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CHAPITRE NEUVIEME

TROIS PIIILOSOPHIES

Les heures avaient passé rapidement dans causeries sentimentales, et, soudain, le souflle qui, sur mer, se lève après Tenglouinent du soleil, enfla la voilure du Don- Bougre. De l'escalier montait le cliquetis des vaisselles que le mousse dressait pour le - du soir. D'Arcelles dit :

— Une si docte conférence resterait sans conclusion, si chacun de nous ne s'efforçait de résumer dans une formule l'expérience de sa \ ie sentimentale.

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— Je suis tout prêt à vous donner Ja mienne, répondit Marmonde, et vous ne vous étonnerez pas que je l'appuie sur la critique des systèmes différents que vous avez préférés. Vous en serez quittes, si cela vous plaît, pour user de la même méthode et pour flétrir à l'aise mon indépendance nomade. En attendant, laissez-moi égorger en l'honneur de ma liberté vos esclavages de mari et d'amant fidèles. Le faux ménage d'abord. Ce qui me choque surtout, dans cet accouplement durable, c'est que je n'y aperçois nulle trace d'un choix volontaire. Gela commence toujours par une liaison d'une semaine, parfois par une partie de campagne qui ne doit pas avoir de lendemain. Les médiocres hasards de la vie, un train manqué, les vingt-huit jours de l'amant en titre, laissent les camarades d'un après-midi en face l'un de l'autre. Ils ne se méfient pas du dénouement, puisqu'ils ont les yeux fixés sur la séparation nécessaire comme sur l'ai-

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gui lie d'une pendule. L'heure passe. Ils se sont endormis aux bras l'un de l'autre; ils n'ont pas entendu le timbre sonner. Ils se lèvent du lit, rassasiés et pourtant liés l'un à l'autre. Ils s'étonnent de cette douceur qui survit au plaisir. Ils se disent :

— Mais c'est du goût!

Ce n'est que de l'habitude.

Elle va s'étaler sur toute l'intelligence comme une goutte d'huile sur les marges d'un livre. Elle contaminera les pages qui précèdent et les pages qui suivent. Laissons là les images : elle atrophiera ce goût de comparaison qui, pour le cerveau de l'homme, est la source de tous les progrès. Elle fera le « connu » médiocre préférable à « l'inconnu » qui a des risques. Elle dom< qocra l'imagination ; elle métamorphosera en ruminant cette chimère ailée; elle lui rendra la tiédeur de la litière, la sécuritémonotone du râtelier, plus précieuses que envolées au-dessus des nuages, dans

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régions où la liberté de l'essor n'a d'autres limites que les forces, l'appétit d'autre règle que le succès de la chasse. Quant au sens, elle les mettra au pas comme le reste. L'inquiétude est utile à la santé du désir plus encore qu'à l'activité sentimentale. Parquez le dans une étable, apportez-lui régulièrement son écuelle de soupe, il perdra la détente de son échine, ses colères, ses voracités inassouvissables, l'excitation des longs jeûnes, la discipline des mécomptes qui fait impitoyable et fort quand l'occasion s'offre. Il s'endormira comme un porc sous les caresses des mouches, heureux de sa digestion lente et de son dégoût d'exercice. Il renoncera aux frissons de la moelle pour les glouglous de l'intestin.

Il y a des mariages qui ne sont que cela. Si d'autres s'élèvent au-dessus de ces accroupissements, c'est qu'au début de l'erreur qui veut parquer le désir mâle dans une seule union, ils comportent au moins

un dernier acte libre : le renoncement. Si c'est cela qui vous hypnotise, ne vous arrêtez pas en si belle route, allez au bout de votre folie! Revenez au rêve moyenâgeux des couvents, à l'amour du prochain et de Dieu, adoré en extase ; quittez, tout vivants, la terre pour une fiction de paradis ; haussez-vous jusqu'à la chasteté, jusqu'à cette virginité intacte que des époux chrétiens conservèrent dans le mariage. Mais ne vous épuisez pas dans un effort de fidélité aussi malaisée à garder envers une seule femme, que l'exacte abstinence est difficile envers tout le sexe. En effet, de deux choses l'une: ou bien cette fidélité devient pour l'esprit une seconde nature, et alors toute curiosité est supprimée, ou bien ce respect de rengagement consenti est un effort méritoire, une surveillance perpétuelle de soi, un scrupule d'honneur, de pitié, de religion, et, en ce cas, toute l'initiative de l'âme, toute hardiesse, toute son expansion sont confis-

