Chapitre IX. — L'Empereur en exil. — La mort de l'Empereur
— Les funérailles de l'Empereur. — L'attitude des Anglais. -^ Le cortège. — Un souvenir personnel. — Appréciation du Times sur le règne de Napoléon III.
Chapitre X. — Le projet de loi sur la presse. — Le régime de 1852. — Le Congrès de 1867. — Entrevue avec MM. Kouher et de Lavalette. — Audience de TEmpereur. — Adresse à l'Empereur,
— Renvoi du projet de loi au conseil d'État. — Mes relations avec M. Rouber. — I<es partis et la liberté. — La liberté de la presse.
— La presse en 1848, en 1830, eu 1789. — La liberté d'écrire et la liberté de penser. — L'égalité politique. — La liberté de la presse en Angleterre. — La conception libérale de 1867. — Mes conversations avec M. Rouber. — Notre conspiration contre le projet de loi. — Mon entrevue avec l'Empereur. — La mission que me donne VEmpereur. — Audience de l'Impératrice. — En sortant des Tuileries. — Dans un bureau du Corps législatif. — Une note maladroite du Pays, — Réunion du conseil privé et du conseil des Ministres. — Notre défaite. — La démission de M. Rouber. — Un manque d'esprit politique. — M. Rouber fait voter la loi sur la presse. — Désaveu des journaux ministériels. — Déclarations formulées par les membres du Congrès. — M. Paul de Cassagnac nous venge.
Chapitre XI. — M.^ Rouber après son exil volontaire. — Sa direction du parti bonapartiste. — Influence de la mort du Prince Im^ périal sur l'esprit de M. Rouber. — Sa retraite. — Ma protesta* tion. — Une lettre de M"« Rouber. — La mort de M. Rouber, — Mon passage au Constitutionnel,
Chapitre XII. — L'avènement de M. Emile Ollivier. — Le caractère de « l'homme du 19 janvier. » — Son livre Principe et conduite. — Sa définition des divers régimes politiques. — Discussion de sa méthode. — Les deux phases de l'Empire. — Autorité et liberté. — Les Ordonnances de Juillet. — Les lois de Septembre. — Une lettre de M, Emile Ollivier. — Ma réponse.
Chapitre XIII. — M. Emile Ollivier et l'Appel au peuple. — Exposé de la doctrine. — L'ancien droit et le droit nouveau; — La légitimité des races royale et impériale. — Le langage des royalistes après le Deux Décembre. — La Souveraineté nationale^ base de notre droit politique. — Le travail successif des quatre races. — M. Jolibois et TAppel au peuple. — L'arrestation du prince Napoléon. — La protestation de ses conseils.
Ainsi que Texprime « l'Avis de l'éditeur, » ces Confidences complètent les Confessions d'un journaliste^ auxquelles la presse de tous les partis a fait, en môme temps que le public, un accueil sympathique et bienveillant au delà de ce qu'il me semblait raisonnable de souhaiter ou permis d'espérer.
Le tout forme, en réalité, un livre dans lequel j'ai mis bien des choses, discuté bien des doctrines, exprimé bien des opinions et formulé d'un esprit tranquille et d'un cœur affermi bien des jugements. Je n'y ai apporté d'autre passion que celle de la vérité ; mais cette passion-là, on peut du moins la cultiver sans regret comme sans trouble, et l'avouer sans restriction comme sans doute amer ; elle n'a pas de côtés fâcheux, et son revers lui-même, si
tant est qu'on lui trouve un revers, ne donne prise à nulle critique sérieuse.
Heureux sont ceux qui n'ont, en écrivant pour l'histoire, d'autre souci véritable.
Je me vante cependant en disant que « j'ai écrit pour l'histoire. » Cela est bien trop ambitieux, et j'ai hâte de m'en excuser.
Au milieu d'une solitude. à la fois sévère et souriante, j'ai produit ces chapitres dans le désœuvrement d'une saison de bains de mer et pour ne pas perdre tout à fait l'habitude du maniement de la plume. Groupant mes souvenirs, je les ai soudés au hasard, sans ordre, sans mise en scène, sans travail préparatoire. Un nom me rappelant un fait, j'ai associé le fait et le nom ; une date me donnant la mémoire précise d'un événement, j'ai uni l'événement à la date. Et c'est tout. Ayant beaucoup vécu, j'entends longuement vécu, j'ai eu la chance de beaucoup retenir, j'entends de bien retenir. Delà ma méthode. Aussi quand même on discuterait mes récits, on ne parviendrait jamais à en contester l'exactitude. Ils sont en tout sincères, et jusqu'à ce moment on n'a, même en cherchant, comme on dit, « la petite bête, » rien trouvé sur ce point à y reprendre.
