CHAPITRE Vn
Le complot de la dissolution. — L'élection de M. Barodet. — M. de Broglie et M. Dufaure. — La journée du 24 Mai. — Le discours de M. Thiers. — L'ordre du jour motivé de M. Ernoul. — La démission de M. Thiers. — LMlection du Maréchal de Mac Mahon.
Le 24 mai 1873, M. Thiers défendit pied à pied son pouvoir, depuis déjà longtemps discuté et chancelant. Il fut vaincu et donna sa démission avec une certaine crânerie. Répondant à un discours agressif du duc de Broglie, il avait jeté à son contradicteur, comme le trait du Parthe, cette apostrophe : (( Vous serez les protégés de T Empire ; » puis il attendit son sort dans une agitation fébrile, entouré d'un petit nombre d'amis de la dernière heure. Sa démission fut acceptée, et l'Assemblée nationale élut Président de la République le maréchal Mac Mahon.
On a prétendu que le Maréchal avait trempé dajns le complot qui semblait devoir amener la fin du régime
républicain, établi, à rencontre du réel sentiment de la France, en consécration du crime commis le 4 Septembre par des usurpateurs de la volonté souveraine de la nation. C'est là une erreur et pareillement une injustice. Surnommé la « Loyale Epée, » tandis que M. Thiers disait de sa voix aigrelette : « Loyale » est un peu exagéré : disons « Epée tout simplement, et cela suffira, » le maréchal de Mac Mahon permettait peutêtre qu'on usât de lui, mais il ne conspirait certainement pas.
J'assistais aux séances émouvantes de la journée. Je puis les raconter.
Depuis longtemps, la faiblesse du gouvernement de M. Tbiers pour les radicaux était évidente et alarmante. A défaut de compromis réels, il existait à la Présidence un tel système de condescendance, que l'on en concevait les plus sérieuses alarmes. L'élu de l'Assemblée avait cessé de vivre en communauté avec elle, et il favorisait le grand complot de la dissolution, qui allait tout à l'heure éclater. On sentait, à des indices infaillibles, que le volcan révolutionnaire était tout près d'éclater, et le Chef de l'Etat semblait ne point le voir; il fermait l'oreille aux avertissements qui lui étaient fournis de toutes parts; il demeurait incrédule aux événements mêmes, et il s'était pris subitement d'ua tel amour pour la forme républicaine qu'il lui sacrifiait tout, même l'avenir de la France. Usant de
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la force qu'ils trouvaient dans l'appui presque ostensible du gouvernement, les jacobins parlaient déjà en maîtres, ils agissaient en maîtres, et, avant peu, avec le « tour de main » autrefois préconisé par M. Ledru- Rollin, ils renverseraient leur auxiliaire devenu gênant, et, se substituant à M. Thiers, ils étendraient sur la France leur domination humiliante et funeste. Tout pour cela était déjà prêt.
Des complaisances inouïes, d'une part, ou bien une complicité inconsciente, de l'autre une conjuration certaineet un dessein ouvertement menaçant, voilà les ennemis que les conservateurs trouvaient ligués contre eux, et qu'il leur fallait vaincre, à peine de condamner le pays à de prochaines et lamentables catastrophes. C'est sur le terrain du salut, non pas au point de vue politique, devenu secondaire, mais au point de vue social, qu'un accord s'était fait entre gens de bien, entre hommes de prévision, entre cœurs patriotiques, entre âmes sollicitées par le besoin d'ordre, de préservation et de bon combat.
On a appelé cela une coalition. Soit. Mais mieux vaut une coalition composée d'éléments tout à fait honnêtes, qu'un complot formé par des méchants et servi par de» aveugles.
Des voyageurs inoffensifs se réunissent contre la troupe des brigands qui les attaquent, au lieu de se laisser bêtement égorger par eux, à la vue des postil-
Ions et des conducteurs, inhabiles à les défendre. Sont-ils coupables et méritent-ils, avec le blâme public, la sévérité des tribunaux ?
