‹ Confidences d'un journalisteChapitre 4 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le Syndicat de la Presse départementale. — Sa fondation. — Ma présidence. — Mon conflit avec M. Baze. — Envoi de témoins. — Correspondance. — Opinion de la presse. — Le comte Jauber't et sa démission. — La présidence Marteau. — La discorde et la scission. — Trois syndicats. — Loterie et emprunt.' — Sept cent cinquante mille francs pour les journalistes républicains.

Les intérêts matériels de la presse départementale se trouvant sans cesse méconnus ou menacés, nous cherchions, dans les divers partis, le moyen pratique de les surveiller et de les défendre d'une façon utile et permanente.

En janvier 1870, il me vint à la pensée d'organiser un Syndicat qui, substituant l'autorité de sa force unifiée à l'impuissance des uns et à l'indifférence des autres, fût toujours prêt à lutter contre des empiétements dangereux ou contre des mesures hostiles. Pour arriver à la constitution de ce Syndicat, je m'a-

dressai d'abord à M. André Lavertujon, rédacteur en chef du journal de Bordeaux la Gironde. M. André Lavertujon est un esprit ouvert en même temps qu'un caractère d'une certaine énergie. Il entra rapidement dans mes vues, la divergence de nos opinions ne l'effrayant point, et, en quelques jours nous mîmes notre ouvrage au point, lui donnant des statuts rapidement élaborés et réunissant des adhésions nombreuses, qui devinrent bientôt unanimes. Afin de montrer qu'un seul souci nous animait, en dehors de toute préoccupation politique, il fut décidé que l'Association aurait deux présidents, l'un impérialiste, l'autre républicain. C'était de la vraie, de la bonne, de l'efficace confraternité. Aussitôt constitué, la Syndicat agit, et, se mettant en relations avec la commission parlementaire qui, sous la présidence de M. Glais-Bizoin, réglait, en 1870, la question du timbre des journaux, il réussit à faire adopter par la Chambre un tarif favorable à la presse départementale. Je ne sais si nos confrères nous en eurent quelque gratitude; mais ils ne profitèrent pas moins de nos démarches et de nos efforts.

Cependant les événements marchèrent avec une foudroyante rapidité. Le crime du 4 Septembre s'accomplit, et M. André Lavertujon devint secrétaire généra) du Gouvernement provisoire, puis fut pourvu d'un consulat important, en attendant un siège au Sénat. La République le récompensait du travail d'op-

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position qu'il avait mené dans les dernières années de TEmpire. Loin de l'en blâmer, je Ten félicite. Les pouvoirs, quelque mauvaise que soit leur origine, ont le devoir de se montrer reconnaissants à l'égard de ceux qui ontliontribué à les rendre victorieux ou seulement possibles.

Je restai, de ce fait, seul président du Syndicat de la presse départementale, et fus maintenu pendant plusieurs années dans ce poste important et laborieux par la confiance unanime et bienveillante de mes confrères. Je m'efforçai de mettre mon dévouement à la hauteur de la tâche, et j'ai l'orgueil de croire que j'y ai réussi, grâce au concours loyal du bureau qui secondait mon travail avec une entente complète, une compétence effective, une persévérance éclairée autant qu'infatigable.

Le 6 juin 1871, je me rendis, avec un des membres de mon Syndicat, auprès de M. Grévy, président de l'Assemblée nationale, pour lui demander de rétablir la tribune affectée, au Corps législatif, à la Presse départementale.

M. Grévy occupait alors dans le palais de Versailles l'appartement de Louis XVI. Le salon où l'on nous introduisit donne sur le jardin; tendu de tapis aux nuances tendres, on y voyait les bustes du roi, de la reine Marie-Antoinette, du comte de Provence et du comte d'Artois, placés sur les consoles. Au milieu des fleurs de lis qui décoraient le plafond, et des armes de

France qui surmontaient les meubles, on se serait cru volontiers en pleine Monarchie. Ce salon, détruit par la première République, avait été restitué dans sa forme exacte par la Restauration; respecté par l'Empire, la troisième République avait omis de le saccager, et il servait à l'usage de M. Grévy, qui semblait ne concevoir aucun étonnement d'habiter en maître le palais du Roi-Soleil.

