S36 CONFIDENCES
vier, dont le libre esprit a souvent de généreuses inspirations jointes à des jugements sains, définit ainsi l'affaire confiée au dévouement aveugle et devenu servile du Sénat transformé en Haute Cour :
On est venu à lui et on lui a dit : « Pores conscrits, nous ne vous rapportons pas Tinfluence perdue; subordonnés vous êtes et subordonnés vous resterez; peut-être même, à la prochaine revision, vous arracherons-nous le peu qui vous reste ; nous vous apportons une iniquité d'Etat à accomplir sous forme de jugement. Ëtes-vous prêts? » A Texception de cinquante-deux justes, honneur de la nation par le caractère et le talent, tous, oubliant les dédains passés, répondirent : « Parlez, nous sommes prêts ! »
— Eh bien ! voici : La Constitution vous institue juges de Pattentat. Rien n'est plus différent de Pattentat, acte, que le complot pensée (1). Vous déciderez cependant que c'e»t la même chose. — Nous le déciderons, ont-ils répondu.
— Ce n'est pas tout. En règle, nul ne peut être poursuivi que sur des présomptions précises, sérieuses, concordantes.
Nous en possédons si peu de telles contre le général Boulanger que nous ne pouvons pas même articuler les circonstances dans lesquelles auraient été commis son attentat et son complot. Néanmoins vous allez le décréter d*accQsation« — Nous les décréterons d'accusation, ont-ils répondu.
Alors ils se sont mis à chercher pendant des semaines, et ils n'ont rSen trouvé, ni preuves, ni présomptions, ni indices,
(1] La distinction a été établie avec une docte clarté par M. Bigot, avocat à la Cour de cassation. {Étude sur la compétence de la Haute Cour de Justice.)
d'un journaliste 337
rien que Texercice légal du droit de rambition dans un pays libre. — Il faut cependant que vous le condamniez, leur at-on dit. — Nous le condamnerons, certainement, ont-ils répondu; nous voudrions bien cependant trouver quelque chose.
Qu'à cela ne tienne! — Et on leur a amené des mouchards, des traîtres abjects, qui, à défaut de preuves, ont vomi de basses calomnies. Ces répugnantes inventions n^ont pas supporté le grand jour. A peine produites en public, elles ont été démenties, confondues, anéanties. Néanmoins ils ont condamné, comme ils Pavaient promis.
La loi leur imposait Pobligation de motiver leur sentence : ils s'en sont dispensés. II est coupable, dit Tarrêt. De quels faits résulte cette culpabilité? Ils n'ont pas osé Texpliquer ; et, par ce silence d'impuissance, ils ont condamné eux* mômes leur condamnation.
Maintenant le tribunal révolutionnaire est installé; Tostracisme est remis en vigueur ; quiconque deviendra inquiétant est certain d'ôtre poursuivi, appréhendé, traduit devant le Sénat et condamné comme coupable de complot. A Tombre protectrice de la tour Eiffel, au bruit endormant des fontaines lumineuses, lesjacobins ont célébré le Centenaire de 89 en ressuscitant la plus odieuse des pratiques de 93! Depuis la condamnation des Girondins, aucune illégalité pareille n'avait été consommée. Par un tel arrêt, la conscience juridique est blessée à mort. Mirabeau avait consacré Tannée 1780 par ce cri glorieux : « le Droit est le souverain du monde »; ils ont déshonoré Tannée 1889 parce cri éhonté : «< l'Iniquité est la souveraine de la République. >»
11 serait assurément difficile de réfuter cette page. G*estla vérité prise sur le fait. Si Ton essaie seulement de la rectifier, elle triomphe de toute critique et s'élève au-dessus de toute contradiction.
Il n'estpas superflu de préciser le caractère du mouvement de protestation nationale qui s'est produit sous le nom de « Boulangisme. » Ce mouvement est sorti des entrailles mômes du peuple, et l'on s'est comme accroché à une popularité née à propos; ce qui lui a permis de s'affirmer dans des développements rapides. Le pays supportait impatiemment le joug d'un jacobinisme ouvertement persécuteur ; il avait des aspirations, peutêtre mal définies mais très réelles, d'affranchissement et de liberté. Il ne savait pas au juste ce qu'il voulait ; mais il voulait « autre chose. )) L'Empire lui semblait lointain encore et il n'apercevait la Royauté que dans le nuage. Il se résignait, au moins transitoirement, à la République, mais à une République renouvelée, délivrée de Tesprit de secte qui Ta envahie, ouverte à tous les pati'iotismes et capable de replacer la France dans des conditions d'ordre, de sécurité, d'honneur, de gloire, que vingt ans d'erreur lui ont fait perdre. Il a cru que le général Boulanger pouvait l'aider à reconquérir sa souveraineté méconnue ou confisquée au profit d'opérations politiques d'où ses intérêts véritables étaient systématiquement écartes, et il s'est trouvé disposé à seconder son effort, sauf à demeurer le pro-
pre directeur et le maître de ses destinées. Là est le secret des élections multiples qui ont fait d'un homme, pendant quelques mois, le porte-drapeau et le porteparole autorisé des revendications nationales.
Seulement, cet homme était-il à la hauteur de la mission que l'entraînement incontestable du pays lui confiait, en dépit d'un entourage critiquable et compromettant?
