‹ Confidences d'un journalisteChapitre 34 sur 55 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Le Prince Victor. — La rupture du Père et du Fils. — Portrait du Prince Victor. — La loi de proscription. — Le départ pour l'exil.

— L'allocution du Prince Victor. — Le Prince Victor à Bruxelles.

— Le Congrès de la Presse impérialiste.

(( Si le prince Victor n'existait pas, il eût fallu l'inventer. »

Sans le prince Victor, en effet, le parti impérialiste n'existerait plus. Il se fût effondré dans l'avatar du prince Napoléon.

Le prince Napoléon, rebelle à l'Empire, rêve donc le Consulat, ou quelque chose d'approchant. Il prétend que la France conserve une forme gouvernementale haïssable; il nourrit cette illusion de croire que le peuple, assemblé dans ses comices, le choisirait comme guide, comme chef et comme maître. Il aimerait à succéder à M. Thiers, au Maréchal de Mac Mahon, à M. Grévy et à M. Garnot, sinon pour les continuer ou

les contrefaire, au moins pour asseoir la République sur des bases solides jusqu'à élre indestructibles. Il n'a pas toujours eu cette ambition, et je me rappelle que, nous suppliant de parler le moins possible de TEmpire, il entendait bien régner comme Empereur. Mais, lui aussi, malgré son intelligence si vaste, il est c( ondoyant et divers; » et, ne croyant qu'en luimême, en lui seul, il est inaccessible à la fixité d'esprit qui crée les grandes choses en dominant les événements.

Le prince Napoléon se montrait jaloux de son fils. Il parlait peu de lui et le reléguait dans son appartement, ne voulant pas qu'on le vît, même qu'on Taperçùt. Les membres du Syndicat de la presse impérialiste avaient demandé à lui être présentés, au moins pour le connaître. Le prince Napoléon demeura sourd à cette prière, et, dans un déjeuner qui eut lieu le 10 mars 1884, avenue d'Antin, ils furent surpris et affligés de ne pas rencontrer le jeune prince. J'avais l'honneur d'occuper la droite du prince Napoléon, et je me permis de m'élonner de cette absence. « — Il n'est pas à Paris. » Telle fut la seule réponse que j'obtins. Or, je soupçonnais et j'ai su positivement depuis que le Prince avait été confiné dans sa chambre, pour qu'il ne conférât pas avec nous.

Le 17 mai suivant, je reçus une lettre de M. 0.. N..,

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me disant : (( Une communication importante et qui vous intéressera beaucoup doit vous être faite d'urgence. Veuillez avoir l'obligeance de venir tout de suite à Paris, et de me dire l'heure où je pourrai causer avec vous, au plus tard mardi, soit chez moi, soit à votre hôtel . )) Je ne connaissais pas personnellement M. 0. . N. . Je lui répondis : « Je serai à Paris demain. Prenez la peine de venir au Grand-Hôtel à deux heures. » A deux heures le lendemain, je reçus la visite de M. 0.. N.., accompagné de M. Jollibois. Tous les deux m'annoncèrent (( un grave événement, » et me demandèrent si je serais disposé à me rallier au prince Victor, qui, séparant sa politique de celle de son père, prendrait la direction du parti impérialiste, assisté des grandes notabilités de ce parti. Précédemment j'avais été opposé à la rupture des deux princes, alors que M. Jules Amigues la conseillait prématurément et l'imposait presque. \ cette époque, le prince Napoléon n'avait pas brûlé ses vaisseaux, et je me rappelais que, le premier, je l'avais salué comme Théritier de TEmpire. Depuis, il avait mécontenté, presque déconcerté ses amis, et je le voyais avec désespérance chaque jour s'avancer dans une voie mauvaise. Je me trouvais donc prêt pour la confidence qui m'était faite et pour l'engagement qui m'était demandé. Cependant je me montrai d'abord, sinon hésitant, du moins perplexe ; mais les explications de M. Jolibois, en qui j'avais la plus entière confiance et avec qui j'entretenais alors des rela-

lions d'amitié, n'eurent pas de peine à me convaincre, et je promis mon concours à mes deux visiteurs.

Deux jours après, c'est-à-dire le mercredi 20 mai, le prince Yiclor quittait la maison de son père et s'installait au reZ'de^-chaussée du n° 44 bis de la rue de Monceau.