Le Président nous reçut avec la plus parfaite bienveillance; mais il nous fit observer qu'il n'avait pas titre pour faire droit à notre (( très légitime désir; » que c'était affaire de la questure, et que nous devions d'abord nous adresser à M. Baze.

Lorsque nous prîmes congé, M. Grévy nous dit obligeamment : «La séance d'aujourd'hui promet d'être importante. Vous serez sans doute satisfaits d'y assister. Vous n'aurez de place nulle part, tant Tencombrement est grand. Permettez-moi de vous offrir une carte qui vous ouvrira la tribune de la Présidence. »

On ne pouvait se montrer plus aimable, et même dans mes polémiques les plus vives contre M. Grévy président de la République, le souvenir de la bienveillance accueillante de M. Grévy président de l'Assemblée nationale m'a toujours été présent.

L'Assemblée nationale avait choisi comme Tun de ses questeurs M. Baze, que l'enthousiasme un peu trop pompeux de ses concitoyens avait surnommé « TAigle

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d'Agen. » M. Baze tenait beaucoup plus du sanglier que de Toiseau superbe; il semblait bien plutôt habiter une bauge solitaire qu'un nid allier. C'était ce qu'on appelle un « mauvais coucheur, » à l'humeur massacrante, au langage brutal, semblant ne pas connaître les premiers éléments de la courtoisie, n'ayant jamais un sourire et ne négligeant aucune occasion de se montrer maugréant, aucun prétexte de donner « le coup de boutoir. »

J'ai bien dit : un sanglier, et du pire caractère.

Pour suivre la procédure indiquée par M. Grévy, je me permis de présenter à M. Baze le bureau du Syn* dicat de la presse' départementale, et lui exposai l'objet de notre réclamation. Connaissant les habitudes du personnage, j'employai vis-à-vis de lui les formules de la plus exacte politesse. Cela réussit assez mal ; car il me répondit avec une brusquerie non feinte : « Que me chantez-vous là ? Il n'y a pas de Syndicat de la Presse départementale. — Vous êtes dans Terreur, Monsieur le questeur. Le Syndicat existe depuis deux années, et j'ai l'honneur d'être son président. — Allons donc ! Je vous répète qu'il n'y a pas de Syndicat. Je sais ce que je dis. — Mais, Monsieur, cela a tout l'air d'un démenti, et je ne saurais le tolérer. — Si vous ne me laissez pas tranquille, je vous fais jeter tous à la porte. »

Et il s'éloigna précipitamment, en nous menaçant de la « gendarmerie. »

M. Baze ne manquait pas à sa réputation; il la justifiait môme au delà de toute expression. Noua fûmes d'abord un peu interdits, n'ayant pas précisément l'habitude de tels procédés ; mais, en ce qui me concerne^ -ma résolution fut bientôt prise.

La frasque de M. Baze était, dés le lendemain, racontée et commentée par les journaux de Paris. Par exemple, on lisait ceci dans la France :

Un incident des plus regrettables, mais qui ne surprendra personne de ceux qui connaissent Tirascibilité permanente de M. Baze, s'est produit hier dans la salle des Pas-Perdus, à Versailles. M. Ernest Merson, président du Syndicat de la presse de province, a été l'objet d'un procédé inqualifiable de la part de ce questeur.

Notre honorable confrère, après s'en être entendu avec M. le président de la Chambre, s'informait auprès de M. Baze des moyens à prendre pour assurer à la presse de province les places auxquelles elle a droit dans les tribunes de PAssemblée. Malgré toute la politesse que M. Merson a apportée dans Pexposé de sa demande, M. Baze s'est laissé aller à un débordement de paroles plus qu'inconvenantes, à ce point que M. Merson s'est vu dans la nécessité d'en demander réparation immédiate.

Les témoins de notre confrère se sont rendus auprès de M. Baze, qui n'a rien trouvé de mieux à répondre, que si M. Merson insistait, il le ferait empoigner par les gendarmes. L'affaire en est là. Nous n'ajouterons aucun commentaire. Il s'agit de savoir jusqu'à quel point députés et journalistes

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supporteront des procédés tyranniques qui soulèvent, chaque jour, quelque nouvel incident.