quées au profit d'on ne sait quelle nécessité imaginaire, tyrannie de mots, abus de pensée, surprise de raison, avortement de rêve, panacée d'impuissance, excuse de pusillanimité, abandon des droits de nature, que les gens bien pensants appellent le « devoir ». Le « devoir conjugal !» voilà la livrée dont ils ont fini par affubler ce divin désir que les hommes ont longtemps adoré comme l'Auteur des Choses et qui continue de gouverner occultement le monde, après que l'hypocrisie publique a renversé ses autels. On m'a conté autrefois que le bon saint Golumban, désespérant d'extirper en Irlande le culte druidique des arbres, avait consacré toutes les forêts, d'un seul bloc, au Père, au Fils et au Saint-Esprit. De cette façon, les païennes prières que l'on adressait aux chênes montaient comme une colonne d'encens agréable jusqu'au trône du vrai Dieu. Ceux qui ont imaginé d'accoler l'idée du devoir au vertige du désir ont usé d'une

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pareille supercherie. Je ne nie point que beaucoup de bonnes âmes n'en soient du \ j'affirme qu'elle m'offense et que le mariage m'est devenu à jamais suspect, parce qu'un mensonge lui sert d'assise.

Au contraire, ma philosophie de célibataire impénitent a pour soi la sincérité de « la bonne loi naturelle. » J'en use comme les enfanls et comme les bétes qui jamais ne surmènent leur appétit, et qui obéissent à ses rythmes. Vous chercherez vainement à me tenter par L'exhibition d'une beauté merveilleuse, si mon désir est fraîchement rassasié. Je me détournerai de cet objet de convoitise avec l'empressement qu'ont à quitter une table louée les gens qui voient commencer auprès d'eux le repas qu'ils viennent de finir. De même, si je viens de m'asseoir devant un pigeon de basse-cour et si une poularde bien rôtie passe à portée de mes bras, aueune considération sentimentale, sociale, religieuse, morale ou politique

ne m'empêchera d'arrêter au passage ce morceau de roi. Ne sais-je point qu'en variant sans cesse le menu de mes galanteries je me tiendrai en haleine de faim et de belle humeur? Je chevauche mon désir comme une bête sûre de ses pieds à qui un cavalier rêveur abandonne les rênes sur l'encolure. Et voulez-vous que je vous le raconte, ce rêve de philosophe amusé?

C'est la sagesse d'un épicurien qui ne demande aux femmes que des joies de divertissement, l'emploi du temps qui se traîne. Dans cette conception naturelle, l'amour cesse d'être le tourment des âmes, l'angoisse du lendemain, le bourreau du souveuir.

Jamais il ne rappelle que la mémoire d'un libre et mutuel consentement, la joie d'un jour que n'a pas assombri la jalousie des tendresses passées, ni l'inquiétude des trahisons ou des futurs oublis. J'ignore serainement qu'il y a des lois, des notaires, des sacristains, des maris, des cocus, des rivaux,

des commissaires, des huissiers, des sagesfemmes. Je connais seulement ce que je regarde, ce que je palpe, ce que je presse sous mon baiser, jusqu'à ce que la petitemort ferme mes yeux, détache mes lèvres, dénoue mes bras. Alors, je glisse à l'oubli de toutes choses, et, comme la terre engourdie par la froidure hivernale, j'attends, dans la torpeur du sommeil, le réveil de mon printemps... Que les dieux seulement me sep avec douceur de la petitemort à la mort! Si nulle lumière ne brillr derrière cette lumière terrestre, si nul jardin ne verdoie derrière les planètes, si nul sourire de hourri n'embellit les étoiles, je partirai sari- . car j'aurai connu du

monde ce qu'il a de meilleur: la libei Au contraire, si quelque pensée créatrice nous guette au bout du défdé des jours, j'arriverai sans crainte à ce tribunal. Je dirai ave<" un sourire de confiance:

« Père, me voici tri que tu m

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Je n'ai pas imité l'orgueil de ceux qui prétendent à faire ton œuvre plus parfaite. J'ai pris les instincts que tu m'avais donnés pour règle de ma conduite. J'ai cru qu'en leur obéissant je vivrais en harmonie avec le monde. J'ai mêlé mon désir au désir universel. C'est lui, à l'heure présente, qui me met en face de Ta Majesté. Père, je l'envisage avec confiance, car, sans bégaiements de prières, je t'ai honoré sur la terre par l'acte qui est pieux entre tous : par la joie de vivre. »

