LIBRAIRIE ANDRÉ SAGNIER
9, RUE VIVIENNB, 9
tllit LÀ BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
CJie-vV>o\ s>
<* • a rf
Sommaire : Un début an Figaro littéraire. — Portrait de M. de Yilleihessant. — Première entrevue et premier mot. — Portrait d'Alphonse Duchesne. — M. de Villemessant journaliste anti-littéraire. — Louis XI et Olivier le Daim. — La critique à la fourchette. — Comment Rochefort n'eut pas sa canne. — Le piqueur dans le chenil. — Une claque forcée. — Villemessant politique. — Anecdotes.
Il est certain que quiconque avait une pointe de feu dans l'esprit, — jeune homme à ses débuts ou homme de lettres et journaliste ayant déjà pris le courant, — se plaisait, il y a seize ou dix-sept ans, à passer par le Figaro littéraire.
About venait d'y écrire ses chroniques
•V- : :/: £: •! :• ï • • "• . .confidences
d une plume légère et impertinente ; Mtirger s'y consolait de la Revue des Deux-Mondes; Sarcey, qui était alors de Suttières, y avait prêché un peu de morale inutile ; Auguste Villemot y causait en premier-Paris ; Monselet y publiait ces fantaisies et ces scènes parisiennes qui ont marqué l'originalité de son talent ; Aurélien Scholl y troussait l'écho et la nouvelle à la main avec autant de netteté que de vivacité. Le Figaro était lu dans tous les mondes. Si M. de Pêne avait soulevé tout le corps des officiers avec une boutade qui faillit lui coûter la vie en duel, Jules Noriac, en revanche, avait fait rire l'armée elle-même avec Le iOi* Régiment.
J'étais alors, pour ma part, le tout jeune homme avant ses débuts, — dans le journalisme du moins. Au retour d'un voyage en province, j'eus la tentation, dans une heure d'ennui, d'écrire quelques petites scènes satiriques sur les préjugés anti-littéraires des bonnes gens qui végètent là-bas dans le plus épais dédain des choses de l'esprit. L'article fait au galop de la plume, je courus le porter boulevard Montmartre, — ou plutôt rue Ri-
d'un journaliste 3
chelieu,... à la concierge du Fû/aro. Il n'y a que les débutants pour se fier ainsi à une concierge et à leur étoile.
De fait, je ne connaissais personne au journal, et j'étais à cette époque, — ce que je suis resté depuis, — d'une timidité ou d'une fierté qui me défendait de m' exposer à une réception humiliante ou ridicule à mes yeux.
Je m'empresse de la signaler comme un défaut capital, par ce temps d'intrigants et d'éhontés, aux novices qui ont leur trou à faire quelque part. Malheur aux délicats !
C'est la seule fois de ma vie que je n'aie point eu à en souffrir; et l'occasion, comme on voit, n'était pas des plus sérieuses. Quelques mois après, j'avais absolument oublié ma fantaisie satirique, lorsque je la trouvai tout au lo£g, du titre à la signature, certain mercredi, en ouvrant le Figaro bi-hebdomadaire. Tout Paris l'ouvrait avec curiosité, le mercredi et le samedi : mon cas n'était pour rien dans mon empressement.
Des amis me poussant (ô candeur de la vingtième année !) Je me décidai à aller le lendemain boulevard Montmartre. Les bureaux du Figaro étaient alors dans la maison
Frascati, quatrième étage au-dessus de l'entresol, au balcon. Je montai, assez embarrassé, le large escalier de marbre. Qu'allais-je dire?
. C'est moi qui sois Guillot...
La chose ne me semblait pas en valoir la peine. Je ne jurerais pas de n'avoir point descendu la quatrième volée pour la remonter ensuite du pied le plus lent et le plus indécis. Le hasard voulut que, comme j 'arrivais à la porte, un domestique l'ouvrit. Face à face avec le garçon, il me fallut parler.
— M. de Villemessant ? demandai-je.
Gomme il s'était effacé, j'étais déjà dans
l'antichambre. A gauche, un salon était ou- ' vert.
— Le voici, monsieur, me répondit le domestique en me désignant du regard un homme d'un embonpoint menaçant, mais encore en harmonie avec sa taille, qui, debout devant une table, feuilletait une collection de journaux.
Je n'avais plus à reculer. Au bruit de mon pas, le rédacteur en chef du Figaro leva la tête et arrêta sur moi des yeux calmes en ap-
parence, mais fouilleurs. Sous des cheveux coupés assez courts et permettant juste au peigne de dessiner la raie, le front était bas et obstiné, le nez busqué se dilatait aux ailes ; la lèvre inférieure détachée et tombante, le large menton qui se dédoublait, accusaient, en même temps que des aspirations matérielles, une grande puissance de volonté.
L'avouerai-je ! J'arrivais simplement pour le remercier. Il m'en épargna la peine, dès qu'il sut au premier mot de quoi il s'agissait. Son œil bleuâtre s'était adouci sous le sourcil épais, sa lèvre supérieure s'était détendue sous la moustache noire.
— Eh ! bien, me dit-il, vous avez passé à la caisse ?
Le dernier des jeunes reporters d'aujourd'hui me prendra en pitié ou me couvrira de son mépris, mais je déclare avoir rougi à cette question.
— Non, monsieur, répondis-je.
— Comment? non? -mais je vais vous y conduire.
. Et m'ayant entraîné à travers cette antichambre obscure où le député Didier devait lui administrer plus tard une volée- de coups
de canne, M. de Villemessant me fit entrer dans les bureaux et me présenta à la caisse.
— Avez-vous déjà écrit quelque part ? me demanda-t-il.
— Dans un journal? Non, monsieur.
— Dites donc, Duchesne, cria M. de Villemessant, encore un pucelage ! En avons-nous % eu de ceux-là ?
Il y avait en moi plus d'une délicatesse qui n'était pas encore déflorée: la plaisanterie équivoque d'un homme de cinquante-six ans vis-à-vis d'un jetfne homme de vingt, avait ' froissé une de ces sensitives. J'ai mûri de toutes façons, mais je comprends toujours le respect de la jeunesse.
A cette apostrophe, Alphonse Duchesne montra sa tête aux longs cheveux grisonnants, aux traits réguliers, même fins. On voyait que le binocle était à poste fixe sur le nez; le large ruban moiré, qui en pendait, contrastait comme recherche d'élégance avec le coin de feu bleu bordé de rouge. J'avais précisément à remercier Duchesne de quelques lignes fort agréables qu'il avait consacrées à un petit volume de poésies publié un an auparavant.
J'appris alors que je lui étais redevable d'une
mm
D UN JOURNALISTE è
autre gracieuseté : c'est lui, qui, étant chargé de la lecture des articles, frappé du nom dont le mien était signé, l'avait tiré du chaos des manuscrits.
Je reviendrai à Duchesne avec qui j'ai été très-lié dans la suite, au Figaro et hors du journal. Je veux d'abord donner tout entier, s'il est possible, cet homme fait de contrastes, d'oppositions, de bizarreries, qu'on voit généralement d'un bloc et qui parfois s'échappe à luimême,— qu'on juge avec trop d'indulgence ou avec une extrême rigueur et qui, dans tous les cas, est un type curieux de notre époque de décadence : M. de Villemessant.
La gloriole d'un premier article au Figaro ne m'avait pas enivré et je n'y retournai que dix-huit mois après, J'avais rêvé mieux pendant ce temps-là ; mais le mieux n'est malheureusement c^i'un rêve. Je m'étais retrouvé pourtant en face de M. de Villemessant en allant déposer au journal deux ou trois exemplaires d'un nouveau volume de poésies. Comme il était dans les bureaux, je jugeai convenable de lui en offrir un. Il le prit poliment, mais avec un étonnement visible et qui montrait assez qu'il n'était pas accoutumé de recevoir
en mains pareilles inutilités. Au moment où je me retirais, je vis se dresser, au-dessus d'un pupitre d'administration, une tête de jeune homme à l'œil inquiet qui se nommait encore François Lédy et qui, depuis, en passant à la rédaction, s'est appelé Francis Magnard.
J'en parlerai à son tour.
Lorsque je rapportai un article, boulevard Montmartre, le rédacteur en chef du Figaro avait cédé la place à son gendre Bourdin, comme il l'avait voulu faire, deux ans auparavant, en faveur de son autre gendre B.
Jouvin. Nombre d'abonnés avaient battu en retraite avec lui, l'avenir du journal était menacé, le nom de Villemessant était nécessaire à son existence : il fallut rehisser ce pavillon du succès en tête de sa première page.
Pourquoi ?
D est un genre de presse où l'actualité est tout, et M. de Villemessant a le génie de l'actualité : il l'invente au besoin. De plus, il aie génie du boniment, du mot portant coup à l'abonné et au lecteur qu'il séduit, qu'il touche, qu'il attendrit pour peu qu'il s'en donne la peine, et en se jouant. On a dit, je crois, que c'est Bilboquet journaliste? Soit ! mais c'est le
^er^-a* *..-.
journaliste d'instinct et de tempérament. Il n'a pas besoin de prendre une plume et il n'en prend pas. Il n'a jamais écrit trois lignes de ce qu'il a signé. Lui-même Ta avoué, si j'ai bien lu, dans ces Mémoires, pièces et morceaux cousus à la diable, — auxquels il aurait pu donner le titre que la comtesse Dash m'annonçait, un jour, pour les siens : « Mémoires des autres, » *
Autrefois, en effet, M. de Villemessant invitait Duchesne à déjeûner et parlait pendant tout le temps l'article qu'il voulait faire. Duchesne notait les idées, le mouvement, les mots môme par instants, — de ceux-là, que le patron, — comme on appelait et on appelle sans doute encore le rédacteur en chef du Figaro, — savait seul trouver. Il rédigeait là-dessus ces espèces de manifestes qui ont toujours fait l'admiration des badauds, etparfois celle des gens du métier. Malheureusement la couleur ne pouvait être entièrement conservée, — la plume gâtait beaucoup de choses en châtiant les licences et en tarissant les cascades du monologue. Villemessant qui parle est autrement vivant, caprU&nt, typique,
que Villemessant qui écrit ou fait écrire. Du-
chesne le vernissait trop ; ses secrétaires d'aujourd'hui, en revanche, ne savent pas encadrer sa familière originalité.
Ce n'est pas qu'il demande à ce qu'on le fasse littéraire, grands Dieux I Le côté littéraire l'ennuie furieusement. A l'époque où madame Sand fit représenter à l'Odéon Le Marquis de Villemer, j'allai un dimanche, — jour où M.
de Villemessant ne sortait jamais, — lui proposer un portrait de madame Sand à Nohant.
Nous en causâmes pendant une demi-heure, en tête-à-tête, dans son salon de la maison Frascati : c'était, en somme, une actualité, et les détails que je lui donnais lui paraissaient intéressants.
— Faites cela, me dit-il, et envoyez-le moi demain.
Le mardi, je ne trouvai pas à l'imprimerie d'épreuves de l'article. Je n'avais rien oublié, pas même les poules de Nohant, mais, par respect pour madame Sand, et l'ajouterai-je ? pour moi-même, j'avais voulu'procéder d'une façon un peu plus élevée qu'un huissier en saisie, un inspecteur de basse-cour et un domestique indiscret. J'allai trouver M. de Villemessant, croyant à un oubli.
mtm
d'un joubnaliste il
— Eh ! bien, me dit-il dès qu'il m'aperçut, ce n'est pas ce que j'attendais. Je vous demandais simplement du papotage, et vous m'envoyez un morceau de littérature. C'est bien assez de Jouvin pour me faire de ces choses-là f
Je me rappelle, à ce propos, qu'il me parlait théâtre, un autre jour,
— Je suis continuellement, — me disait— il^ en discussion avec mon gendre Jouvin pour les comédies en habits noirs, et nous ne nous entendrons jamais. Lui, il aime ça, — moi, je le trouve embêtant, assommant, et je ne démordrai pas de mon opinion. Quand je vais au spectacle, ce n'est pas pour voir des messieurs comme tous ceux que j'ai rencontrés dans la journée, se racontant les mêmes choses et jouant souvent les mêmes rôles. Je le confesse, j'aime cent fois mieux le drame de cape et d'épée, les chapeaux à plumes, les pourpoints, les épées en verrouil. Gela me change. Je vois des gens autrement habillés que vous et moi, j'entends parler une autre langue que celle du boulevard Montmartre et de la Bourse. C'est une distraction, et je suis d'avis que le théâtre est fait avant tout pour mon plaisir.
Telles étaient les idées de M. de Villemessant sur Fart dramatique et les morceaux de littérature. Je ne crois pas qu'elles aient varié depuis, — ses intérêts n'y ayant jamais été engagés. Il a toujours tenu une nouvelle à la main réjouissante à la hauteur de tous les chefs-d'œuvre. Si des littérateurs se sont introduits dans son journal et ont pu s'y installer un moment, c'est que la vogue les y poussait ou était venue les y chercher. M. de Villemessant, qui, avant le talent, voit le succès, se résignait à n'être plus un juge : il était le condamné secret de la voix publique.
Au reste, comment aurait-il jugé?
Si jamais rédacteur en chef n'a été plus tourmenté de la mise en pages de son journal, aucun n'a moins eu non plus l'habitude ou le temps de le lire. De là, des conséquences incroyables, des influences inouïes sur un homme de cette finesse et de cet esprit, et d'autant plus dangereuses qu'il revient difficilement d'une première impression. Ses rédacteurs attitrés savaient tous, par exemple, à certaine époque, qu'il suffisait de l'appréciation du barbier qui le rasait, chaque matin, pour leur faire flanquer leur canne, selon le
d'un journaliste 13
mot du « patron », ou pour les bombarder d'une gratification imprévue. Louis XI n'écoutait pas mieux Olivier le Daim. En même temps, M. Villemessant allait, chezLeblondou chezPeters, prêter, en déjeûnant, Poreille à la critique. L'opinion d'un imbécile qui digérait mal à côté de lui pouvait être souveraine : personne ne l'ignorait.
Un grand garçon que je ne nommerai pas, plus joueur encore que journaliste et souvent étrillé au baccarat, exploitait cette faiblesse du « patron » d'une façon assez amusante. Je ne sais si M. de Villemessant Ta trouvée bien bonne, celle-là, — selon une autre de ses expressions favorites, — ayant fini par se douter du coup qu'on lui montait. Le rédacteur en question, décavé en ses dernières séances au cercle de la Maison d'Or, priait deux amis, inconnus au rédacteur en chef du Figaro, d'aller déjeûner au restaurant du passage des Princes, le jour où sa chronique paraissait. Il s'agissait simplement de s'asseoir à une table voisine de celle de Villemessant et d'égayer le filet-aux-pommes de ce bout de conversation ;
— A propos, as-tu lu l'article de X*** ce matin ?
— Non, pas encore.
— Ah I mon cher, demande le Figaro t C'est un pur chef-d'œuvre ; tu vas voir.
— Garçon, le Figaro !
M. de Villemessant haletait. Le second compère se plongeait dans le j ournal , et le défilé des exclamations ne tardait pas à étoiler sa lecture.
— Oh ! charmant ! — Quel esprit que ce X*** ! — Adorable ! délicieux ! — Il n'a jamais encore réussi un article comme ça. — C'est incroyable ! — Eh ! bien, tu as raison : c'est un pur chef-d'œuvre !
— Garçon, l'addition ! criait M. de Villemessant, qui accélérait son déjeûner à mesure que croissait l'admiration du voisin.
Et il partait comme une bombe dans la direction de la rue Rossini, où les bureaux du Figaro avaient été transportés.
— Personne n'a vu X***? demandait-il en y arrivant.
— Non, — il n'est pas encore venu.
— Ah ! mes enfants, on ne parle que de sa chronique dans Paris. Il n'y a qu'une voix làdessus : c'est un chef-d'œuvre !
>59V«B«HBn«vaiaaaHP0HiWHMnH«HHVP*qpiiiBqp
D UN J0UBNALI8TE 15
Vous comprenez que X*** ne se laissait pas désirer longtemps : il avait l'entrée trop belle. Ajouterai-je qu'il n'effectuait jamais sa sortie sans emporter une forte avance ou une gratification ?