De fait, j'avais un compte à régler avec M. Baze. Cet homme grossier m'avait donné un démenti et s'était égaré au point de me menacer de la « garde. » L'affaire avait été publique, s'étant passée devant la foule, dans la galerie des Tombeaux ; elle exigeait naturellement une publique réparation. Je priai deux de mes amis, ce qu'on est convenu d'appeler « une paire de témoins^ » d'aller demander à l'insulteur des explications et une satisfaction.

Après deux jours de négociations, de pourparlers, de déclinatoires, M. Baze ne trouva rien de mieux que de congédier mes amis, de qui je reçus la lettre suivante :

Versailles, le 10 juillet 1871.

Monsieur et cher Confrère,

Nous venons vous rendre compte de la mission dont vous avez bien voulu nous charger auprès de M. Baze, questeur de PÂssemblée nationale.

Samedi, à la suite de l'incident déplorable qui s*est produit dans la salle des Pas-Perdus, nous avons, suivant votre désir, adressé à M. Baze une lettre dans laquelle nous le priions de vouloir bien nous recevoir pour nous donner des explications sur le conflit, ou bien de désigner deux de ses amis chargés de fournir ces explications.

M. le questeur nous fit dire, par Fhuissier de service

qu'il nous transmettrait sa réponse par écrit, et qu*il nous priait de lui laisser notre adresse.

Aujourd'hui lundi, à trois heures, ayant vainement attendu la réponse, nous avons écrit de nouveau à M. Baze pour lui rappeler sa promesse. M. le questeur nous a fait dire, par son huissier textuellement :

— Dites à ces Messieurs qu'il n'y a pas de réponse !

En présence de cette attitude de votre adversaire, nous devons considérer notre mission comme terminée.

Veuillez agréer, Monsieur et cher Confrère, l'expression de nos sentiments les plus affectueux.

E. Mansard, E. Slmon,

Ex-rédacteur en chef du Rédacteur du ConstittA-

Journal de Chartres, tionnel.

Tout aussitôt je répondis ceci, qui fit rapidement le tour de la presse, sans que M. Baze semblât ressentir le coup qu'il venait de recevoir:

Mes chers Confrères,

M. Baze se trompe. En se taisant, il vous a suffisamment répondu.

Quiconque manque à la dignité doit, en même temps, manquer au courage.

Voilà ce que son silence veut dire.

Après cela, j'aurais mauvaise grâce à ne pas me déclarer satisfait.

Merci pour votre assistance amicale, et croyez, mes chers

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Confrères, à ma gratitude comme à mes sentiments les plus affectueux.

ËRNBST MflRSON.

Paris, le 10 juillet 1871.

L'affaire s'envenimait et la presse entière de Paris prenait ma défense. Le Journal officiel crut devoir intervenir par le « communiqué » suivant :

Une note du journal la France^ reproduite par plusieurs journaux, prétend raconter un fait qui se serait passé dans le palais de TAssemblée entre un journaliste et Pun des questeurs.

Le bureau de TAssemblée, après avoir entendu le rapport des faits exposés par la questure, a reconnu que le questeur désigné avait exercé son droit et rempli son devoir.

Révolté, surtout indigné, mais conservant la plénitude dé mon sang-froid, je relevai tout ce qu'avait d'offensant ce langage en adressant au Président de la Chambre une lettre ainsi conçue :

Monsieur le Président,

Je lis dans le Journal officiel une note qui me cause la plus grande surprise et bouleverse toutes les notions que je croyais avoir du juste et du vrai.

Le bureau de T Assemblée déclare que M. Baze a « exercé envers moi son droit et rempli son devoir. »

Mais quel droit? Celui de m'insulter. Quel devoir? Celui de me menacer des gendarmes.

Et pourquoi ce droit et ce devoir?

Parce que j*ai pris, avec toutes les formes de courtoisie en usage parmi les gens bien élevés, la liberté de solliciter de la bienveillance de Monsieur le questeur la place attribuée par vous-même, Monsieur le Président, à mes confrères de la presse départementale dans la tribune des journalistes .

Evidemment le bureau n*y a pas pensé, ou plutôt il était mal instruit.