— A la bonne heure, dit Téramont, Marmonde vous a une façon de donner son avis, qui met ses contradicteurs à l'aise. Il ne t'a pas trop ménagé, mon pauvre d'Arcelles ! Pour moi, il m'égorge positivement. Je lui rendrai coup pour coup : c'est de bonne guerre. Et aussi bien, quand il ne m'aurait pas traité avec tant de rudesse, j'aurais flétri ses mœurs de loup-cervier.

>*ous venons d'entendre l'éloge de la liberté. Voilà un mot qui gargarise l'oreille des hommes, sans emplir leur estomac ; je le tiens pour de la glu à prendre les mouches, et les nigauds qui ne flairent point le piège sous la flatteuse apparence. J'affirme que cette liberté, vantée par Marmonde, ne conviendrait ni à mon esprit, ni à mon cœur, ni à mon instinct de la volupté.

D'abord, je ne vous apprendrai pas, mes amis, que le désir est le plus grand ennemi du recueillement intellectuel. Tl faut le domestiquer ou le servir ; c'est ce que fait Marmonde: avec ses proclamations d'indépendance et ses allures indomptables, il est, dans le fond, l'humble valet de son désir. Je voudrais qu'on le surprît, bien à l'improviste, qu'on lui fendit la tète d'un coup (1«- hache, et qu'on nous montrât, toute palpitante, l'idée qui bourdonnait, à moment-là, dans sa cervelle. Tu le Terrais, d'Arcelles, ce serait cette préoccupation:

« Trouverai-je, aujourd'hui, une auberge pour mon désir? »

Dans cet état, la prétendue liberté qu'on nous vante devient pour l'esprit une perpétuelle préoccupation. J'ajoute que le cœur y trouve à souffrir. Ceux-là mêmes qui font consister tout l'amour dans la petite convulsion stoïcienne, ne nient pas que la tendresse mette autour de ce plat les délicatesses d'un assaisonnement. Le cœur veut toucher le cœur, tandis que les chairs s'épousent, et cette union qui complète l'autre, qui décuple la puissance du plaisir, est impossible dans ces rencontres fugitives où l'homme se ravale à la bête. Les cœurs des femmes sont comme des colombes qui s'apprivoisent avec lenteur. Au début, leurs ailes demeurent ouvertes et prêtes au vol ; longtemps après qu'elles les ont repliées, leur corps entier continue de frissonner sous la main qui les caresse. Enfin, elles se rassurent ; elles se livrent ; le doux roucoule-

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ment soulève leurs gorges ; leurs becs ne s'ouvrent plus que pour le baiser.

L'oiseau captif finit par chérir sa cage; il y chante plus souvent qu'en liberté , plus haut, plus gaiement. Ainsi, les sens, loin de se glacer dans l'habitude d'une liaison , s'y fortifient et s'y exaltent. En échange de ces foucades , où se dépensait à l'occasion leur indiscipline, ils acquièrent la vaillance régulière, l'obéissance à la volonté. Affirmerai -je qu'on les trouve prêts quand on les appelle? I trop peu dire ; ils n'attendent pas qu'on les mande; ils font comme les serviteurs bien stylés et à la dévotion de leur maître: ils se présentent , ils déclarent : « Nous sommes là. » Cette sécurité, c'est proprement la supériorité de l'état de civilisation sur la barbarie, de la table d'un gourmet sur les lip] d'an claque-patin; c'est aussi la soumission Ile « bonne loi naturelle » dont Maimondc se déclare l'obéissant disciple : car, lorsque la volonté créatrice plaça L'homme

en dehors des influences saisonnières, et lorsqu'elle lui donna la perpétuelle préoccupation de l'amour, elle entendit bien faire du désir constant l'instrument de tous les progrès. Elle prévit qu'il bâtirait les villes, qu'il inventerait les arts, le luxe, les palais, les statues, les bijoux, les lits de plumes, les chemises de dentelles, l'écrevisse à la bisque; enfin, toutes les splendeurs et toutes les délicatesses qui ont fait du bipède homme le sultan de la création.