La durée du premier traité de Rochefort, qui venait de débuter au Figaro, n'avait pas encore expiré (et elle était courte) que M. de Villemessant s'écriait, un matin :
— Décidément, ce Rochefort n'a rien dans le ventre; je vais lui flanquer sa canne f
Le soir même, il rencontrait, au foyer des Variétés, je crois, un Haut personnage de l'empire (chose singulière !) qui lui dit :
— Vous avez un rédacteur qui promet beaucoup. Il n'est pas encore fait, mais il a de l'incisif, de l'amer, du mordant : il peut aller loin.
— Et lequel ? demanda M. de Villemessant.
— M. Rochefort,
Le lendemain, dans les bureaux du Figaro, « le patron » faisait explosion.
— Ah ! ce Rochefort ! Quelle jolie chronique il a faite, mes enfants ! Il a de la dent,
celui-là ! C'est ce que tout le monde disait hier soir au théâtre; le duc de*** était enthousiasmé... Mais où est-il, ce Rochefort ? Il ne vient donc jamais ici? Qu'on aille me chercher Rochefort ! Il faut qu'on me le trouve ! . .
Et Rochefort fut amené, et, séance tenante, M. de Villemessant signait avec ce Rochefort, qui n'avait dans le ventre ni plus ni moins que la veille, le nouveau traité qui couvrait d'or son chroniqueur.
On pense comme au milieu des incertitudes, — des contradictions, des coups de girouette de cet homme-bourrasque, la situation de ses rédacteurs était vacillante. Lorsque j'avais l'occasion d'aller, le matin, aux bureaux du Figaro et que j'y arrivais avant t le patron », j'ai été témoin de ces transes que* l'on déguisait sous les plaisanteries, mais où l'on se demandait en ravalant sa peur dans un sourire : « A qui le tour ? » Duchesne luimême était parfois inquiet. C'est le jeudi, surtout, que tout le monde frissonnait jusqu'au soir si M. de Villemessant n'avait point paru dans la matinée.
JSn quelques mots, voici pourquoi :
■«■■■■■■^■■■^^■■■■■■^■^■■■■■■^■■■■■■■■HHBVH
d'un journaliste 17
M. de Villemessant avait l'habitude de dîner tous les mercredis chez Bonvalet, au boulevard du Temple/ avec de gros négociants de la halle au beurre. Le dîner ne l'intéressait guère : il est à table\Tune sobriété à laquelle sa mine et son embonpoint donneraient à tort le plus large démenti ; d'autre part, il n'attendait point des marchands de beurre une fourniture de nouvelles à la main. Mais il aime le jeu, et, la nappe tirée, on jouait toute la nuit dans le cabinet de Bonvalet. Villemessant en gain descendait avant midi de son appartement de la rue Rossini aux bureaux dé^son journal, et c'était, à lui seul, une éclatante fanfare de belle humeur. — Villemessant nettoyé de quelques billets de banque restait couché jusqu'à cinq heures, et alors gare la trombe ! J'ai vu des rédacteurs se tapir tremblants dans un # coin quand la porte s'ouvrait. C'était l'effet du piqueur entrant, le fouet en main, dans le chenil. Ces malheureux, pelotonnés dans leur épouvante, causaient pitié et.. f mépris. Jamais l'indépendance ne m'a semblé plus digne de tous les sacrifices ; je savais bien déjà que c'était une fille sans dot, ms^is on garde au moins, en l'épousant,
la dignité du caractère-et de l'esprit. Les libéralités de M. de Villemessant compensent-elles ces despotiques humiliatioùs ?
Il est, en effet, libéral à ses heures ; je Pai même connu généreux à une époque où il ne gagnait pas un demi-million par an comme aujourd'hui, — mais généreux sans discernement. Les derniers étaient trop souvent les premiers , comme dans cet évangélique royaume des cieux qui n'a rien de littéraire. Monselet a dit, un jour, que le rédacteur en chef du Figaro prenait un ramoneur au coin de la rue, le débarbouillait, lui mettait une plume à la main et le faisait journaliste. C'est à peu près exact. Le ramoneur est-il bien débarbouillé? Le journaliste ne môlera-t-il point de suie à son encre ? Qu'importe, s'il barbouille beaucoup et au gré du patron ! Barbouilleurs et débarbouillés, abatteurs de lignes et de copie, tous gens dont M. de Villemessant a fait la valeur, lui doivent certainement de la reconnaissance, mais je ne sais pas de vrai littérateur qui puisse la partager quand on pense aux largesses incomparables dont il a engraissé ce menu fretin-
En somme, il le paierait cher, ne serait-ce
que pour avoir une claque à portée de sa voix. Parler est une des jouissances de ce pacha. Il a beaucoup vu, beaucoup entendu; il conte bien et à sa farçon, débitant d'un ton sérieux, grave, — de cette voix étrangement enrouée qui lui est particulière, — les choses les plus gaies et les plus folles. Tant pis alors pour celui qui n'est pas averti et ne rit pas à temps ! Mauvais point difficile à effacer. Les familiers, les malins partent à l'endroit juste, à la même seconde, comme si tous avaient la même détente . Ne pas rire du tout, — c'est la condamnation sans appel.
— Ce S*** est bête comme une oie ! disait, un jour, M. de Villemessant de quelqu'un qui avait fait, au Figaro même, ses preuves d'esprit, — mais que son indépendance et son dandysme avaient laissé froid à une anecdote du t patron » .
J'ai bien peur d'avoir fait la paire avec S***, une ou deux fois.
On n'attend pas, je suppose, que je parle du Villemessant politique. Ce n'est pas même Scapin. Jadis, il se réveillait de temps en temps légitimiste quand le grand X***, — le
même que déjà je n'ai pas nommé, arrivait chez lui à son petit lever. On devine que X*** avait ses raisons pour faire une visite de si bonne heure, — mais il lui était aisé de les masquer d'un prétexte. C'était, d'abord, le seul moment de la journée où Ton fût sûr de trouver M. de Villemessant, de le tenir, surtout : il fallait le prendre en caleçon de flanelle et entre les mains du barbier. Celui-ci parti, X*** faisait deux ou trois tours de chambre, puis, s'arrêtant devant un médaillon :
— Quel beau front! disait-il. Quel œil doux et imposant à la fois ! Quel grand air dans toute cette figure I I
— De qui parlez-vous donc ? demandait « le patron », la tête encore dans la cuvette.
— Mais de Mgr le Comte de Chambord.
— Ah ! oui, — n'est-ce pas ? N'est-ce pas?
répétait M. de Villemessant en s'approchant du médaillon.
— On sent qu'il est roi, — répondait X***.
Mais quelle mansuétude dans cette majesté !
— Et comme c'est ça! soupirait M. de Villemessant.
— Au reste , vous l'avez superbement
d'un journaliste 21
peint en deux mots : l'œil d'un roi et le sourire d'un ami.
Le patron était attendri ; le portefeuille ou la caisse allait s'ouvrir,
Je ne crois pas que le médaillon de Napoléon III, môme après le plébiscite, aurait produit cet effet. Mais cette sentimentalité intermittente n'a jamais eu la profondeur d'une conviction raisonnée.
Avant tout, M. de Villemessant est et sera l'homme du pouvoir institué. Ce ne serait rien, si M. de Villemessant, après un semblant d'indépendance , n'eût travaillé à consacrer le pouvoir usurpé. Ce paradeur légitimiste de Frohsdorff, de Vienne et de Genève, a matelotté en 1870 la légitimation du crime de l'Elysée. Politiquement, — puisque le rédacteur en chef du Figaro a tourné à la politique, — voilà ce qu'on ne saurait oublier et ce que je me contenterai de noter. Le sens littéraire n'est malheureusement pas le seul qui ait manqué à M. de Villemessant.
Sommaire : Gustave Bourdin. — Un mot de M. Thiers. — Un gendre républicain. — Baudruche-Jouvin ; ses conversations. — Duchesne et Alfred Delyau. — Un insurgé de 48. — Un mot de Poùlet-Malassis. — Dehors et dedans. — Une révélation d'Alfred Delyau. — Une fête de la mort. — Jules Vallès. — Les phrases à casserolles. — Bohème hurlant et agneau sans pain. — Un pitre. — Souvenez-vous, M. de Villemessant t
Je veux dire quelques mots de Gustave Bourdin, quoique, mort en 1869, il soit déjà oublié. Il venait de la Gazette des Tribunaux, dont il était un des rédacteurs les plus appréciés, lorsqu'il épousa la fille cadette du rédacteur en chef du Figaro.
Physiquement, il rappelait toujours le Palais. Gomme barbe, il ne portait que les favoris, mais d'épais favoris noirs taillés
à l'anglaise, dont le plus important des avoués pouvait être jaloux. Il était chauve à consoler Siraudin, myope à faire la joie de Paul Foucher. Mais il avait la figure sympathique. Il parlait vite et zézayait un peu: il n'en paraissait que plus simple, plus naturel et plus franc. Un bohème, plein de malice autant {jue d'esprit, prétendait que cette myopie n'était qu'un artifice, et ce zézaiement une façon d'être pris rondement pour « un bon garçon *.
Cela remet en mémoire le mot de M. Thiers sur son collègue Humann, — ministre de Louis-Philippe :
— Humann parle alsacien pour se faire croire honnête homme.
J'ai toujours pensé que la supposition était injuste... pour Bourdin. Il pouvait promettre parfois ce qu'il n'était pas sûr de tenir. Fallaitil lui en garder sérieusement rancune? Il n'était point le maître absolu, lors même qu'il avait été investi par son beau-père de la rédaction en chef du Figaro. De temps en temps, M. de Villemessant arrivait de Ghambon, — sa retraite auprès de Blois, — et tombait dans les bureaux comme une
rafale. Plus d'un article était emporté du coup. Bourdin n'avait pas de résistance en pareil cas. En revanche, il n'a jamais fléchi, pour la satisfaction de son beau-père, dans son opinion politique : il était républicain quand il devint le gendre de M. de Villemessant, et, de langage comme d'idées, il resta républicain. Je me rappelle une conversation, au café Frascati, — aujourd'hui disparu, — qui, dès le premier jour de nos courtes relations, me l'avait fait prendre en estime particulière. Il avait d'ailleurs épousé la plus droite des femmes, et, en mourant, sa consolation a dû être de laisser ses enfants à la garde de madame Bourdin.
Le plus antipathique des hommes est certainement M. Jouvin, — autre gendre et collaborateur de M. de Villemessant. Je me suis rencontré plus d'une fois avec lui, — surtout aux bureaux de l'imprimerie, quand il y venait corriger un de ces articles prétentieux, lourds, assommants, où il expectore ses lectures mal digérées, comme un cuistre, et où l'importance qu'il veut se donner crève, dès qu'on y touche, comme une vessie sous la
d'un journaliste 25
pointe d'aiguille. On dit que c'est un critique/musical des plus compétents, — je le veux bien. Mais littérairement, il est insupportable, odieux. Ce n'est môme pas du macaroni que cette langue pâteuse qu'il s'applique à tuyauter avant de la servir : c'est une colle blanche de cordonnier.. M f Jouvin, malgré ses préciosités, manque de race, comme écrivain autant que comme causeur. C'est pourtant difficile. Je n'ai jamais entendu langage plus commun et, pour tout dire, — plus grossier. M. de Villemessant, au milieu de ses rédacteurs, ne se pique pas d'être un délicat, mais le mot cynique se fond dans un éclair d'esprit. B. Jouvin n'a que le mot. Et avec cela, une insolence de mauvais goût qu'il porte, du reste, sur sa blême figure à lorgnon, le nez retroussé au vent, et qui se trahit jusque dans sa démarche traînante. Des années ont passé depuis que je ne l'ai vu pour la dernière fois à l'imprimerie Kugelmann, rue de la Grange-Batelière : il est toujours aussi ennuyeux en écrivant; je ne sais si l'âge a châtié sa parole (car il n'a que trois ans de moins que son beau-père) ; si M. Jouvin
m'intéressait, je le souhaiterais pour sa dignité.
J'ai souvent admiré la patience d'Alphonse Duchesne soumis, comme secrétaire du Figaro, aux caprices autocratiques de Villemessant, comme rédacteur, aux réserves de Jouvin qui entendait officier en pontife dans les cérémonies littéraires. Duchesne n'avait pas un talent de haut vol, mais, enfin, on pouvait le lire. Il était entré au Figaro après une assex verte réponse à une sortie du bon Sarcey contre les hommes de lettres de cafés. Il avait continué ses débuts par des Lettres critiques. M. de Villemessant avait bientôt senti qu'il lui était personnellement utile. Duchesne lui devint plus tard indispensable. De son côté, il avait besoin non-seulement de vivre, mais de faire vivre une famille, — des enfants. C'était le sacrifice force. Néanmoins, il y eut plus d'un nuage, et une vraie brouille. On va voir, à ce propos , comme la nécessité, — cette horrible entremetteuse, — peut rendre faible le plus intime de nos amis.
Un jour, parut dans le Figaro une lettre écrite de verve et à l'emporte-pièce, signée Junius et précédée d'un mot de billet original dans son cynisme, envoyé en même temps au rédacteur* en chef. Le tout, copié par un
écrivain public, avait été apporté par un commissionnaire aux bureaux du journal, — boulevard Montmartre, — juste à l'heure où M. de Villemessant devait s'y trouver. Et il s'y trouvait. Cette lettre de Junius, qui promettait une série satirique, fit sensation. Une autre la suivit et produisit également son effet. M. de Villemessant l'avait payée largement, mais comme il n'aime pas être longtemps intrigué, il avait fait filer le commissionnaire. Lie cas était prévu: le fileur revint bredouille. Curiosité de plus en plus exaspérée du « patron ». Duchesne, qui s'était séparé de lui depuis quelques mois, reparaît, le lendemain, dans les bureaux.
— Qui est ce diable de Junius ? demandait M. de Villemessant.
Duchesne avait souri. Le « patron » avait trop d'œil pour ne pas comprendre la signification de ce sourire. Il pouvait acheter ce secret à bon marché en se raccommodant avec son ancien rédacteur.
— Eh ! bien, Junius, — finit par dire celui-ci, — c'est Delvau.
Duchesne rentra en grâce et collabora à la suite de ces Lettres de Junius, qui devinrent
finalement l'occasion d'un steeple-chase où les signataires se distinguaient, comme les jokeyssur le champ de courses, parla couleur de la casaque. Je me souviens que la casaque orange était Barbey d'Aurevilly, dont je parlerai longuement plus tard.
En apprenant qu'il avait été démasqué par le seul ami; je crois, qui fût dans sa confidence, Alfred Delvau devint furieux. Le hasard le fit se trouver en face de Duchesne, vers cinq heures du soir, entre le passage Verdeau et le passage Jouffroy. La rencontre fut dure pour tous les deux. Delvau ne put maîtriser un premier mouvement et, d'un geste, il avait collé au mûrie compagnon de ses jours de lutte et de pauvreté, — des jours qui font les affections sacrées.
— Pardonne-moi, lui dit Duchesne, tu sais bien à quelles extrémités j'étais réduit.
— Je ne te pardonne pas, — répondit Delvau en lâchant prise, — mais tu me fais pitié.
C'est Alfred Delvau lui-même qui m'a conté la scène, à cette même place, — sur le trottoir de la rue Grange-Batelière, — tout frémissant encore de ce souvenir. Je ne prétends pas excuser Duchesne, mais je dois ajouter que,
d'un journaliste 29
lorsqu'il devint comme le sous-rédacteur en chef du Figaro 9 il servit Delvau avec un dévouement qui palliait sa faute, s'il ne l'effaçait pas.
Ses fonctions étaient d'autant plus délicates, à cette époque, qu'il était cerné de camarades armés de copie. Entre eux et M, de Villemessant, qui ne partageait pas toutes ses sympathies, il fallait choisir. Duchesne. a même eu le courage de combattre plus d'une fois les préventions et les idées du « patron ». Il était républicain et ne le lui avait jamais caché. J'en sais plus d'un qui, dans sa situation, n'aurait eu ni cette franchise ni cette hardiesse.