Et, en effet, comment eût-il été exactement renseigné et comment a-t-il pu se croire suffisamment éclairé, lorsqu^il n'avait consulté que le seul rapport de M. Baze, en négligeant de recourir à ce qui se pratique constamment en pareille matière, c'est-à-dire à l'information contradictoire?

En fait, la note de la France est l'expression de la vérité, et vous me permettrez. Monsieur le Président, de protester énergiquement contre le blâme que le bureau de PAssemblée prétend diriger contre moi, en exprimant son approbation de la conduite de M. Baze.

Je suis avec un profond respect,

Monsieur le Président, Votre très humble et très obéissant serviteur,

Ernest Mbrson.

Tous les journaux continuèrent de s'occuper de rincident, et pas un n'entreprit la défense, d'ailleurs impossible, de M. Baze. Seul, M. Francisque Sarcey plaida les circonstances atténuantes, mais timidement et sans conviction vraie. C'est à cause de cette indul-

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gence pour rintraitable questeur que je reproduis son article, paru dans le Gaulois :

Qu^on se rassure : je ne viens pas jeter de l'huile sur le feu. Je voudrais simplement mettre le public au courant de cette affaire, dont il ne connaît pas les détails, bien qu'elle fasse beaucoup de bruit, et tâcher de rendre un accommodement plus facile entre deux hommes très dignes l'un et Tautre de respect et de sympathie.

Cest M. Baze qui est chargé des rapports de T Assemblée avec la presse. La tâche est un peu délicate; car les journalistes (nous pouvons bien nous dire nos vérités entre nous) sont assez exigeants et quinteux. Peut-être aussi M. Baze n*a-t-il pas toute la patience et toute la dextérité qu^il faudrait bien pour résoudre les questions de détail qui s'élèvent sans cesse, pour adoucir les aigreurs et répondre aux récriminations.

Je n'ai, pour moi, entendu que plaintes et reproches tout le temps que je suis resté à Versailles. M. Baze n^en prenait pas toujours son parti aussi philosophiquement qu'il l'aurait dû. Les lecteurs versaillais du Gaulois se souviennent peutêtre qu'il exposa un jour, par la plume de M. Tarbé, ses ennuis et ses difficultés dans notre journal, et que tous les dissentiments se terminèrent dans une cordiale poignée de main.

La presse de Paris n'était pas seule à se plaindre. La presse de province réclamait aussi pour ses membres le privilège d'entrer à la Chambre plus aisément. La presse de province s'est depuis longtemps constituée en un Syndicat, sous la direction de M. Merson, rédacteur en chef et pro-

ppiétaire de VUnion bretonne, M. Merson est officier de la Légion d'honaeur, trôs estimé parmi nous pour Paménité de son esprit et la courtoisie de ses manières.

Il s'en fut porter sa réclamation à M. Grévy, le président, qui Paccueillit avec une politesse parfaite, et le renvoya à M. Baze, en lui promettant que M. le questeur ferait, sans aucun doute, droit à la demande des journalistes de province.

Le hasard fit que M. Merson, revenant de cette audience, rencontra dans la salle des Pas-Perdus M. Baze, qui marchait fort vite. M. Baze est un petit homme sec, toujours affairé et Tair de mauvaise humeur.

11 Taborda, déclina son nom et sa qualité, et renouvela la requête qu'il avait déjà faite auprès de M. Grévy.

— C'est bon! dit M. Baze, brusquement. M. le président vous a promis que vous seriez placés. Eh bien! qu'il vous place î

Les journalistes sont habitués à ces boutades de Tirascible questeur. Celle-là était pourtant un peu forte, et M. Merson resta étonné.

— C'est à vous, reprit-il, que M. le président m'a fait l'honneur de m'adresser. C'est donc à vous seul que je puis avoir affaire en cette circonstance. Je viens, non pour moi, mais au nom de la presse de province, dont je suis syndic...

— Syndic! est-ce que je connais ça, moi? est-ce que je peux connaître tout le monde? Il fallait m*écrire. Syndic! qu'est-ce que c'est que ça, le Syndicat de la presse ?

Et il continua ainsi, grommelant et grondant, non sans accompagner de gestes de colère ces phrases entrecoupées.