Est-ce à dire que je suis ennemi de toute liberté en amour?

Si ma conviction était si radicale je serais entré dans le mariage , comme d'Arcelles , et j'aurais fait souche de petits Téramonts. J'ai renoncé à ces joies parce que le mariage m'épouvante avec ses serments d'éternité. Le même homme qui , dans une liaison , aime la barrière par où est parqué son désir, se sentirait soudain prisonnier si le mariage rivait son cadenas à ces claies. Comprends-

moi bien, mon cher d'Arcelles ; la situation d'un homme enchaîné comme moi par un goût persistant pour la même maitr< diffère dans son fond comme dans sa forme de ton état d'homme marié. Le mariage nous défend de songer à nous-mêmes. C'est un acte social ; nous devons nous y préoccuper de l'opinion et des habitudes de tous. Par là, il nous empêche d'organiser notre vie au gré de nos penchants individuels. Il peut arriver qu'un homme qui vit dans une liaison soit à la remorque de sa maîtresse (c'est un abandon de soi-même qui a de la douceur pour les paresseux); mais du moins, dans cette incurie volontaire, le remorqué demeure intact ; il lui suffît d'une secou— •• I>our reconquérir sa liberté et pour s'orienter à son plaisir. Au contraire, l'homme marié n'est plus que la moitié de soi-même, un filament d'un tout que les enfants et la femme complètent. Or, dans quels rapportvit-il avec ces parties de lui-même? Je laisse

de côté les enfants qui, je le veux bien, sont nous-mêmes hors de nous ; je ne songe qu'à la femme qui, pour aimée qu'elle soit, nous demeure toujours une étrangère. Imaginonsla aussi parfaite que tu voudras, d'Arcelles. Une femme n'est qu'une femme, c'est-à-dire un être qui sent et qui ne raisonne point, qui compare toute réalité à des rêves chimériques, tout homme à un idéal composite, qui accouple les perfections contradictoires , la force impérieuse avec la faiblesse tendre, les ménagements chastes avec l'impétuosité de la bête, le ténor avec le baryton, l'ange Gabriel avec le faune. Gomment résister à une pareille critique si l'on a renoncé d'honneur au seul moyen qui reste de faire connaître ce qu'on vaut et d'exiger les égards auxquels on a droit, je veux dire la possibilité de se reprendre et de rompre avec qui vous méconnaît ? Si romanesques que soient les femmes, elles ont un fond plus pratique que nous; dans le moment

même qu'elles feignent de nous mépriser, elles estiment ce qui est exceptionnel en nous, ce qu'elles courraient le risque de ne point rencontrer, au même degré, dans un autre. Il convient donc de se trouver auprès d'elles dans une posture qui les oblige à nous rendre ouvertement justice, qui établisse leur dépendance et notre supériorité.

Est-ce le mariage qui assure à l'homme cet avantage?

Je ne sais pas ce que seront les femmes des temps futurs ; je parle de nos contemporaines, et, pour celles-là, je réponds avec hardi* l'espèce d'égalité que le mariage donne à la femme est dangereuse; car un être qui sort tout fraîchement de la servitude sera toujours tenté d'abuser des privilèges qu'on lui

le. Il ne faut pas lui «lire que ces avau- - lui sont attribués, une fois pour toutes, par un contrat sur lequel on ne peut pas revenir, mais seulement qu'ils lui sont quotidiennement accordés comme une récom-

pense de sagesse, d'obéissance, de tendresse et de petits soins.

C'est la discipline d'une liaison comme celle où je me suis installé, après expérience faite, ainsi qu'un bourgeois se retire des affaires dans une petite maison de campagne. Marmonde nous a dit que c'était une marque de médiocrité intellectuelle. Je me demande, moi, s'il n'est pas dupe d'une chimère avec son inquiétude de changement. On a cru louer plus d'un sage en disant de lui : « Il fut l'homme d'un seul livre. » Ne serait-il pas aussi digne d'éloges d'avoir été l'homme d'une seule femme ? Non point par devoir, comme ceux qui se marient, mais, comme j'ai fait, par raisonnement, avec cette sage pensée qu'il faut chercher le bonheur dans les solutions moyennes, ni trop haut, comme toi, d'Arcelles, ni trop bas, comme toi, Marmonde, entre le cœur et le sexe, dans la divine Habitude.