En droit, la coalition des conservateurs contre le radicalisme, favorisé jusqu'au scandale par un pouvoir infidèle à son premier devoir, était légitime et commandée par la plus essentielle des lois sociales, celle du salut commun.
En fait, elle s'est dignement formée, elle a suivi une marche parfaitement régulière, elle s'est développée au grand jour dans les conditions les plus normales; et, si elle a été victorieuse, ce n'est pas uniquement parce qu'elle était habile, c'est surtout parce qu'elle était loyale.
Bien avant l'ouverture de la session, une entente s'était faite entre les conservateurs de l'Assemblée, fatigués d'un régime qui faisait cheminer la France d'un pas rapide vers les catastrophes. Mais cette entente devint une alliance étroite lorsque des élections abominables vinrent jeter, avec l'épouvante, une lueur sinistre sur une situation de plus en plus compromise. Et ce n'est pas parce que M. Barodet était nommé à Paris et M. Ranc était élu à Lyon que le danger devenait plus pressant. C'est parce que, dans la plupart des départements, les candidats chers aux radicaux avaient passé, avec le concours des fonctionnaires du gouvernement et avec la complicité indéniable du gouverne-
ment lui-même. Cela, en effet, était bien plus grave que le succès du révolutionnaire lyonnais à Paris et du révolutionnaire parisien à Lyon. C'était le signe le plus certain que le grand pervertisseur public, le journalisme jacobin, avait fait son office ; que la gangrène radicale s'étendait dans toutes les directions, et que, non seulement le pouvoir présidentiel n'y portait pas
remède, mais que ses agents eux-mêmes n'étaient point empêchés de seconder l'expansion du mal.
Il fallait en finir avec un système fatal dont on avait trop souffert et dont on allait mourir.
On se décida à interpeller le ministère, en notifiant à M. Thiers qu'on voulait le voir gouverner, non plus suivant ses dangereux caprices ou ses engagements secrets, mais en conformité des obligations imposées par le souci du bien de la patrie aux prises avec les plus terribles menaces d'anarchie.
La tactique des conservateurs était très simple : faire peu de phrases pour arriver au vote le plus promptement possible. Celle du gouvernement était non moins évidente : multiplier les discours afin d'ajourner le scrutin .
De chaque côté on a suivi cette stratégie; mais, en fin de compte, les conservateurs ont été les plus habiles, puisiqu'en deux jours tout a été fait.
Le discours d'attaque fut prononcé par M. le duc de Broglie. Beaucoup d'auditeurs l'auraient voulu plus
rempli, mieux nourri, plus complet sous le rapport des faits; mais on Ta généralement trouvé concluant. On Taurait aimé plus chaud et moins compassé à la manière académique; mais on a rendu justice à la vigueur de plusieurs de ses traits.
M. le garde des sceaux n'a rien contesté, rien relevé ; il s'est borné à défendre une très mauvaise cause, avec des arguments spécieux, et ce qu'on appelle des a coups de boutoir. » C'était dit avec talent ; mais, dépourvu de raison, cela ne pouvait séduire que ceux dont la passion y trouvait son compte.
La gauche et même l'extrême gauche ont beaucoup applaudi M. Dufaure. Triste honneur pour un ministre qui, autrefois, ambitionnait d'autres adhésions que celle-là !
Voilà le bilan de toute une journée, M. Thiers ayant, après avoir demandé la parole par voie de Message, usé de son droit légal de ne monter à la tribune que le lendemain.
Il y avait là un piège, que la droite a flairé et qu'elle est parvenue à déjouer.
M. le Président de la République comptait, en effet, tenir toute une séance; et, comme on ne pouvait lui répliquer que dans une séance postérieure, il était probable qu'on aurait jusqu'au lundi pour se revoir; et la journée du dimanche pouvait être si bien employée en séductions de toute sorte, pour enlever au devoir quel-
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ques voix conservatrices, par exemple pour empêcher un petit groupe du centre gauche de passer à droite! Mais cela était, comme on dit en langage vulgaire, (( cousu de fil blanc, » et l'on vit tout de suite la supercherie. Aussi, au lieu de renvoyer la séance à deux heures, le lendemain, on la fixa à neuf heures du matin, afin d'avoir le temps d'agir dans la journée.