Ces échappées sont familières à M. Baze, à qui on les pardonne volontiers. Un homme d'un caractère aussi vif que le

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sien, que la nature de ses fonctions met sans cesse aux prises avec des amours-propres irrités, qui est sans cesse piqué des mille coups d'épingle de la contradiction, se laisse naturellement emporter à des accès de mauvaise humeur dont on ne fait que sourire.

M. Merson ne s'en fâcha donc pas autrement. Il Jnsista, avec une extrême courtoisie d'attitude et de langage, sur la nécessité qu'il y avait pour lui à rapporter une réponse décisive à ses commettants; et il se tenait, parlant ainsi, en face de M. Baze, et lui barrant presque le passage ; si bien que le questeur, impatienté, finit par crier :

— Laissez-moi tranquille!

Il passa, toujours furieux.

M. Merson demeura confondu. Il se tourna vers M. Mansard, un de ses amis et des miens, qui raccompagnait (c'est justement de lui que je tiens tous ces détails et suis autorisé à les reproduire).

— Comprenez-vous, lui dit-il, qu'en s^ ad ressaut aussi poliment que je l'ai fait tout à l'heure à un questeur de l'Assemblée nationale, un représentant de la presse soit exposé à en recevoir un semblable accueil? En vérité, c'est le comble !

M. Baze était déjà éloigné de quelques pas et tirait à soi une porte par où il allait disparaître. Il s'arrêta, et, revenant vers les deux interlocuteurs, le poing fermé, le bras tendu, les yeux menaçants :

— Si vous ne vous taisez pas tout de suite, s'écria-t-il exaspéré, je vous fais jeter dehors.

Les bras tombèrent aux deux amis de surprise et de saisissement.

— 11 est impossible, dit M. MersoD, pour rhonneur du journalisme et le mien, que je me laisse traiter ainsi sans mot dire.

M. de la Pervenchôre, député de la Loire-Inférieure^ avait assisté à cette scène. Il sUnterposa.

— Permettez-moi, dit-il au journaliste, de tenter près de M. Baze une démarche officieuse. Il a souvent la tête près du bonnet. C^est, au fond, un très honnête et excellent homme. Je suis convaincu qu'avec quelques mots de politesse j ^arrangerai cette affaire.

— Arrangez donc 1 répondit M. Merson.

Mais rimpétueux questeur n^était point encore calmé. Il ne voulut écouter aucune des bonnes raisons que lui présentait M. de la Pervenchôre, et il s'emporta jusqu^à dire en forme de conclusion :

— Et si M. Merson m'ennuie, je le ferai empoigner par les gendarmes.

C'est à la suite de ces paroles, qui ne marquaient pas as> sûrement le désir d^un accommodement, que M. Merson envoya ses témoins à M. Baze.

On sait le reste. Les témoins ne furent point reçus par M. Baze, et, le lendemain il parut dans le Journal offieiel une note dans laquelle on disait que M. Baze avait agi en vertu de ses pouvoirs et n'était point sorti de ses attributions «

Voilà les faits, tels qu'ils m^ont été contés par un témoin oculaire, tels qu'il m'a dit être prêt à en soutenir l'authenticité de sa signature. Et ils n'ont, en effet, rien dMmprobable.

On doit comprendre & présent la légitime susceptibilité de M. Merson, qui évidemment n^a pas été traité avec les égards

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que méritaient et son caractère et les fonctions dont il est revêtu. Je ne voudrais pas, d'un autre côté, que l'on s'exagérât les torts de M. Baze. Il s^est oublié : mais ses irritations soudaines ne se comprennent que trop chez un homme qui a la conscience de se donner beaucoup de peine pour bien faire, et qui est sans cesse assailli de réclamations justes ou fausses.

Peut-être faudrait-il s*en prendre plutôt à TAssemblée, qui a confié un poste si délicat à un homme si hérissé. Elle connaît de longue date M, Baze ; elle sait bien que ce n'est pas un modèle de patience et de douceur; pourquoi s'en remet-elle à lui du soin de répondre aux gens les plus vétilleux qu'il y ait au monde? Elle met un baril de poudre près de la flamme, et elle lui dit : Ne prenez pas feu ! ne sautez pas I

Voilà, ce me semble, qui n'est pas fort prudent.