Quand Alphonse Duchesne est mort, M. de Villemessant n'a pas seulement perdu un secrétaire difficile- à . remplacer, mais un conseiller prudent, qui savait comment traiter avec ses violences, ses projets emportés, et qui, ne contrariant jamais ses échappées du premier moment, était d'autant plus sûr de le trouver de son avis, une heure après, qu'il n'avait pas essayé de lui en donner un.
Je reviens tout de suite à Alfred Delvau.
Républicain, celui-là Tétait jusqu'à l'insurrection : il avait fait le coup de feu sur les
barricades aux journées de juin 48. 11 était peuple et avait l'orgueil de son origine. Il y avait chez lui au premier abord quelque chose de rude, de hirsute. Sa chevelure épaisse et sèche se mêlait comme une broussaille roussâtre; l'œil brun, enfoncé sous l'arcade, avait de la dureté au repos et, en revanche, la vive douceur du feu mouillé dans le sourire ; la lèvre était amère et tourmentée sous la moustache, les tons rouges de la barbe négligée achevaient de prêter un caractère sauvage à sa physionomie. Ce n'était pas la tenue qui pouvait y rien corriger* Même lorsqu'à force de travail et d'obstination, sa situation pécuniaire lui avait permis de jeter la défroque de la bohème, il montra le plus suprême dédain de la fraîcheur, comme de l'élégance, dansla toilette. L'éditeur Poulet-Malassis prétendait que lorsque Delvau ét#it forcé d'avoir un chapeau neuf, il commençait par s'asseoir dessus p«|4e faire ressembler à un vieux. De fait, je ne lui en ai jamais connu.
Sous cette enveloppe inculte, s'était formé un esprit délicat jusqu'à la manière, maniéré parfois jusqu'à l'afféterie. Trop de toilette de ce côté-là. Il a pris souvent une sentimenta-
lité pour un sentiment, il a continué en certaines choses l'école de la larme à l'œil et du faux style poétique fondée par Mûrger. Mais il en est d'autres où Delvau paraît seul, avec une finesse et une pointe d'amertume qui étaient bien à lui.
Quelle vie de lutte que la sienne, pour se procurer le repos et le temps nécessaires à les écrire ! C'est un héroïsme inconnu ou méconnu, — mais c'en est un.
Alfred Delvau vint, un jour, au-devant de moi sur la place de la Bourse.
— Connaissez-vous quelqu'un, medemandat-il, qui ait besoin de gagner 300 francs ?
— Mais, mon ami, répondis-je, je crois que le monde des lettres à peu près entier éprouve ce besoin-là.
— Oui, mais vous, par exemple, vous n'accepteriez peut-être pas le travail payé de ce prix* Vous avez toujours les premières fiertés; c'est beau, mais je vous souhaite de pouvoir les garder.
— Vous m'intriguez ! m'écriai-je. De quoi s'agit-il ?
— Oh ! c'est bien simple. L'éditeur Julien Lemer veut publier un ouvrage sur les jeux,
d'Alfred de Gaston. Gaston n'écrit pas, mais il fournira toutes les notes, anecdotes, et le reste. Ce n'est qu'une affaire de rédaction.
Lemer vient de mêla proposer. Gomme j'ai autre chose en train, je n'ai pas accepté. Mais ce n'est pas mauvais, c'est facile et vite brassé. Alfred de Gaston est un malin qui se fait bien payer; en sachant le prendre on peut môme tirer 500 francs.
J'écoutais cela avec un étonnement douloureux.
— A quoi pensez- vous ? reprit Delvau^
— Je pense, mon ami, que j'ai vu, dans Balzac, Rubempré rimant des gaudrioles auprès de sa maîtresse morte pour la faire plus convenablement enterrer. C'est une atrocité que je comprends. Mais, hors d'une nécessité semblable, humilier son esprit, flétrir son talent jusqu'à écrire un volume sur les jeux pour un exploiteur aux abois et pour un charlatan, voilà ce que je n'aurais pas rêvé...
— Allons, je m'y attendais! répliqua Delvau avec un sourire chargé d'amertume.
Vous ne savez donc pas, mon pauvre ami, qu'après cette fierté et cette belle confiance qui vous inspirent, il peut arriver des jours
d'un journaliste 33
où Ton est heureux d'écrire des canards à quinze francs, imprimés avec des têtes de clous, pour des taudis de colportage perchés en des rues impossibles ? Vous ne connaissez rien de la vie de combat. Au revoir ! Si vous trouvez quelqu'un, moins dégoûté ou plus éprouvé, envoyez-le de ma part chez Lemer. Je retourne ce soir à la campagne, je ne verrai sans doute personne d'ici là.
La campagne, l'été, quand il avait quelque argent devant lui ou quelque travail arrêté d'avance pour l'y faire vivre, — c'était le bonheur de ce parisien. Mais il avait ses campagnes à lui et il y campait en artiste.
En 1863, il avait une chambre dans la tour même de Grouy, sur le plateau de Châtillon.
Il en descendait quelquefois, vers le soir, — toujours à pied, — comme il courut, du reste, les bords du Rhin avec Alphonse Daudet, et je le rencontrais à dîner, — poudreux de la pointe des cheveux à la pointe des souliers, — chez Poulet-Malassis qui habitait alors une petite maison du boulevard Brune, à la porte d'Oléans. Il ne respirait qu'après l'heure de remonter à sa tour, dont le calme, la sauvagerie, le pittoresque l'enchantaient, La soli-
tude lui était douce et utile pour le travail : c'était un talent d'effort.
Robuste, en apparence, Delvau ne s'en était pas moins usé dans la lutte. Il s'éteignit en 1867, dans son logement de la rue Houdon, .
à Montmartre. Il finit comme un philosophe, compae un sage, — en lisant, — sa main défaillante à portée des rayons de sa bibliothèque, auprès de laquelle il avait fait reculer son lit. Si la tristesse de la mort avait ses fêtes, je dirais que son enterrement civil fut la plus charmante dont j'aie été témoin. Trois cents hommes, — parmi lesquels pas un indifférent, — suivaient le corbillard à pied, le long du boulevard Pigalle f par le soleil d'une belle matinée de printemps. La verdure de mai, — le mois où s'en vont les rêveurg et les poètes qui ont le plus vécu de son renouveau, — faisait un dôme embaumé aux allées du cimetière Montmartre ; une tourterelle était posée sur le buste de Mtirger, et, de tous côtés, dans le feuillage, les oiseaux chantaient à plein gosier. . . La mort d'Alfred Delvau fut plus douce que sa vie.
C'est surtout une chronique de « Jour des
d'un journaliste 35
morts » qui fit une trouée à Jules Vallès dans le Figaro littéraire, et, en écrivant tout à l'heure le mot de bohème, j'avais songé à Vallès après Delvau. Tout à l'avantage de celui-ci, je me hâte de l'ajouter. Ils avaient un point commun : le travail lent, — l'enfantement pénible, mais pour des causes différentes. Le dernier parce qu'il tourmentait sa pensée dans le silence, — le premier parce qu'il l'avait tarie dans un flot de bavardages qu'il lui était dur de ravaler pour en étendre quelque goutte possible sur le papier. C'est par l'effort seul qu'ils se ressemblaient. Delvau, qui n'avait pas eu d'études classiques, essayait de réparer cette mauvaise fortune de sa jeunesse; Vallès, fils d'un maître de pension, nourri de grec et de latin, maître d'études et professeur même à ses débuts dans la vie, proposait, longtemps avant de fonder le journal La Rue, de brûler Homère et Virgile et de. jeter le dix-septième siècle au panier, Il descendait au ruisseau vulgaire quand l'autre s'en éloignait et montait pour cueillir l'étoile qu'il avait vu par hasard s'y mirer. Delvau voulait accrocher des rayons à ses phrases ; Vallès y attachait des casserolles, comme les gamins font à la queue des chiens.
Il ne s'agit plus de l'article que j'ai cité, — mais de beaucoup d'autres, — et de cette physiologie de monstres de foire et de saltimbanques qui dénotent encore moins le talent artificiel que la grossière insanité.
J'avais vu, au quartier latin, sans soupçonner l'importance qu'il prendrait plus tard, une tête de boule-dogue noir qui aboyait sous les galeries de l'Odéon et en certains cafés. Vallès a toujours été le plus bruyant, le plus hurlant des bohèmes. Il se promenait avec T., — un de ses types des Réfractaires^ ~ qui s'est écarté de la fantaisie un peu tard, mais assez tôt pour être aujourd'hui précepteur de princes dans une grande cour étrangère, — avec Eugène Cressot, le poète élégiaque qui dînait d'un sonnet, et dont il disait très-justement, de sa voix de basse exagérée : « C'est un agneau sans pain ; » avec D., — le doyen d'âge et de lutte, qu'il appelait plaisamment « le tombeur de Valaques », bénisseur perfide sur qui il fit ce mot horrible :
— D, a toujours du miel sur les lèvres, — mais c'est le miel de ses oreilles.
L'esprit, le style, le mordant de Vallès sont tout entiers dans ce mot-là.
d'un journaliste 37
Plus tard, je l'ai retrouvé avec ses yeux noirs détachés en boule et cette barbe que son ancien ami Potrel appelait une « barbe de marchand de cirage » , en compagnie d'Alphonse Duchesne. Je n'ai jamais eu avec lui que de ces rencontres où l'on s'observe, séparés par un tiers : cela me suffisait. Rien n'était sincère en lui, — tout de pose et de fausse énergie. Vallès politique, sous l'empire, et candidat du pauvre, n'était qu'un pître, — Vallès politique* sous la Commune, a été inutile au point de vue même de son parti, et, finalement, il a autant manqué de bon sens que de courage en ne se faisant pas loger une balle, debout sur une barricade, dans le ventre où, après trop peu de chose, il ne restait rien. Je le regrette d'autant plus que cette mort aurait adouci sous ma plume de cruelles vérités.
M. de Villemessant, qui prend le vent, a eu, un jour, la naïveté de vouloir faire de Vallès un successeur de Rochefort à son journal, devenu l'Événement. Lui, qui, dans les débuts de l'auteur du « Jour des Morts » , le payait plus cher à cause de son travail difficile, — il aurait pu douter dés résultats dune collaboration pressée et assidue. Il est vrai que
M, de Villemessant ose tout quand il espère le succès, Vallès a échoué. Mais le rédacteur en chef dji Figaro devrait un peu plus se souvenir qu'il aurait enrégimenté, à cette époque, toutes les trompettes de bazar de la démocratie comme des cors héroïques d'indépendance,., de vente et d'abonnement.
d'un journaliste 39
Sommaire : Les débats de Joies Claretie. — Un mot amusant de Barbey d'Aurevilly. — Le premier prix d'exactitude. — Un confrère galant.— A propos du duel de Bochefort et du prince Murât. — Antécédents de Bochefort ; comment il se fait la main. — Les amis qui s'en vont et ceux qui viennent. — Les galonnés de l'Éiat-Major. — Affaire de tempérament.— Trombone et violon. — Duvert et Lauzanne démolissent l'Empire. —Portrait de M. Auguste Dumom.— Une pingrerie légendaire. —Le Brutus des orangers. — Dos à dos.
Après ces existences de combats, de dures victoires et de sinistres défaites, j'ai besoin de me rappeler le commencement -d'une vie littéraire, calme et souriante, dont la suite a élargi le cours avec un rare bonheur.
C'est celle de Jules Claretie.
Claretie était presque imberbe quand nous nous sommes rencontrés au Figaro : à peine
deux maigres pinceaux de poil au menton allongé et osseux. Je note ce détail, parce qu'il me confiait alors que la barbe était une de ses premières ambitions. La barbe lui est venue, — et pas seule : je crois que tous ses désirs de ce temps ont été, au moins, satisfaits. Il avait un front en bosse dont les cheveux plats, sans épaisseur et plantés haut, exagéraient encore les dimensions ; l'œil brun était inquiet; le nez un peu cassé, comme par une chute, donnait du pittoresque à la figure ; la bouche un peu pincée, malgré l'épaisseur de la lèvre inférieure, dénonçait des appétits d'amour-propre. Toute cette tête était jeune et avait pourtant une gravité qui n'était pas de son âge. Je comprenais après cela l'ambition de la barbe.
Jules Glaretie avait débuté dans un petit journal, — un Diogène quelconque, — dont la caisse payait peu et mal, et que, finalement, il ne nourrissait pas moins de copie presque à lui seul. Sa situation lui permettait d'être plus coulant que d'autres. Ce n'était pas le patient et le martyr des premières années de journalisme, écrivant ses articles où il peut et ayant besoin de les bien placer pour avoir une fois
par hasard « bon souper, bon gîte.,. » — Ne parlons pas du reste. Il vivait, soigné et choyé, dans le confort de la famille et avait son cabinet de travail comme un homme de lettres arrivé.
— Où habitez-vous ? lui demandais-je, un jour que j'ignorais encore tous ces détails.
— Rue Paradis-Poissonnière.
— Bah!
— Mon adresse, — reprit-il, produit le même étonnement chez tous mes confrères.
Une rue de commerçants ! C'est si drôle pour un journaliste ! Et pourtant je suis obligé do l'habiter.
Le père de Claretie était, en effet, et doit être encore un des grands négociants en porcelaines de la rue Paradis. Je ne peux résister, — et les intéressés me le pardonneront, — à l'envie de citer un mot très-amusant de Barbey d'Aurevilly.
— Il parait, — disait-il à quelqu'un, — que ce jeune Claretie est riche?
— Ou il le sera-. Son père est un gros négociant en porcelaines.
— Et en porcelaine , on vend bien des choses...
— Même des pots^Bfc .chambre, — ajouta l'autre en riant.
— Vous m'en direz tant! répliqua Barbey d'un ton solennel. C'est qu'il y a beaucoup de... derrières !
Jules Glaretie n'avait pas dans les échos du Figaro la main nette et nerveuse d'Aurélien Scholl. Il manquait parfois de précision et plus souvent encore d'acuité. Mais il avait une abondance qui ne laissait jamais craindre de manquer de copie, et une régularité d'élève consciencieux qui fait la joie des rédacteurs en chef comme des professeurs. Il a continué d'écrire ainsi, de flot et rapidement, ne se relisant guère ou pas. C'est sa faute capitale dans ses volumes, dans ses feuilletons, dans ses essais de théâtre, dans cette œuvre de jeune homme pressé qui remplirait déjà un large rayon de bibliothèque et où, avec plus de sens critique pour lui-même, il aurait beaucoup refait et autant retranché. Mais comment en trouver le temps quand il faut se diviser entre Y Opinion 9 l'Indépendance belge^ Y Illustra* ^on 9 — j'en oublie évidemment, — et les publications de librairie, — Y Histoire de la Révolution de 1870 et le reste. Claretie écrit trop et ne
d'un journaliste 43
pense pas assez. Le style s'en ressent. Il nô reprend pas haleine une minute et souffle im- * pitoyablement, comme s'il avait peur d'en per«àre, l'embouchure, dans un instrument qu'il aurait pu perfectionner.
Les railleurs «l'appellent Jules Clarinette * N'est pas encore clarinette qui yeut. Mais la meilleure preuve de sympathie qu'on puisse dodnerià ce journaliste, qui semble condamné parmi les siens à l'horripilant cliché de « notre sympathique confrère », est de ne pas lui mâcher la vérité. Ce n'est pas la rancune qui saurait dicter une accusation contre Claretie* Il n'a jamais été jaloux. Loin de là, — je'l'ai vu arriver, lft main tendue, à un de ses collaborateurs pour lui dire avec l'accent inimitable de la vraie sincérité :
— Mon cher ami, je vous fais tous me* compliments de votre dernière fantaisie. Je voudrais avoir écrit cet article-là.
Dans le monde du journalisme, on compte v les compliments de ce genre, — quand ils ne sont pas intéressés.