M. Tronsin du Mersan, l'un des secrétaires de M. Thiers, qui m'avait dit, quelques jours auparavant, que, même en cas d'échec, le Président demeurerait, se résignant à prendre un cabinet dans la droite, ne me tint plus le même langage après cette séance. D'un côté, il considérait le succès comme assuré; de l'autre, il déclarait que, dans le cas où ses espérances seraient trompées, M. Thiers donnerait sa démission.
Je dois à la vérité de reconnaître que, en ce moment, la victoire était incertaine ; elle le semblait du moins : seuls ou presque seuls, les députés de Tappel au peuple avaient une foi entière dans le succès. Les légitimistes étaient partagés d'opinion : les uns n'ayant qu'une faible espérance; les autres, au contraire, croyant fermement à une majorité conservatrice.
Quant à M. Raoul Duval, qui a été l'un des chefs influents et agissants de la droite, il n'a jamais cessé d'être assuré du triomphe.
Les radicaux, eux, étaient tellement certains de la (( déroute des réactionnaires, » qu'ils s'apprêtaient déjà à
l'exploiter; et, si Ton en croît les aimables dispositions que trahissait leur langage, nous n'aurions pas manqué (( d'en voir de belles. » Pour ces honorables citoyens le gouvernement de M. Thiers n'était pas en cause; seule, la République républicaine, c'est-à-dire jacobine, devait sortir de Turne, et Taffaire ne leur paraissait pas douteuse.
La journée de vendredi était le prologue. La grande pièce s'est jouée le samedi.
Dés le matin, des flots de curieux étaient versés dans les rues de Versailles par les trains des deux chemins de fer; et, bien avant l'ouverture de la séance, les tribunes de la salle regorgeaient de monde. Les retardataires s'installaient dans les couloirs, et les personnes non munies de billets étaient obligées ou de quitter la place, ou d'attendre au dehors les nouvelles du dedans.
Dans la tribune du Président on apercevait M™' Thiers, W^^ Dosne, la princesse Troubestkoï, M. Legouvé et quelques amis de la maison.
A 9 heures 25, M. le président Buffet monte au fauteuil et, aussitôt après la lecture du procès- verbal, M. Thiers paraît à la tribune. Il est pâle et semble nerveux. Sur-le-champ le silence se fait; et, tandis que M. Gambetta, étalant son obésité sur son banc, lorgne les belles toilettes des dames, le Président commence son discours d'une voix grêle, qui ne parvient pas toujours jusqu'aux extrémités de la salle.
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Voici le jugement qu'un journal très en vue a porté sur cette harangue :
Tout le discours présidentiel est marqué au bon coin : comme œuvre oratoire, c'est net et brillant ; comme raisonnement, c'est habile, souvent spirituel et presque toujours très conciliant. M. Thiers a surtout voulu être persuasif et il n'a ménagé, pour atteindre son but, ni la prière, ni Témotion, ni les larmes.
Ecouté religieusement, très rarement interrompu, très faiblement applaudi par la gauche, M. Thiers a parli^ deux longues heures et a passé en revue tous les événements que nous avons traversés depuis trois ans, tous les actes de sa vie, tous les services qu'il a rendus, pour en arriver à se plaindre de Tamertume dont on abreuvait son dévouement.
M. Thiers expose ensuite la politique qu^il a toujours suivie. Indifférent aux tendances des partis, à la volonté des monarchistes, à Timpatience des républicains; sourd aux vœux des uns et des autres, ne favorisant personne, il n*a cherché qu'une chose: relever le pays, libérer le territoire, assurer la paix.
Aujourd'hui, avant que cette tâche soit terminée , une fraction de la Chambre met M. Thiers au pied du mur el l'accuse de donner la main aux radicaux. M. Thiers n'éprouve cependant aucune sympathie pour les radicaux; n*a-t-il pas, sous la Commune, refusé tout compromis avec les fauteurs de l'insurrection, et a-t-il hésité à faire répandre des torrents de sang quand il s'est agi de rentrer dans Paris?