Son président ne pourrait-il pas intervenir dans cette petite querelle, qu'il serait fâcheux de voir aller plus loin ? Quelques mots, tombés de sa bouche, suffiraient pour apaiser tous les ressentiments.

L*Assemblée, après tout, ne peut guère plus se passer du concours de la presse que la presse ne peut se passer de l'Assemblée. On conte qu'en Angleterre les journaux mécontents, à je ne sais plus quel propos, des procédés du Parlement à leur égard, s'entendirent pour ne plus dire un mot des séances et faire le silence autour de ses orateurs. Ils les mirent en quarantaine .

Ce fut le Parlement qui céda. Il est vrai que c'est lui qui avait tort.

Je ne crois pas que la presse française en vienne jamais

à cette extrémité ; et je pense que, en tout cas, Tincident n'a pas assez d'importance en lui-même pour amener de telles conséquences . Il n*y a pas là, à vrai dire, d'outrage direct; il s'agit tout simplement de quelques mots un peu vifs échappés à l'impatience d'un homme qui s'est oublié. Rien de plus facile à réparer.

Mais si M. Baze, mal conseillé, s'obstine à ne pas faire droit à des réclamations légitimes, l'Assemblée pourrait parfaitement juger que le renouvellement de ces légers scandales n^est pas fait pour affermir son autorité dans les esprits, et elle déchargerait l'honorable questeur de fonctions qui semblent être incompatibles avec son tempérament de feu.

Ce serait là, sauf meilleur avis, la solution la plus simple.

Nombre de journalistes pourraient n'avoir pas le sangfroid parfait et la patience inaltérable de M. Merson. Ils oublieraient, dans un mouvement de colère, les prescriptions du savoir-vivre, et sauteraient, sur-le-champ, à la cravate de M. le questeur. Ce serait une abominable aventure. Il faut que PAssemblée nationale y prenne garde.

Ces histoires la rendraient aisément ridicule et diminueraient la considération qui s'attache à ses travaux.

Elle a tant besoin, tant besoin d'être respectée !

Mais Taffaire, grave en elle-même, tourna, un jour, au grotesque. Un honorable député, prenant fait et cause pour M. Baze, demanda à la Chambre de me décréter d'accusation et de m'appeler à sa barre. Parce que l'atrabilaire questeur m'avait menacé de la mare-

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chaussée, j'étais un grand coupable, digne de la prison, du bagne et, qui sait? môme de la déportation.

Ce député était Berrichon et s'appelait Jaubcrt. Il avait été ministre sous le régne de Louis-Philippe et ne s'en montrait pas plus fier. C'était un honnête homme sans doute; mais évidemment il n'avait pas la tête bien saine. Son incartade souleva dans TAssemblée nationale un immense éclat de rire, un rire formidable, si unanime qu'il en donna sa démission. 11 cherchait évidemment l'occasion de s'en aller : il: fit naître un prétexte.

La Liberté signala ce surincident en ces termes :

L'incident Baze-Merson prend des proportions homériques.

Lorsque M. Baze eut insulté M. Merson, il refusa de lui faire des excuses et éluda avec jsoin toute proposition de réparation.

Celui-ci insistant, M. Baze obtint de M. Princeteau et de ses collègues du bureau une note aussi vive que peu moti* vée lui infligeant un blâme public.

M. Merson est condamné officiellement par le bureau de la Chambre, pour avoir été injurié par le questeur agenois. C'est fort bien! Mais cela ne suffît pas encore à M. Baze, qui fait demander à la Chambre des poursuites judiciaires contre le journaliste par le comte Jaubert.

Pour le coup, c*en est trop.

La Chambre, qui était décidée, la semaine dernière, à con* traindre M. Baze & se retirer, pour le punir de ses despoti-

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ques empiétements et de ses abus de pouvoir; le bureau qui, samedi, vota un désaveu formel de M. Baze pour sa conduite inqualifiable dans PafiTaire des places marquées au Palais-Bourbon, ont différé l'exécution du questeur de quelques jours, pour ne pas avoir Tair de céder à la pression de ces journalistes qu'ils détestent tant; mais ils ne voudraient pas aller jusqu^à faire un procès pour satisfaire la fureur de M. Baze.

Elle envoya promener M. Jaubert et sa proposition.

