‹ Confidences d'hommesChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE HUITIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE HUITIEME

— A Marmonde le pompon! dit Téramont avec un gros rire. La seule philosophie qui mérite le respect, est celle qui nous fait vivre; la seule conquête amoureuse dont un homme a le droit de s'enorgueillir, est celle qui lui assure l'oisiveté, le couvert et la table. Une femme t'a offert tout cela, Marmonde ; je te ren'l- les armes.

Kl d'Àrcelles fil en badinant:

— C'est peut-être une des erreurs morales de ce temps-ci, d'avoir traité si sévèrement

les hommes qui acceptent de vivre des libéralités de l'amour. L'ancien régime était plus tolérant sur l'article ; ne nous a-t-il pas légué cet axiome de bonne vie : « Un gentilhomme ne reçoit argent que de son Roy ou de sa maîtresse. » En ce temps-là, la naissance, le rang, l'honneur mettaient chacun à sa place. L'argent n'avait qu'un rôle servile d'utilité. Si l'amour naissait entre deux personnes, celle que la fortune avait favorisée de richesse aidait l'autre, sans que l'on en fît éclat. Et les gens n'étaient pas plus admis à compter les écus qui passaient d'une bourse dans l'autre, que les baisers qu'on échangeait dans l'ombre des ruelles. Aujourd'hui, l'honneur, le rang et le nom ne valent guère, sans le soutien d'argent. Il est devenu le signe unique de la puissance et de la force. C'est pourquoi nous n'admettons plus que les rôles sociaux soient intervertis, et que l'argent arrive à l'homme par la femme. Est-ce un progrès moral?

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Le peuple dont les filles sortent, et les aristocrates qui nous restent, laissent tranquillement ces délicatesses aux parvenus de l'argent.

— Au fait, dit Téramont, pourquoi ne parlerions-nous pas, pour finir notre revue, de ces « grandes dames » qui nourrissent si peu de préjugés bourgeois ? Le respect qu'elles ont de leurs fantaisies, le miracle d'égoïsme dans lequel on les élève, la surveillance dont elles sont l'objet de la part de tant d'yeux redoutables, la contrainte qu'elles s'imposent à soi-même dans les occasions publiques, tout contribue de donner à leurs passions une espèce d'ardeur et de brutalité qui sont, pour des philosophes comme nous trois, de bonnes fenêtres entre-baillées sur les abîmes de l'âme féminine.

Mais ce mot de « grandes dames » fit s'esclaffer Mannonde:

— En vérité, «lit-il, je n'entends rien à toutes ces catégories. Je n'ai jamais demainlé

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aux femmes qui avaient du penchant pour moi de me raconter leurs alliances. Il n'y a pas de blason qui tienne contre une bouche fraîche, pas de parchemins en règle qui vaille le satin de la peau...

Il allait continuer ; d'Arcelles l'arrêta : — Quoi ! dit-il, toi qui cherches la race dans tes chiens et dans tes chevaux, tu la mépriserais dans tes maîtresses? Tu fais, je le sais, de grands efforts pour réduire l'amour à la petite convulsion du désir, mais, si pressé que tu sois d'en venir là, tu ne peux supprimer tout à fait les expansions qui précèdent et qui suivent le don qu'une femme fait de soi-même. Tu ne peux lui enlever ses angoisses avant, et, après, la joie de son sacrifice. Or, si, dans l'espèce, les joies que l'on tire de la jeunesse, de la beauté et de l'ardeur d'une maîtresse sont un élément presque anonyme et fixe, la qualité de sa pudeur, l'expression de sa volupté morale font flotter autour de l'acte

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même une atmosphère qui varie les couleurs du plaisir comme la diversité des climats change la flore. Et c'est tout jusk' dans ces nuances-là que se révèle l'amoureuse de grande race.

— Écoutez, dit Marmonde, et jugez-moi de bonne foi sur la seule expérience caractéristique que j'ai faite de ma vie. Vous conviendrez qu'elle n'était point de nature à développer dans l'être simple que je suis la superstition des maîtresses historiques.

