer sa moquerie.
Je me couchai, ce soir-là, avec mon projet de vengeance; je le ruminai en i
j'en étais encore possédé, le matin, au réveil. Je dis vengeance, et c'est le mot propre : je n'avais aucune impatience de connaître la femme. C'était môme une indifférence sur laquelle je n'insistais pas, de crainte de découvrir que la peur en faisait les frais. Ceci est la faute de l'éducation religieuse et des lectures romanesques: les prêtres peignent la femme comme un monstre qui finit en queue de dragon, à moins que ses pieds ne soient fourchus. Les romans remplacent l'appréhension physique par des inquiétudes morales ; ils font de la femme un monstre d'une autre sorte, un sphynx si compliqué, si cruel, si ironique, que les bons garçons, comme j'étais, ajoutent spontanément à leurs patenôtres : « Mon Dieu, permettez que la femme s'éloigne de moi ! » Enfin il y a les préjugés de l'éducation vertueuse qui glacent la décision dans son germe. Je n'imaginais pas qu'une femme d'un certain milieu, qui allait à la messe, qui parlait d'une façon
retenue, pût se dégrafer en tête à tête, quand elle savait le verrou poussé sur toutes les convenances. Cousine Hélène m'avait bien étonné par une certaine désinvolture de propos; mais il se pouvait que sa langue eût dépassé ses intentions, et qu'elle ne songeât pas du tout à encourager la hardiesse de mes mains. Que deviendrais-je, alors? Le ridicule de mon attitude, le désordre vraisemblable des mes cheveux et de mes habits, tout cela me crucifiait en imagination. Par bonheur, j'ai de la colère et de la rancune. Je comptai sur ces deux puissances pour me donner, à la minute de mon audace, toutes les vigueurs dont j'aurais besoin. Le dimanche suivant j'arrivai très résolu chez ma « correspondante ». Le destin voulut que ma tante fût hors de la maison. Elle était demeurée à la messe de midi afin de quêter pour un orphelinat. Cousine Hélène ne l'avait point accompagnée, sous prétexte d'un léger étourdissement. Le
valet me dit que je trouverais Madame dans sa chambre. Elle avait donné l'ordre qu'on me fit monter auprès d'elle.
Je me disais dans les marches :
— Si elle est souffrante, il faudra la ménager.
Et je crois que j'aurais été heureux de donner cette excuse à ma poltronnerie. Par malheur, je jugeai du premier coup d'œil que Cousine Hélène se portait fort bien. Elle était étendue sur sa chaise-longue, dans un peignoir de mousseline. Des nœuds de dentelle l'attachaient si mal sur sa gorge, que je vis en m'approchant d'elle de troublantes rondeurs. Elle tourna vers moi un regard languissant dont la féerique vertu changea ma rancune en désir.
— C'est vous? me dit-elle, je suis heureuse de vous voir...
Puis, de sa voix la plus douce :
— Regardez, là... sur la console... J'ai pensé à vous.
C'étaient mes sucres d orge, noués d'une faveur bleue.
Je me sentis rougir de honte.
— Cousine Hélène ! murmurai-je en glissant à genoux à côté de la chaise longue.
Elle mit sa main sur mes cheveux, et dans cette pose, comme nos yeux ne se rencontraient pas, le courage me vint. Je plaçai hardiment ma main sur ses pieds. J'avais cent fois imaginé cette scène. Je songeais au poids écrasant de la robe, à la longueur du trajet que fait une main amoureuse depuis les chevilles jusqu'aux genoux. Je fus stupéfait de la légèreté de cette mousseline, de la brièveté du vo}ragc. Et puis, cousine Hélène ne se défendait pas. Elle continuait de caresser mes cheveux. Elle riait comme un enfant qu'on chatouille.
— Kh bien? demanda Marmonde.
— Eh bien ! reprit T» ramont, je pense que Cousine Hélène jugea, comme j'avais Lut moi-même, que le voyage était très
court ; car son petit rire s'éteignit dans une moue dont je fus tout désorienté. J'avais des pleurs dans les yeux et, de nouveau, je me laissai glisser aux pieds de la chaise-longue.
— Cousine Hélène ! m'écriai-je avec un flot de larmes, Cousine Hélène ! pardonnezmoi!... Je ne savais pas... Je vous jure... Qu'est-ce que j'ai fait! mon Dieu!
Sans doute, elle jugea que ma douleur était trop bruyante, car elle attira ma tête sur son sein.
— Allons, fit- elle, console-toi...
— Vous ne m'en voulez plus?... Plus du tout ?
Elle dit avec un sourire angélique :
— C'est ma santé.
