CHAPITRE Vin
Les hésitalions du Maréchal. — Son acceptation.
Une circonstance a fait que j'ai assisté à Pentrevue dans laquelle la Présidence a été acceptée par le duc de Magenta. Je me trouvais dans le salon du Maréchal lorsque le bureau de TAssemblée, ayant à sa tête M. Buffet, est venu lui faire part du vote de la Chambre, et il n'est pas un incident de cette grave conférence qui m'ait échappé.
Voici, au vrai, comment les choses se sont passées :
M. Buffet était accompagné de MM. les vice-présidents Benoist d'Azy et Vitet ; de MM. Gazenove de Pradines et de Bastard, secrétaires; de MM. Princeteau et Baze, questeurs.
Le Bureau était précédé de quatre huissiers à pied.
Le Maréchal était absent lorsque les délégués de la Chambre entrèrent à son hôtel, reçus par le général
chef d'étal-major de Tarmée de Paris. On l'avisa en hâte, et il ne tarda pas à revenir. Il était, dit-on, chez M. Thiers.
Aussitôt arrivé, M. Buffet lui dit en substance :
« Monsieur le Maréchal, M. Thiers a déposé sa démission de Président de la République. L'Assemblée nationale, pour ne point laisser de lacune dans l'exercice des pouvoirs publics, a voté sur le choix d'un nouveau Président. Son vote unanime s'est porté sur vous, Monsieur le Maréchal. Nous, membres délégués de l'Assemblée, nous avons l'honneur de vous communiquer votre nomination à la Présidence de la République, et de solliciter votre acceptation.
« Monsieur le Maréchal, la patrie a éprouvé bien des fois votre dévouement sur les champs de bataille. Elle vous en demande un nouveau témoignage; elle est certaine que vous ne le lui refuserez pas. »
Debout contre sa table de travail, n'ayant à ses côtés que deux officiers de son état-major, le Maréchal écouta attentivement, mais avec une émotion très visible, cette communication. Il fut quelques instants sans répondre, comme s'il s'interrogeait intérieurement; puis il dit, d'une voix un peu altérée :
(( Messieurs de l'Assemblée, je suis, au delà de ce que je saurais l'exprimer, sensible au témoignage de haute confiance dont m'honore l'Assemblée. Mais quand bien même je serais disposé à accepter le lourd fardeau que vous m'offrez^ je vous ferais des objections.
(( Je vous dirais, par exemple, que je ne suis pas un homme politique, et que je me verrais bientôt attaqué de divers côtés par les partis ; ce qui n'est point dans les habitudes de ma vie.
« D'autre part» Tautorité que j'exerce sur l'armée pourra perdre de son prestige.
(( En troisième lieu, je serai difficilement accepté par l'Allemagne comme un gage de paix.
« Enfin, il me serait pénible de succéder à M. Thiers, avec qui j'ai depuis longtemps des relations affectueuses et très cordiales.
« Vous avez. Messieurs, parmi vous, des hommes de haut mérite qui pourraient, mieux que moi, remplir ce poste délicat. Vou§, Monsieur Buffet ; vous. Monsieur Benoist d'Azy. Je puis promettre à celui qui acceptera les fonctions de Président mon concours le plus absolu et le plus dévoué. Je crois que je serai plus utile au pays en restant à la tète de l'armée. Ne me forcez pas d'accepter la Présidence. »
M. Buffet, reprenant la parole, a insisté en ces termes :
« Monsieur le Maréchal, les raisons que vous venez de nous opposer nous autorisent encore à insister, au nom de l'Assemblée. Au dehors comme au dedans, personne de bonne foi ne se trompera sur le caractère de la mission que le pays veut vous confier. Il s'agit, en ce moment, au delà de toutes autres préoccupations,