Je n'ai connu^ à Claretie qu'une pointe d'envie d'un instant, — et bien innocente. J'arrivais de la campagne, — assez loin des bruits
de Paris, quand je le trouvai seul avec Alphonse Duchesne dans cette boite vitrée qui était le bureau de corrections du Figaro, à l'ancienne imprimerie Kugelmann.
— C'est une chance et une jolie chance !
disait Claretie. On ne débute guère par un duel comme celui-ci.
rr Qui donc se bat, — demandai-je, — et a tant de Ghance de se battre?
— Rochefort, parbleu !
— Et avec qui?
— Avec le prince Achille Murât,
Je ne sais au juste quelle impression se trahit à mon air,
— Vous riez de tout, vous ! — reprit Claretie, Vous n'appelez pas ça de la veine pour Rochefort ? Eh bien, moi, j'avoue que je voudrais être à sa place.
Le fait est que, de ce jour, Rochefort était lancé, — politiquement.
Je ne soupçonnais pas, cinq ou six ans auparavant, au café des Variétés où je l'avais entendu nommer, un soir, que ce grand garçon blême et crépu était destiné à causer tant de bruit et d'émotion. On ne le citait
d'un journaliste 45
même pas comme un vaudevilliste d'espérance , et personne n'aurait deviné en lui le pamphlétaire. On savait sans doute qu'il avait été le plus inexact et le plus incorrigible employé de la préfecture de la Seine, mais cette note ne suffisait pas. Il passa à la rédaction du Chdrivarij — petit journal politique, — et s'y arrêta sans tirer de pétards incendiaires. Quand Aurélien Scholl reprit le Nain jaune, il y installa Rochefort comme chroniqueur.
Celui-ci n'avait jamais écrit de si longs articles. Il y était diffus, décousu, filandreux, presque illisible. Au reste, le Nain jaune était seulement journal littéraire, et Rochefort n'avait pas encore la plume aiguisée à. l'allusion politique dans ce jeu de la chronique dont le piquant, en pareil cas, est de toucher au vif, mais avec adresse, ce qui lui est interdit. La pratique le rendit plus dégagé, et c'est après ces exercices au Nain qu'il entra au Figaro.
Là, il ne se montra point tout de suite le Rochefort armé pour le pamphlet. Il avait besoin de se rompre à l'attaque sur ce nouveau terrain, enfermé comme l'autre dans les limites littéraires, mais moins étroitement. Puis
il y a toujours de l'embarras quand on ne
TF
tient que par un fil M. de Villemessant. Aussi dès que ce dernier est plus solidement lié à son rédacteur, Rochefort devient plus à Taise, plus entreprenant. Il ne tire plus au mur, il fonce sur les personnalités. Des duels étaient inévitables. C'était le succès complet pour lui et pour le journal; M. de Villemessant se frottait les mains, et Rochefort régnait, même sur M. de Villemessant.
Il s'était brouillé avec Scholl, et, — chose qui n'arrive guère aux triomphateurs, — il perdit à cette époque plus d'un ami . Ses attaques contre le monde officiel n'y étant pour rien, je m'étonnais de ces désertions. On me conta plus d'une fois qu'elles avaient pour cause cet oubli'du passé que le sceptique Ro-*queplan appelait « l'indépendance du cœur ».
C'est affaire privée. Il est vrai aussi que des confrères, qui le traitaient naguère assez légèrement, s'attachaient furieusement à son char. Ils ne sauraient l'accuser à leur tour d'ingratitude, car Rochefort a fait couvrir ceux qui le lui ont demandé, au début du siège, des galons et des aiguillettes de l'état-major. En revanche, les gens qui lui ont dû de parader en si belles bottes dans leurs bureaux de ré-
d'un journaliste 47
daction, d'obtenir autant de privilèges de citoyens que d'honneurs militaires, ont été les premiers à l'abandonner aux rigueurs du conseil de guerre avant et après sa condamnation. Je crois même me souvenir qu'au moment de son évasion, un d'eux s'est écrié que la Nouvelle-Calédonie était surveillée déplorablement. C'est qu'il ne serait pas très-à l'aise, celui-là, en trouvant^ quelque jour, dans un voyage d'agrément, l'évadé en face de lui.
Moi, je le suis d'autant plus en parlant de Rochefort que je n'ai eu de relations d'aucun genre avec lui. Je le voyais rarement au Figaro 9 que je fréquentais seulement par intervalles et où, de son côté, il ne passait que forcé et à la dernière heure. Encore n'apportait-il pas toujours sa copie lui-même. Ce n'est pas Rochefort qui aurait jamais mérité une gratification d'exactitude. On a dit, à te propos, que ses violences étaient eu partie dues à une paresse qui l'acculait à la nécessité de ce dernier moment où l'on bondit rageusement pour franchir les obstacles et brûler le terrain. Ce n'est point absolument affaire de paresse, mais conseil d'expérience en pareil cas. Le pamphlétaire est l'instrument de son
tempérament, et Ton ne saurait attendre d'une nature nerveuse le travail patient d'une nature molle : on ne pouvait soumettre le Rochefort de la Lanterne aux procédés du Louis Ulbach de la Cloche. Si Rochefort en avait essayé, il n'aurait eu ni jet, ni flamme, ni imprévu surtout. Le coup de feu de l'imprimerie lui était nécessaire. Tous les jours, on peut jouer agréablement du trombone, mais il y a des heijres et des conditions indispensables pour faire vibrer des sensations intimes sur les cordes d'un violon.
Ce que j'écris ici, on me permettra d'ajouter que je l'ai appris par moi-même. Je n'ai pas les nerfs de Rochefort, mais j'ai aussi mes cordes de violon. A la fin de l'empire, j'avais, ailleurs qu'à Paris, mais dans un centre exceptionnel comme monde appartenant de plus ou moins près aux Tuileries et comme voisinage, ma tâche hebdomadaire. Je m'en acquittais ponctuellement, et certain député de l'Appel au peuple, ancien préfet, ne l'a sans doute pas oublié. Elle était assez consolante et agréable pour ne pas me faire pousser ce que M. de Villemessant appelle, comme tous les patrons d'atelier, « un poil dans la main » .
ii i»r i nfn
d'un journaliste 49
J'avais d'abord voulu me partager la besogne entre les cinq premiers jours de la semaine, de façon à n'avoir, le samedi matin, qu'à la relever par une primeur. Malheureusement le raccord se sentait; ce que j'avais écrit, à mes loisirs, en pesant les notes et les phrases, était flottant et pâle en comparaison des feuillets que le prote m'enlevait tout ruisselants des mains. Il me semblait avoir sommeillé pendant six jours; fiévreusement, je recommençais tout. Dès lors, mon parti fiit pris : j'arrivais le samedi à l'imprimerie sans une ligne de copie, et je m'installais devant un paquet cle feuillets blancs; je crevais un peu le papier, mais ce n'est ni les abonnés, ni moi qui avions à nous en plaindre.
Qu'on ne m'objecte pas les négligences, les incorrections, les platitudes, si l'on veut, qui se glissaient ainsi dans la copie de Rochefort. Il n'avait pas la prétention d'être Voltaire, et le temps et la recherche n'auraient pas fait de lui un écrivain dans le vrai sens du mot. Il était le résultat d'une époque comique dans sa solennité; le produit d'un régime grotesque dans son éclat emprunté et qui ne méritait plus pour lui donner le coup
de grâce qu'un vaudevilliste mettant Duvert et Lauzanne en pamphlets. Après Victor Hugo et les immortels Châtiments* il n'était plus besoin de Tacite et d'un livre des Annales.
La Lanterne m'amène à parler de M. Auguste Dumont, qui en devint comme l'éditeur avec M. de ViUemessant.
M. Dumont était l'administrateur du Figaro.
C'est un de ces hommes qu'un coup de fortune élève, du jour au lendemain, d'une position laborieuse aux sommets orgueilleux de la prospérité. Ils passent, comme par un truc de féerie, de la chaise de paille au fauteuil capitonné. Celui-ci s'était, un soir, endormi typographe : il se réveilla millionnaire. La spéculation a ses miracles autant que ses habiletés. M. Dumont devint une puissance d'argent un peu partout, et surtout à. l'imprimerie Dubuisson... et Compagnie. Il y était chez lui, il y fit passer le Figaro au sortir de l'impri- . meiie Kugelmann. La vogue de Rochefort lui assurait de toutes façons de jolis bénéfices en y faisant tirer la Lanterne : il saisit l'occasion avec une avidité qui fit taire sa peur.
Je n'ai pas à entrer dans les comptes et
- — - - -"• - ■■— * — f^^-j-toi»»*^^
■MMflhaW
d'un journaliste 51
discussions d'argent qui ont eu lieu entre l'édité et les éditeurs. Je les juge en bloc et sincèrement, sans parti pris, avec la connaissance de ceux qui y sont mêlés. Je ne crois pas à la rapacité de M. de Villemessant en cette affaire; mais Rochefort avait bien peu l'expérience, — même indirecte, — de M. Dumont, s'il ne s'attendait pas à toutes les retenues possibles dans cette division d'intérêts.
Dumont, — front chauve et tête correcte, lèvres serrées et barbe blonde où l'âge plus que les soucis avait glissé quelques fils argentés , — œil bleu nacré que tout effleurait de ce qu'il ne voulait pas voir sans le pénétrer, — était légendaire comme pingrerie au Figaro. Il visait à l'administrateur élégant et au gentleman pour la galerie : il était essentiellement le parvenu. Villemessant qui, lui, a l'œil froid, fixe, terrible de l'homme qui a été trituré par les gens et les choses, l'avait pesé et jaugé. "Un matin, à l'imprimerie Dubuisson, « le patron » arrive dans le bureau de rédaction du Figaro, où tout le monde était debout, le porte-plume à la main.
— Qu'est-ce que vous attendez donc? de- ^anda-t-il.
— Il n'y a plus une boite de plumes, — répondit Duchesne. Nous attendons Dumont qui doit en apporter.
— Ah ! mes enfants. — s'écria Villemessant, — envoyons vite le garçon en chercher.
Dumont est alors allé au Temple pour les avoir à meilleur marché, — et soyez sûrs qu'il n'a pas même pris l'omnibus !
Ces économies, inusitées au Figaro, — il faut le dire, — n'en faisaient pas moins de M. Dumont un administrateur précieux dans les choses sérieuses. D'autre part, M. de Villemessant qui avait vendu Ghambon au prix modeste qu'il valait pour acheter magnifiquement Seine-Port, — qui entretenait cette propriété princière en attendant qu'il s'en débarrassât, (et il n'a pu que la louer,) pour aller planter un chalet aristocratique au bord du lac d'Enghien, — qui payait 75,000 fr. la petite maison des Gogniard, à Nice, au bout de la promenade des Anglais, pour la faire jeter bas et y construire aussi un chalet, — avant celui d'Enghien, — avec pavillon Chinois, — qui se rendait acquéreur de deux
hôtels, avenue du bois de Boulogne, pour y loger confortablement sa famille, — M. * de Villemeissant qui, de son côté, spéculait en grand seigneur quand le Figaro ne lui rapportait pas encore cinq cent mille francs Tannée, n'était pas fâché de trouver en son administrateur, à l'occasion, un banquier confiant dans son intelligence ,
Ils sont séparés aujourd'hui. Mais M. Dumont ne lâche pas facilement la proie pour l'ombre. On" a publié la clause léonine , en apparence, qui lui assure pendant dix ans une part superbe dans le gâteau des actionnaires du journal. M. Dumont ne perdra rien, — même en attendant. Maintenant, s'il m'affirmait que la rigidité de ses opinions républicaines est la seule cause de cette séparation, je me permettrais d'en douter.
M. Dumont a publié la Lanterne 9 comme j'ai dit, mais en des conditions où, du moins, je ne vois pas plus ses sacrifices que son dévouement ; il a feit paraître en province, après le 4 septembre, un Figaro républicain, avant d'aller se reposer de cet élan politique sous les orangers de Monaco, — mais on n'est pas un Brutus pour si peu. Les bonapartistes affir-
ment qu'il faisait secrètement la chasse à la décpration sous l'empire. Je l'ignore. En sommé, si j'avais à me prononcer entre eux, j'aurais bien envie de le renvoyer dos à dos avec M. de Villemessant.
d'un JOURNALISTE 55
Sommaire : Le Jeune homme à l'œil inquiet. — Les indignations de Francis Magnard. — La tête de bois. — Quatre silhouettes. — Balathier de Bragelonne. — Une nouvelle perdue. Cardon, — Un journaliste de province au Figaro, — Pauvre Beurlherett — Alexandre Duvernois, çuitintêr à V Evénement. — Un portrait de Lockroy. — Mauvaise foi de chanoine. —M. de Riancey <u M. Viollet-Leduo. — Jules Richard et les boutons de guêtres. — A d'autres leur place ailleurs*
J'ai signalé « une tête de jeune homme à à l'œil inquiet » qui, derrière les barreaux de l'administration, avait surveillé ma présence et ma sortie, à un de mes premiers passages, — et un passage de poète en visite, — au Figaro. Je la revis plus tard en pleine rédaction ; Francis Magnard avait eu de l'avancement.
Il le méritait. Il avait une instruction
première continuée et des connaissances littéraires que Ton aime à trouver, quand on n'est pas un « ramoneur » à succès, mais mal blanchi, dans ces milieux équivoques, —dans ces boutiques d'esprit superficiel. Il n'aurait inspiré autrement, avec son air un peu louche et ses rancunes à peine dissimulées, qu'une médiocre sympathie. Je me suis expliqué, quand je l'ai connu, le premier regard dont il m'avait poursuivi dans les bureaux de la maison Frascati. Même après son élévation, il avait pour tout nouveau rédacteur l'œil d'un ennemi, et, en s'approchant de lui, on aurait entendu quelque chose d'analogue au grognement du chat qui, au moment où il a la patte sur une aile de poulet, en voit un autre pénétrer dans l'office. Mais si le gêneur n'était pas quelque malheureux essoufflé de courir après l'insertion d'un article à quinze centimes la ligne, c'était bien pis.
— Votre ami T*** a apporté quelque chose à Duchesne, me dit-il un jour. Qu'est-ce qu'il vient faire ici encore celui-là ?
— Vous le voyez bien.
— Mais il a de quoi vivre ?
— Trois mille livres de rentes, je crois.
d'un journaliste 57
— C'est horrible, — c'est presque criminel! s'écria Magnard. Dire que des gens qui peuvent se passer d'écrire viennent « manger aux autres le pain dans la main » !
Il avait débité cette phrase avec un sérieux comique, — mais elle lui avait si bien jailli du cœur que le sang lui en était monté au visage. Ce n'est pas la seule fois qu'une petite scène de ce genre eut lieu entre .nous, — car nous étions, rue de la Grange-Batelière et rue Rossini, en termes assez familiers. Je m'en amusais pour être poli, et Magnard finissait par en rire, — mais vert et jaune.
S'il n'avait pas fait sa place du premier coup dans le secrétariat du Figaro, au-dessous de Duchesne, c'est que « le patron avait beau prendre sur soi, il ne le gobait pas » . Francis avait peut-être mis du temps à s'épanouir à point quand M. de Villemessant en contait « une bien bonne », ou celui-ci soupçonnait la franchise de sa gaieté. Mais il n'est pas rédacteur régulier à qui il ait fait plus longtemps cette tête muette et dure, aux lèvres en moue, à l'œil impénétrable, qu'on appelait sa « tête de bois. » J'ignore si elle s'est adoucie et ouverte pour le secrétaire actuel du Figaro
politique, — à qui son indifférence et sa souplesse permettent de se rallier à tous les mots d'ordre. 11 n'en a pas moins confié ce poste à Magnard qui, d'autre part, est le seul capable défaire, en connaissance de causes et de gens,
»les extraits littéraires de son Paris au jour le jour.
Ce secrétariat du journal fait passer devant mes yeux quatre silhouettes qui doivent glisser aussi entre ces portraits.
