‹ Confidences d'un journalisteChapitre 7 sur 55 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Musiciens. — Listz et Thalberg.

Au delà de ceux que j'ai nommés plus haut, j*ai connu beaucoup d'autres artistes de théâtre. Mais à quoi bon parler d'eux ? Tous les mêmes, ou à peu prés.

Parmi les musiciens, je me suis trouvé en relations suivies ou intermittentes avec Listz, Thalberg, Prudent, Chopin, Vieuxtemps, Sivori et toute la pléiade des violonistes et des pianistes. Encore tous les mêmes : de grands talents associés à des vanités démesurées.

A propos de Thalberg et de Listz, il me souvient d'un Allemand, de qui j'avais fait rencontre dans les Pyrénées, et qui, ne parlant notre langue pas plus que je ne |)arlais la sienne, s'entretenait avec moi, tantôt en italien, tantôt en espagnol.

C'est en un temps lointain où TAllemagne n'était pas encore notre ennemie, ou du moins où elle ne le disait pas.

Il se nommait Wolfgang, comme Gœthe et Mozart. Né dans la vallée charmante de la Lahn, il faisait delà critique dans une Revue de Francfort. Grand, d'un visage sympathique, son regard semblait refléter l'azur du ciel et son sourire aurait fait le désespoir de la plus séduisante des charmeuses. Bien élevé, du reste, et d'une politesse simple sans obséquiosité, il cherchait à compléter son instruction — en faisant quelquefois celle d'autrui.

Établi à Pau pour y passer l'hiver de 1863, il m'eût retenu près de lui, si je n'avais résolu d'aller plus loin, « toujours plus loin, » comme le Lothario de Mignon, 11 faisait en ce pays le plus beau temps du monde. L'air tiède était plein de parfums ; le soleil avait de chauds rayons, refoulant les nuages dans la montagne. Si les arbres avaient eu des feuilles, les prés des marguerites et les buissons des oiseaux chanteurs, on aurait cru le renouveau venu. C'était un enchantement véritable.

Wolfgang était bien de cet avis. Il restait et cherchait à me faire rester. Gela le rendait si heureux d'échanger des idées avec un confrère et d'avoir, quand il se mettait au piano, un auditeur fou de musique et passionné pour Meyerbeer I

Un jour, après deux heures passées en compagnie des grands maîtres de Tart divin, mon virtuose, blond comme les épis blonds, m'entraîna jusqu'au coteau de Jurançon, et, tout en cheminant, il me fît un parallèle de Listz et de Thalberg que je reproduis de mémoire :

d'un journaliste 63

« En fait d'art, dit-il, je ne suis point exclusif. J'aime, au contraire, à porter mes admirations partout où mes yeux rencontrent des objets qui les frappent, où mon oreille ouït des sons qui la séduisent, où mon intelligence devine un esprit qui la charme.

« Mes sympathies sont à tout ce qui est supérieur, à tous ceux qui sont grands.

« Le nom ne m'importe guère. Je n'ai jamais cherché à savoir de quelle sorte on appelle toutes ces étoiles qui sont là-haut chacune Toeil de Dieu.

« D'où que m' arrivent les lueurs, je m'en laisse illuminer; quelque bannière qu'adopte l'art, je la salue.

a La politique ne s'arrangerait point de cette indépendance, qu'elle caractérisait sûrement d'un nom sevére ; mais, s'il est interdit à tout homme de probité de clamer à la fois: « Vive le Roi ! vive l'Empereur ! » Il m'a toujours semblé du droit d'un critique de crier simultanément et suivant les occasions « Vive Raphaël! vive Rubensl »

« Voilà ce qui rend, à mon sens commo^ au vôtre, sans doute, le culte réfléchi de l'art préférable aux discussions brûlantes de la politique. Voilà pourquoi j'ai dédaigné les hautes régions du journalisme, pour me réfugier dans le coin d'une Revue où nul ne me demande compte ni de mes aspirations, ni de mes éloignements ; ni de mes joies, ni de mes tristesses ; ni de mes témérités heureuses, ni de mes écarts eux-mêmes.

