‹ Confidences d'un journalisteChapitre 8 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Un vol de 20,500 francs. — M. Macé. — Le prix des chambres à

l'hôtel du Louvre,

Cette longue digression sur les artistes m'a singulièrement éloigné du sujet principal que je voulais traiter : les syndicats professionnels et politiques de la presse.

J'y reviens par un chemin de traverse.

On lisait dans le Figaro du 10 mars 1880 :

Un de nos confrères d'une grande ville de province^ M. E. M..., vient d'être victime d'un vol important dans des circonstances singulières.

Descendu à l'hôtel du Louvre, où il a l'habitude de séjourner pendant ses fréquents voyages à Paris, M. E. M... rentrait avant-hier soir, porteur d'une somme de vingt mille francs en billets de banque.

11 se coucha, mais, malheureusement, sans avoir eu le

soin de fermer au verrou, ni même à clef, la porte de sa chambre.

Hier, de grand matin, M. E. M... se réveilla et, chose singulière, en ouvrant les yeux, son premier pressentiment fut qu'il avait été volé. Il jeta un regard dans la chambre et son anxiété instinctive s'accrut en apercevant qu'un tiroir, qu'il était sûr d'avoir laissé fermé, était ouvert; de plus, plusieurs de ses vêtements étaient épars sur le plancher. M. E. M... sauta à bas de son lit et se précipita sur sa redingote, dans une des poches de laquelle il avait laissé ses vingt billets de banque : la poche était vide.

M. E. M .. appela, fit constater le vol et prévenir le commissaire de police, et une enquête fut commencée ; mais, hier soir, elle n'avait encore donné aucun résultat.

Il est fort à craindre que cette affaire ne s'éclaircisse pas; car on sait qu'il descend dans les grands hôtels des gens dont le but est de voler et qui, par leur habileté, leurs apparences luxueuses et les noms sonores dont ils savent s'affubler, écartent parfois pendant de longues années tout soupçon. Il est probable que M. E. M... aura eu affaire à quelqu'un de ces coquins de haute volée.

La victime de la mésaventure ainsi racontée, c'est moi, hélas ! Pendant la nuit, un malfaiteur, armé d'une fausse clef, s'était introduit dans la chambre que j^occupais à l'hôtel du Louvre, et, après avoir inutilement visité tous les tiroirs de tous les meubles, avait fouillé toutes mes poches dont Tune contenait la somme de 20,500 francs.

Une sorte de fatalité avait pesé sur moi dans la cir-

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constance. En effet, l'honorable et très aimable secrétaire général d'une grande administration industrielle avait bien voulu, pour ne pas me faire attendre jusqu'au surlendemain (le lendemain était un dimanche); faire rouvrir sa caisse fermée depuis une heure, à l'effet de me donner le solde d'une dette contractée par cette administration vis-à-vis de quelques-uns de mes confrères de la presse départementale, c'est-à-dire 20,000 francs. En second lieu, je trouvai clos les bureaux de la Banque nationale, où je me présentai pour déposer cette somme. En troisième lieu, je ne rencontrai pas à son cabinet le directeur de la Compagnie d'assurances VEurope^ où j'avais à effectuer un payement de quelque importance. Enfin, le soir, en rentrant, j'avais omis de verser, comme j'en avais l'habitude, mes fonds à la caisse de l'hôtel.

Ayant à prendre part, le lendemain, à une discussion importante dans l'Assemblée générale du Syndicat de la presse départementale, dont j'étais alors président honoraire, je travaillai un peu tard et m'endormis ensuite profondément, comme l'ouvrier las de sa journée laborieuse. En me réveillant le matin, il me sembla avoir perçu, au milieu d'un lourd sommeil, une scène de vol. Je jetai les yeux autour de moi, et je vis les tiroirs des meubles ouverts, mes vêtements épars sur le tapis et ma chambre tout en désordre. Sautant à bas du lit, je plongeai une main fébrile dans la poche de ma redingote, que je trouvai, non pas vide, mais sou-

lagée de la somme de 20,500 francs, composée de la somme touchée la veille et de 500 francs destinés aux dépenses de mon séjour à Paris.