A une époque de rupture entre M. de Villemessant et Duchesne, — régna Balathier de Bragelonne. Balathier, le rédacteur en chef du Voleur, — jeté en tant d'entreprises pendant une longue carrière, mériterait sans doute plus que quelques mots. Mais je n'entends faire la biographie de personne, je n'écris que des souvenirs intimes, je suis obligé de ne le prendre qu'au moment où je l'ai connu, et ce moment ou plutôt cet instant fini, de me séparer de lui, , J'avais, un dimanche, remis en particulier, dans un carton d'album, le manuscrit d'une .
nouvelle à M. de Villemejasant, qui puhliait J alors des feuilletons, U l'avait déposé sur la
cheminée de son salon, près de la pendule. Je me croyais plus assuré de son gort que s'il était tombé dans ces abîmes qu'on appelle les cartons de la rédaction.
— Je verrai cela, —• me dit-il, — nous en reparlerons.
Il était de bonne foi, — je le crois, et il m'assigna gracieusement un court délai quand je pris congé de lui.
Le délai était deux fois passé : j'avais, en pareil cas, la largeur et l'insouciance de la jeunesse prodigue. L'occasion se présenta de rappeler mon manuscrit.
— Attendez donc, ~~ me dit M. de Ville-* messant, — j'en ai perdu le souvenir: je chercherai.
H chercha et ne trouva pas. Ce n'est pas lui qui pouvait en être étonné : il a passé sa vie de rédacteur en chef à égarer les manus-r crits un peu partout, -~ môme en voiture et en wagon.
— Demandes & Balathior, -m me dit^il ; c'est Balathier qui doit avoir ça.
— Balathier?
— Oui, — de Bragelonne. Vous ne le connaissez pas ?
— Du tout.
— Allez à l'imprimerie, — reprit M. de Villemessamt en tirant sa montre : il doit y être à cette heure-ci.
Balathier avait quitté Timprimerie. Je^ donne tous ces détails pour l'amusement des expérimentés et l'instruction des naïfs.
Une heure après, je contais mon cas à quelqu'un, lorsqu'il me montra tout à coup Balathier de Bragelonne qui descendait rapidement la rue des Martyrs.
J'allai droit à lui. C'était un petit homme tout rond, rouge de mine, la moustache grisonnante sous un nez assez fin, l'œil noir étroit mais perçant. Il m'écouta avec une exquise politesse.
— Villemessant ne m'a jamais donné de nouvelle, — me répondit-il. La vôtre est peut-être dans un carton ; mais depuis quelques jours, je m'occupe peu du Figaro. Tenez, voici justement Gardon qui vient: il pourra vous en apprendre plus long que moi.
Balathier était plus particulièrement, en effet, le secrétaire de M. de Villemessant.
Je n'avais non plus jamais vu Gardon. Je me
d'un journaliste 61
trouvai en face d'un homme plus petit que l'autre, maigre, efflanqué, avec une longue figure dont le nez faisait les trois quarts, et deux grands yeux d'un bleu vague qui ne disaient rien. Gardon ne parla guère plus, — juste assez pour me déclarer qu'il n'avait jamais eu mon manuscrit entre les mains. Je perdis ma nouvelle sans plus de gémissements, mais je retrouvai plus tard Cardon, qui avait disparu à son tour, au bureau du Figaro. Je n'ai rien eu à retoucher de ma première impression.
M. de Villemessant eut, un jour, l'idée d'arracher un brave homme à son journal de province pour lui offrir la situation de Duchesne. Il y avait deux raisons: « le j> patron » accusait Duchesne de complaisance pour ses -amis et il voulait, d'un autre côté, se le réserver plus spécialement comme secrétaire. C'est ainsi qu'on vit arriver de Tours le bon Beurtheret, — grand % front chauve et épaisse barbe noire perchés sur de longues jambes. Toute la rédaction ne fut pas longtemps à s'apercevoir que Beurtheret s'embarbouillerait dans sa besogne comme il bredouillait en parlant. On eut dit un grand
oiseau affolé cognant de la téfte dans toutes les vitres.
— Je le formerai vite, répétait M. de Villemessant. Et au moins, quand je m'absenterai, j'aurai dans mon journal un homme à moi, sérieux et sans coterie.,.
Pauvre Beurtheret ! Le dernier moineau de la petite presse lui aurait picoré dans la main, et il se déformait, — * tout simplement. Il fut le premier à redemander la clef des champs tourangeaux.
En 1867, quand le Figaro momentanément supprimé devint Y Événement, je trouvai, un matin, cuisinant le journal à l'imprimerie Dubuisson, un grand garçon que je ne connaissais pas, U avait la figure livide, les yeux caves, le regard morbide : ses cheveux même étaient d'un blond malade. Il n'était déjà plus jeune et paraissait avoir un passé de souffrances, L'avenir a failli l'en dédommager, quoiqu'il n'eut personnellement, je gage, aucune ambition. C'était Alexandre Duvernois, le frère du futur ministre et tripoteur de banque chimérique, dont j'accrocherai le portrait à quelque page.
d'un jouhnàlibte 63
C'est du temps de V Événement-Figaro que j'ai rencontré aussi chez Dubuisson, autour du tapis vert des rédacteurs, un jeune homme de petite taille, mince et fluet, le visage d'une pâleur maté avec des pommettes saillantes et légèrement colorées par instants, l'œil rêveur aux paupières fatiguées, le front haut, les cheveux ramassés en boucles, — lequel corrigeait silencieusement des épreuves.
*— C'est le petit Lockroy, — me dit Duchesne qui, certes, n'était pas un géant* Mais le droit d'aînesse le grandissait.
Là-dessus, parut M. de Villemessant.
— Ah ! me dit-il, dès qu'il m'aperçut, je vous feiâ mon compliment, La première partie de votre étude est remarquable.
— Vous l'avez lue? demandai-je avec une naïveté assez bien jouée, — car je connaissais alors mon Villemessant.
— Non ; mais madame J*** m'en a fait les plus grands éloges.
J'étais flatté d'avoir été jugé par madame J*** plutôt que par un coiffeur ou un marchand de biftecks.
— - Vous venez corriger vos dernières épreuves? reprit M. de Villemessant.
— Oui, — lui dis-je, — et répondre en même temps à M. Viollet-Leduc et à Y Union.
— Qu'est-ce qu'ils ont à réclamer?
Je lui mis sous les yeux l'article de Y Union et la lettre de M. Viollet-Leduc, publiée la veille parle Figaro. Il l'avait vue, sans y prêter grande attention.
— Parbleu! je vous donne carte blanche, . — me dit M. de Villemessjant, — quand il fut au courant de la discussion.
Comme je ne suis pas plus un timide qu'un coupable à cette heure, et que je ne prétends pas garder mon masque pour tout le monde, — je n'hésite pas à donner quelques explications a ce sujet.
Il s'agissait de la restauration de la basilique de Saint-Denis, où il était question, depuis quelque temps déjà, de préparer un caveau à Napoléon III et à sa dynastie. Les rois et les empereurs ont de ces prévoyances inutiles, quand d'autres préoccupations devraient absorber leur esprit. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'un chanoine lui-même avait pris l'avance et> sur une affiche de librairie collée à la vitre d'un kiosque (il avait écrit un Guide) avait fait
imprimer ces deux mots : basilique impériale. Cette affiche et ces mots, je les avais vus et lus dix fois, mais je m'étais consciencieusement arrêté à Saint-Denis, — venant d'Enghien où j'habitais, — avant d'aller porter mon article à Y Événement. Rien n'était changé ; je n'avais rien à retrancher à la protestation que je faisais contre l'épithète d' « impériale » , — accollée à ce nom de basilique qui, par son étymologie et le monument même auquel il était appliqué, ne portait que la royauté. On comprend que les bruits courants m'avaient vivement poussé à cette querelle.
A peine mon premier article avait-il paru que Y Union démentait l'existence de l'affiche. Je ne fis qu'un bond à Saint-Denis, Les chanoines ont la main preste; l'affiche avait été enlevée, — mais assez mal : il en restait trace aux quatre coins. Je me contentai de parier contre lui à M. de Riancey, rédacteur en chef de Y Union, — étant trop sûr de gagner, le cas éclairci, — les cinquante mille francs qu'il n'avait pas payés, après une gageure perdue, à Paulin Limayrac. Je n'ai plus eu de nouvelles de M. de Riancey.
Quant à M. Yiollet-Leduc , — architecte
66 C0NFIDBNCE8
courtisan alors, qui ne songeait pas à être eandidat républicain dans aucune élection, il avait voulu attaquer la question crânement, l'enlever résolument et m'enterre? sous mon ignorance. Jugez si j'étais* en effet, mal instruit : M. Viollet-Leduc déclarait que la basilique de Saint-Denis était impériale depuis CharlesJe-Ghauve, — ce roi ayant porté le titre d'empereur. Ah! la bonne raison! On pense que je relevai cette habileté d'architecte officiel avec le sourire qu'elle méritait. Puisque M Viollet-Leduc est historien si scrupuleux en même temps qu'archéologue consciencieux, je m'attends depuis un an à ce que ce nouveau conseiller du département de la Seine mette cette proposition à l'ordre du jour : « La basilique de Saint-Denis sera désormais nommée basilique impériale» *
Ma conversation avec M. de Villemessant avait attiré, comme toujours en pareil cas, l'attention de ses rédacteurs. J'étais écouté du « patron » ; cela suffisait, et au delà. Lockroy avait aussi prêté l'oreille, à la fin, et comme je m'étais assis à côté de lui pour rédiger les deux réponses, nous causâmes de cet incident. Les associations d'idées nous avaient fait abor-
der d'autres sujets : nous sortîmes ensemble. Sa parole douce, ses yeux songeurs, sa nature un peu délicate où Ton sentait, en revanche, le ressort des nerfs, m'étaient profondé* ment sympathiques. Nous nous sommes promenés dans la rue Croix-des-Petits-Champs, effleurant tout dans notre entretien, *— journalisme, littérature, gouvernement. Il y avait en lui une grâce et une finesse qui, d'ordinaire, ne causent pas sérieux profit et ne faisaient pas de lui un prédestiné aux manifestations politiques. Les nerfs l'ont emporté. Sa « petite guerre » d'opposition est devenue la grande d'un parti où il a rang aujourd'hui parmi les chefs. Il s'y tiendra.
Les souvenirs, — ces extraits de la vie, — ont encore plus qu'elle leur piquant par le contraste. Voilà comment le nom de M. Jules Richard (nom d'emprunt, du reste), — l'assermenté de Chislehurst, me revient à la mémoire, et son portrait sous la plume.
• Richard, — qui avait la fatuité de s'appeler Jules, comme César, était un échappé du ministère de la guerre réfugié au Figaro. Il avait la tête et l'attitude d'un ancien brigadier de
cavalerie dans un régiment de hussards, — et certains hussards, je l'accorde, pourraient protester. Les jambes assez hautes, — le cou déjà engoncé dans les épaules, — l'œil rond, sombre et en dessous, — louchant des lèvres et de la moustache, il avait un air torve de militaire devenu bourgeois et mécontent.
Comme campagnes de M. Jules Richard, je ne connaissais encore et ne voulais connaître que sa campagne au Figaro. Son passage au ministère lui avait servi à se bourrer de petites notes et de petits chiffres qui donnaient à ses articles indigestes un semblant d'aliments sérieux. 11 n'avait étudié les choses militaires qu'à la hauteur des boutons de guêtres, — mais il aurait rempli deux colonnes de journal à propos d'un de ces boutons retranché ou ajouté. Il faisait tout simplement de l'opposition à ses heures, maître Richard, — et avec quelle prolixité ! Il conseillait, — il gourmandait ; il donnait de sévères leçons avec sa haute expérience du prix du cirage et du tripoli. Sa conversation était le soulignement et le commentaire de ses articles.
— Ah ! — me disait Duchesne, un soir où Richard s'était longuement livré à cet exer-
cice de raseur, — s'il pouvait devenir ministre de la guerre, nous en serions au moins débarrassés !
La malice et le rôle de M. Jules Richard, après la guerre et la déchéance de l'empire, appartiennent à la seconde partie de ces Confidences. Nous le retrouverons.
J'ai peur de fatiguer ceux qui quront la curiosité de me lire, avec les rédacteurs du Figaro. Aussi, en est- il d'autres à qui je ménage leur place ailleurs, — 'comme Monselet, par exemple, que j'ai connu hors du journal, — comme Gabriel Guillemot encore, avec qui je ne me suis lié qu'au Charivari.
Sommairb : Quelques années en arrière. — (Tne reine déchue. — Ulric Guttinguer. — Un aveu de Sainte-Beuve. — Les confidences du vieil Ulric. — Musset sur le vif. — Mot charmant de madame Hugo. — Une bonne fortune de septuagénaire. — fin face de Lamartine. — La moqueuse des Tuileries. — Lamartine en coin de feu. — Un soir de carnaval. — Portrait de Roger de Beauvoir. — Un souper à la Maison d'Or. — Le prince Alpn . de Polignac. — - Ernest Feydeau. — La fin d'une nuit.
Je remonte plusieurs années de celles que j'ai dévorées en quelques pages pour vider, ou à peu pçès, le Figaro de mon ternes. Mais le Figaro n'a jamais été, heureusement, toute la vie pour un homme de lettres.
Ma première plaquette de poésies, — péché mignon de tout jeune homme amoureux et illusionné, — ne m'avait pas valu que le salut d'Alphonse Duchesne. Le doux burgrave de 1820 et de 1830, par exemple, — Ulric Gut-
D'UN J0URNÀU8TE 71
tinguer, m'avait souri comme un aïeul dans un feuilleton de la Gazette de France et dans une causerie de.,, La Mode, Cette publication bi-mensuelle, à couverture verte, — n'avait* plus sans doute son ancien éclat ; c'était une reine déchue dont un ou deux chevaliers d'honneur étaient même allés prendre des galons dans l'antichambre impériale, mais/à son déclin, elle avait conservé pour mourir plus dignement que ses réfractaires ne vivaient, une couleur aristocratique. Son existence ne tenait qu'à un fil, — mais on caressait encore cette tourterelle agonisante dans quelques vieux salons de la rue Saint-Dominique Saint-Germain et de la rue d' Angoulême Saint-Honoré,
Quant à Ulric Guttinguer, les poètes au moins lé connaissaient, — ceux même qui ne l'avaient pas lu, mais qui avaient dans la mémoire ou dans le cœur certains vers de Sainte- Beuve et de Musset, — de Musset surtout.
Presque tous savaient la courte- pièce qui commence par celui-ci :
Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme !
et qui finit par cette strophe ;
Oh! laisse-moi du moins regarder dans ton âme, Comme un enfant craintif se penche sur les eaux ; Toi, si plein, front pâli sous des baisers de femme, Moi, si jeune, enviant ta blessure et tes maux.
Je savais par mon éditeur, — celui de mon comtemporain Alphonse Daudet également à ses débuts, et avec qui j'ai encore eu de commun, dans la suite, un salutaire éloignement des Parnassiens, — qu'on était sûr de trouver Ulric Guttinguer, le dimanche, après déjeûner, clans son petit hôtel de l'avenue "Frochot. C'est là que je me présentai, — trés-curieux, en réalité, d'approcher non pas une célébrité crépusculaire, mais un vieillard qu'on disait aimable, expansif, — qui, par droit d'intelligence et par bonheur de fortune avait été le familier et l'hôte des plus illustres et des plus chers, — héros de romans en actions qui avait arraché cet aveu à Sainte-Beuve:
— On a beaucoup exagéré les aventures amoureuses des plus heureux d'entre nous.
Sincèrement, il faut en rabattre. Il n'y a qu'Ulric qui ait eu ses bonnes fortunes.