Peut-être vous souvenez-vous que, au sortir du régiment, je me brouillai avec mon père et ma mère, si radicalement que, pendant deux années, ils me coupèrent les vivres « au ras du pont ». Dans mon embarras, j'allai trouver un brave homme d'oncle qui comptait parmi les dignitaires de la marine. Il m'attacha au cabinet par un lien fragile. Il me donna la possibilité d'émarger au bud - accaparer ma

liberté. Je la dépensai à canoter sur la

rivière avec des garçons épris comme moimême de force physique et de joies de plein air. Après que, pendant des heures, nous avions monté et descendu le fleuve, pendus après nos avirons, comme de vaillants diables, nous prenions d'assaut les restaurants à friture, où des dames en robes claires s'assoient sur les terrasses. Et l'on étalait glorieusement les biceps de la vingtcinquième année, un luxe de santé et de vie que rien ne pouvait maintenir dans la discipline du bon goût.

Un soir de juin, comme nous parlions trop haut en buvant du picolo sous les tonnelles, un équipage royalement armorié nous amena quatre promeneurs qui s'installèrent, à côté de nous, pour un souper champêtre ; deux hommes, deux femmes, en partie carrée. Tout ce monde-là avait sur les joues le bon soleil de l'Amérique du Sud. Les dents riaient, très blanches, dans les barbes trop noires; et les yeux de velours

des deux femmes nous cherchaient à la dérobée. La plus jeune avait vingt ans à peine, l'autre trente-cinq ans à peu près. Malgré le laisser-aller de la partie, on lui parlait avec des nuances de respect. Nous l'avions aperçue plus d'une fois, au Bois, à l'Opéra, dans des loges. Une révolution de mulâtres l'avait chassée de son royaume, et les mauvaises langues disaient qu'elle se consolait à Paris, sans trop de peine, dans les bras de ses nombreux amants. C'était une occasion d'étaler nos muscles devant une connaisseuse. Je fis apporter des poids et des haltères, une grosse pièce de soixante kilos que l'on appelait, dans la maison, la a tétonnière », et que j'élevais, dans ce temps-là, au-dessus de ma tête, sans plier sur les jarrets. Bien entendu, nous ne feignions point d'apercevoir les spectateurs de nos jongleries; mais, dans le fait, nous travaillions pour la galerie, et, si les deux chambellans affectaient une parfaite indiffé-

rence pour nos prouesses, nous sentions bien, sans tourner la tête, que les femmes appréciaient notre virtuosité à sa valeur.

Deux jours plus tard, en rentrant du ministère, je trouvai un billet parfumé. Il m'annonçait la visite d'une dame qui avait dîné près de moi, Favant-veille, qui avait admiré ma force et ma prestance, et qui voulait causer d'un peu plus près avec un jeune homme « si bien doué » . Elle m'annon • çait sa visite pour le lendemain. Je l'attendis.

Mes bons amis, je n'ai jamais été « snob », et, au risque d'apprendre que la plus jeune des deux soupeuses du Bas-Meudon n'était qu'une toute petite dame d'honneur, je passai ma nuit à rêver que ce serait elle qui viendrait au rendez-vous. Cela ne m'empêcha poin de faire bon accueil à sa souveraine quand j'eus la preuve que je m'étais trompé, et qu'il ne tenait plus qu'à moi de passer grand ministre in partibus. Je n'y songeais point et ma visiteuse ne montait

pas cinq étages pour discuter de politique. Je crois bien, mon cher d'Arcelles, que, dans toute une vie de galanterie et de passades, je n'ai pas rencontré une seule partenaire qui, sans entente préalable, par sens et bons sens, s'ouvrit plus volontiers que cette personne de race à ma conception de l'amour. Vous savez de reste qu'un grand acteur ne vaut que la moitié de soi-même, si la réplique n'est pas prête à le recevoir cl ù le soutenir. J'étais en scène avec une camarade qui ne laissait point languir le jeu. Pour être tout franc, je crois bien que mon amour se compliqua dans cette occasion d'amour-propre. J'étais fier de fixer un instant une passionnée qui avait comparé des forces masculines et qui persistait dans son inclination pour moi. Je me sentais le cœur de ces chevaux valeureux qui consentent à crever dans une course, pourvu qu'on les mette tête à tête avec un adversaire qui les vaille. Ah! les quatre murs de

mon réduit entendirent en ce temps- là de vrais cris de fauves et virent de belles pâmoisons. Je vous ai déjà dit que ce réduit de canotier, brouillé avec une famille impitoyable, était logé bien haut sous les toits. J'ajouterai qu'il était meublé de hasard et que je souffrais pour ma visiteuse de la raideur de l'escalier.

