CHAPITRE XXV
La l'ouleà l'hôlel de la rue Dumont-d'Urville. — D'où vient Targcnt ?
— La bourse du voisin. — Le concours parralèle des impérialistes. -- Les calculs des royalistes. — Le banquet de Tours. — Mes réserves. — L'épouvante des opportunistes. — La Haute-Cour.
— L'opinion de M. Emile OUivier. — Le départ du général. — La faute. — La raison d'être du boulangisme.
A cette époque, le petit hôtel de la rue Dumont-Durville offrait un spectacle très curieux. Assiégé par une foule sans cesse renouvelée de visiteurs, surveillé par une autre foule d'agents de police dont la plupart servaient secrètement les intérêts du général et dont d'autres le trahissaient, il était le théâtre de démonstrations, de protestations, d'engagements, les uns très sincères, les autres très intéressés. Il y avait là des gens empressés, hommes de travail ou de loisir, démocrates de la veille ou aristocrates du lendemain, en veston^ en habit, même en uniforme, ouvriers, rentiers, sol=
dats, prêtres, employés de commerce, dans tous les salons, dans toutes les chambres, dans tous les escaliers, attendant avec impatience l'heure de l'audience, qui pour beaucoup ne venait jamais. Le général était accessible pour quelques-uns seulement, le temps lui faisant forcément défaut pour recevoir tout ce monde qui quêtait un regard, un mot, une poignée de main. Avec ceux devant qui s'ouvrait la porte de son cabinet, militairement simple, il se montrait confiant, résolu et surtout « bon enfant. » Malgré lui, il se répandait en' promesses. « Je veux être sur votre liste de candidats dans mon département, lui disait, un jour, un jeune ambitieux qui, livré à lui-même, n'eût pas réuni un demi-quarteron de voix sur son nom. — Je ne demande pas mieux, lui répondit le général. Je vous inscris : mais je ne veux pas vous laisser ignorer que vous êtes le quarante- deuxième. » Ainsi pour la plupart des amateurs de candidature. Et c'est par milliers qu'ils se présentaient, soit de vive voix, soit par correspondance, soit simplement par recommandation. Tout le monde voulait être sur la « liste de Boulanger, » alors que le scrutin de liste n'avait pas été étouffé par un vote perfide de la Chambre.
On s'est demandé « d'où venait l'argent. » L'argent venait de partout, surtout des centres d'ouvriers. Mais il venait principalement des grands financiers qui avaient foi dans l'étoile du général. « Vous voyez ces
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fauteuils, me disait, un jour, le prétendant : hier, ils étaient occupés par des banquiers français, non pas des banquiers juifs-allemands, qui sont venus m'offrir toutes les sommes dont je pourrais avoir besoin. Je leur ai demandé leurs conditions. — Aucunes, m'ont-ils répondu. — C'est bien cher. Dites-moi ce que voulez. Peut-être nous entendrons-nous. Mais ce ne sont pas seulement les banquiers de Paris qui ont confiance dans mon succès ; ce sont aussi les représentants des grandes puissances, que je vois, non point à la dérobée dans des rencontres borgnes, mais au grand jour et dans mon cabinet. »
C'était alors le plein épanouissement de la popularité du général ; et tout souriait à une fortune qui semblait défier les éclipses, même partielles.
Toutefois après les jours d'opulence vinrent les jours de disette, suivant Téternelle histoire des vaches maigres succédant aux vaches grasses. Et c'est avec une caisse épuisée que le « boulangisme » aborda la grande et décisive épreuve des élections générales. C'était assurément une cause d'infériorité, ajoutée à plusieurs autres, résultant, sur divers points, du mauvais choix des candidats. Alors on eut recours à la bourse du voisin, et ce voisin, le croirait-on ? ce fut M. le comte de Paris, qui n'hésita pas, on en a eu la preuve, à fournir ou tout au moins à faire fournir des sommes importantes à tous ceux qui, dans la lutte ardente contre le jacobinisme parlementaire, abordèrent les éventualités
du scrutin sous les couleurs, jusque-là prospères, du général. On peut discuter là-dessus et contester môme si Ton veut y perdre son temps ; mais on ne saurait sérieusement y contredire : c'est « For des d'Orléans, » comme parlait, un matin, le prince Napoléon, qui a payé les frais de candidature des amis de la « Boulange. » Autres fonds secrets qui, du moins, n'ont pas pesé sur les contribuables. Que voulez-vous? On comptait gagner la partie en l'exploitant pour soi-même, et Ton avait intérêt à ne pas négliger la « mise ».