Ce que veulent ses adversaires, M. Thiers le sait. Ils veu-
lent résister et forcer le gouvernement à résister au vœu du suffrage universel, si clairement exprimé par les dernières élections, — c'est-à-dire à la proclamation définitive de la République.
C'est ce que M. Thiers ne veut pas faire ; c'est ce qu'il ne fera pas ; et cependant il n'est personnellement ni républicain, ni monarchiste; il ne sert aucun parti; il ne veut qu'accomplir la tâche qui lui a été confiée : la libération du territoire et le rétablissement de l'ordre.
Cette tâche est presque achevée; — et, sur ce point, M. Thiers entre dans une série de détails et une nomenclature d'événements qui commencent avec la guerre de 1870 et finissent à aujourd'hui, en passant par la Commune, les em* prunts, la réorganisation de l'armée, etc. .
M. Thiers, avec des précautions infinies, aborde insensi* blement le point délicat de la discussion, c'est-à-dire l'inter* pellation elle-même, le véritable nœud du débat.
Le Président de la République le dit fort carrément aux signataires de l'interpellation : — « Vous avez dit hier, en parlant à mon ministère, et par conséquent à moi-même : On ne vous croit plus! — Prenez garde, à votre tour, quand vous déclarez que vous n'êtes pas des monarchistes, mais des conservateurs, décidés à défendre Tordre, qu'on vous réponde: On ne vous croit plus !
C'est le mot le plus net et le plus caractéristique du discours de M. Thiers. Après l'avoir prononcé, ayant soulevé en même temps quelques murmures, rapidement étouffes, à droite, et d'énergiques applaudissements à gauche, M. Thiers revient à sa corde favorite, à la corde de l'attendrissement. Use montre vieux et fatigué, tourmenté par les soucis du
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pouvoir, tiraillé par tous les partis et succombant sous le fardeau des affaires publiques,
Le discours de M, Thiers est incontestablement centre gauche ; il contient, sous des formes mielleuses, des reproches et un certain défi à la droite; il proclame la nécessité de sortir du provisoire et d'établir la République définitive.
Et sur cette question, M. Thiers s'est montré très spirituel, mais en même temps ironique. Montrant d'un côté Ici? trois Monarchies impuissantes et décriées, et de Pautre le sentiment public qui s*est traduit par tant d'élections républicaines, il fait ressortir l'impossibilité où est la droite d'opposer une Monarchie sérieuse à la radieuse République qui s'avance.
Obéissant à un mot d'ordre invariable, la droite et le centre droit ne bronchent pas, tandis que la gauche traduit sa satisfaction par un petit rire argentin.
M, Thiers se hâte de redevenir sérieux et conciliant. Selon lui, il n'y a qu'un système à suivre pour sortir de la crise que nous traversons. La droite doit consentira proclamer la République, qui est le seul gouvernement pratique, et la gauche ne devra plus réclamer la dissolution, pour permettre à l'Assemblée de faire les lois constitutionnelles, qui assureront la grandeur de la République définitive.
Cette solution ne déride personne ; la gauche se tait ; la droite accueille avec froideur cette ouverture d'arrangement.
On pouvait croire que M. Thiers finirait son discourp par une chaude péroraison dans laquelle il eût fait appel à la conciliation, à la concorde, à l'éternelle trêve des partis. Il n'en a rien été ; sans qu'on en eût été prévenu, sans qu'on s'en fût douté, M. Thiers a pris lé duc de Broglie à partie, l'a
quelque peu malmené à propos de son interpellation, et lui a décoché cette dernière flèche : « L'ancien duc de Broglie, votre père, n'aurait jamais accepté cette gloire que vous êtes en train d'acquérir : celle de devenir le protégé de TEmpire !
. Là-dessus, M. Thiers, la bouche crispée par un sourire ^é triomphe^ est descendu de la tribune en faisant un geste de défi. La droite et le centre droit demeurent interdits ; quelques murmures se font entendre, violemment étouffés par les chauds applaudissements de deux cents membres de la gauche environ. A l'heure qu'il est, il y a une majorité considérable qui désapprouve les dernières paroles du Président.