On ne disait pas trop de l'accueil bienveillant de ce septuagénaire toujours épris de lit térature, de poésie surtout. Il me reçut en
d'un journaliste 73
robe de chambre bleue, en pantalon gris à pieds, — les deux mains tendues, la figure rayonnante, — me conduisant à un fauteuil, au coin dé la cheminée, en face de lui. La tête avait dû être chauve de bonne heure, — comme je le voyais à un portrait qui remplissait dans son cadre doré un panneau du salon, du côté de l'avenue Frochot, et vers lequel j'étais tourné; mais' elle était encore belle. Son front, surélevé par la nudité du crâne, avait par instants des éclairs qui illuminaient tout un passé , ses grands yeux bleus un feu adouci et charmant [dans leur profonde limpidité; — le nez aquilin, d'un dessin énergique, renflait ses ailes suivant l'intérêt de l'entretien, comme un vieux bateau ses voiles quand il sent le vent, — ses lèvres humides, où la langue passait par intervalles, semblaient avoir gardé une arrière-saveur des voluptés épuisées. Heureux homme jusqu'à la fin, — cherchant à jouir de la vie des autres, — et des plus jeunes, — quand la sienne ne lui offrait plus que des souvenirs où, comme je le conterai tout à l'heure, des hasards platoniques dus à ses chroniques de La Mode et au romanesque de son passé.
W G0NFÏB1NCÈ8
Ma première visite me mit en goût ; j'avais déjà appris en une heure bien des choses que j'aurais toujours ignorées peut-être sur la pléiade de 1830. J'entends comme vie et comme coutumes, et je suis de l'école de Sainte- Beuve : j'aime à éclairer l'œuvre par l'homme* Aussi, comme je profitai de l'invitation d'Ulric Guttinguer à venir le voir autant qu'il me serait agréable ! Gela devint ma règle du dimanche.
Quelles heures charmantes, instructives au point de vue physiologique, pleines de détails sur les caractères et les esprits, j'ai ainsi passées 1 Je rappelais, un jour, la pièce de Musset, où on lit aussi ces deux vers :
Ta portes dans ta tête et dans ton cœur deux mondes. Quand, le soir, près de moi ta vas triste et courbé.
— Gui, me dit Ulric Guttinguer en aspirant une cigarette de labac turc {il fumait, contrairement aux gens de son temps, un peu par raison de santé), oui, nous nous rencontrions tous les soirs à cette époque, — à heure fixe, — à la même place, tenez, juste au coin de la Ghaussée-d'Antin. Nous nous serrions la main, souvent sans parler. Lui, tournait pour monter du côté de la rue Blanche ; moi, je conti-
d'un journaliste 75
nuais ma route vers la Madeleine. J'étais alors sous le coup de la plus violente passion de ma vie ; Musset aimait ou voulait et croyait aimer.
— A-t-il sérieusement aimé? demandai-je avec la curiosité du jeune homme qui avpour évangile à vingt ans le second volume du poète desJVuito.
— Par la tête, par les nerfs, oui, sans doute. Malheureusement, il avait eu le cœur flétri dès sa jeunesse, des besoins de libertinage auxquels il ne savait pas résister. Un soir d'hiver, je monte chez lui, quai Malaquais, où il habitait encore. Un gr#nd feu était allumé, sa table de travail installée au coin de la cheminée, et lui, tout habillé, se disposait à sortir.
9 — Vous abandonnez tout cela? lui dis-je.
— Oui, mon ami; je m'étais pourtant promis une bonne soirée de poésie, mais après tout, ajouta- 1— il, la poésie ne vaut pas les filles !
J'ai conté cette anecdote et plusieurs autres, que je devais également à Guttinguer, dans une étude complète sur Alfred de Musset publiée en 1862 chez Poulet-Malassis. Quoiqu'il
n'en reste plus depuis quelques années un seul exemplaire en librairie, je ne voudrais pas me répéter davantage.
Une autre fois, Ulric Guttinguer me parlait du grand salon de la Place-Royale et de la bontè naïve de madame Victor Hugo. II me cita d'elle un joli mot, digne d'un gracieux et fin moraliste.
— J'étais, me disait-il, à la campagne avec ma famille. Nous avions toujours eu les relations les plus affectueuses avec madame Hugo.^ Des voyages et je ne sais encore quelles circonstances nous avaient séparés pendant assez longtemps. Elle arrive, un jour, accompagnée de son fils Charles.
— Ah ! s'écrie- t-elle dans la première effusion, nous nous aimons bien, n'est-ce pas ? Nous nous voyons si peu !
J'ai parlé de bonnes fortunes... platoniques qui charmaient encore ce chroniqueur de soixante-dix ans passés. Voici, en quelques lignes, une petite étude de femme qui montrera comme de délicates créatures laissent vite la tête les gouverner et les emporter.
Une grande dame étrangère, mais trèsfrançaise d'esprit, avait écrit au vieil Ulric,
d'un journaliste 77
qui, dans ses articles de la Gazette et de la Mode avait toujours un côté séduisant et caressant pour les femmes, qu'elle désirait beaucoup le voir ou seulement l'entrevoir. Que demandez-vous là, madame? avait répondu Guttinguer avec la modestie qui convenait à son âge, quoique, dans la rue, trés-élégant avec ses redingotes bleues taillées à la dernière mode et ses pantalons clairs, il eût encore, comme air et comme attitude, un reste de verdeur.
L'inconnue n'en démordit point et continua son roman. Elle devait se trouver une aprèsmidi, à heure fixe, dans l'église de la Madeleine. « Je suis sûre, écrivait-elle, que je vous reconnaîtrai. Tenez-vous près du bénitier de droite ; une dame voilée s'en approchera et vous offrira l'eau bénite. Ce sera moi. »
Elle avouait, la curieuse, qu'elle était encore jeune, sans avoir toujours l'âge de la Marguerite de Goethe.
— Ah t soupirait Guttinguer, si j'avais la puissance de ce vieux diable de Faust !
L'entrevue eut lieu, ainsi qu'elle avait été réglée. Au bas des marches de la Madeleine,
78 C0NFIDKNCK8
la dame voilée monta en conpé et disparut.
— Avez-vous été assez punie, madame ?
lui écrivait, nn moment après, l'ancien don Juan de l'époque romantique.
— Non, lui répondit l'adorable fantaisiste, je n'ai éprouvé aucune désillusion. Votre tête m'a rappelé celle d'un Saint-Sébastien que j'ai vue dans une église d'Espagne et qui m'a fait beaucoup rêver.
Ne dirait-on pas un rêve aussi que cette histoire-là ?
C'est un dimanche, où j'arrivais avenue PVochot, que je fus frappé à la vue d'un autre septuagénaire qui portait, celui-là, la redingote de 4828 boutonnée jusqu'à la haute cravate sur laquelle la tête était perchée, une tête maigre, anguleuse, à l'œil profond et dominateur, — mélange de grand oiseau de proie et de cheval anglais — Bientôt les traits vieillis de ce visage me revinrent, tels que je les avais vus reproduits par la gravure; un indéfinissable attendrissement relevé de respect s'empara de moi. Lamartine, — c'était lui, - surprit ces larmes que je ne laissais pas couler ; un sourire, qui valait bien des
d'un journaliste 79
paroles, se dessina sur cette bouche édentée qui avait broyé les plus grandes choses et d'où une merveilleuse éloquence avait coulé.
Ce remerciement discret, cette muette re* connaissance de demi-dieu qui s'en va me touchèrent encore plus profondément ; la voix me manquait. Ce fut lui qui me salua d'un de ces mots que de pareils hommes font à leur mesure et sous lequel, en le répétant» je resterais ridiculement écrasé.
Cette impression au contact du poète de Jocelyn me rappelle qu'un soir de musique, où Lamartine se promenait aux Tuileries, avec cette redingote boutonnée et un chapeau gris qui le faisaient ressembler à un vieux maître d'armes, un de mes amis vit une jeune femme le montrer à son mari en riant aux .éclats. H s'approcha d'elle, et comme les plaisanteries continuaient sur ce personnage qui paraissait si démodé à une élégante, il n'y tint plus et lui dit :
— Pardon, madame, savez-vous quel est le vieux monsieur qui vous met en si belle gaîté?
— Mais. . . non, — monsieur.
— G'est M. de Lamartine.
La jeune femme rougit, jeta de côté un regard à ce promeneur si grotesque à ses yeux un instant auparavant, — et... fondit en larmes, se cachant le visage de son mouchoir,
— Merci, monsieur, — dit-elle.
Et, s'adressant à son mari, honteuse comme si tout le monde avait vu et entendu ce qui venait de se passer, elle ajouta vivement :
— Allons-nous en I
Il est toujours heureusement des jeunes hommes et des jeunes femmes à qui ces éternels maîtres du monde, — les grands poètes, — causeront de ces émotions qui sont, chez les uns, le meilleur de leur cœur et, pour les autres, le plus pur de leur gloire.
Peu de temps après, ayant besoin de Y Entretien de Lamartine sur Alfred de Musset, — qu'il avait très-peu connu et assez méconnu, — j'allai rue de la Ville-l'Évesque. Je n'avais pas l'intention de voir le poète lui-même, — mais au moment où je venais d'entrer dans la pièce-qui servait de bureaux à sa publication, une autre porte s'ouvrit violemment, un juron sonore éclata, et Lamartine, des paperasses à la main, — couvertes de chiffres! — en coin de feu et en pantalon à pieds, — le Lamartine
d'un journaliste * 81
plus familier que son cours de littérature, était en face de moi. Celui-là était l'homme de primesaut, de colère juvénile, de brusque simplicité, qu'on aurait soupçonné difficilement avant de le connaître. Il s'agissait d'erreurs de comptes. Hélas ! ce n'était pas les premières pour lui.
— Eh ! bien,— mon jeune ami,— me dit-il, — et la poésie ?
— Faites-en toujours, — ajouta Lamartine quand je le quittai, — faites-en pour vous, pour l'ami qui vous comprendra, pour la* femme que vous aimerez, — mais n'en faites jamais pour le public et pour l'Académie I
Je me plaisais, dans ces premières années de jeunesse, à approcher et à traverser tous les mondes. Un soir de carnaval, un ami de mon âge, mais très-parisien, qui avait le pied * un peu partout, m'avait emmené au Casino- Cadet qu'on venait d'inaugurer.
Nous louvoyions à travers la foule des dominos, dans le salon des portraits, quand il s'écria :
— Voici Roger de Beauvoir !
Ce nom avait toujours sonné à mon oreille
comme celui d'un des hommes qui avaient le plus étourdi Paris de leurs fantaisies et de leur belle humeur. La tête qui souriait devant nous n'était pas faite pour me désillusionner. Elle était encore magnifique et semblait secouer des étincelles de son ondoyante chevelure noire ; il avait au front toutes les aigrettes de feu, — dans ses yeux bruns les flammes les plus vives et les plus caressantes, et Ton eut dit que son rire joyeux et insolent à la fois avait donné le pli à la moustache retroussée comme celle d'un caballero. La barbe seule, qui n'avait pas les reflets des cheveux et où de près Ton distinguait mieux les poils grisonnants, vieillissait un peu cet athlète d'une vie de plaisirs bruyants et de chagrins étouffés. Do corps, il était taillé vigoureusement et massivement; — les épaules étaient hautes, les jambes n'avaient pas l'élégance qu'on eut pu croire en voyant si légèrement porter la tête, — mais, dans cette charpente grossie, il y avait encore un dégagé, une souplesse que plus d'un jeune homme aurait enviés.
— Te voilà, — cher ami ! cria Roger à mon compagnon.
Et avant d'avoir seulement entendu mon
■ n fc i.MF 'i fci w i» ■ ■ ■■n » » i> n i niiiw i ■ ■ * ' ~ i * m i r i m ^mm»»m»fam^mm0^HÊ0tHf^t0^ttKf^ÊÊÊÊÊt^fmé
d'un journaliste 83
nom, il me serrait les mains, m'inondant en quelque sorte de l'éclat de son regard; il nous prenait le bras tour-à-tour, et nous entraînait sous les galeries encombrées, fendant les groupes et distribuant, comme un roi qui passe, les mots aimables à droite, les sourires à gauche , les saluts de la main partout, à travers galeries et salle, — et par dessus les lustres.
— Gomme cela se trouve, mes bons amis !
nous dit-il tout à coup. J'avais envie de souper, et je me demandais si, une fois dans ma vie, je serais condamné à souper seul. C'était impossible, n'-est-ce pas ? Allons voir Verdier !
Ce diable d'homme qui me tirait, depuis un moment, les fusées les plus folles dans les oreilles, m'aurait emporté je ne sais où. C'était à croire, par instants, que l'orchestre jouait pour lui, que les lustres flambaient pour lui, que les femmes se pressaient à la file pour lui sourire. Il était étonnant, — il paraissait le héros complaisant de cette nuit de carnaval;* il laissait sous cette galerie sombre comme un sillage lumineux, et, quand nous sortîmes, on se retournait pour le regarder partir.
— Allons voir Verdier ! répétàit-il.
Et il envoya chercher une voiture pour nous conduire à trois minutes du Casino, à la Maison d'Or.
Là, il nous fit faire une trouée dans le grand salon à peu près rempli. Je l'admirais : il s'avançait plus superbement encore qu'au Casino, comme en pays et parmi sujets conquis, — et, du cliquetis des verres et de la vaisselle, du frémissement des coupes de Champagne moussant à plein bord, — jaillissait ce nom : c Roger dé Beauvoir » .
Après un coup d'œil rapide, Roger se dirigea droit vers une table où étaient assis le prince Alphonse de Polignac et Ernest Feydeau. Ces messieurs nous firent place.
J'aurais eu quelque timidité, moi, novice et inconnu, à la suite de cette irruption, mais Roger de Beauvoir me traitait comme si nous avions déjà fait ensemble les plus belles nuits de la Maison d'Or, et cet enragé me mettait au ventre le feu de tentes les fatuités et de toutes les audaces. C'était à rendre les habitués honteux de ne pas me connaître.
Sans lui, néanmoins, le souper aurait été assez triste. M. de Polignac, la tête alourdie^
D'UN J0UBNAL1STE 85
comme si le texte du Faust de Goethe, qu'il traduisait, l'eut accablée de son poids, la couchait sur la table. Je ne pouvais guère juger de ce qu'elle contenait, quoiqu'elle m'eut paru d'abonj absolument insignifiante et ennuyée. Quant à Feydeau, sa figure en lame avec deux yeux sans franche ouverture de regard n'était pas de celles qui inspirent la plus expansive gaîté. Mais Roger se souciait bien de celui-ci et de celui-là ! Il débordait d'anecdotes et de plaisanteries pétillantes ; il ébauchait en cinq minutes une comédie en cinq actes sur quelque événement récent ou quelque personnage à l'ordre du jour, — et cela, avec un tel accent de vérité, un plan si bien étudié en apparence, une mise en scène si apprêtée, des bouts de dialogue si suivi et à la réplique si fine et si juste, qu'on aurait cru avoir la primeur d'une pièce prochaine jusqu'au dernier acte, lequel finissait par quelque frasque échevelée où Fanny et Feydeau dansaient le cancan sur l'air d' Orphée aux Enfers , — triomphe aux Bouffes de mademoiselle Tautin.
A* six heures du matin, nous sortions de la Maison d'Or. Roger de Beauvoir,
rf»**»«»i«B«*^ ■••■"•—' v^ MM^H^^P
avant de nous quitter, fit avancer une voiture.
— A Madrid, — au bois de Boulogne ! ditil au cocher.
Puis, se tournant vers nous, il ajouta :
— Et ensuite à la barrière du Trône ! Je ne serai pas fâché de cjormir, — mais après une nuit en si aimable compagnie je ne voudrais pas être réveillé chez moi par un créancier ou un huissier.
•m*mm — o n ■ m " ■ ■ ... — i .i.ii. , ; ■■ i. ■ ■■ m . i ii> «>w>i^WWMM^II>—Mlf^
D'tJN JOURNALISTE 87
Sommaire : Le vrai Roger de Beauvoir. — Son seul amour. — L'Improvisation de Musset. — Le petit bleu dans les verres de Bohême. — Des strophes inédites. — Du pavillon de Saint- Gloud à la, rue Richer. — . Le bonhomme Doze, restaurateur de roi. — La ponction du docteur Favrot. — La petite maison des Batignblles. — La comtesse Dasn; son portrait; ses souvenirs. — Un prodigue avare. — Une épitaphe anticipée. — L'héroïsme, p!e l'esprit français.