Évidemment non.
On a dit que le général Boulanger s'était perdu en . mettant la frontière entre lui et la Haute Cour. Si ce ;* n'est pas une erreur, c'est au moins une exagération.
. Bans les conseils du gouvernement son exécution était résolue. Il eût été interné à Mazas, et la Haute Cour allait être convoquée pour le juger, le condamner et le jeter sur quelque plage écartée de la Nouvelle- Calédonie. Prévenant ses ennemis, il lui eût suffi de faire un signe pour soulever les masses parisiennes contre le Luxembourg, le Palais-Bourbon et peut-être même TÉlysée. Ce signe, il na pas voulu le faire, et il est parti pour l'exil.
Parmi les partis, qui pourrait lui reprocher ce qu'on a improprement, outrageusement appelé sa « fuite? »
Ce n'est pas le parti royaliste, qui doit avoir quelque souvenir de Varennes. Ce n'est pas le parti opportuniste, qui Ti'a pas perdu la mémoire de Stiinl-Sébastieu.
Ce n'est point le parti radical, qui a fait plus d'une étape à Londres, à Genève et ailleurs encore.
Quand on est menacé d'un péril imminent, contre lequel on n'a pas le moyen immédiat de se défendre, on a le droit de s'y soustraire.
Demanez-le plutôt à M. Ranc, à M. Félix Pyat, à M. Gluseret, à l'ombre de Gambetta, aux mânes de Ledru-RoUin et même au fiacre légendaire de Louis- Philippe.
Mais si Ton revient de Bruxelles, il parait' qu'on ne revient pas de Jersey. Le malheur, pour le général, est d'être demeuré tranquillement dans la Capoue anglaise, alors que sa présence en France était nécessaire. Il avait bien fait de partu* pour déconcerter le plan de M. Constans. 11 a mal fait de ne pas être de retour alors qu'il pouvait utilement revenir pour diriger Faction nationale. Au moment psycologique, c'est-à-dire à l'heure électorale, il a manqué d'esprit politique, de résolution virile, de mâle courage, de tout ce qui justifie la haute fortune et la favorise.
En purgeant sa contumace, c'est-à-dire en se soumettant au débat contradictoire, il faisait tomber sa condamnation, redevenait éligible et reconquérait devant le pays la plus grande partie de sa popularité, sinon sa popularité tout entière. On aime la bravoure en France, et le retour eût été brave, tandis qu'on a perfidement argumenté contre ce qui pouvait être con-
sidéré comme un acte de faiblesse, presque de pusillanimité ou de peur. Cette faute est impardonnable; elle a écrasé le « parti boulangiste. »
D'ailleurs, il semblait impossible que la Haute Cour maintînt son arrêt, et le général empruntait à son acquittement une force qui fût devenue presque irrésistible. Il n'y avait, en réalité, à lui reprocher ni complot, ni attentat, ni concussion, ni rien de ce dont on avait péniblement fait contre lui un échafaudage d'indignités et de crimes. Et, quand même la passion politique l'eût emporté, chez les pères conscrits du Luxembourg, sur le sentiment exact de la justice, une condamnation eût été loin d'engendrer des conséquences désastï'euses, même seulement fâcheuses. Pour vaincre il faut savoir lutter. C'est pour avoir oublié cette maxime de tous les temps que le général Boulangera été vaincu, sans qu'il ait quelque chance désormais de prendre sa revanche. Si l'on tentait de rétablir sa force, on y échouerait misérablement : tout est évanoui pour lui, même à ce qu'on prétend, l'honneur. L'occasion n'a pas cessé d'être « chauve. » Il l'a laissééchapper: elle ne lui reviendra certainement pas.
Le (( boulangisme » avait cependant sa raison d'être. Né d'une poussée formidable de l'opinion, il a été compromis par la faute de celui-là qui avait le plus d'intérêt à le servir avec énergie, avec résolution, avec un entier détachement de lui-même. Aujourd'hui il est
perdu, bien perdu, perdu'* sans retour. Quelque chose d'analogue lui succédera-t-il ? Il est du moins permis de Tespérer ; parce que rien n'a changé dans le pays, fatigué du joug pesant et humiliant qu'il porte, mais ne supporte pas.
Rien ne vaut, d'ailleurs, chez un grand peuple éprouvé par cent années de secousses révolutionnaires, sinon ce qui est Texpression de la volonté nationale. Tout ce qui se pratique en dehors de cette manifestation souveraine est passager, c'est-à-dire éphémère. On peut, par des procédés violents ou perfides, par une tyrannie audacieuse ou louche, en retarder les efiTets; on ne saurait parvenir à les étouffer. Même quand le général Boulanger a disparu personnellement dans r indifférence ou dans l'oubli, l'idée vengeresse qui s'est révélée sur son nom lui survit, et j'ai la foi que le pays, maître de ses destinées, fera, un jour, entendre sa voix puissante, pour dicter sa loi et pour contraindre chacun à s'y conformer jusqu'à y obéir. République, Royauté, Empire, il choisira, au nom de la démoci*atie, entre ces trois formes de gouvernement, et ce qui- -aura obtenu ses libres préférences s'établira avec un caractère durable, pour conduire enfin la France à la véritable liberté, à Tautorité pacifique et prospère, à l'épanouissement complet de la gloire.