Cependant arriva le jour du banquet de Tours, qui, succédant aux foudroyantes élections du Nord, de la Somme et de la Seine, allait permettre au général Boulanger de s'affirmer publiquement en face de la France visiblement sympathique et du monde attentif.
Il était utile, il était même indispensable d'établir clairement la nature du concours que les impérialistes étaient appelés à donner à l'action « boulangiste. » Il eût semblé, en effet, imprudent et dangereux délaisser croire que le parti de l'Appel au Peuple disparaissait tout entier, avec son grand principe, dans un mouvement dont le résultat final était incertain. Il pouvait, non pas seulement s'y égarer, mais encore s'y perdre. Je m'en étais entretenu librement avec le prince Viclor-r Napoléon, à qui je n'avais dissimulé ni ma propre ré-
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sislance, ni les inquiétudes conçues par mes amis de la presse fidèle ; et c'est en conformité d'instructions précises que je pris la résolution de participer au banquet de Tours, pour y faire connaître publiquement des résolutions sur la nature desquelles il ne put exiétér nulle incertitude. J'y étais d'autant plus déterminé que jo voyais poindre chez quelques-uns des nôtres, et des meilleurs, une sorted'entraîncment vers une confusjon qui, généralisée, fût peut-être devenue mortelle pour nous.
Malheureusement, deux jours avant la réunion du 17 mars, une grave indisposition vint déjouer mon projet. Cependant je ne voulus point m abstenir tout à fait, et, si je ne pus parler, je publiai du moins le résumé du discours que j'avais préparé.
Ce résumé, le voici :
Prcsidont de la Presse impérialiste de France, je suiç venu, avec plusieurs de mes honorables confrères, saluer ici, au nom de cette Presse dont vous connaissez l'ardent patriotisme, ravénement d'un parti dont le programme lui donne sur plusieurs points une complète satisfaction.
On ne nous demande ni abdication, ni défection. On ne sollicite (le nous ni l'abandon de notre doctrine, ni le sacrifice de notre dévouement. Nous avons une foi agissante qui ne peut dévier, qui ne déviera pas. Et l'on nous fait riionneur d'avoir en estime la fidélité dont nous n'entendons pas nous départir.
Mais, puisqu'un combat est engagé contre le régime
oppresseur que la France abhorre, notre place est marquée aux premiers rangs des lutteurs ; et non seulement nous l'acceptons, mais encore nous la revendiquons.
Nous la revendiquons avec la volonté de la bien occuper et de nous y montrer dignes de la grande cause de la Souveraineté nationale.
On peut compter sur nous.
J'appuyai mes déclarations par l'article suivant, publié deux jours après le banquet :
Le discours du général Boulanger est diversement apprécié par les journaux, ainsi que cela devait être.
Chacun y met sa passion, et, suivant qu'on en conçoit de la crainte ou de l'espérance, on se prononce, à Tégard du Parti national, avec complaisance ou bien avec colère. Même il est une feuille qui demande tout net qu'on en « finisse » une bonne fois, et qu'on « supprime » l'agitation en « supprimant ))le général. Celui-là doit être un élève de Fouquier- Tinville. Mais beaucoup d'autres, pour se montrer moins radicaux dans le moyen, n'en sont pas moins violents dans l'appréciation.
Rien que cette attitude et ce langage delà presse jacobine me tourneraient du côté du général, si mon propre jugement et ma raison ne m'y avaient déjà amené. Il est évident que ce qui épouvante et colérise l'ennemi doit avoir mes sympathies ; et ces sympathies s'accroissent naturellement à la lecture d'un programme bien fait pour me plaire, pui^ qu'il se trouve en complet désaccord avec ce que je déteste.
