CHAPITRE XXI
Le Prince Napoléon. — La mort de Fouché. — La lettre du Prince Napoléon à Jules Favre. — Après la mort du Prince Impérial. — La résolution de la Presse départementale impérialiste. — Le ma* niteste du Prince Napoléon. — L'ordonnance de non-lieu. — Nos dissentiments. — L'entourage du Prince Napoléon.
C'est au cours de Tannée 1852 que j'ai connu le prince Napoléon. Il venait attendre à Saint-Nazaîre le roi Jérôme, son père, qui faisait une excursion en Bretagne, et spécialement à Goncarneau.
Saint-Nazaire était alors une bourgade habitée par des pêcheurs et des pilotes; mais le premier de ses bassins à flot se construisait, et Ton pouvait, dés ce moment, prévoir les grandes destinées maritimes de la ville future.
Le voyage de Nantes à Saint-Nazairese fitenbateauà vapeur, ^ous étions une vingtaine à bord, accompagnant le Prince, qui, durant les heures rapides de la
navigation, se montra ce qu'il n'a jamais cessé d*étre, un causeur aimable jusqu'en ses brusqueries, un interlocuteur passionné pour ses idées, mais à qui l'on peut tout dire sans qu'il s'en trouve offusqué. Avec sa tète de César, qu'on eût dite copiée sur un buste d'Empereur romain, il avait très-grand air, et, sans exciter des sympathies exagérées, il commandait l'attention.
En passant devant le Pellerin, le Préfet, M. de Mentque, lui signala ce lieu comme ayant vu naître Fouché, tour à tour oratorien, conventionnel régicide, ministre de la police, duc et sénateur, choyé par l'Empereur qu'il trahit, humble devant le roi Louis XVIII qui le chassa après avoir récompensé sa défection. Le Prince raconta alors ceci :
« Mon père a assisté Fouché à son lit de mort. Le vieux policier s*était retiré à Trieste, et il y succombait à un mal implacable. Déjà moribond, agonisant, touchant à la tombe, il avait cependant une volonté qu'il indiquait du regard sans parvenir à l'exprimer par la parole, ses lèvres ne produisant pas même un murmure. Ses yeux demeuraient fixés sur un meuble placé à Pextrémitédela chambre; puis ils seportérent sur ceux de mon père, attentif près de lui; puis ils revinrent au meuble avec une expression étrange, à la fois impérieuse et suppliante. Mon père comprit : il ouvrit le meuble, et la figure du mourant sembla s'éclairer d'un feu soudain. 11 saisit des papiers, et Fouché' montra qu'il était satisfait. Conduit par les yeux de l'agonisant,
d'un journaliste 281
il se dirigea vers la cheminée. Avant que d*y précipiter ces feuilles qui renfermaient certainement bien des secrets, il rinterrogea encore et presque longuement : le regard du duc d'Otrante désignait le foyer ardent avec une persistance significative. « Faut-il les brûler? » interrogea mon père avec une sorte de regret anxieux. Les paupières du mourant se fermèrent en signe d'assentiment. Aussitôt les papiers furent jetés dans les flammes, qui firent leur œuvre sans tarder. Fouché les regarda brûler ; puis, comme s'il eût attendu cette exécution pour achever de disparaître, il s'éteignit dans un soupir de satisfaction et de soulagement. »
Nous attendîmes pendant deux jours le roi Jérôme à Saiiit-Nazaire,occupantnosloisirs en longues promenades, au cours desquelles le prince Napoléon, sans se multiplier outre mesure, se manifestait dans des récits pleins d'intérêt et souvent d'humour.
Pendant les dix-huit années de l'Empire, j'eus peu d'occasions de voir le cousin de l'Empereur. Le prince s'était jeté dans un courant dont je me tenais éloigné ; cependant, à son retour de Grimée, où il s'était conduit en général intelligent autant qu'en soldat courageux, il me fit remercier d'un article que je lui avais consacré dans mon journal, et jel'allai saluer au Palais- Royal, qu'il habitait, en compagnie du roi Jérôme. Sa réception fut cordiale; mais je m'abstins de le revoir,