Ce mot-là était de ceux qui ravissaient Marmonde. Donc, il lâcha la barre, et vint s'asseoir à côté de ses amis :
— Remarquez une chose, dit-il : chacun de nous a eu précisément le genre d'initia-
tion qui lui convenait : Les jongleurs de philosophie vous diront : « Ce sont ces premières aventures qui ont déterminé votre ligne amoureuse. » Je crois bien plutôt que chacun de nous a choisi dans le tas des occasions offertes celle qui servait son secret penchant. D'Arcelles est entré dans l'amour par la porte de la poésie, Téramont par goût de l'hygiène, et je crois bien, pour ma part, que la pure sensualité sonna mon heure.
Nos camarades de collège ont dû arriver à leurs marraines d'amour avec de longs accrocs dans leurs robes de pureté. Il> avaient plus de perspicacité à deviner les ides, la Vie Parisienne, qu'à démêler les arcanes de la règle de trois. Je les laiss tourner autour des kiosques de journaux n'étais pas sournois. D'instinct, j'avais toujours repousï vances douteuses que les grands font aux garçons de la petite cl et, lorsque, te plus rarement possible, j'ai-
lais à confesse, j'étais court sur le chapitre de luxure. Même j'avais pris l'aumônier en grippe pour les questions que son expérience s'obstinait à me poser. Toute ma sensualité de petit homme vigoureux se dépensait dans la bataille. J'avais de la volupté à tenir sous moi un camarade à bout de forces. Je goûtais dans les coups une joie de spasme.
Vous souvenez-vous d'un garçon qui s'appelait Bazin? un grand diable, mal vêtu, mal peigné, qui semblait un gueux, fourvoyé parmi nous autres? Les camarades qui mettaient de la prétention dans leur nœud de cravate regardaient Bazin de travers. Ils n'auraient point voulu marcher près de lui dans les promenades. Moi, j'étais plein d'admiration pour sa force. Il m'avait enseigné le « tour de hanche en tête », et, avec ce truc-là, j'enlevais de terre tous mes compagnons.
Un jour, Bazin me dit :
— Qu'est-ce que tu fais jeudi prochain? Je répondis innocemment :
— Je déjeune chez mes parents, comme d'habitude.
Alors, Bazin fit d'un air mâle :
— Moi, je vais chez ma femme.
Il m'expliqua que, depuis six mois, à chaque sortie, il visitait une certaine Angèle, qui logeait rue Saint-Jacques, à l'hôtel des Américains. D'ailleurs, il n'était pas jaloux et il ajouta fort obligeamment :
— Si tu veux, je te conduirai chez elle. Je ne voulus pas laisser paraître combien
cette conversation m'étonnait. Je savais bien que les femmes étaient faites pour être aimées. Mais je ne m'étais jamais demandé à partir de quel ûge on pouvait leur apporter son désir sans ridicule. Ni Bazin ni moi nous n'avions dépassé quinze ans el je sentis pour mon camarade une admiration toute juvénile. 11 m'apparaissail comme un di ces jeunes conscrits dont ou lif l'his-
toire dans les almanachs : ils s'engagent au sortir de l'école, ils se comportent comme des héros, ils reviennent du feu avec la croix d'honneur. Ce que Bazin avait osé, c'était un acte viril par où il sortait définitivement de l'enfance. Là était le secret de cette indépendance d'allures que j'admirais si fort. Je me jurai que, moi aussi, je passerais par une épreuve où l'on acquérait tant d'audace de regard, tant de sonorité du talon. Sûrement j'étais mûr pour cette cérémonie, car, de la seconde où ma résolution fut arrêtée, il me sembla qu'un voile se levait sur mes yeux.
Du jour au lendemain, je compris, que la femme est le commencement et la lin de tout. L'idée de cette Angèle s'était installée dans mon cerveau. Je dévisageais les femmes que nous rencontrions sur le court trajet de notre école au lycée. Je me demandais tout bas : « Est-ce que cette femme- là ressemble à Angèle? » Dans mon lit, au dor-
toir, je l'imaginais à mon plaisir. Son visage ne m'apparaissait qu'assez vaguement. Mais dans les hanches et dans la gorge, elle était fortement marquée des signes de son sexe. En somme, mon idéal ressemblait à ces belles nourrices que j'avais vues dans le jardin du Luxembourg écrasant sur lèvres de marmot leurs seins gonflés comme des ballons.
Je mentirais si je vous disais que, ce jeudilà, le cœur ne me battait pas dans la poitrine comme je franchis avec Bazin la porte de l'école. J'ai entendu conter par des amis qu'ils avaient souffert, en pareille circonstance, de scrupules religieux. A quinze ans, on n'.-i pas un philosophe, on ne raisonne pas contre sa conscience. La mienne n'avait rien à dire à ce que je faisais. Peut-être birn qu'elli- me jugeait mur pour une expérience <|iii t'ait partie des actes instinctifs. Mon unique préoccupation était <1<> ne point paraître trop gauche à Bazin — et à cette
Angèle. Un mauvais respect humain m'avait empêché de demander à mon ami quelques conseils dont mon inexpérience avait besoin. Je craignais aussi des difficultés avec elle au sujet de l'argent. Dix fois, dans la route, je posai la môme question à Bazin :
— Tu es sûr qu'elle ne me demandera pas plus de trois francs?