Ce résumé est très exact, mais il me semble marqué au coin d'une trop grande indulgence.
En somme, M. Thiers a refait un discours qu'il avait déjà fait une dizaine de fois ; il Ta prononcé avec plus d'art, c'est-à-dire avec plus d'étude; mais, à part quelques traits, il n'a rien dit qu'on ne sût par cœur, pour le lui avoir déjà entendu dire.
« C'est un beau discours, observait finement quelqu'un prés de moi. Je l'avais entendu plusieurs fois le soir ; je suis bien aise de l'avoir entendu le matin, »
Ce qu'il y a de pire, c'est que si une chance de succès lui restait encore, M. Thiers l'a définitivement perdue par son langage. A force d'être habile, il parait qu'on devient maladroit. lia enchanté l'extrême gauche
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à ce point que quelques hésitants du centre gauche se sont détachés de lui. « Plus que jamais, me disait M. Lefébure, mes amis et moi voterons avec les conservateurs. )) Et le journal que je cite a tort de prétendre que les radicaux ont ménagé leurs applaudissements à l'orateur. Très fréquemment ils l'ont couvert de leurs bravos compromettants, et il n'est pas jusqu'à Ranc et à Barodet qui ne lui aient infligé la douleur/ je dirais presque la "honte, de leur publique et bruyante adhésion.
Cette adhésion-là a été le châtiment de M. Thiers ; elle est peut-être devenue son remords.
Après le discours de M. Thiers, la séance a été levée. Il était midi environ. Nous avions vacance jusqu'à deux heures. Des groupes se sont formés. Les radicaux étaient radieux, et ils continuaient de parler sur un ton d'arrogance toute révolutionnaire, renchérissant sur les menaces tombées de la bouche présidentielle. Quant aux monarchistes, ils étaient calmes et sérieux : on sentait, à leur ferme attitude, qu'ils tenaient décidément la victoire.
Dans une réunion tenue par les différents groupes conservateurs, il avait été décidé à l'unanimité que l'on ne répondrait pas à M. Thiers, et que, dès l'ouverture de la nouvelle séance, on demanderait la clôture de la discussion. C'était du bien joué, et, de fait, Ton procéda
ainsi, La discipline la plus exacte était observée dans tous les rangs conservateurs. Un mot d'ordre avait évidemment été donné par un chef expérimenté, et i^ fut observé à ce point que pas une interruption ne s'éleva des bancs delà droite, où d'habitude l'on inter* rompait cependant beaucoup.
Mais personne ne demandant la parole pour réfuter M. Thiers, le ministre de l'intérieur la réclama pour achever l'œuvre si bien commencée par le Président. Il prononça un discours, tantôt parlé, tantôt lu, plein de lieux communs et vide de choses sérieuses, où avaient été introduites à dessein deux ou trois malices, auxquelles on ne daigna pas répondre, comme si Ton feignait de ne pas les comprendre.
Le silence est aussi la leçon des présidents de la République et de leurs ministres.
La clôture était réclamée de nouveau avec énergie, et M. Ernoul monta à la tribune pour faire connaître Tordre du jour motivé rédigé par lui et signé par un certain nombre de ses amis. En voici le texte :
L* Assemblée, déclarant qu'il n'y a pas pour le présent de forme gouvernementale en question, regrette que les récentes modifications ministérielles niaient pas donné satisfaction aux intérêts conservateurs, et passe à Tordre du jour.
Cette formule était dure ; mais elle avait le mérite d'être très claire. Si elle était adoptée, elle détermine-
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rail la chute du ministère, et principalement celle du Président. M. Thiers, ^n arrivant le matin, avait dit : « Nous allons corser les équivoques. » Or, on allait d'un coup raide briser toutes les équivoques et en disperser les débris.