M. Jaubert, qui, paraît-il, n'aime pas plus les journalistes que les étrangers, se mit dans une colère terrible et insista pendant une heure.

Rien n'y fit. M. Grévy fut inflexible et la Chambre inexorable.

Qu*en résulta-t-il?

Que M. Jaubert a donné sa démission.

Et M. Baze?

M. Baze? Oh! M. Baze, c'est autre chose*

Mais ce n'était pas tout encore, et le bureau de TAssemblée nationale, pour justifier l'impertinence de M. Baze, fit publier dans deux journaux que « c'était sans aucun droit que je m'étais paré du titre de Président de la Presse départementale. »

Afin de répondre à cette inculpation vraiment diffamatoire, je crus devoir adresser à M. le Président Grévy la lettre suivante :

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Nantes, le 14 juillet 1871 .

Monsieur le Président,

Deux journaux de Paris annoncent que le bureau de TAssemblée conteste mon titre de Président du Syndicat de la Presse départementale.

Une explication à cet égard est nécessaire, et j'ai l'honneur de vous l'adresser.

Elu, à l'unanimité moins quatre voix, en janvier 1870, syndic de la Presse départementale, la confiance de mes collègues m'a appelé à la présidence du Syndicat, conjointement avec M. André Lavertujon.

Le 5 de ce mois, considérant mon mandat comme terminé, j*ai prié mes confrères, réunis en assemblée générale, de pourvoir à mon remplacement. Malgré mon désir formulé dans les termes les plus nets et à la fois les plus pressants, j*ai été réélu président à l'unanimité.

C'est donc à bon droit que j'ai eu Thonneur d'être reçu par MM. les ministres de l'Intérieur et des Finances et par vous-même. Monsieur le Président, en qualité de Président du Syndicat de la presse départementale. C'est de même avec l'autorité qui s'attache aux fonctions dont je demeure chargé que j'ai cru pouvoir entretenir M. le questeur Baze d'un intérêt qui concerne tous mes confrères.

Je suis avec avec un profond respect. Monsieur le Président, votre très humble et obéissant serviteur.

ERNEST MeRSON,

Président du Syndicat de la Presse départementale.

Puis tout s'apaisa. M. Baze demeura questeur; mais la tribune de la Presse départementale fut rétablie. N'eût-on pas mieux fait de ne point la supprimer?

Je demeurai, pendant quelques années encore, président du Syndicat. Mais il arriva un jour où je m'aperçus que mon action pouvait devenir contraire aux intérêts que j'avais à sauvegarder. La République était défiante, et les républicains se montraient peu favorables à une Association présidée par un impérialiste militant. Je donnai ma démission, et Tun de mes honorables vice-présidents, M. Marteau, directeur du Journal du Havre (l'autre était M. Massicault), fut élu à l'unanimité. On voulut bien me conférer le titre de président honoraire, et je m'en autorisai bientôt pour aller défendre, avec un plein succès, devant la commission des finances du Sénat, la cause de la corporation, compromise par un vote inconsidéré de la Chambre sur les droits de poste.

Cependant la discorde parvint à s'introduire dans notre bureau, où les républicains prétendaient être dominants par le nombre. Au début, c'est-à-dire sous l'Empire, le Syndicat comptait quatre membres royalistes, quatre républicains et quatre bonapartistes. C'était l'égalité parfaite entre les trois partis représentés par la presse politique, la juste proportion des forces devenant un gage d'indépendance en même

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temps qu'une garantie d'impartialité. Cela dura dix ou douze années, en dépit d'efforts sournois qui, dés 1875, se produisirent, tendant à changer l'ordre des choses pour donner aux républicains, en outre de la présidence, six voix contre trois aux royalistes et trois aux impérialistes. Il y eut naturellement résistance de la part de ceux qu'on voulait opprimer et amoindrir; mais il sonna une heure où, un déchirement préparé de longue main éclatant, on décida de se séparer en trois tronçons. Ce fut une maladresse, une erreur, une regrettable faute. Là où l'unité triomphe, la diversité échoue, et l'on ne tarda pas à l'éprouver. Substituer trois Syndicats politiques à un Syndicat purement professionnel, c'était provoquer parmi nous des rivalités, des antagonismes et^ pire que cela, de sourdes défiances. Le Syndicat républicain, très fortement organisé d'ailleurs, avec le concours du gouvernement, eut pour président M. Brière, directeur du Journal de Rouen; le Syndicat royaliste se constitua sous la direction de M. Grimblot, correspondant à Paris des journaux légitimistes; enfin le Syndicat impérialiste me fit l'honneur de me choisir pour chef. L^entente ne fut pas difficile à établir d'abord entre les trois bureaux, sous rinfluence d'une mutuelle estime; mais elle ne tarda pas à être plus apparente que réelle, et M. Goblet, alors ministre de l'intérieur, devint le complice d'une iniquité dont tous les écrivains royalistes et impérialistes furent victimes.