On objectera que le général Boulanger ne promet pas l'Empire, et je réponds qu'il a bien raison. L'Empire rénal-
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ira, un jour, de lui-même^ c*esi-à-dîre de la force des choses; mais on reconnaîtra que, au milieu du trouble profond des esprits et des consciences, il est bon que, avant ce jour-là, « le ce up de balai » soit donné par quelqu^un d^énergique, de solide et de résolu. D*ailleurs, notre doctrine, à nous autres, est bien connue, et nous entendons y demeurer ôdôles : nous sommes avant tout les serviteurs de la Souveraineté nationale, à laquelle nous subordonnons, même nos préférences, même les calculs naturels *de notre loyal parti. Là est le droit, au-dessus duquel, on Ta excellement dit, il n y a pas de droit. Et c'est parce que le général Boulanger renseigne et le proclame, que nous lui donnons volontiers le « concours parallèle » qu'il réclame de tous les bons citoyens. Qu'il façonne et construise une République « habitable », c'est-à-dire honnête ; ce sera assurément un grand progrès. Nous verrons après. Si cette République est acclamée par le pays, pourquoi nous insurgerions-nous contre elle? Si elle se trouve, elle aussi, en désaccord avec la majorité de la nation, elle aura été du moins un acheminement vers un régime conforme à celui que nous considérons comme le meilleur, parce qu'il offre, à notre gré, le plus de garanties à l'autorité associée à la liberté.
Si je n'en avais été empêché, j'aurais développé cette thèse au banquet de Tours, où l'on avait bien voulu me ménager une place ; et, tout en faisant mes réserves, j'aurais applaudi au langage du général, en m'associant formellement, énergiquement, résolument à l'œuvre de régénération qu'il veut accomplir.
Cette double publication fit rapidement le tour de la
presse impérialiste, dont elle reçut Tapprobation una-» nime. Nous étions bien d*accord, et le général Boulanger savait désormais dans quelles conditions nous entendions favoriser son entreprise.
Plus tard, les royalistes entrèrent dans le mouvement. Toutefois ils n'apportèrent pas dans leur concours la même prudence, la même mesure, la même fierté. Ils s'agitèrent en se subordonnant et se mirent au service du nouveau parti presque sans précaution, acceptant, provoquant même avec lui une association sans réserve, sauf à dire au général, après l'échec commun : « Bonsoir, Monsieur. » Et cependant leurs orateurs en même temps que leurs journalistes avaient carrément arboré le drapeau « boulangiste, » qu'ils n'avaient plus le droit de déserter., désavouant une complicité recherchée et non subie. En réalité, ils avaient espéré pouvoir exploiter à leur profit exclusif les événements ; et, lorsque les événements eurent renversé leurs calculs, ils s'évadèrent, comme s'ils n'y avaient pas engagé leur part de responsabilité. C'est bien alors que le général eût pu me répéter ce mot significatif : (( Votre parti est le seul qui ne m'ait pas trompé. »
Cependant les républicains, opportunistes de tous lea degrés associés celte fois aux radicaux de toutes lesécoles, prirent peur, voyant le danger qui menaçait leur édifice ; et l'on sait comment ils se concertèrent et s'en-
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tendirent pour se défendre ensemble contre la marée montante qui allait tout à l'heure les envahir et les submerger. D'abord le Sénat transformé en Haute Cour de justice pour connaître d'un complot et d'un attentat l'un et l'autre imaginaires ; puis le scrutin d'arrondissement substitué au scrutin de liste pour maîtriser plus aisément les opérations du vote national ; puis la candidature unique décrétée pour empêcher la candidature multiple de se transformer en quelque sorte en plébiscite ; puis les destitutions de tous les fonctionnaires suspects d'indépendance; puis l'achat de quelques consciences fragiles et disposées, pour un bon profit, à se livrer à la trahison ; puis l'organisation d'une sorte de terreur sèche, proche voisine de la terreur sanglante d'autrefois. C'était de l'affolement combiné avec la perfidie la plus déconcertante, qui produisit des effets inattendus, puisqu'il eut pour résultat, non pas de terminer nos querelles, mais de raffermir temporairement un régime près de tomber en pourriture. La République obtuse, close, aveugle et sourde, qu'on avait l'espoir de transformer au bénéfice de Tintelligence, de la clarté, de l'honneur, réussit à se ressaisir par l'égorlîoment de la liberté, et Ton vit s'installer au Palais- BourJjon une Assemblée ouvertement hostile à ce que la France était, en réalité, presque unanime à demander, à rechercher, à poursuivre.
Dans un écrit récent, 1189 et 1889 ^^L. Emile OUi-