M. Target et une douzaine de ses amis du centre gauche déclarent se rallier à l'ordre du jour ErnouL Puis la gauche intervient et demande Tordre du jour pur et simple. Elle vient en aide ainsi au gouvernement, qu'elle veut sauver à tout prix. Le moment est solennel. L'ordre du jour pur et simple ayant la priorité, c'est sur lui qu'on va voter, après une déclaration de M. Dufaure disant que le gouvernement s'y rallie. Les collègues de M. le garde des sceaux voulaient l'empêcher de parler, dit-on, souhaitant de n'être pas trop ostensiblement c< les protégés » de la gauche ; mais M. Dufaure est opiniâtre comme un vieux parlementaire, et il tient à compléter la mésaventure du pouvoir qu'il a servi, tantôt à la satisfaction de la droite, tantôt aux applaudissements des radicaux.
Des tribunes, on suit avec une anxiété pleine de fièvre l'opération du dépôt des bulletins dans les urnes, les uns blancs pour l'ordre du jour, les autres bleus, contre. Les regards exercés annoncent une majorité d'une vingtaine de voix en faveur des bleus. Mais faut-il les croire? On espère toujours ce qu'on désire . Les urnes sont vidées et les secrétaires se retirent pour faire le dépouillement des votes. Une demi-
heure se passe et l'impatience devient de l'angoisse. C'est le sort de la patrie qui est en suspens. A qui appartiendra-t-il ?
Tout à coup un mouvement se fait. Plusieurs membres de la gauche rentrent, les uns soucieux, les autres consternés. Bon signe. J'interroge de Toeil quelques députés de mes amis. Rien. Enfin, M. Raoul Du val arrive, l'œil plein d'éclairs : il communique le résultat du scrutin à plusieurs de ses collègues. C'est une victoire. On me montre avec les doigts que nous avons 14 voix de majorité. Je répands la nouvelle parmi mes confrères de la tribune. Enchantement d'un côté, colère violente de l'autre.
Quelques minâtes encore, et les secrétaires reprennent séance. Tous les regards les accompagnent lorsqu'ils remettent à M. Buffet le résultat définitif du vote, et un frisson court dans toutes les veines en attendant que le président prenne la parole...
Il se lève enfin et proclame le résultat du scrutin.
L'ordre du jour pur et simple est rejeté par 362 voix contre 348, sur 720 votants. C'est bien, comme on me l'avait fait connaître, 14 voix de majorité contre le gouvernement.
Les ministres semblent atterrés. Il y a des crispations violentes à gauche. La droite demeure calme.
On se débarrasse bientôt d'un ordre du jour plein de grâces et d'amabilités inventé en guise de perche tendue au gouvernement, et l'on vote sur la rédaction
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de M. Ernoul, qui remporte finalement avec une majorité de 16 voix.
« Ils font des petits, là-bas, » dit plaisamment, mais très en fureur, Taimable M. Esquiros.
Désormais, le sort de M. Thiers n*est plus douteux. Il est .battu dans les deux rencontres. Il faut qu'il avise.
Ici se place un incident dont je n'ai pas été témoin et qui est ainsi raconté par le Figaro :
Tout est silencieux. Les ministres demeurent immobiles à leurs bancs. L'inquiétude est à son comble. M. Baragnon monte à la tribune, et, pour calmer les préoccupations qui sont dans tous les cœurs, pour ne pas laisser, plusieurs jours, ou même plusieurs heures, le pays dans Tattente et dans le doute, il prie TAssemblée de vouloir bien s'ajourner pour ce soir à huit heures, dans le cas où le gouvernement aurait quelque communication à faire à TAssemblée.
Ces dernières paroles parviennent à vaincre le silence du ministère. M. Dufaure répond à M. Baragnon que ces craintes sont puériles, que la France ne demeurera pas un instant sans gouvernement, que Tordre ne sera pas un instant troublé, et que M. Thiers et ses ministres, s'il y a lieu, sauront demeurer à leur poste et à leur devoir jusqu'à ce que l'Assemblée ait pourvu à leur remplacement.
Ces éloquentes paroles sont applaudies avec chaleur.