C'est elle qui a discipliné la fougue de

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Mannette, ses folies de jeune poulain lâché à travers un pré. Certes, je n'ai pas la prétention de remplir tout le cœur de ma maîtresse, et je crois volontiers que son désir reste exposé, comme le mien, à des surprises. Peu importe, l'Habitude est Jà; elle nous impose, à l'un comme à l'autre, la crainte d'une rupture qui changerait les bases de la vie. A la minute de la mauvaise humeur, elle nous avertit que notre partenaire est libre, et qu'il pourrait se détacher. Les mauvaises paroles n'ont plus de sens, les désirs d'infidélité se dissipent, les boudei les fondent comme un nuage ; car, nous le savons, l'Habitude nous guette au bout de la journée, pour nous ouvrir l'alcôve et pour nous border dans notre grand lit.

Oh! la diplomate, l'amie, la chère nourrira, rincoinparabl<- entremetteuse ! Lorsqu'une luis on a remis entre ses mains toutes les puissances de l'âme, désir, intelligence, volonté, on esl en paix connu.

philosophes de l'Inde qui préfèrent leurs rêves aux apparences extérieures. Leur sagesse, largement assise et bien nourrie, rêve dans son immobilité aux idées qui troublent la terre ; ils savent que des millions d'hommes s'agitent, qu'ils essaient du bien et du mal, de la vertu et du vice, de l'amour et de la luxure, de la fraternité et de la guerre. Ils savent que pour tromper l'angoisse de leurs cœurs, ces malheureux agités varient à l'infini les expériences d'amour. Ils les voient s'épuiser sur les seins de femmes tous les jours nouvelles... Eux sourient de ces convulsions. Leurs yeux s'élèvent vers l'impassible Bouddha, qui leur a enseigné la sagesse. Et ils le prient dans ces termes, auxquels je m'associe :

« Toi qui as su que tout n'est que vanité, verse tous les jours plus puissante dans nos veines cette torpeur d'assoupissement où les images de ce qui est, de ce qui trouble, de

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ce qui tente, s'effacent pour tes adorateurs dans l'inconsistance d'un songe.»

Tandis que Téramont parlait, le soleil avait fini de se coucher ; un brouillard planait au ras de la mer, léger comme la vapeur d'une torche qui s'éteint dans un contact liquide. Des étoiles montaient du côté de l'aurore; elles ouvraient dans le ciel leurs yeux, innombrables; la douceur de la nuit était derrière elles.

D'ÀroeUes dit :

— Voici l'heure où les pensées s'élèvent. Pourquoi, dans cette demi-nuit où je n'aperçois plus vos ironies, hésiterai-je à découvrir ma pensée toute nue? Chaque homme est comme un arbre mythologique : il enferme une dryade qui sort de l'écorce à l'heure de lune. Mes amis, vous sav< / <rae les apparitions sont craintives : n'écarquillez pas vos yeux,

: donc à toi qur je m'adresse, Cher

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Fantôme de mon Ame. Je veux, ce soir, répondre à cette question que ta délicatesse ne m'a jamais posée :

« Par quel chemin me suis-je élevé jusqu'à toi? »

Tu souffrais bien, tout à l'heure, quand tu as entendu les éloges du désir et de l'égoïsme. Tu le demandais :

« Celui que j'ai choisi a-t-il traversé ces fanges? »

Ta pureté peut entendre ma confession ; l'amour ne connaît pas de dégoûts ; et aussi bien tu m'aimeras plus, je le sais, pour ces souffrances qui ont mûri mon cœur.

Comme tous les hommes, j'ai connu ces appétits errants qui courent le monde en quête d'aventures et logent dans la poitrine l'audace d'un jeune chien. J'agissais comme ces frelons que l'odeur du miel attire, de loin, vers les ruches. Je me gorgeais de plaisir, sans choix, sans dégoût, sans souvenir, sans liberté. Entre les mains du