Un jour je m'en expliquai avec elle :

— Pourquoi, lui dis-je, ne me recevezvous pas chez vous? Vous êtes assurée de ma discrétion et personne ne peut vous demander compte de votre liberté.

Elle était assise sur mes genoux dans le désordre du plaisir qu'elle venait de prendre et dont elle se reposait, un instant, les yeux mi-clos. Elle les rouvrit bien grands, sourit et me prit à deux mains par le menton.

— Grand enfant, dit-elle, tu ne songes à rien... Vois-tu bien ce cou-là?...

Elle m'obligeait à regarder dans le miroir mon cou trop court, mon cou de jeune

taureau qu'elle tenait entre ses doigts mignons.

— Ce cou-là, mon chéri, vois-tu, c'est le cou des nforts subites; et, s'il doit t'arriver un malheur au jeu que nous jouons...

... Elle me donna sur la joue une petite tape de tendresse :

— ... J'aime mieux que ce soit chez toi que chez moi.

Les trois hommes sourirent, puis Téramont dit :

— Paulo majora canamus... Une reine pouvait bien verser l'ivresse à un homme qu'une cocotte avait pris à gages. Je crains que mon aventure ne vous semble médiocre après cet exploit ; je n'y mets pas de coquetterie. Il ne s'agit pas de nous vanter mais de porter la lumière dans le secret des âmes féminines.

Vous connais^.-/ ma petite cousine de Luciennes? Kll<- n'a que trop fait parler d'elle

et je ne commets aucune forfaiture en vous livrant son nom au seuil de mon histoire. Son péché, vous le savez, n'était pas la galanterie. Elle était mariée depuis quatre ans ; son mari la délaissait ouvertement pour des demoiselles d'Opéra; on sentait qu'elle n'avait pas de vertu pour un sou, et personne ne lui connaissait d'amant. C'est plus qu'il n'en faut, aujourd'hui, pour ameuter contre une femme les fumoirs et les salons. D'autant plus que cette petite de Luciennes se moquait trop du qu'en dirat-on. On ne voyait jamais que des jolies femmes, à l'Opéra, dans sa loge, et au Bois dans sa Victoria. Elle se carrait à côté d'elles avec des arrogances qui allaient au devant des regards. On contait qu'un matin, au Restaurant de la Cascade, elle s'était levée de sa table pour souffleter un officier. Il regardait de trop près une de ses amies. Vraie ou fausse, l'histoire avait couru, et tous les cocus du Cercle avaient prié leurs

femmes de rompre sans délai avec une personne si effrontée.

Je fréquentais chez ma cousine de temps à autres, car c'est la seule maison de Paris où Ton serve proprement le café à la turque. Puis, j'appréciais la sécurité parfaite que l'on goûtait entre cette petite et mon cousin. 11 n'y a vraiment pour respecter les goûts du prochain que les gens de grande vertu ou tout à fait vicieux : la femme ne vous contraignait pas aux inutiles galanteries; le mari vous épargnait ces regards méprisants qu'un amant doit essuyer sans se plaindre. Pourtant, un jour, ma cousine m'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre avec la mine d'une enjôleuse qui va demander un service.

— Téramont, me dit-elle, fttes-vous vraiment mon ami?

Je songeai au café à la turque, et je répondis sans hypocrisie' :

— le viens dans votre maison avec beaucoup d'agrément.

— En ce cas, vous allez me faire plaisir... Elle avait entendu raconter mon savoir à

ordonner un repas, et elle souhaitait, tout simplement, que je l'invitasse à quelque dîner fin, un dîner où l'on raisonnerait du menu, tout en mangeant, ainsi que des gens qui traitent sérieusement les matières sérieuses. Le moyen de refuser? Je dis pourtant:

— Vous amènerez... une amie?

Elle haussa les épaules :

— Vous avez peur d'un souper en tête à tête?

J'avais sur le bout de la langue :

— Vous allez m'attirer une bagarre dans mon ménage...

