NAPOLÉON
En lisant ce fier langage, les républicains prirent peur et emprisonnèrent le Prince, comme un dangereux criminel. Seulement, ainsi que je l'ai indiqué dans un autre volume (1), la justice, saisie de l'affaire, donna tort au gouvernement, et la chambre des mises en accusation rendit une ordonnance de non-lieu qui démontra l'illégalité des poursuites, surtout l'odieux de l'incarcération.
(l) Les Confessions d'un Journaliste. (Savine, éditeur;)
Ce fut pour le Prince sa grande époque. S'il avait persévéré dans son attitude et dans sa politique, il n'eût pas tardé à avoir derrière lui la France presque tout entière, épuisée de ressources, humiliée dans son honneur, ambitieuse de sécurité. Malheureusement il ne tarda pas à se montrer infidèle à sa fortune : on le vit chaque jour décliner, c'est-à-dire subir une transformation nouvelle, qui eut pour effet de déconcerter une fois encore le parti impérialiste et de lui ravir, au moins pour quelques jours, toute confiance dans ses destinées promises.
J'ai eu de fréquentes entrevues avec le Prince; mais, chaque fois, nous achevions de nous éloigner de l'entente première : il n'avait pas (( retourné sa veste, » et nous autres, les fidèles de Tidée impériale, nous étions absolument résolus à ne pas « changer d'habit. » Cependant M. Rouher nous encourageait à demeurer patients. « L'avenir, disait-il, ramènera Taccord, et même le fortifiera. » C'était là une espérance vaine. Le Prince nous engageait à écarter de notre polémique quolidienne jusqu'au nom de TEmpire. « Sans l'Empire, lui objections-nous, nous n'aurions pas raison d'être, et les populations auxquelles nous nous adressons ne nous comprendraient pas. Les subtilités de langage ne nous sont pas permises, et nous ne saurions liser de sous-entendus indignes do nous. Ou nous marcherons hardiment et loyalement dans notre chemini
ou nous nous arrêterons, faisant le silence autour de nous. Or, le silence serait mortel. Nous ne nous y résignerons jamais. » Le Prince avait auprès de lui des amis qui se trouvaient en désaccord avec nous. C'étaient MM. Maurice Richard, Lenglé, Gottin, Philis, Poignant, Frédéric Masson et Pascal, tous hommes de valeur, mais égarés dans une visée qui ne pouvait être la nôtre. Le plus influent d'entre eux, M. Pascal, orateur en même temps qu'écrivain, était un dévoyé qui, après avoir traversé tous les partis sans s'accrocher à aucun, avait comme fait naufrage dans l'avenue d'Antin. Orléaniste, puis républicain, puis impérialiste, puis jérômisle, il avait partout mal employé sentaient vraiment supérieur. Il s'était finalement associé à la politique du Prince, qu'il conseillait mal, tout en le combattant presque toujours sur des points secondaires; il cherchait, d'autre part, à nous retenir, par des artifices ingénieux; mais il ne détourna pas un seul d'entre nous de la vraie doctrine. Il s'en irrita, et son esprit, devenu inquiet et grisé d'ailleurs par Vodor délia feminay chercha le repos dans le suicide. Avec plus de rectitude dans le jugement, il eût brillé au premier rang : il est mort de désespérance et d'impuissance.
Finalement, lo Prince prit une attitude politique qui était la négation de son devoir et de son droit. Il adopta les formules républicaines, cessant d'être Napoléon pour redevenir Bonaparte. Il se mit à la suite de la révolution, oubliant qu'il avait la mission de s'en
rendre maître. Il déserta notre cause, au lieu de la diriger et de la servir. Il abdiqua TEmpire, afin de poursuivre rétablissement de je ne sais quel Consulat imaginaire et impossible.
Je ne l'ai plus fréquenté. Il est vraisemblable que je ne le reverrai jamais.
Et cependant s'il avait voulu! Oui, s'il avait voulu, avec ses facultés supérieures, avec sa vaste érudition, avec son grand et rare esprit, avec ses talents de premier ordre! Mais Thomme est son propre ennemi, la démence confinant au génie, et il est parfois condamné à succomber justement par où il aurait dû vaincre.