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Génie de l'Espèce, j'étais un automate qui se ruait instinctivement aux fins du sexe. On ne s'attarde pas, dans cette enfance ; très vite on ajoute à ces gloutonneries irresponsables un élément conscient: la cruauté. Qu'importe si elle s'exprime par des mots de douceur, par des gestes de caresse. Elle est un élément du désir aussi important que le plaisir même. Elle souhaite la résistance et la violence pour en triompher. Elle mêle l'orgueil à la volupté, et, par ce contact, elle pervertit l'àme. Elle lui impose le mensonge, elle en fait un divertissement. Car le plaisir tout brutal des sens ne satisfait pas longtemps l'être complexe que nous sommes. L'esprit et la volonté, sevrés des hautes émotions auxquelles ils auraient droit dans l'Amour, tntrent dans le jeu du Désir. Comme ils se dégradent en s'y introduisant, ils l'empoisonnent. Ils cherchent une excitation voluptueuse, dans la contrainte matérielle, dans 1 - angoisses morales de l'objel ;

dans les embûches qu'ils lui tendent, dans l'abandon qu'ils méditent à la minute môme du plaisir, dans une sauvagerie guerrière, qui flétrit le consentement féminin du nom de « conquête » , qui masque l'infidélité de l'homme du nom « d'exploits amoureux », qui associe dans une honteuse gloire la séduction de beaucoup de femmes avec le massacre de beaucoup d'ennemis.

Grâce à Dieu, je n'ai pas attendu que cette peste m'eût entamé l'àme pour prendre en soupçon le désir. Le goût que j'avais de la beauté m'a vite élevé au-dessus de sa tyrannie. Je me suis avisé que toutes les secousses de chair ne m'apportaient point la même qualité de plaisir. La jeunesse m'est apparue uniquement désirable. J'ai compris que j'avais agi en esclave tant que le Génie de l'Espèce m'avait dominé. J'ai résolu d'être désormais mon but à moimême et de rechercher ma fin propre plutôt que la fin universelle.

C'est alors que j'essayai des attachements qui imposent la fidélité momentanée fit canalisent vers une seule femme tout le fiVt du désir; j'entrevoyais déjà que l'amour esl une harmonie, que la musique ne peut être bonne si les deux chanteurs ne se sont pas longuement accordés. Sûrement, je goûtai, dans cet état, une volupté supérieure aux fugitives jouissances que j'avais connues par l'instinct. A chaque réveil de désir, j'ajoutais le souvenir des délices déjà atteintes avec la même maîtresse. C'était comme un trésor qui s'accumulait derrière nous et qui nous faisait riches. Maintenant, le plaisir ne nous arrachait plus des murmures inarticulés: je prononçais ces mots qui associent l'espoir, le rêve, le souri du temps à l'ivresse insaisissable de la minute: ■ M'aimeras-tu toujours? » Et, sur les lèvres pressées par mes lèvres, je recueillais lé môme vœu de durée,

Permets, chère ame, que je m'arrête un

instant au souvenir de la meilleure de ces maîtresses, de celle que j'ai chérie d'une passion aussi supérieure au désir qu'inférieure à l'amour. Elle et moi nous avions marché l'un vers l'autre, comme deux blessés qui veulent du soulagement, comme deux naufragés qui appelent au secours.

Elle se consolait dans ma tendresse des déceptions anciennes. J'oubliais sur son sein l'amertume de mes rancœurs. Elle me voulait pour son profit, moi pour le mien. C'était le ferment qui devait corrompre notre désir de fidélité. Il n'avait pas en soi la force de résister aux épreuves, aux surprises des sens, aux jalousies rétrospectives, aux comparaisons et aux souvenirs redoutables, car un malentendu en élait le soutien ; il ne représentait que l'alliance de deux égoïsmes qui n'avaient pas désarmé l'un devant l'autre.

Voilà, chère âme, par quels degrés je me suis élevé du désir à la passion, de la pas-

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sion à l'amour. Toi, quand tu m'as donné ta main, quand tu m'as dit: « Pour toujours », ce n'était pas le trouble de tes sens qui t'arrachait une parole involontaire.

Aucun fantôme ne murmurait à ton oreille: « Rappelle-toi que tu fais ce serment pour la seconde fois. » Tu consentais par une décision de liberté supérieure, après avoir regardé dans mon âme, et visité l'habitation que je t'y préparais. Tu pensais, comme les cigognes, que l'on peut bâtir un nid sur des ruines qui ont résisté à la foudre. Tu te disais que tu saurais protéger ce bonheur tremblant avec la blancheur de tes ailes. Tu te disais que le renoncement guérirait les blessures de l'égoïsme, que l'amour réparerait les injures du désir; ou plutôt tu ne te disais rien, sinon que tu entrais en moi avec la foi, la charité et l'espérance. Tu croyais que la nouveauté de ton corps, la pureté de ton cœur me réréleraieni le prix de l'amour intact. Tu souhaitais que le reste

pect de ce trésor me gardât des défaillances; d'avance ton indulgence était prête pour mes rechutes.

