CHAPITRE XX
Les Anglais chez eux.
Les Anglais ont la réputation d'être niai accueillants pour les étrangers qui ne leur sont pas « présentés. » En thèse générale, je crois cette réputation bien fondée. Dans des cas particuliers, elle est injuste et contraire à la réalité.
En voici la preuve :
A la veille de partir pour l'Angleterre, à Toccasion de la majorité du Prince Impérial, un de mes amis me dit : (( J'ai des parents à Bromley, petite ville située à un vol d'oiseau de Ghislehurst. Allez leur porter de mes nouvelles. Je vous annoncerai, et vous serez bien reçu. )) En même temps, il me remit cette adresse : (( Mistress Pott, Bromley, Freelens. » Le lendemain j étais à Gambden, et, après la cérémonie du jour, je montais dans un cab qui me conduisit en quelques tours de roues dans la ville voisine. Malheureusement
j'avais égaré l'adresse de Mistress Pott et oublié jusqu'à l'exactitude de son nom. Je savais qu'elle habitait dans le quartier de Freelens, et c était tout. Après avoir parcoaru les chemins et les roules, demandant en vain « Mistres Patt » ou « Mistress Pratt, » j'eus la bonne idée de me rendre au bureau de la poste et réclamai le (( book, » qui me fut communiqué avec obligeance. J'y lus le nom de « Mistress Pott, » et me fis conduire à son château, admirablement situé au milieu d'un parc immense. A la conciergerie, je fus accueilli par une jeune touriére, jolie comme sont les Anglaises lorsqu'elles se mêlent de n'être pas laides, et fraîche à faire envie aux amours. Elle me reçut avec un sourire épanoui ; si bien que je me dis avec une satisfaction sans mélange : « Je suis au bout de mes peines : on m'a annoncé et l'on m'attend. » A la porte du château je trouvai, debout sur le seuil, deux grands laquais en tenue correcte, habit noir et cravate blanche, dont l'un prit ma carte tandis que l'autre m'introduisit dans un salon-bibliothéque, où j'attendis patiemment pendant quelques minutes. Je feuilletais des Albums et des Revues lorsqu'entra une petite vieille femme, qui vint à moi, les deux mains ouvertes en me disant: « Ma mère, qui a 87 ans, est souffrante ; elle ne peut descendre de son appartement et m'a chargée de la remplacer auprès de vous. » Décidément, j'avais pénétré dans une maison amie, où j'étais déjà presque connu.
La vieille dame parlait admirablement bien le fran-
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çais, et nous nous entretînmes longuement de sa famille de France; elle me demanda des détails sur l'état de santé de tous ses parents, sur leur situation, sur leurs projets, sur leurs chances d'avenir/ Je répondis de mon mieux, et la conversation ne tarda pas à prendre un tour général d'où la politique n'était pas exclue. Mon interlocutrice était intelligente, instruite, spirituelle, et c était un grand charme de lui donner la réplique. Le temps s'écoula, et, à un moment, la vieille dame, qui était (( Miss » encore, me dit à brùle-pourpoint : (( Prenez-vous de Teau chaude ou de l'eau froide pour les mains, avant dîner. — De l'eau chaude, » répondis-je sans trop savoir si je n'eusse pas préféré de l'eau froide. Elle se retira alors, me confiant à deux valets de pied, qui me donnèrent à lourde rôle deT-eau chaude et un linge fin pour me laver et m'essuyer les mains. Puis elle revint, la tète et le corsage ornés de fleurs, et elle prit mon bras pour me conduire à la salle à manger, où le diner était servi. Dinér atroce, je dois le reconnaître, et auquel je ne fis guère honneur. Je m'en vengeai en bavardant à loisir lorsque tout à coup Miss Pott m'interrompit pour me dire : « Mais qui étesvous? Vous me semblez gentleman ; toutefois je ne vous connais pas. — Gomment, Miss, vous ne me connaissez pas! m'écriai-je abasourdi. M. X. ne m'a donc pas annoncé? — Aucunement. — Alors, repris-jeen ressaisissant ma bonne humeur, faites compter votre argenterie : vous vous convaincrez que je ne suis pas un
pick-pocket. — Rassurez- vous, Monsieur. Je vous tiens pour un parfait galant homme Voici l'explication du quiproquo. Nous sommes aujourd'hui dimanche, et, vous ne Tignorez pas, la poste anglaise ne marche point le jour du Seigneur. Mais, je le vois, je viens de vous causer un petit chagrin ; prouvez-moi que vous ne m'en gardez pas rancune en me faisant une promesse : vous m*avez dit que, Tan prochain, vous comptiez faire un assez long séjour en Angleterre; engagez-vous à nous consacrer une semaine. Ma mère sera si heureuse de vous recevoir! »
Un peu confus de tant de bonne grâce, je contractai l'engagement, que je n'ai pu remplir qu'à moitié : Mis- Iress Potl, qui eût été « si heureuse de me recevoir, » étant morte, je ne trouvai au château que son gendre, le général Paar, qui ne savaitpas quatre mots de français, et avec qui, moi qui ne sais pas trois mots d'anglais, il m'eût été malaisé de tenir une longue conversation « d'une semaine. »
Mais n'est-ce pas tout à fait charmant, cette hospitalité confiante, que nous ne saurions jamais pratiquer si simplement ni si cordialement en notre pays de France ?