Gela, pour mes lecteurs aussi bien que pour moi-
même, a bien quelque valeur. Pour mes lecteurs, c'est l'assurance que j'ai eu jusqu'au dernier scrupule le respect de leur confiance. Pour moi, c'est le témoignage qu'on peut rencontrer des instants lumineux et apaisés dans une vie remplie de tra-» vaux et de soucis. « Il y a presque toujours, durant même les plus belles périodes qui nous sont accordées par la destinée, une ombre, une inquiétude, une mélancolie. » Or, tandis que je traçais, d'une main calme en même temps que d'une âme sereine, ces pages rapides, je n'ai éprouvé d'autre sentiment que celui d'une satisfaction intime dont j'ai fait ma joie, mon bonheur et, pourquoi ne le derais-je pas ? ma fierté.
Désormais je ne publierai plus de livre politique. Confessions et Confidences n'auront pas de lendemain. Tout ce que j'avais à cœur de raconter je l'ai raconté. Je n'aurais plus qu'à me montrer bavard, et j'ai en haine le bavardage. Toutefois je n'écrirai pas orgueilleusement à la fin de ces pages : Exegi monumentum. Non; car je n*ai point élevé de monument. Je me suis efibrcé tout au plus de montrer que j'avais conservé le souvenir des hommes avec qui je me suis trouvé en fréquentation, des événements considérables auxquels j'ai été mêlé. Rien au delà, et, à franchement parler, c'est peu.
Cependant je ne crois point mon labeur terminé. J'affectionne trop mon métier de journaliste pour ne pas le poursuivre tant que le sang ne sera point tari dans ma veine, c'est-à-dire tant que Dieu me donnera la force de remplir mon devoir quotidien.
Ce devoir, impérieux et doux à la fois, consolant et en même temps laborieux jusqu'à devenir pénible, beaucoup de mes confrères l'accomplissent avec plus d'éclat ; aucun n'y apporte plus de soin, c'està-dire plus de conscience attentive. Chaque jour, depuis plus de cinquante années, je m'y surveille davantage ; chaque jour, je m'y applique avec un redoublement de sollicitude et de probité. C'est là justement le secret du crédit que j'ai pu conserver sur l'opinion et de l'estime qu'on veut bien m'accorder, même dans les partis que ma polémique peut atteindre ou contrarier.
Je ne parle pas, bien entendu, des hostilités imbéciles ou méchantes de quelques esprits incapables d'apprécier, déjuger, ou seulement de comprendre. Ceux-là ne comptent pas, même quand ils s'agitent le plus pour que l'on compte avec eux. Ils se rangent d'eux-mêmes dans le groupe des aveugles et des sourds qu'un ministre royaliste de la République a appelés les « Incurables. » Ils n'ont rien appris alors qu'ils avaient tant à faire oublier.
Pareils à l'Indien qui passe sa vie à « contempler son nombril, » ils emploient leurs jours à considérer, à regretter, à admirer le passé, semblant ne pas soupçonner que les épreuves du présent doivent être considérées comme des leçons propres à éclairer, à préparer, à faciliter les réalisations de l'avenir. Dominés par je ne sais quelle préoccupation obtuse, ils se placent d'eux-mêmes en dehors du mouvement vainqueur; ils ne s'aperçoivent pas que, quand ils restent stationnaires, c'est-à-dire rétrogrades, tout marche autour d'eux ; ils refusent de comprendre que si la lumière électrique a succédé au vieux quinquet, si le chemin de fer a détrôné le coche et même la « berline de Témigré, » la loi du progrès s'est aussi introduite dans la politique, e t que, à l'ancienne fiction du « droit divin des Rois, » la démocratie de nos jours a substitué la réalité vigoureuse de la « Souveraineté des peuples. » Cela est fait sans doute pour gêner leur chimère ; mais c'est en vain qu'ils essayent, au nom des « fiers principes, » de s'insurger contre l'autorité, irrévocable désormais, d'une doctrine qui a pour elle, en sus de la raison et de la justice, la puissance triomphante du fait. Ils assistent aux funérailles du vieux monde, sans envisager que, par leur faute, ils meurent de sa mort même, sans pouvoir espérer ni
sa résurrection ni la leur. Toutefois la résistance où ils se cantonnent, au mépris des intérêts supérieurs qu'ils auraient à servir, s'ils étaient habiles et véritablement pénétrés de leur tâche; cette résistance, qui n'a rien, à bien prendre, de « chevaleresque, » deviendrait pleine de dangers si elle était contagieuse ; elle porterait sans doute des fruits funestes si elle n'était condamnée à Tavortement ou même à la stérilité.