Ainsi, sans reproches, sans leçons, par la candeur de tes yeux, tu m'as enseigné la vertu merveilleuse du renoncement. J'ai vu qu'il mettait ton amour hors de toutes atteintes, comme un roc au-dessus de la mer. J'ai senti que tu ne craignais rien de Dieu ni des hommes, parce que tu respirais à l'abri de leurs entreprises, sous son regard. J'ai eu la preuve quotidienne que tu étais affranchie des souffrances de l'égoïsme, des misères de la vanité, des affres de l'orgueil, parce que tu ne voulais plus vivre que de la pensée, des joies, des douleurs d'un autre, — parce que tu as pris au pied de la lettre ce mot que le dit le prêtre tandis que nous échangions des alliances :

« Vous serez deux en une seule chair. » Approche-toi, afin que je te parle encore

plus près, afin que tu puisses seule recueillir une confidence qui ne doit pas avoir de témoins. Tu m'as révélé que ceux-ci s'égarent qui cherchent l'extase hors de l'exacte fidélité. Celui-là ne possède rien qui étreint, qui baise, qui impose son désir. Il faut que l'âme ait uniquement consenti ; il faut que le cœur s'ouvre ; il faut que la volonl* soulève dans une impatience d'offrande. Tu m'as fait comprendre, chère âme, le vieux mythe des Bibles qui tirent CÈve du flanc de l'homme endormi pour mettre entre bras cet objet d'amour qu'il enfermait dans sa poitrine. Mêlant toutes mes énergies aux ivresses de la possession, tu m'as initié à un plaisir supérieur aux meilleures fortums de la liberté, aux plus profonds vertiges de l'habitude. A présent que j'ai goùlé à ce vin pur, quel dégoût me secoue au seul souvenir des breuvages doni je croyais me désaltérer autrefois! Je songe avec douleur que' tant d'hommes n'en connaissent

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point d'autres, qu'ils y trouveront la mort du plaisir. Moi, pendant ce temps, je suis comme un dégustateur dont les sens s'affinent par l'usage. Je puis boire indéfiniment sans que la satiété me vienne. Chaque jour, je jouis plus profondément de la subtilité de l'arôme, parce que je ne vide pas la coupe en l'honneur de la seule volupté, mais parce que j'associe à ma libation toutes les intelligences de mon être.

Au fond, qu'il s'agisse de religion ou d'amour, l'évolution a éduqué le cœur et la pensée dans un parallèle effort. Polythéistes, les hommes ont croupi dans l'erreur polygame ; monothéistes, ils ont rêvé la vie monogame et cet appel a régénéré le monde :

« Un seul dieu ! Un seul amour ! »

Le mariage, chère âme, ce cortège de fleurs, d'encens et de musique, ces paroles d'engagement, lues tour à tour par le magistrat et par le prêtre, c'est l'acte de foi que

les sociétés nouvelles font dans la dignité humaine. Et certes, lorsqu'à cette cérémonie tu es arrivée en vêtements blancs, moi dans ma livrée noire, nous étions le symbole de ces deux puissances qui, depuis le début des jours, luttent pour la domination du Monde.

L'Ange a vaincu la Bète, et, à cette minute où sincèrement je viens de revivre les aventures de ma vie sentimentale, j'ai la sensation que, d'expériences en expériences, j'ai irravi les degrés d'un escalier de ténèbres qui montait vers toi. L'heure est passée, où je m'arrêtais de lassitude, où je me laissais choir, où je retombais dans l'ombre. M - y<ux ne quittent plus l'astre vers lequel tu m'emportes, — dans ton dédain de ce qui n'est pas éternel.

D'Arcelles avait levé les yeux, tout en parlant, vers le ciel à présent Henri de constellations, ti -(.m regard accompagnai! quelque

ascension diaphane. Téramont et Marmonde suivirent la direction de son rêve.

Au-dessus du yacht, l'Etoile polaire brillait de son éclat fixe.

Ils pensèrent aux marins que cette splendeur dirige, — et, par leurs yeux éblouis, jusqu'au fond de leurs âmes, descendit, avec un frisson, le songe de ce qui ne change point.

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