M. Dufaure continue et déclare à TAssemblée qu'il va se rendre chez M. Thiers pour conférer avec lui, et qu'il ne s'oppose pas à ce qu'il y ait une troisième séance ce soir.
Cette question soulève des hurlements. La gauche ne
veut à aucun prix d'une séance de nuit. La droite tient bon. M. Àrago s'en mêle; il fait trembler la tribune sous les éclats de ses vociférations. M. Baragnon lui réplique sur le même ton.
Nous assistons à une véritable séance de la Convention. . Disons tout de suite que si M. Arago est un grand braillard, M. Baragnon est un maladroit. M. Buflfet finit par calmer les colères et par dominer les trépignements ; il met aux voix, non sans peine, la question de savoir s*il y aura séance de nuit.
L'Assemblée, consultée, décide qu*elle se réunira ce soir, à huit heures.
Chacun va dîner, épuisé par l'émotion et la fatigue. La journée avait été laborieuse; mais elle n'était point terminée encore, et nous avions à traverser de nouvelles phases pour entrer dans la conjoncture définitive.
A sept heures et demie, un avis sûr m'apprend que M. Thiers venait de rédiger un Message dont M. Dufaure se trouvait déjà en possession, et qu'il était chargé de remettre au président de l'Assemblée, à Touverlure de la séance. Ce Message ne pouvait annoncer qu'une démission. Autrement, on ne le comprendrait pas. Tout le monde s'interroge ; mais il n'y a d'incertitude nulle part. Les radicaux seuls sont désespérés. Ils étaient si bien préparés à exploiter à leur profit la victoire de M. Thiers !
Dés avant huit heures, les tribunes étaient combles ; mais r' ni à huit heures et demie que la salle
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des séances a commencé à se remplir. Il était presque neuf heures lorsque M. Buffet est monté au fauteuil.
Le silence se fait aussitôt; mais l'attente n'en est pas moins anxieuse. Les députés prennent place; la sonnette se fait entendre, et M. Dufaure monte à la tribune pour déclarer, d'une voix grave et solennelle, que les membres du cabinet ont remis à M. Thiers leur démission, « qui a été acceptée. » Puis il fait parvenir à M. Buffet un Message ainsi conçu :
Yeisailles, le 24 mai 1873.
Monsieur le Président,
J'ai rhonneur de remettre à l'Assemblée nationale ma démission des fonctions de Président de la République, qu'elle m'avait conférées.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que le gouvernement remplira tous ses devoirs jusqu'à ce qu'il ait été régulièrement remplacé.
Recevez l'assurance de ma haute considération.
Thiers.
Membre de TAssemblée nationale.
Pas un applaudissement, pas une protestation n'accueille ce Message. Rien, absolument rien.
M. Buffet, oubliant de donner acte du Message, communique à TAssemblée une proposition signée de M. le duc de Broglie, de M. le général Ghangarnier et autres membres de la majorité, demandant que Télec-
tiondu Président ait lieu immédiatement. Cette proposition, évidemment rédigée à l'avance, a été lue trop tôt. Il y a eu là une double erreur, une double faute, une double maladresse. Mais l'émotion était si générale que certains manquements aux convenances étaient presque pardonnables ; et puis M. Buffet avait le dessein, certainement, en hâtant le cours des choses, d'éviter des incidents pénibles, fâcheux, peut-être même redoutables.
Il n'en est pas moins vrai que la gauche a accueilli cette proposition avec une fureur qui ne se ménageait pas. Je n'ai jamais vu, je n'aurais jamais soupçonné un tel débordement de colère. C'était Timprécation portée à la dernière puissance; et cela a duré tant qu'a duré la lecture des noms des signataires. Et, au milieu de cette horrible fureur, des hurlements, des lazzis, des quolibets. Ah! le spectacle était rare, et les étrangers témoins de ces extravagances ont dû emporter un bon souvenir du perfectionnement de nos mœurs politiques.
Quant à la droite, elle ne se laisse point troubler par ces violences incomparables; elle ne se laisse pas enflammer non plus par sa victoire. Son œuvre est commencée seulement; il faut qu'elle s'accomplisse tout entière.