Ma stupeur, on le comprend, fut grande, et mon premier soin fut de me précipiter sur une glace pour envisager le degré de pâleur qu'un homme peut atteindre.

Le grave dans Taffaire, en dehors de la somme dérobée, c'est que j'avais été, pendant un certain temps, à la merci d'un bandit qui, si j'avais bougé par suite d'un sursaut, m'eût sans doute fait un mauvais parti. Le voleur était certainement doublé d'un assassin, et l'on a vu des gens égorgés pour moins que cela.

Naturellement, je déposai une plainte aux mains du commissaire de police de l'arrondissement, qui daigna interroger le gérant de l'hôtel sur son personnel en même temps qu'il lui demandait le nom des voyageurs partis dans la matinée. Puis tout en resta là pour quelques jours.

Cependant il me semblait que la somme volée valait mieux qu'un semblant d'enquête faite d'une façon indifférente et distraite. Las d'attendre qu'on procédât au moins sérieusement, je m'adressai à M. Macé, chef de la sûreté, avec qui j'étais entré en relations, peu de temps auparavant, dans un dîner d'amis donné par Ignotus. M. Macéest l'un des hommes les plus fins et j'ajouterai les plus accueillants que j'aie rencontrés. Il a un flair

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si prodigieux qu'on dirait qu'il possède le don de divination. Aussitôt que je lui eus raconté l'incident : « Je connais votre affaire, dit-il. Vous avez été victime d'un endormeur. Le gredin est entré dans votre chambre ; il a rendu votre sommeil plus complet en vous faisant respirer du chloroforme, et, une fois maître de vous, il vous a dévalisé très à son aise. Seulement, si, par aventure, vous vous étiez réveillé, il vous eût tué sans pitié. — Mais comment savez-vous tout cela ? — Je ne le sais pas ; mais j'en suis sûr. Revenez demain : je vous en dirai davantage. » Le lendemain, je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Je trouvai M. Macé avec l'œil plus perçant encore que la veille et la lèvre plus souriante. « J'en étais bien certain, me dit-il en m'abordant : les choses se sont passées comme je vous l'ai indiqué. Depuis quelques • semaines je fréquente beaucoup un endormeur, qui s'est laissé prendre, et il m'a indiqué comment il eût opéré à la place de son camarade dont vous avez reçu la visite nocturne : c'est juste comme je vous l'ai raconté. Il existe tout une bande de ces scélérats, qui opèrent dans les grands hôtels, dans les w^iagons de chemins de fer, sur les bateaux à vapeur, etc. Chacun d'eux porte une bague dont le chaton est rempli de chloroforme, et n'a pour arme qu'un coup de poing américain. Gela suffît pour la pleine réussite de l'entreprise. Si la victime dort, on se contente d'alourdir son sommeil, pendant lequel on la détrousse. Si elle essaye de se défendre, on s'en dé-

barrasse sans beaucoup de difficulté, et tout est dit. Je suis sur les traces de cette troupe d'exploiteurs ; mais, avec les pauvres moyens dont je dispose, parviendraije à l'atteindre? Maintenant, allons à Thôtel du Louvre et fiiisons ensemble une instruction sérieuse de Taffaire. »

A l'hôtel, nous constatâmes que la double clef de ma chambre, qui doit rester aux mains du sommelier, avait disparu ; de plus, avec une autre clef prise au hasard, nous ouvrîmes successivement une trentaine de chambres du troisième étage.

Quelle sécurité pour les voyageurs, ô mon Dieu !

M. Macé s'est livré personnellement aux recherches les plus actives ; il a établi une surveillance dont la permanence a duré plusieurs mois; mais il n'a pu rien découvrir. Il n'en a pas moins fait sur l'affaire un rapport très développé et du plus haut intérêt, qui, transmis à M. le procureur de la République, existe encore sans doute, pour Tinstruction des âges futurs, dans les cartons où Ton s'est empressé de Tenfouir.

Du coup, j'ai cessé d'habiter l'hôtel du Louvre, où je me trouvais à merveille, mais dont le prix des chambres, à raison de 20,500 francs la nuit, dépassait absolument mes moyens.

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