Le prince Victor est un grand jeune homme, fort et bien portant. L'œil tour à tour vif et doux, le visage calme et froid, l'esprit droit et ferme, Tallure décelant la volonté persévérante et courageuse, il a une belle prestance. Travailleur acharné, je ne prétendrai pas qu'il sait tout ; mais je puis attester qu'il étudie tout. Il se croit destinée accomplir de grandes choses, et il s'y prépare avec la conscience du droit dont il a hérité. Choisi par le Prince Impérial comme son successeur, il se pénétre passionnément de son devoir, et c'est fièrement qu'il a pris cette devise : Aut Cœsar aut nihiL Il veut être Empereur ou n'être rien. Avec cela on arrive, et il arrivera. Petit-fils de Louis XIV, allié par le sang à presque tous les souverains de l'Europe, il se montre surtout glorieux d'être le neveu de ce grand parvenu qui tient une si prodigieuse place dans l'histoire du monde sous le nom de Napoléon P^ Il comprend tout ce que cette parenté illustre lui impose d'obligations politiques; aussi, tout prêt à renouer les traditions impériales, s'incline-t-il d'abord devant l'autorité sou-

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veraine de la nation. (( Ce que le pays voudra, dit-il, je le voudrai. Lui seul est le maître. »

Dés qu'on le voit, on est pris d'estime pour son caractère ; quand on l'a pratiqué, on s'attache à lui et on Taime.

Lorsque le prince Victor constitua, en 1884, le Gomité électoral de (( la rue d'Anjou, » présidé par le duc de Padoue, il me fit l'honneur de m'y appeler. Ce Gomité fit, non pas tout ce qu'il eût voulu faire, mais bien tout ce qu'il put faire- C'est quelque chose; mais ce n'était pas suffisant. D'une part, l'argent lui manquait; de l'autre, il fut induit par quelques-uns de ses membres dans des combinaisons où étaient oubliés trop aisément les intérêts de la démocratie impérialiste et jusqu'aux prescriptions les plus essentielles de notre doctrine. Nous étions là vingt, tandis que nous n'aurions dû être que quatre. A quatre, nous nous serions ais<!ment entendus pour diriger les élections dans un sens profitable à notre parti ; tandis que nous nous laissâmes, à vingt, facilement influencer, séduire ou déborder. Le duc de Padoue, homme excellent et d'un dévouement rare, manquait de « poigne ; » et, comme plusieurs d'entre nous étaient enclins aux concessions exagérées pour assurer le succès de leur propre candidature, le baron de Watteville, secrétaire général, voyait trop souvent son énergie stérilisée par le souci des préocupa lions personnelles qui faisaient irruption au sein

même du Comité, où M. Paul de Gassagnac pérorait trop fréquemment, avec le ton tranchant qui lui est familier, dans un sens peu conforme au but que nous devions nous proposer.

Pour les élections de 1889, on a eu le tort de ne pas profiter de Texpérience de 1885, et, si Ton a suivi d'autres errements, on n'a été ni mieux inspiré, ni plus heureux. Je me permets de croire, en outre, et de dire qu'on s'est montré moins digne. Cette fois, on n'a pas constitué de Comité spécial ; on s'en est fié au Comité des Douze, présidé par M. de Mackau, qui a mené les choses sans énergie, pour en arriver à un échec d'autant plus lamentable qu'on avait annoncé bruyamment une brillante victoire.

Quatre ans auparavant, nous avions fait les élections avec 16^000 francs. Cette fois, on manquait absolument d'argent ; on en manquait à ce point que, pour soutenir certaines candidatures, on a eu recours à une caisse dans laquelle il n'était pas permis de puiser. Expédient vraiment condamnable, sur les détails duquel je fournirais des renseignements curieux, si je ne m'en sentais humilié dans la sincérité de ma foi et jusque dans les moelles de ma conscience. Il est toujours permis à un parti d'être pauvre ; il lui est interdit de solliciter, d'accepter même le secours pécuniaire d'un autre parti, à moins de se subordonner, presque de s'avilir.

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Lorsque survint la loi de proscription, qui l'atteignit, par un perfide choc en retour, le prince Victor-Napoléon se disposa avec calme à quitter la France. Il était injustement frappé; mais il reçut le coup sans forfanterie comme sans faiblesse.

On a ainsi raconté les circonstances du départ du jeune exilé :

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