Car Manette ne plaisante pas avec les parties de cabaret! Mais je me tus. Ma petite cousine eut été capable de me répondre: « Une jolie femme?... Amenez-la... » Et, pour sûr que je sois de la fidélité de Manette je jugeai qu'il valait mieux ajourner cette présentation. Quand on a un petit bonheur

bien gentil, bien confortable, bien complet, mes amis, il faut monter la garde à la porte !

Comment je m'y pris pour dépister les soupçons de Manette? ce n'est pas l'affaire. Je vous dirai seulement : la vérité a un accent qui touche et Manette me crut sur parole quand je lui déclarai :

— C'est un rendez-vous de gueulardise!... Une partie de becs fins!... Il n'y a pas de baisers dans l'affaire. D'ailleurs je rentrerai avant que tu sois endormie et tu t'en assureras,

On ne pouvait mieux dire et j'étais en paix de ce côté-là. II ne me restait donc qu'une préoccupation : le menu de ma petite cousine.

Oh ! parbleu, quand la partie de cabaret n'est qu'un prétexte honnête pour hâter un dénouement souhaité par deux amoureux, peu importe la carie : il v a, pour ces occasions, des menus classiques, des menus • IV'tourdissement, dus menus de congestion.

Ces dîners-là ont quelque chose d'anonyme, et moi-même je serais choqué si, à cette minute, une femme songeait à un autre plat que mon désir. L'amour est ici le horsd'œuvre, le relevé, le rôti et la salade. Mais la petite de Luciennes et moi nous n'apportions pas cet appétit qui s'accommode de toutes les griseries. Et, si sûr que je sois de mes talents, je me disais comme tout homme mis au pied du mur :

« Seras-tu à la hauteur de ta réputation? » Mes chers amis, je fais appel à vos souvenirs. Si vous êtes francs, vous confesserez que cette anxiété est insupportable.

Heureusement, nous étions en novembre.

C'est un des rares mois de l'année où l'on peut manger tout à fait proprement. Et je me rassurais de mes inquiétudes sur la variété des ressources que je savais à ma portée. Comme je n'étais pas fixé sur le choix des huîtres saisonnières, je consultai quelques camarades. J'oscillais entre les marennes et

les armoricaines. La majorité se décida en faveur des marennes pour la séduction de leur couleur. Quant au potage il n'y avait pas d'hésitation possible : je notai « la crème d'artichaut ». Il arrive que ces premiers froids prennent à la gorge, et c'est un devoir de préparer par un attouchement velouté un palais que l'hiver irrite. Toute certitude relève la confiance. J'écrivis d'un trait au-dessous de ce potage : cassolettes « bressoises ». C'est le plus léger des relevés : un soupçon de cervelle de volaille dans de la pâte feuile; c'est exquis! c'est délicieux! Cela met l'appétit en confiance, comme un cheval à qui l'on rend la main dès le début d'une promenade. Mais c'est là une concession polie, et il faut tout de suite affirmer son autorité. Je continuai donc par une « selle de mouton Simons ». C'est la meilleure marque. Le « béhagues » ne tient pas contre, ni même le pré-salé de Granvilie. Il fallait faire à ce morceau délicat une petite

garniture. A quoi aurais-tu pensé, Marin onde?

Marmonde avait des aïeux bordelais. 11 répondit sans hésiter :

— Des cèpes...

Tout l'embonpoint de Téramont tressaillit; il repoussait cette hérésie avec horreur :

— Des cèpes avec du mouton !... Non, mon ami, c'est bien plus simple que cela : des haricots, gros et tendres comme des rognons de coq, des haricots qui nous mèneront sans secousse à cette surprise : des « cailles à la Souvaroff ». Vous savez ce que c'est, n'est-ce pas? De petites cailles, cuites à l'étouffée, dans une baignoire. On leur introduit dans le corps une truffe mignonne qui mijotera avec elles et on couronne avec une gaze de pâte feuilletée. Cela nous faisait deux plats noirs, il fallait un plat blanc. Oh ! je ne cherchai pas midi à quatorze heures. A ce moment-là, la bataille était gagnée. Je me décidai pour un poulet rôti.

TROIS GRANDES DAMES "-il

D'Arcelles fit par taquinerie :

— Un poulet. . . C'est bien médiocre !