Chez ces entêtés fanatiques, écartés même de ce que Rousseau appelait « la douce et précieuse ignorance, » ce n'est pas la foi active qui commande ; c'est l'obstination seule, une obstination réfractaire à toutes les évidences, qui les porterait volontiers à proférer ce cri de révolte insensée : « Eh non, la terre ne tourne pas ! »
Ce qui me gâte un peu le journalisme, ce qui m'en éloignerait, si je n'avais la « vocation, » c'est son envahissement par les fruits secs de tous les états. Les hommes qui n'ont jamais su ni penser, ni parler, ni écrire, ambitieux, affamés ou seulement sectaires, se précipitent dans cette carrière facilement ouverte, et s'y établissent sans vergogne. Au prétoire, par exemple, ils bafouillaient ; dans la presse, ils patoisent. Ils s'y drapent toutefois à l'abri d'un rigorisme feint, pour se donner
de rimportance, haussant le verbe pour faire croire à leur autorité et se gourmant sans cesse pour que les esprits superficiels prennent le change sur leur incapacité. Ceux-là, parasites presque toujours malveillants, sont la plaie du métier, surtout lorsqu'ils prennent des allures d'apôtre et prétendent, par des procédés mystérieux et souvent malhonnêtes, diriger une opinion qu'ils méconnaissent et dont ils trafiquent. Procédant à la fois du personnage de Beaumarchais et de celui de Molière, ils ne méritent ni sympathie, ni confiance ; mais on ne parvient pas toujours à les démasquer avant qu'ils aient employé l'arme de la calomnie ou prononcé la parole typique : « la maison m'appartient. »
A côté de ceux-là, qui sont presque les pires, ^3 placent les grands exploiteurs de la politique, qui, férus d'ambition et considérant le journalisme comme un moyen efficace et puissant de parvenir, s'y lancent à corps perdu, soit pour en faire un piédestal à leur orgueil, soit pour se mettre en un vif relief, soit pour arriver à se pouiller dans quelque fonction parlementaire.
Puis on rencontre le groupe des insulteurs de profession, qui se signalent par l'invective et se font une spécialité de l'outrage : diffamateurs au besoin, insolents et sans mesure, dont l'agression
touche à la férocité, jouant librement avecroflTense et ne craignant pas de spéculer sur le scandale.
Enfin, on voit grouiller sur le « parvis du temple » et jusque dans « l'intérieur du temple » des metirtde-faim de toutes les catégories, qui, sans talent, sans savoir, sans conscience, pratiquent ce qu'on est convenu d'appeler «le chantage.» Troupe famélique, d'un voisinage assurément désobligeant, mais dont les rangs pressés semblent incessamment se renouveler et s'accroître, d'accord avec la décadence des mœurs et l'avilissement des caractères.
Toutefois au-dessus, bien au-dessus, sont les convaincus, les laborieux, les probes, les énergiques, les robustes, qui ont le haut sentiment du devoir et savent même s'immoler pour y obéir. Ces combattants généreux, prêts à entrer dans les mêlées, non pour courir des aventures, mais pour y faire prévaloir les grands intérêts dont ils ont embrassé la défense ; ces lutteurs infatigables de tous les jours et de toutes les heures, ont des titres incontestables à l'estime publique. Ils honorent une profession qui, sans eux, irait s'avilissant jusqu'à mériter, en sus du dédain, le dernier mépris ; voués à un labeur dont ils ne veulent pas soupçonner les dangers, ils exercent un pouvoir considérable et sont assurément les meilleurs auxi-
liaires de la civilisation et les plus réels artisans du progrès social.
Par leur concours patriotique et toujours utile, même quand il semble frappé d'une impuissance temporaire, le métier de journaliste se trouve relevé, vengé, anobli. C'est là justement pourquoi j'y reste.
Pornichet, août 1890.