« Nous pouvons, indépendants que nous sommes.

promener à loisir nos caresses et nos soufflets ; notre plume peut tour à tour faire patte de velours ou étendre sa griffe. Qui, sauf les intéressés directs, a donc droit de s'en étonner et de s'en plaindre?

« Tandis que Tesclavage régne dans l'autre hémisphère, c'est au nôtre que la liberté conserve son soleil.

« Quelque opinion qu'exprime un critique — si elle n'émane d'aucun sentiment mauvais, si elle ne doit servir aucune haine aveugle, aucune amitié exigeante, — elle est admise sans conteste et respectée. Et puis, le champ est large ouvert. Nous admironsàla fois Racine et Dumas, Hugo et Corneille, Henry III^ le Cid^ Marion Delorme et Phèdre, Nous apprécions tout cela sans assimilation, sans sacrifice, sans exclusion deTun au profit de Tautre. Peu nous importe, en vérité, qyiHamlet soit de Shakespeare, Faust de Gœthe, et le Misanirophe de Molière. Ce sont trois chefs-d'œuvre: voilà tout; et, de qui soient-ils, nous savQns nous découvrir devant tous des chefs-d'œuvre.

« De même Y Enéide et V Iliade, le Jugement dernier et la Vierge à la Chaise : nous nous inclinons devant eux, sans regarder s'ils sont d'Homère, de Virgile, de Michel-Ange ou du divin Sanzio.

« Les œuvres nous sont tout; les noms ne nous sont rien. Admirons-nous moins les marbres antiques sur le socle desquels n'est pas gravé le nom du ciseleur ? et les filles de Mnémosyne, que le caprice de nos pères

d'un journaliste 65

a nommées Erato et Polymnie, nous seraient-elles moins chères si elles se transformaient aujourd'hui et s'appelaient Cécile et Madeleine ?

« Il y a, je le sais, une limite où l'art se sépare et se plie en deux : il existe encore parmi quelques-uns d'entre nous une espèce de guerre des deux roses : l'une blanche, c'est-à-dire classique ; l'autre rouge, c'est-à-dire romantique. Qu'importe cela?

« Vous le savez, au sortir de révolutions qui, toutes politiques qu'elles paraissent, n'en ont pas été moins pour un peu littéraires, il y a des Guelfes et des Gibelins, des Gapulets et des Monlaigus, qui éprouvent l'invincible besoin de renouveler les combats héroïques des temps anciens. Laissons-les faire. La lutte n'est pas dangereuse ; et si, tout à la fin, quelques-uns restent sur le carreau, soyons assurés du moins qu'il n'y aura pas eu effusion de sang.

a Qu'est-ce, je vous le demande, que les romantiques ? Des novateurs. Eh ! mon Dieu, Corneille venant après Rotrou, qu'était-il donc?etPoquelin, faisant succéder Tartufe aux parades de la Comédie italienne, ne peut-il pas être assimilé à Victor Hugo écrivant témérairement ses odes immortelles, alors que régnait et gouvernait encore l'hémistiche sec et cadencé du premier Empire?

« Tout est une affaire de temps.

« Nul ne saurait le pétrifier dans son immobilité, et je ne sais personne qui, voulant être fidèle à son point de

départ, ne soit, dans un temps donné, obligé de reconnaître qu'il a marché en avant ou à reculons.

« Depuis la création, Thomme a fait comme les fleuves : il a porté ses eaux vers la mer de l'avenir — océan sans limites et sans fond, qui reçoit néanmoins volontiers le tribut de chacun.

(( Seulement, les fleuves s'altèrent lorsqu'ils sont gonflés par les pluies de l'hiver ; leur sable jaune se souille de boue noire; leurs eaux transparentes s'épaississent et se maculent. Leur cours devient si impétueux qu'ils se jettent à droite ou à gauche du sillon que la main de Dieu leur a creusé, et il semble qu'un miracle seul pourra les faire rentrer dans leur lit. Mais le ciel se rassérène, le soleil luit là-haut, et le fleuve, redevenant lui-même, reprend bientôt sa marche régulière et paisible.

a De même, de temps à autre, l'homme se trompe de chemin ; il s'égare sur ses propres rives, s'entoure volontairement de ténèbres et se perd dans le labyrinthe où il a négligé de porter un fil conducteur. Cependant peu à peu les éclairs fugitifs qui luisent à ses yeux lui font connaître d'où vient le jour ; infatigable dans sa marche, il cherche un sentier nouveau et trouve une route grande et belle, sur laquelle il s'élance courageusement pour rattraper le temps perdu.