Et mes doigts tourmentaient, dans mon gousset, un écu tout rond, mes économies de la semaine.
Bazin haussait les épaules.
— Si tu veux faire le grand seigneur, apporte-lui des cigarettes.
Nous entrâmes dans un débit, et Bazin, qui connaissait les goûts d' Angèle, commanda un paquet de « vizir ». Je l'ai soupçonné, depuis, de l'avoir oublié clans sa poche, et cela jeta de l'ombre sur notre amitié.
Angèle habitait une masure lépreuse dans les environs du collège Louis-le-Grand, un de ces nids à rats que les pioches ont
démolis. Bazin m'invita à l'attendre sur la place.
— Je vais, dit-il, annoncer ta visite.
Si Angèle n'a personne chez elle, tu montera-.
J'attendis les yeux en l'air. J'espérais que la fille se montrerait à la croisée. Cela nous ferait une première connaissance et comme une présentation. Mais Bazin parut tout seul sous le rideau. De là-haut, vers mon trottoir, il m'envoya un geste protecteur. Je l'attendis un hon quart d'heure, qui nie parut un siècle. Il me dit avec bienveillance :
— Monte, on t'attend ; tout est régie. Cette certitude me soulageait, et pourtant
j'eus. ;i cette dernière étape, un désirde fuite. Je gravis l'escalier avec ces jambes molles que l'on a pour monter chez les dentistes: le plaisir inconnu est aussi effrayant que la douleur.
Angèle se tenait derrière sa porte. Vous la
voyez d'ici : des bas à fleurs, un peignoir rose, ouvert sur des chairs écroulées, et qui se gonflait au courant d'air. Une acre odeur de musc flottait autour d'elle ses cheveux étaient rougis par le fer, et la ligne blanche du maquillage, arrêtée à son cou, faisait paraître sa graisse plus jaune.
— C'est vrai, me dit-elle, mon mignon, que tu veux m'apporter ta bonne galette ?
Je cherchai des yeux les cigarettes de « vizir », mais je ne les trouvai point, et je n'osai pas en demander des nouvelles. En personne pratique, Angèle demeurait la main tendue. Je lui donnai mes trois pièces de vingt sous. Elle les déposa sur la cheminée, puis elle me dit avec rondeur :
— Voyons, dépêchons-nous, ton ami t'attend.
Je n'ai gardé des émotions qui suivirent qu'une mémoire confuse. Je me souviens que, dans ma petite enfance, ma bonne me conduisit un jour à la foire du Trône et
qu'elle me fit monter sur les chevaux hygiéniques. A côté de moi, des femmes poussaient des cris d'angoisse et de plaisir. On était balancé de la tête à la queue violemment. Il se passa dans cette occasion quelque chose d'analogue. C'était le même essoufflement, la même inquiétude : ce fut la même déception quand le jeu s'arrêta.
Angèle avait une visible hâte de se débarrasser de moi.
— Coucou ! fit-elle en refermant son peignoir.
Il nie parut qu'elle avait sur le visage ce mauvais rire que la déception des enfanta excite à la chute du rideau chez les montreurs fie marionnettes. Elle m'appuya sur les lèvres an baiser qui avait goût de ouate mouillée et, vivement, elle me poussa dans lier.
.!«• u<- repris conscience de moi-même qu'à la vingtième marche. Après L'insensibilité où m'avait plongé la peur, ce fut un réveil
de colère et de turbulent désir. Je compris, je me souvins, je voulus repasser par l'épreuve, mais conscient cette fois, et en témoin de mon plaisir. Je rebroussai chemin, je remontai les marches, deux par deux, je frappai comme un maître à la porte d'Angèle.
— Voilà !
Les savates traînèrent sur le pavé, et, dans un entre-bâillement le peignoir rose reparut.
— Tiens, c'est toi, le mioche ? Qu'est-ce que tu veux encore?
— Recommencer.
— Tu as de l'argent?
Je portai la main à mon gousset ; j'en tirai un franc et la monnaie des cigarettes. D'un coup d'œil, Angèle eut additionné la somme.
— C'est tout ce que t'as ? fit-elle. Je prends ça comme acompte, mais il faudra compléter ta tirelire.
Elle claqua la porte si brusquement que
le courant d'air fit envoler mon chapeau de paille. Il descendit par la cage de l'escalier jusqu'au bas des marches.
— Eh bien, dit Téramont, as-tu suivi son conseil?
— Certes, lit Marmonde. Et, depuis ce jour-là, je suis devenu un écolier modèle. Le discours d'Angèle avait fait plus d'impression sur moi que toutes les exhortations de nos directeurs. Je lui ai dû tous mes progrès en vers latins, en mathématiques et en « Doctrine. »
— Qu'est-ce que c'était donc que la «Doctrine?» demanda Téramont.
— L'histoire de l'Église, oublieux !