C'était tout l'homme, — usant sa vie dans les fiasres glacés des matins d'hiver après en avoir abusé danâ les chauds cabinets des soupers, jetant sa fortune en pâture à la vermine des grands et petits procès et son esprit au premier venu par la fenêtre des cabarets. Je me garderais de reprendre ici le Roger de Beauvoir légendaire, — je ne veux que suivre celui que j'ai connu, qui est loin de ressembler toujours à l'autre et n'en devient, à son déclin, que plus typique et plu? curieux.
Roger n'avait sérieusement aimé qu'un seul être dans sa vie : sa femme, — cette mademoiselle Doze, dont le charme et l'éclat avaient ébloui les spectateurs de la Comédie-Française. Quand les procès d'intérêts se forent succédés, — quand la séparation eut lieu, faisant des enfants les premières victimes, Roger de Beauvoir vieilli, — réduit à sa dernière terre, dont il portait le nom et qu'il fallait bientôt vendre, — était arrivé à ce désemparement dont les plus insouciants, les plus étourdis, en apparence, sentent les coups secs et répétés. Il avait beau faire : il en portait les marques à la fin.
Il n'avait pas plus d'intérieur que de famille, et au milieu d'une installation élégante, de porcelaines de prix, de cristaux et de tableaux de maîtres, les choses de première nécessité manquaient absolument. Il invitait à déjeûner chez lui et il lui arrivait de s'y trouver quelquefois, — malgré l'improvisation de Musset :
De Beauvoir
Bel à voir
Nous amuse.
Quand il a trop dîné Il invite à déjeûné; L'on y va... Ton s'abuse t...
d'un journaliste 89
Mais il fallait des prodiges de patience et d'habileté pour dresser la table. Les nappes étaient généralement chez la blanchisseuse et on se décidait à les remplacer par des draps. Roger s'imaginait toujours qu'il lui restait quelques vieilles bouteilles en cave, et Ton était réduit à boire le vin du comptoir voisin dans les verres de Bohême. Il faisait oublier l'autre par une histoire, comme madame Scarron comblait le vide du rôti. C'était l'abandon, — le désarroi. Au "reste, il avait presque toujours deux ou trois ] logements dans Paris et couchait souvent dans un quatrième, — à l'hôtel Beauséjour, par exemple, — où il aimait à travailler, la nuit.
Un an après le souper de la Maison d'Or, je l'aperçus au Café des Variétés où il entrait avant dîner prendre un verre de madère. Il était bien changé, ce jour-là. Ses yeux n'a- ^vaient qu'une flamme passagère qui mourait sous les paupières alourdies, il bâillait d'ennui autant que de fatigue, — il sommeillait par instants. Je lui envoyai, passage Choiseul où il avait un pied à terre ( il habitait alors avenue de Saint-Cloud), quelques vers où j'avais à . peine adouci le reflet de mon impression. Il la
sentit tout entière, et Roger qui, ayant tout, eut été un poète, s'il n'avait gaspillé tous ses trésors, me répondit par ces strophes charmantes et mélancoliques , — qu'aucun des petits journaux du temps, qui vivaient de sa prodigalité, n'a heureusement déflorées :
Qui donc es-tu, toi qui dis me connaître 1 Qui donc es-tu* toi qui me. peins si bien ?
De mes soucis je me croyais le maître ; Ta sais, mon «but et j'ignore le tien.
Seraisita donc le sphinx an granit rose Posant son ongle. a,u pins profond du coeur î Flenr de mes prés, dis, quelle main t'arrose ? Es-tu sincère, bu bien es-tu moqueur?
Ta dis ne plus aimer; mais la jeunesse Ne va jamais sans le myrte aux cheveux; La Muse est femme et quelquefois maîtresse ; Tu dois en être aimé, si tu le veux.
Moi, je suis vieux, même en tenant mon verre ; J'ai yu mourir mes plus chars compagnons»
Musset, Géracd, qu'a cris, le Temps sévère, D'autres encor dont nul ne sait les noms.
Pourtant, je yeux sourire au nouvel âge.
Ahl puisse-fil devenir l'âge d'orf Il a pour lui la sève et le courage»
Et si je vis, c'est pour le voir encor.
Gela finit par un déjeuner que j'offris à Roger à l'ancien café Molière du carrefour de TOdéon. Il y était bravement venu , malgré
d'un journaliste 91
Téloiguement du boulevard ; il y retrouva son entrain, sa verve, ses bons mots. Mais les traits du visage étaient altérés, — le teint mat avait jauni* — le beau Roger s'affaissait et se laissait aller... même dans sa tenue, lui, qui, en toilette, était jadis si recherché et si brillant. Cet homme robuste naturellement, bâti comme le maréchal de Saxe, couvait la terrible maladie qui devait l'abattre et que tout contribua à hâter et à aggraver : la saisie et la vente de ses plus beaux objets, dans son pavillon de l'avenue de Saint-Gloud, pour trois ou quatre misérables cents francs, pendant qu'il se reposait insouciamment dans un hôtel de la rue d'Amsterdam, avec un portefeuille Ae billets de banque d ans la poche ; une chute, un peu plus tard dans son appartement de la rue Pigalle, — enfin, quand il était déjà cloué par le mal sur son fauteuil, — la mort de sa fille Eugénie, loin de lui, dans un pensionnat de Gaen.
Qui l'eut pensé ? Dans l'abandon où il s'était trouvé dès les premiers jours, Roger avait tendu les deux mains à son beau-père, qui était allé le voir, — et il s'était laissé emporter dans un appartement de la rue Richer, où
le bonhomme Doze n'était lui-même qu'un pensionnaire de la locataire , vieille dame ou vieille fille digne d'avoir sa place, un jour ou l'autre, dans un roman parisien.
C'est là, dans une chambre d'entresol à fenêtre encadrée par la porte cochère de la maison, que je revis Roger de Beauvoir. Cette fois, je l'eus encore moins reconnu, si je n'avais été averti. Toutes les fleurs de .cimetière avaient largement poussé dans sa chevelure et dans sa barbe : on eut compté les poils noirs qui lui restaient. Il était assis dans ce fauteuil où il devait soutFrir, nuits et jours, les cinq dernières années de sa vie, — une couverture sur les genoux, les jambes enflées d'eau. II avait cru à la goutte : c'était une hypertrophie du cœur.
Quand la douleur s'apaisait l'ancien Roger reparaissait, et souvent \ entre deux cris, on entendait un de ses plus francs éclats de rire. La gaîté ne pouvait se décider à quitter cet homme : elle lui devait tant ! La joie de Roger, à cette époque, était de suivre les intrigues de son beau-père qui avait tout simplement la prétention de restaurer, à force d'argent, le prince chimérique d'un pays impossible sur le
trône de ses pères. C'était un trône en corn-' mandite ! Le bonhomme Doze y poussait ferme quoiqu'il s'essoufflât pour peu.
— Mon Dieu, — disait Roger au milieu de ses plaintes, — au moins laissez-moi voir mon beau-père grand écuyer !
Mais ces échappées de belle humeur ne le guérissaient pas. Le mal prenait des proportions menaçantes ; le docteur Favrot, le médecin viveur, mort lui aussi, — vieil ami de Roger, lui dit un soir :
— Mon bon, il ne faut pas plus longtemps te cacher la vérité. Si je ne pratique pas immédiatement une ponction, tu es un homme étouffé cette nuit.
— Ah! bah?— fit Roger qui réfléchissait.
— Ma parole d'honneur ! ^
— Montre-moi un peu l'instrument avec lequel tu pratiquerais cette petite opération.
Favrot tira sa trousse pour satisfaire cette curiosité.
— Il est joli, ton instrument, — disait Roger en caressait la pointe d'acier, — il est môme élégant, — mais j'aime autant me passer de ses services.
— Mon pauvre ami, — reprenait Favrot, je t'assure que je n'exagère pas : ton état est de la dernière gravité, — et une ponction est si vite faite. -
— Donne-moi encore ton bijou d'outil pour que je l'examine.
Et la môme scène recommençait.
— Ça pique bien, faisait remarquer Roger.
Je ne suis pas en train ce soir, nous attendrons.
— Mais, mon vieil ami, attendre une heure, c'est déjà beaucoup. Voyons, je suis prêt.
— Tu es trop bon ; mais sérieusement, je ne suis pas décidé.
— A ton aise ! s'écria Favrot ien relevant ses lunettes d'or. Seulement, retiens ceci, ajouta-t-il pour porterie dernier coup à l'hésitation de son malade, quand je reviendrai demain matin, ce sera pour constater ton décès. Adieu, Roger 1
— Au revoir, mon bon Favrot. N'oublie pas ta visite de demain : nous déjeunerons.
Le docteur, si joyeux d'ordinaire, haussa tristement les épaules, désespéré de tant d'obstination. Après un dernier assaut contre cette résistance, il partit.
d'un journaliste 95
Roger était, en effet, à cette extrémité où la ponction seule peut sauver de l'étouffement. Pour tous ceux qui l'approchaient* il était perdu. Mais sur quels miracles ne peut-on compter avec des natures comme la sienne !
Pendant la nuit toute cette eau qui l'enflait jus* qu'au ventre se fit ouverture par les jambes crevassées, jaillit et déborda comme une source dont la force a brisé l'obstacle.
Le lendemain matin, le docteur Favrot arriva comme il Pavait promis. Roger reconnut sa voix, quoiqu'elle fût pleine d'émotion en demandant de ses nouvelles.
— Viens donc déjeûner, Favrot ! cria-t-il.
Ta ponction est faite !
La comtesse Dash, la plus ancienne amie de Roger de Beauvoir, le décida à quitter cette chambre où il était fort à l'étroit et à louer une petite maison aux Batignolles, rue Lemercier. On profita pour l'y transporter du mieux qu'il ressentait. Rue Richer, il était déjà un délaissé quand on songeait aux rela tions qu'il avait naguère encore. Gozlan, qui habitait dans le voisinage, passait tous les jours devant la fenêtre sans y jeter un regard. Cet égoïste ne croyait pas sa fin si
proche à lui-même. Sur les hauteurs des Batignolles, Roger devint un exilé, presque un oublié. Arsène Houssaye y montait quelquefois, Barbey d' Aurevilly faisait une halte de temps à autre en allant dîner chez la comtesse Dash ; en somme, celle-ci, qui avait aussi sa petite maison aux Batignolles, et moi, qui habitais le quartier, étions les seuls visiteurs réguliers.
Nous avons fait plus d'une fois avec Roger, qui oubliait £es souffrances à l'heure des repas, le plus agréable dîner de causerie.
Notre malade s'assoupissait généralement au dessert, et alors, à mi-voix, nous continuions jusqu'à dix heures la conversation commencée. La comtesse Dash était la plus simple des femmes. Elle avait alors ses soixante ans trèssonnés, une mémoire qui servait à propos ses souvenirs, et j'aurais dû dire d'abord des souvenirs qui eussent défrayé plusieurs volumes. Elle trouvait le temps d'écrire ses Mémoires, qui devaient paraître après sa mort, malgré la masse effrayante de copie qu' elle était forcée d'abattre pour se procurer un semblant de bien-être. Elle prenait un bouillon» le matin, pour tout déjeûner et s'attelait à la besogne
d'un journaliste 97
jusqu'à cinq heures. Elle s'habillait alors pour sortir et aller le plus souvent dîner en ville. Il fallait des raisons bien pressantes pour changer le cours de cette vie, très- tourmentée, au fond, jusqu'à la fin.
Dans sa jeunesse madame Dash (vicomtesse de Saint-Mars de son vrai nom) était, — me disait Roger, — « une grande brune piquante » dont, à l'époque où je l'ai connue, on comprenait encore l'ancien agrément. Le front était un peu haut pour jine femme sous ses bandeaux plats, — mais l'œil était vif et perçant, le nez finement retroussé, la bouche d'une aimable sensualité. Elle était née un siècle trop, tard, comme Roger de Beauvoir, qu'elle appelait « son pauvre Rogeton » dans l'intimité. Avec l'âge, l'épaisseur était venue et Barbey d'Aurevilly l'avait surnommée « le chanoine » dans un moment de taquinerie.
Moi, c'était de sa jeunesse inquiète, agitée, éprise de fantaisies que j'aimais à lui entendre parler. Et elle en parlait avec une franchise qui était le côté attachant de son esprit.
— Ah ! si vous saviez, — me disait-elle un soir, comme nous aimions autrefois. Ce qui peut vous paraître le plus exagéré dans un de
nos romans n'est que l'exacte vérité. On descendait de voiture pour entrer dans une église à la nuit tombante, — on s'agenouillait bieû près l'un de l'autre, on priait une main* dans la main, — on pleurait pour tout de bon, on quittait l'église le visage baigné de larmes.,. C'était fou 1
— Et après, vicomtesse ?
— Après?... Je vous devine... Eh! bien, mon pauvre enfant, vous me croiriez encore moins !
Roger de Beauvoir était à la fois ce qtf on appelle vulgairement le panier percé, et la bourse liée. Il aurait fourni le type le plus amusant de comédie sous ce titre : « Le Prodigue avare » . Prodigue pour le superflu, — avare pour le nécessaire ; il est vrai qu'il n'aurait pas hésité à prouver que le nécessaire était le superflu. La comtesse Bash rappelait devant lui, — qui secouait la tête en riant, — un trait qui le peint assez bien.
— Un jour, — me disait-elle, *— Ida (îa femme d'Alexandre Dumas) et moi avions en* vie de faire une promenade en Toiture hors Paris. Nous cherchions un but; — tme idée me vint : « Allons voir le fils de Roger qui
d'un journaliste 99
est en nourrice à Charenton. » Nous voilà parties toutes deux, — n'oubliant qu'une chose, — c'est que nous n'avions pas l'adresse de la hourrioe. Quand nous y songeâmes, nous étions près d'arriver. » Bahf dis-je à Ida»
nous nous informerons, — et puis, il fait soleil, — le fils de Roger à déjà trois ans, — c'est un hasard si nous ne le trouvons pas courant la rue/» Je n'avais pas achevé que, au milieu du pont de Charenton, je distinguais facilement, parmi quelques autres, un enfant en chemise et sans bas, affreusement barbouillé, mais coiffé d'un magnifique chapeau à plume dernière mode, qu'on appelait alors « chapeau comte de Paris. » — « N'allons pas plus loin, m'écriai-je, — car je suis sûre que le voici !» Je ne me trompais pas. La nourrice avait demandé à Roger, quelques jours auparavant, un vêtement complet. — Gomment donc? Dès demain I » On n'avait jamais reçu que le chapeau. Mais il coûtait deux louis.
Roger de Beauvoir a écrit sa véritable épitaphe dans un vers de Colombes et Couleuvres :
« Un fou tué sous son esprit. >
Cet esprit était encore assez net et assez vif
pour qu'il dictât, de son fauteuil de supplicié, la série des « Soupeurs de mon temps », qui parut en feuilletons dans un petit journal (F Etincelle) avant d'être publiée en volume. A ce point de vue, c'était l'esprit français dans tout son héroïsme.
Roger est mort à temps pour rester ce qu'il était, — un dandy littéraire. Comme dons précieux et rares, il valait mieux que cela sans doute : la fortune l'avait gâté,
d'un journaliste V- />-,:-, : tfOV- r--
Sommaire : La fin d'un monde. — Barbey d'Aurevilly. — « Dieu toujours spirituel. » — Lasserre avant l'eau de Lourdes. — Raymond Brucker. — L'Ëgérie de Barbey d'Aurevilly. — Patouillet-Nicolardot. — Les dadas de Barbey. — Sous la cagoule rouge. — ■ Hippolyte Babou. — La vérité sur les causeurs de ce temps. — Les Arts latéraux. — Garolus Duran, en 1860. — L'Églogue du café Molière. — L'Extatique de Venise. — Le • Pugilat » de Babou.