« J'ai voulu établir ces principes alors que je vais élever devant vous un piédestal à Listz, et ajouter une feuille à la couronne de Thalberg.

« Thalberg et Listz ! deux noms superbes dans l'histoire musicale ! Deux hommes qui occupent, à cette heure, les sereines hauteurs de l'art.

a Tous deux sont grands, mais chacun à sa manière. L'un a de la fougue, de la spontanéité, du prime-sautage, si j'osais dire, des inspirations heureuses ou bizarres, de ces magnificences que l'entraînement seul peut produire, et aussi, par contre, de ces inégalités qu'expliquent les hasards de l'improvisation. Le thème, pour Listz, n'est qu'un sujet donné sur lequel il étale à plaisir, avec le mécanisme le plus surprenant, les broderies que sa verve fait naître sous ses doigts de cristal.

a Thalberg, au contraire, est l'homme méthodique par excellence, jouantdu piano comme pas un, sachant, en abordant le clavier, l'effet de mélodie qu'il produira, et ne s'écartant pas d'une note du chemin qu'il s'est tracé. Son exécution, constamment irréprochable, est réglée par avance ; ses inspirations, toujours marquées au meilleur coin, datent de dix années peut-être, et elles reviennent à point nommé, quand le besoin naît, avec une fabuleuse docilité.

a Depuis que Thalberg est grand artiste parmi les grands artistes, il n'a pas eu un de ces moments de défaillance qui sèment la vie de Listz. Partout où il a voulu combattre, il a aisément vaincu.

a L'un ressemble à ces ruisseaux qui gazouillent sous la feuillée, une harmonie toujours égale, que pas

68 CONProENCES

un caillou importun ne \ient interrompre. L'autre est un torrent qui se précipite en grondant dans la vallée, où il se plaît à produire d'enivrants murmures, mais d'où il s'échappe en éclats de colère — cascades indomptées, gerbes aventureuses, cataractes retentissantes.

(( L'un se mire dans le passé, l'autre se baigne dans l'avenir. En d'autres termes, l'un a trouvé la perfection, l'autre cherche l'infini.

« Celui-ci est un soleil sur lequel des éclairs fréquents font apparaître des constellations et des taches ; celuilà est soleil aussi, mais soleil dont les feux fixes ne grandissent et ne s'altèrent jamais.

« On a dit ceci, en appréciant les deux sommités du piano : Thalberg est le premier ; Listz est le seul.

« En effet, prés de Thalberg ou derrière lui, j'aperçois cette pléiade de pianistes de la même école, qui forment comme les branches de l'arbre dont il est le tronc : il est le premier,

« A côté de Listz ou derrière lui, je ne vois personne: il est le seul.

« Ce qui consacre encore cette éternelle vérité, qu'il est plus aisé d'imiter que d'être inspiré.

« Quoi qu'il en soit de cette appéciation comparée, Thalberg est un des artistes les plus éminents de l'époque, et à ce titre toutes mes sympathies admiratives lui sont acquises. Cependant j'éprouve, pour dire ce qu'il est, un singulier embarras. De même que la

d'un journaliste 69

flamme fuit sous la main qui veut la saisir, de même le talent vrai et indiscutable s'échappe sous la parole qui cherche à l'analyser. Vous, qui le connaissez comme moi et Tadmirez comme moi, vous devriez bien m'aider un peu.

(( On entend Thalberg à Paris; ailleurs on l'écoute, ce qui vaut mieux. On est avec lui d'esprit et de cœur ; on le suit pas à pas, note à note ; on s'identifie avec ses intentions; on accompagne le mouvement de sa musique ; on en cherche les ressorts ; on est tout à lui et tout en lui.