Mais Téramont riposta avec une gravité

convenable :

— Tu te trompes, mon ami ; quelle que soit la tenue d'un dîner, une poularde de Bresse est toujours honorable : c'est un excellent terrain pour s'élever jusqu'au pâté. Un pâté de quoi?

Marmonde lança :

— C'est trop! Vous n'êtes que deux...

Téramont ne s'arrêta pas à cette interruption, et, souriant à des souvenirs :

— Non, j'ai mis un joli petit pâté, fin, soigné...

— ... D'ortolans?

— Ce n'était pas la saison... un pâté de bécassines... Et après cela... devinez?... Ma salade Ernesta ! des radis, des céleris, des pommes de terré avec une liaison de mayonnaise et un réveil de crème aigre. Enfin, pour l'avant-dermer assaut, des chesters-

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cakes suivis d'une de ces Coupes-Jacques à la Liqueur des Iles où interviennent tous les fruits de la saison : la poire, le raisin, l'amande sèche, les premières oranges.

Après cela, je pouvais comparaître sans inquiétude devant ma petite cousine de Luciennes. Pourtant, sa vue me déconcerta. Il avait été convenu que je passerais la chercher chez elle. Déjà, dans son boudoir, elle m'attendait tout habillée.

— Mon Dieu ! m'écriai-je, comme vous voilà belle ! Comptez-vous pas finir votre soirée à l'Opéra?

Elle montrait vraiment plus de chair jeune et capiteuse qu'il n'était nécessaire d'en exhiber pour une simple partie de fourchettes. Et il ne fallut rien moins que l'excellence de mon dîner pour me protéger, ce soir-là, contre le vertige de concupiscence. D'ailleurs, ma petite cousine ne songea pas à me tourner la tête. Elle mangeait et buvait aussi gaillardement que moi-même. Faut-il

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vous dire, en effet, que j'avais particulièrement soigné les vins? Après les huîtres, un sauterne 71; après le potage, un porto 1815 (je commence et je finis toujours par un petit verre de porto; ce n'est peut-être pas très classique, mais il faut bien laisser une part à l'initiative individuelle). Après le porto, du château-Laroze, puis le bourgogne, un musigny 64 ; enfin, le Champagne, du Mil mm extra dry, qui nous mena gaillardement jusqu'à la glace et à ma seconde parenthèse de porto. Nous en étions là, et ma petite cousine bavardait comme une pie,

épaules un peu tombée et les yeux en langueur, quand, brusquement, la porte du salon s'ouvrit et, sur le seuil, derrière le maître d'hôtel, deux hommes, doux camarades de cercle, parurent. Ce ne fut qu'un ('rlair, une vision de plastrons blancs, de moustache* en croc, et un bégaiement du

on, un pardon ahuri coupé par la chute de la porte. Mais je bondis sur mes pi

avec tout mon musigny dans la figure. Je me jetai sur la sonnette, je voyais rouge...

Un petit tapotement de main sur mon épaule me commanda de me retourner. Ma cousine était là qui riait.

Elle prononça :

— Qu'allez- vous faire?

— Assommer cet idiot de maître d'hôtel !

— Gardez-vous-en bien! C'est moi qui lui ai donné deux louis pour ouvrir la porte...

— Vous?...

Je n'y comprenais plus rien ; je la croyais grise. Je lançai :

— Mais ces deux bavards-là vont conter à tout le monde qu'ils nous ont pinces en flagrant délit... Je vous ai perdue!...

La petite de Luciennes souriait toujours :

— Eh ! non, dit-elle, grand nigaud, ne vous désolez pas; vous m'avez réhabilitée...

— Croyez-vous, dit d'Arcelles, queccsféroci lésd'égoïsmenesontpas plus excusables chez

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les grandes dames que chez les simples mortelles"? C'est une duperie d'imaginer que le pouvoir donne la liberté ! Pour moi je n'ai pas vu de prisonnières plus à plaindre que toutes ces princesses emmurées dans le triple rempart de l'étiquette du respect et de la valetaille. Leur cœur étouffe sous le poids de ces contraintes ; il lui faut déjouer tant de surveillance pour arriver à son but que toute la douceur de l'amour est évanouie quand elles l'atteignent ; il ne leur reste à cette minute que l'irritation des sens et l'exaspération de la volonté. La hâte où elles sont contraintes supprime les nuances et jusqu'à la pudeur; elles se donnent avec une ardeur Inutile qui déconcerte l'amant, paralyse son esprit, use ses nerfs, diminue ses forces.