A cet égard quelques explications sont nécessaires.

Il fut convenu entre les membres des trois bureaux que l'organisation d'une loterie nationale serait poursuivie de concert, à Teffet de créer au profit de tous les journalistes des départements une caisse de secours dans le genre de celle établie par la Société des Gens de Lettres, de celle des Auteurs dramatiques, de celle des Musiciens, etc., fondations puissantes dues à l'initiative généreuse du baron Taylor. La bienfaisance n'ayant pas d'opinion politique, nous étions tous d'accord pour que les trois Syndicats participassent dans des proportions déterminées au bénéfice de cette loterie. L'affaire marcha lentement, d'autant plus que M. Grimblot et moi nous avions été priés de ne pas nous en occuper ostensiblement, « de peur de lui faire du tort. » On la négociait, en dehors de nous, avec le gouvernement, dont on sollicitait une autorisation que la loi rendait indispensable pour que les billets fussent offerts au public. Nous attendions, l'un et l'autre, avec une certaine impatience l'issue des pourparlers, lorsque nous apprîmes avec une stupéfaction à laquelle s'associa, je le déclare, quelque colère, que la loterie serait remplacée par un emprunt dont le Crédit foncier ferait rémission et dont profiteraient, seuls avec nos confrères de Paris, les journalistes républicains des départements. L'emprunt eut lieu; il réussit, et, de ce chef, le Syndicat présidé par l'honorable M. Brière encaissa, d'un coup, une somme de sept cent cinquante mille francs.

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Nos réclamations ne se firent pas attendre : elles furent vives sans violence, indignées sans tapage. M. Goblet même les déclara justes et bien fondées; mais il s'excusa en prétextant qu'il était trop tard pour y faire droit.

C'est ainsi que le gouvernement de la République comprend et pratique Tégalité ; c'est ainsi qu'il respecte les droits de tous et obéit au strict devoir envers tous.

L'emprunt dont profitent nos confrères républicains à notre exclusion, à nous autres conservateurs, a pris par là un caractère politique dont il est surprenant que la Chambre n'ait pas été saisie par quelques-uns des membres de sa minorité. 11 constitueun fait énorme, qui prend tojutes les proportions d'un scandale public. Il devient une sorte de subvention mal déguisée qui supplée à l'insuffisance des fonds secrets. Il est un défi à l'opinion, en transformant les préteurs, malgré eux, en agents de propagande, volontiers je dirais de corruption, si je ne connaissais l'honorabilité entière et parfaite de mes confrères. Nous en souffrons, non seulement pour le dommage immérité qu'on nous fait subir, mais encore et surtout pour la dignité de la presse, qui y perd, au moins en partie, la considération dont elle se montre ordinairement si jalouse.

Les trois Syndicats n'ont évidemment pas la même force que le Syndicat unique ; mais ils ne justifieront

pas la parole biblique qui dit : (( Toute maison divisée doit périr. » Ils vivront séparés par la politique, mais unis par l'intérêt professionnel. Les services qu'on peut attendre d'eux seront moins rapides et moins efficaces sans doute ; mais ils continueront de s'entre aider, dans un but commun, en dépit de Tiniquité criante dont Tun d'eux profite au préjudice des deux autres.

Chaque année, ils assemblent leurs participants dans des réunions qui ne laissent pas d'avoir de l'importance, et qui donnent à la presse départementale une autorité, une vitalité, un rayonnement qu'elle était loin d'avoir avant l'initiative prise en sa faveur, en janvier 1870, par M. André Lavertujon et par moi.

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