« La raison est simple. A Paris, tout est à un diapason égal ; chaque chose est haut montée, et, si l'on voulait niveler, on rencontrerait la tète de tout. La peinture, la musique, les théâtres, les monuments, les académies, tout cela à un cachet de grandeur, de perfection et de magnificence qui ne donne nul repoussoir à la lumière. Aussi, dans cet immense tableau, aperçois-je des premiers plans, mais pour ainsi dire pas de pénombre.

a Chez nous, au contraire, qui vivons dans un milieu plus resserré, le moindre éclair resplendit sur le ciel sombre ; et, quand cet éclair s'appelle Thalberg, on se plaît à s'en laisser illuminer.

« En Thalberg il y a deux hommes remarquables : le compositeur et Texécutant.

(( L'un écrit de la musique que chaque jeune fille se croit en droit d'étudier, de comprendre et de repro-

duire. Cependant comme elle est sortie de la plume du poète pleine de nuances gracieuses et charmantes, — mais hérissée de difficultés cachées, — je la crois, malgré la popularité dont elle jouit, appelée à faire le désespoir de ceux qui l'auront entendu exécuter par Thalberg lui-même.

(( La pensée mélodique y est opulente; elle se reproduit sous toutes les formes, avec une perfection qui est de Tétude plutôt que de la spontanéité. Aussi ne se. présente-t-elle pas toute nue, mais, au contraire, fort décemment habillée des plus délicieuses fantaisies que puisse enfanter un esprit d'élite.

(( Chez Thalberg, voyez- vous, la tète et le cœur savent s'allier, pour former de concert un talent combiné d'imagination et de sentiment.

« C'est là précisément le secret de la facilité apparente et de la difficulté réelle de cette musique à la fois suave et superbe. On s'initie aisément à ce que produit la tète; mais on ne saurait de même deviner les nuances délicates de ce qui émane du cœur.

« La silhouette hardiment découpée d'un frêne absorbe presque toujours aux regards de celui qui le considère seulement avec ses yeux, l'élégance charmante de son feuillage.

(( Thalberg, quoique jeune encore, est chef d'école, et comme écrivain et comme exécutant. Avant lui la phrase musicale n'affectait pas des allures aussi franchement dessinées; elle était incomplète pour sembler

d'un journaliste 71

trop riche, et quelquefois niaise pour être crue inspirée. Mais il a compris, avec le tact qui le distingue, que, s*il perfectionnait la note, il fallait créer des procédés nouveaux afin de la produire; pour cela il n'eut besoin que de multiplier ses dix doigts, et le tour se trouva fait.

« Il était nécessaire, pour que Thalberg atteignît le sommet auquel il tendait, qu'il eût de la force et de la volonté, de la science et de la souplesse; qu'il sût faire des ruines et reconstruire le monument; qu'il fût aussi hardi antagoniste qu*habile réformateur. Il a pu tout cela, il a été tout cela; ce qui lui donne vingt titres de gloire et non pas un.

« Aussi ne sait-on qui le plus admirer ou de Thalberg qui compose, ou de Thalberg qui exécute.

« Au piano, l'éminent virtuose a une distinction de jeu infinie ; il phrase avec une incomparable perfection ; il chante comme Rubini, fait la difficulté comme Paganini, et sait marquer tout d'un cachet de finesse charmante et d'esprit ravissant.

« S*il avait eu tant soit peu de la fougue de Listz, Thalberg serait inimitable dans le présent, et vraiment grand dans l'avenir.

« Ce qui est de l'exubérance chez l'un servirait l'autre à miracle.

« En effet, et pour tout dire, je trouve Thalberg non pas froid, mais trop sage ; sûr de lui, il ne s'écarte pas assez de la voie qu'il doit suivre : il ne joue pas assez

72 CONFIDENCES D'UN JOUHNALISTE .

à Tavenlure et à Tinspiration du moment ; enfin il charme, mais n'enlève pas. »

Cette étude comparative, un peu trop enthousiaste, trop emphatique surtout, faite par mon ami Volfgang, m'est restée en souvenir, et si je la reproduis, c'est pour montrer combien sont éphémères les gloires de ce monde, celles du moins qui ont un caractère personnel, au lieu d'embrasser les vastes horizons et de s'appuyer sur des faits tangibles et marquants dans l'histoire.

Hélas I Thalberg a disparu et Listz est mort.

Reste-il beaucoup d'eux ?

Page 1