.J'ai vu cela de près, il a six ans, quand je suis venu comme secrétaire de légation dans dans la petite <-'>ur de Sylvanie. Je quittais .Madrid où l'on m'avait donné des lettres d'introduction pour la princesse, royale.

C'était une infante de la maison d'Espagne que la politique a exilée dans ce brouillard allemand. Parmi ces gens compassés et lourds, elle a conservé toute sa vivacité méridionale , ses audaces madrilènes , sa gaieté de fleur poussée au soleil. Aussi elle avait sa légende et l'on me parla d'elle, à l'oreille, dès le jour de mon arrivée. Bien sûr, on ne lui reprochait rien de précis : elle aimait son mari et un fils, brun comme elle, qui était né dans la première année de son union. Mais on citait des propos d'enfant gâtée , des actes un peu hardis et qui choquaient l'étiquette. On prononçait avec des moues les mots de « légèreté », d'« inconséquence ».

Elle me reçut comme un ami ancien.

J'arrivais de son pays , j'apportais des nouvelles toutes fraîches des fêtes de la cour, des carrousels, des combats de taureaux et des prédicateurs à la mode. Je connaissais toutes les liaisons des grandes coquettes, les intri-

gués des petites, cela nous mit tout de suite sur un pied d'intimité dont mes confrères s'étonnèrent et dont les mauvaises langues ne manquèrent pas de jaser.

Sûrement, il y avait en elle un charme un peu étrange. Souvent, quand je lui parlais des choses d'Espagne, elle devenait immobile et muette. Ses yeux se fixaient dans le vide. J'avais la sensation que seul son corps demeurait là. Son âme la quittai!. A minutes, une singulière stupeur apparaissait sur son visage; son masque, soudain, se dorait comme si en un instant elle eût pris des années. Ses traits se détendaient dans une pesanteur morne ; — involontairement, je songeais à ces visages que l'ivresse fait inertes.

Mon ministre était, bien entendu, au courant de oette intimité. Il s'était trouvé dix personnes pour lui signaler mes assiduités chez la princesse, il ne m'avait pas fait part de ses réflexions, et ceci m'empêchait de me

confier à lui : je sentais que sa conviction était faite ; il ne doutait pas que je fusse engagé dans une intrigue. Je jugeai que je n'avais point à deviner ses soupçons ni à les prévenir, mais qu'il allait de ma dignité d'attendre son initiative.

D'ailleurs, la princesse se comportait avec moi comme une femme amoureuse ; dans des fêtes de cour, où l'étiquette assignait à chacun son rang, il lui arrivait de m'entraîner dans l'embrasure d'une fenêtre. Là nous causions pendant des heures sous les regards hostiles des dames d'honneur et des chambellans. Un autre jour, je la rencontrai sur la piste des Tilleuls, comme je finissais ma promenade à cheval. Elle-même montait, ce matin-là, en compagnie de son grandécuyer. Elle lui dit qu'elle avait à me parler intimement, et elle le congédia, comme un domestique. Ensemble nous descendîmes les allées du parc, toute la ville nous rencontra. Le lendemain les journaux firent des allu-

sions à ma bonne fortune. Ils savaient d'ailleurs que la princesse m'envoyait souvent chercher, j'accourais chez elle en toute hâte et ces visites se prolongeaient fort tard dans la soirée. Même une caricature me représenta avec une cape et une guitare sous un balcon du château.

Après cette aventure, mon ministre me dit :

— Je sais que vous avez des amitiés au palais. Je ne vous en ai jamais parlé parce que cette liberté d'allées et venues peut être favorable à votre service; vous n'avez pas oublié que vous êtes ici un fonctionnaire et vous n'avez pas pris d'engagement qui vous empêche de remplir votre devoir.

J'ai grand intérêt à connaître le motif d'une entrevue que le prince vient d'avoir avec mon confrère d'Autriche. Je compte que vous me procurerez des nouvelles.