Quand la comtesse Dash est morte, — il y a trois ans seulement, en 1872, — il y avait une étude à faire sous ce titre que Jules Janin a donné à. sa continuation du « neveu de Ra- » meau : » La fin d'un monde. Monde encore poudré, — littérairement, — passé au blanc et au rouge, — frétillant dans une écume légère de Champagne Régence, — et dont le moule aurait été brisé d'une chiquenaude,
4(fê : : " " CONFIDENCES
Dumas, le grand Dumas, l'avait inventé pour son plus grand succès, — heureusement qu'il a charpenté quelques drames pour sa gloire.
N'en parlons plus.
J'ai, souvent déjà, écrit le nom d'un contemporain de Roger de Beauvoir et de la comtesse Dash, d'un romancier et d'un journaliste qui ne leur ressemble guère, comme œuvres et comme esprit, — de Barbey d'Aurevilly , très-vivant encore pour la plus franche gaîté des lecteurs de hasard du Constitutionnel. J'arrive à l'homme.
Un gros garçon, — presque mon compatriote, et je n'en suis pas plus fier, —qui collaborait en 1859 au vieux Journal des Villes et campagnes, — qui y accouchait d'un éloge du traité d'artillerie de l'ex-prince Louis Napoléon Bonaparte, — alors empereur des Français par toutes les grâces que nous savons, — Léopold Giraud, le futur auteur de la pétition au Sénat contre l'enseignement de la Faculté de Médecine, — un grotesque taillé d'avance pour être, — ce qu'il est devenu, — sous-préfet de l'ordre clérical, fut la première cause de mes relations avec Barbey d'Aurevilly, I/épais Giraud, après
D'UN JÔUÈflALISTE 103
une crise de scepticisme, s'était fait l'énergumène des théories ultramontaines, — mais souvent fantaisistes, du catholique dévorant. C'était urie bien ridicule copie, — si seulement c'en était une} — je n'étais pas fâché de voir l'original. D'autre part, je n'étais point tin dédaigneux de l'auteur de la Vieille Maîtresse et surtout de l'Ensorcelée, — quoi qu'on y puisse reprendre comme idée ou comme exagération.
C'est une après-midi d'octobre, au classique café Tabourey, — devant la grille du Luxembourg, — que le néophyte Giraud me fît asseoir à la table où Barbey d'Aurevilly trempait les lèvres, avec une délicatesse de petite maîtresse, dans un verre de genièvre i Barbey portait lin petit vêtement à brandebourgs, sans collet et à manches évasées, par dessus une redingote vert sombre qui lui sanglait la taille, — des gants d'un violet d'évéque à triples broderies blanches, et, à la main, ce petit peigne-miroir qu'il manœuvre- au coin de l'œil par moments, moins pour se regarder que pour surveiller plus discrètement la galerie derrière lui. Sa tête, „ — avec le nez très-busqué, les yeux bruns grands ouverts dont on
ne soupçonne pas d'abord la myopie, — la moustache et la royale Louis XIII, — avait un caractère énergique sous les larges bords du chapeau planté sur l'oreille gauche, et d'où les cheveux secs s'échappaient en coup de vent. Quand on avait examiné la figure , le costume paraissait moins étrange, et c'est à peine si le pantalon à larges carreaux, taillé dans une étoffe de gilet d'hiver et collé sur les bottes vernies par des sous-pieds cousus, — causait quelque étonneûient.
Le bon Giraud se réjouissait de penser qu'il allait me faire tirer un de ces feux d'artifice catholiques dont, pour sa part, il ratait si bien les plus simples chandelles romaines. Il se trompait : les pétards qu'il voulait faire éclater étaient perdus. Si jeune que je fusse encore, Barbey d'Aurevilly, qui touchait déjà à la cinquantaine, se montra galamment homme du monde à mon endroit. La conversation prit une toute autre voie , et elle tourna, sinon tout à fait à la politique, du moins à l'histoire, — et à l'histoire contemporaine. J'en ai noté cette phrase pittoresque à propos de M. le comte de Chambord :
— Il porte le châtiment de sa race. Dieu,
d'un journaliste * 105
qui est toujours spirituel, a voulu que le dernier de ces Bourbons de France qui avaient érigé en principes l'adultère, le concubinage et la bâtardise, se châtrât lui-même dans une chute de cheval.
11 me déclarait plus tard, dans une de nos promenades fréquentes à travers le parc de Saint-Cloud, — à une époque où une crise administrative du Pays, dont il était le critique bibliographique, lui donnait des loisirs, — que sa prédilection était pour « la race élégante et charmante des Valois. »
— Parlons tout de suite de la Saint-Barthélémy! lui disais-je.
— Pourquoi pas? me répondâit-il en se campant devant moi comme s'il avait lui-même porté au Louvre la tête de Coligny.
Ce. Fracasse, incapable de tuer une mouche, avait l'admiration de toutes les violences. Il s'enthousiasmait pour Catherine de Médicis, pour Philippe II et pour Torquemada. Il voulait être sérieux et terrible : il n'était qu'amusant. On pensait à un vieil Alcibiade qui, dans un temps revenu de tout, n'avait pas eu son heure et s'acharnait à couper la queue de son chien. Malheureusement, il n'y avait plus de
queue : cet exercice n'en demandait que plus de talent.
Le Barbey de l'intimité était autrement intéressant, du reste, à travers ses paradoxes que le Barbey solennel du café Tabourey. Là il se sentait trop observé et était poussé au jeu ; il s'y trouvait en face d'Emile Montégut, — le critique de la Revue des Deux Mondes, à qui, — sans lui parler, — il était heureux de faire donner de la pointe de sa tête chauve dans le plafond en lui lâchant quelque coup de pistolet inattendu aux oreilles ; il jouissait de la stupéfaction de Paul Perret, — romancier de la même revue, — dont Vallès disait : « Tous les soirs, avant de se coucher, Perret met ses yeux dans un verre d'eau. » Puis, il y avait l'entourage direct : le gros taon deGîraud, par exemple, et la doublure de Barbey d'Aurevilly au Pays, — Lasserre, — le Lasserre de l'eau de Lourdes aujourd'hui, — échassier méridional, plus havard queverveux, qui portait à son large front le signe de sa conversion, — la marque d'une batte sous laquelle, — disait quelqu'un, — il était tombé cathoKque.
De temps à autre, paraissait uû type étrange de grand oiseau noir déplumé, — tête
d'un journaliste 107
émaciée de sacristain à calotte, Raymond Brucker, — le Brucker du Eigaro d'Alphonse Karr, — que Barbey a un jour appelé « cet homme âe génie » , et le seul dé ses familiers par qui je Taie entendu tutoyer. Il est vrai que Brucker était l'Egérie de Barbey en critique philosophique : entre deux sermons aux ouvriers dans les cryptes des églises, le soir, — il barbouillait les marges des volumes deM. Cousin, de M. Saisset, de M. Renan et rapportait ce fiât lux à d'Aurevilly. Te crois, après tout, qu'il y. avait du travail pour tirer la lumière de ce chaos.
Ce Brucker était un fou attelé à toutes les sociétés de propagande catholique. Je l'ai entendu conter qu'il montait, le dimanche matin, dahs le logement de l'ouvrier qui s'obstinait à" vivre en concubinage, qu'il le prenait au lit et lui tenait ce langage :
— Voilà assez longtemps que vous êtes un irréguiier, vous passant du sacrement avec autant d*insouciance que le chien de la rue.
Vous allez irons ma rier 1
de réveil n'était pas absolument agréable, et on comprend que l'autre avait le droit d*hésrter ou même de se révolter.
— C'est ainsi que vous répondez à l'intérêt qu'on prend à votre position ? s'écriait Brucker. Eh ! bien, vous ne sortirez pas aujourd'hui !
Et s'emparant des pantalons, il les jetait par la fenêtre avant de descendre l'escalier. Le plus étonnant c'est qu'il n'ait pas été, un matin, envoyé parla fenêtre aussi pour les ramasser.
Barbey d'Aurevilly n'étaitpas fâché d'avoir en public ce que les femmes appellent des repoussoirs. Il en était un qui ne l'abandonnait pas. Petit, — marchant en dedans et traînant une jambe, — avec une tête canine de séminariste battu, — une cravate de satin bleu qui contrastait avec le reste de l'ajustement, je vous présente, en vous permettant de ne pas le saluer, — le Nicolardot qui venait d'écrire Ménage et finances de Voltaire, — dont il faisait un voleur de bougies à la cour du grand Frédéric, — Patouillet-Nicolardot. Jamais la grenouille de la fable ne -s'est autant gonflée. Nicolardot écoutait Téloge d'un homme de talent avec un sourire qui signifiait : « Qu'est-ce que c'est que ça ? » — quand il ne prenait pas la peine de le traduire. Et ses prétentions ne
d'un jotonaliste 109
s'arrêtaient pas au talent, — elles débordaient sur sa personne, telle que nous venons de la voir. Cette laideur ratatinée s'admirait. Barbey disait plaisamment :
— C'est un Narcisse qui gâte le ruisseau !
Je trouvais d'abord qu'il gâtait Barbey.
. Je dis Barbey tout court, — quoique d'Aurevilly prétende que son nom est gravé sur le tombeau de Guillaume le Conquérant, Je n'y suis point allé voir, *— ne tenant pour lui comme pour d'autres qu'à la race du talent, et j'imagine qu'au fond Une saurait s'en plaindre. Mais il a le dada de l'aristocratie comme celui de l'autocratie, et il y chevauche si intrépidement pour la gaîté des spectateurs qu'il serait dommage de l'en démonter. Avec un esprit indiscutable, qu'il martèle trop pour lui donner.de la sonorité et de l'éclat, je ne sais pas de plus naïf gobeur de riens. C'est par là qu'il est puni de ses éreintements prémédités de choses plus sérieuses. Un nom le séduit, un titre le charme, — il taille ses meilleures plumes, il débouche ses encres variées, — et après quelques tours de chambre en cagoule rouge et en long vêtement de toileblanche, le voilà emballé!
Nous le retrouverons au courant de ces Confidences, — même parmi des républicains. '
Je ne saurais lui opposer un type d'homme de lettres et de critique plus différent qu'Hippolyte Babou, que j'ai connu à la même époque, dans ce même quartier du Luxembourg.
— Malgré tout, — disait, un soir, Barbey d'Aurevilly après une discussion, — Babou et moi nous donnerions toujours la main par dessus nos baïonnettes,
— Prenez garde, Barbey, — répondit Babou > vous pourriez vous piquer à la mienne.
Il n'est guère d'esprit plus souple, plus délié, plus fin que l'auteur des Lettres satiriques et critiques, des Païens innocents, et de ce volume de portraits récemment paru : Lm Sensations d'un Juré. Fin parfois jusqu'à la quintessence, — ce qu'on reproche dans un temps où l'essence même est souvent perdue.
J'avais entendu des causeurs aussi brillants que renommés ; je les avais appréciés à leur valeur, mais les uns, une fois maîtres de la conversation, tournaient au monologue; les autres à « l'esprit de cabotin », — comme
d'un journaliste m
disait dédaigneusement Barbey d'Aurevilly, — qui, tout le premier, était aussi éclatant et plus agréable, — malgré l'enflure du* ton. Si la société des causeurs par excellence du xvm f siècle eût ressuscité, je ne me représentais pas Méry captivant l'attention avec ses longues histoires et ses interminables paradoxes de marseillais parisiennisé. Roger de Beauvoir, qui, tout en ayant des mots à la Rivarol, tombait dans les farces de vaudevilliste, eût paru insupportable à Voltaire et Diderot lui eût tourné le dos. — M. de Viliemeîssant, — pour parler d'un vivant, — qui a certainement l'esprit du nouvelliste contemporain, ne serait guère écouté que du neveu de Rameau.
Hippolyte Babou n'intéresserait guère M. de Villemessant. Voilà pourquoi sans doute j'ai trouvé en lui, dès nos premières conversations, le causeur le plus attachant et le plus curieux, pie» de choses vues et imprévues, — sachant écouter (ce qui est rare) pour mieux répliquer, d'une élasticité singulière, d'une gaîtô qui tempérait, en la distillant, la plus cruelle ironie, d'une variété qui ne permettait pas de se fatiguer. Le Babou
causeur, — que j'avais vu, au repos, froid et un peu renfrogné de mine, était transfiguré : son front élevé, fuyant vers le haut, s'illuminait d'une clarté intérieure , ses yeux à fleur de tête s'épanouissaient avec la pensée, et ses lèvres, sans perdre de leur mordant, gagnaient à l'agrément de la parole. — Babou est, je crois, le seul méridional qui n'ait pas gardé plus ou moins son accent.
Ce qu'il a toujours conservé, — c'est la tradition do «r l'homme de lettres » (titre dont on abuse) qui ne saurait composer avec la mode et les engouements du jour. La littérature des écrivains, — et non des faiseurs, — est son principe et sa loi, et, en dehors de la littérature, il fait bon marché de ce qu'il ap- , pelle « les arts latéraux. »
Jugez quel affreux homme aux yeux des peintres de l'avenir qui voisinaient avec nous en 1860, — et, parmi eux, Carolus Duran.
Je vois encore ce jeune flarolus, aux longs cheveux noirs en boucles sur le front et avec une moustache naissante, se pinçant la taille et admirant son torse devant les panneaux de glaces du Café Molière.
— C'est le torse de l'Apollon, — me- di-
d'un journaliste - 113
sait-il à moi-même, un jour, — les mains serrant les hanches.
— N'est-ce pas que je suis beau? demandait Garolus, de sa voix la plus douce et la plus musicale, à Zacharie Astruc.
— Oui, — tu es beau, — répondait Zacharie aux cheveux aussi longs et aussi noirs, à la moustache aussi fine, à l'œil languissant, — mais moi aussi, je suis beau !
Et le duo continuait sur ce ton d eglogue de Virgile. Cette infatuation de soi-même, très-inoffensive, du reste, qui éclatait chez Duran, ne pouvait avoir son égale que chez Astruc.
— C'est convenu , — nous sommes tous beaux! finissait par s'écrier le somnolent Valéry Vernier, — Fauteur du roman en vers d'Aline. Mais qu'est-ce que ça fait ?
Bon Carolus ! Il était de l'école « reconnaissante à Raphaël de lui avoir ouvert les voies » . Il avait dans l'avenir une confiance que cet avenir s'est amusé à justifier. En attendant, il faisait le portrait à la lampe de Barbey d'Aurevilly, et il brossait son premier portrait pour le salon : celui de la limonadière du Café Molière. Je donne ce détail à ses
biographes qui jusqu'ici m'ont paru assez mal informés. '
darolus-Apollon avait des extases du beau que personne, excepté encore Apollon-Zacharie, ne soupirait comme lui. —Au retour d'un voyage en Italie, Charles Asselineau contait qu'étant assis devant le fameux café de la Place Saint-Marc, à Venise, il avait tout à coup entendu une voix moduler ces exclama-* tions :
— ciel de Venise, ciel sans pareil I Quel bleu et quelle lumière 1 Tout cela était fait pour vous, Titien! Véronèse! LeTintoret!...
— C'est singulier, pensait Asselineau, je n'ai jamais connu qu'un enthousiaste de cette expansion éolienne. Il y aurait donc deux Garolus?
Et il se retourna avec inquiétude. C'était le vrai, l'unique Carolus Duran qui visitait Venise. — Asselineau se leva...
— Fuyons ! se disait-îl en glissant sous les colonnades. Astruc n'aurait plus qu'à venir.
Babou secouait vigoureusement cette école de latéralistes présomptueux. Il leur démon-* trait qu'une des premières conditions pour
d'un journaliste 115
devenir de grands peintres était de ne pas rester des ignorants, — littérairement. Parmi les contemporains, il citait Delacroix comme exemple, — il nommait Courbet lui-même, dont la supériorité sur ses naïfs imitateurs était de n'avoir pas toujours le nez au vent et de le mettre quelquefois dans un livre. Il avait de ces coups pressés, brillants et portés droit qui faisaient dire, un jour, au poète Charles Baudelaire :
— Babou est un homme de beaucoup d'esprit, — mais il introduit le pugilat danjs la conversation.
— Le méchant Babou ! — dit plus simplement Charles Monselet.
J'ai pourtant connu Monselet par l'auteur des Sensations d'un Juré.