Mais tout à coup un incident se produit, qui va retarder la solution, sans la compromettre toutefois. C'est une manœuvre finale des révolutionnaires aux abois. M. Thiers a donné sa démission ; mais cette
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démission, pour être valable et définitive, a besoin d'être acceptée. Il faut voter à son sujet. Gomme cela est bien trouvé ! On va infliger une offense à M. Thiers; mais qu'importe à ceux qu'il protégeait tout à l'heure, par faiblesse ou par aveuglement? Ils ont une passion à satisfaire : tout doit plier sous elle. Et puis, qui sait? les (( réactionnaires » ne sont pas tous présents, et si le scrutin ne donnait plus la majorité à la droite ! On a vu des choses plus surprenantes que celle-là. « Si la démission de M. Thiers n'est pas acceptée, me disait un de mes confrères républicains, il prendra demain un ministère dans la gauche, et vous en verrez de belles. Messieurs de la coalition monarchiste. »
L'affaire fut longue à décider ; mais une fois résolue, le scrutin marcha vite, et, contrairement au calcul des radicaux, la démission se trouva acceptée par 368 voix contre 339 seulement.
Le mot d'Esquiros était de plus en plus applicable.
M. Buffet, qui a présidé toutes ces séances avec un grand courage, proclame le résultat de ce dernier scrutin, et, d'un ton véritablement pénétré, il commence par quelques paroles de haute sympathie pour M. Thiers, qui a commis bien des fautes, mais qui, je n'ai point été des derniers à la reconnaître, Dieu merci, a rendu bien des services à la patrie. Toutefois cela ne faisait point Taffaire des aimables citoyens de la Montagne. Ces Messieurs ont besoin de manifester, et ils
manifestent à leur manière. On croirait peut-être que j'exagère et que je calomnie, si je racontais l'incident moi-môme; je préfère encore passer la parole au Figaro^ qui s'exprime ainsi :
A peine M. Buffet a- t-il ouvert la bouche, que toute la gauche se met à vociférer contre son président et à couvrir sa voix du bruit de ses injures et de ses malédictions, tout en levant vers lui des poings furieux. On se croirait à la Halle.
Trois fois M. Buflfët essaye de parler, trois fois il est interrompu par les trépignements d'une gauche exaspérée. Coups de poing, cris d'animaux exotiques, heurtements de pieds; c'est un charivari épouvantable, un scandale sans précédent, devant lequel M. Buflfet, les bras croisés, demeure calme et patient.
M. Buflfet filnit par se rasseoir avec une résignation digne d'éloges, et cet acte est aussitôt salué par quatre cents applaudissements, deux fois répétés et qui ont dû dédommager l'honorable président des vociférations de la gauche radicale.
De fait, je n'ai rien vu de comparable à cela^ et le scandale dont je parlais tout à l'heure était une ber-gamote à la vanille en comparaison de celui-ci.
Néanmoins tout finit et tout s'apaise, et, en dépit de nouvelles entraves suscitées par un procédurier très réussi, M. Lenoël, M. Buffet réussit à mettre aux voix la question de savoir si, oui ou non^ l'Assemblée entend procéder immédiatement à l'élection du nouveau Président de la République*
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A Tassis et au lever, une immense majorité se prononce pour le oui.
Et tout aussitôt un dernier scrutin, presque plus solennel et presque plus grave que le précédent, s'ouvre. Mais la gauche s'abstient en masse. Elle confesse sa défaite; elle accentue d'elle-même Pétendue de la victoire conservatrice.
Il est plus de onze heures lorsque le dépouillement des votes étant communiqué à M. Buffet, celui-ci déclare, avec une sorte de majesté dans l'organe, que M. le maréchal de Mac-Mahon est élu Président de la République par 390 voix sur 392 votants.
Aussitôt, un applaudissement vigoureux éclate. A peine le silence y a-t-il succédé, M. Buffet annonce que le bm*eau de l'Assemblée va se rendre chez M. le maréchal de Mac Mahon pour lui annoncer sa nomination.