Je répondis avec assurance que j'espérais le satisfaire. Et, en effet, je lui rapportai le

renseignement dont il avait besoin. Cet incident se renouvela plusieurs fois dans le courant de l'année. Je ne m'adressai jamais en vain à la princesse Isabelle.

Je jouais là un jeu périlleux, car un ministre n'aime guère à recourir aux ressources d'un subordonné. On craint qu'un homme renseigné comme je l'étais , ne devienne trop nécessaire. On s'en débarrasse avec des notes flatteuses qui lui procurent de l'avancement. Peut-être aussi mon déplacement fut-il secrètement demandé par le représentant que le Prince de Sylvanie avait à Paris. Le Prince royal avait conçu quelque jalousie de mes assiduités. Bien qu'il négligeât sa femme pour des verseuses de bière, dont tout le monde disait les noms, et qu'il eût conservé sur les marches du trône les goûts d'un étudiant allemand, il entendait que la Princesse ne se divertit à aucune coquetterie. Il était agacé de me rencontrer si souvent chez elle — et il affectait de

ne pas m'apercevoir dans les occasions publiqu

Quelle que fût la cause de mon déplacement et de mon avancement, la nouvelle m'en surprit au moment où ma naïveté se reposait dans une parfaite quiétude. Je n'en sentis aucun plaisir parce que j'avais, dès ce moment, décidé d'abandonner la carrière pour me marier, et aussi parce que j'étais sincèrement attaché à la Princesse.

Je devinais qu'elle souffrirait cruellement de mon départ. Elle en reçut l'avis avec un transport de chagrin qui me saisit, encore que j'y fusse préparé. Elle était ce jour-là dans une excitation qui alternait avec ses abattements mornes.

— Ingrat, me dit-elle, voilà comme vous me récompensez de ma complaisance pour fons. le ne vous ai fait <ln bien que pour rous perdre^ rien Devons a touché, niFaveu de ma détresse morale, ni ma confiance, ni cette joie avec laquelle je vous attendais

quand vous m'apportiez la fin de mes ennuis, la consolation, le rêve. Hélas ! que vais-je devenir quand vous ne serez plus là !.. .

Un indiscret qui, à travers la porte, eût surpris les accents de ces déchirants adieux, n'eût pas douté que c'était là la rupture d'un amant et d'une maîtresse. Dieu sait pourtant que seul un indigne mari a possédé la jeunesse de cette créature charmante; mais, dans la tristesse de ce pays de brouillards, dans l'angoisse où la plongeait son apostasie, exigée par une constitution luthérienne, la princesse Isabelle avait glissé jusqu'à cet abandon de soi-même où l'on se réfugie, comme en un artificiel paradis, dans la torpeur des morphinomanes. C'était ce poison, quotidiennement versé dans ses veines, qui lui donnait à de certains jours ces stupeurs, ces contemplations fixes, ces absences d'âme dont j'avais été angoissé. Autour de son homicide manie, toute une armée de médecins, de dames d'honneur, montaient une garde

vigilante. Elle n'avait point un coffret qu'on ne l'explorât, une cachette qu'on ne la découvrit ; elle ne recevait point un paquet de la ville qu'il ne fût visité comme aux d'une prison. Ainsi on avait réussi à la priver du poison consolateur, et ses nerfs, qui ne recevaient plus leur pâture de repos, la perdaient.

C'est alors que le hasard me mit sur sa route. Des amis qu'elle aimait m'avaient recommandé à elle : elle se jeta sur cette occasion qui lui était offerte. Irrésistiblement, dès le premier jour, elle fondit dans cette confiance. Elle me conta sa vie, «Ile se répandit en aveux, elle me supplia comme un condamné que l'on visiterait dans une cellule, de lui apporter du poison. Je cédai, par pitié, par délicate tendn El aussi bien, quand j'y songe, j'ai le droit d'évoquer pou image dans cette galerie de celles qui lurent nos chères maltresses. Elle me guettait par la fenêtre, elle m'attendait

derrière la porte, haletante comme une amoureuse. Moi je lui apportais l'aiguille qui fait la mystérieuse piqûre, la liqueur qui endort les souffrances dans une douceur de pâmoison. Oui, oui, j'ai bien été son amant, si, par ce mot-là, vous entendez celui qui verse dans l'âme d'une femme le divin oubli de la douleur.

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