C CONFIDENCES
Sommaire : Charles Monselet. — Un souper à la Porte Saint- Martin. — Pins de bohème ! — La maison Dnbois et Lnchon.
— L'esprit de Monselet. — v Le mot-chaton. — Ponlet- Malassis. — Une foi prodigieuse. — Un Philippe II républicain. — Le magasin du passage Mirés. — Bizarrerie et raillerie. — L'Alhambra d'un marchand de jambon. — La petite maison du boulevard Brune. — Courbet. — Faites des hommes !
— Les chevaux de bois et la colonne Vendôme.
C'était aux Variétés, un soir d'hiver, un peu avant le premier coup de minuit. Monselet était là, les deux mains en croix sur la pomme de sa canne, respirant l'odeur des soupes aux choux et au fromage qui fumaient autour de lui. Il dégustait un verre de chartreuse. J'arrivais avec Hippolyte Babou : celui-ci me nomma.
— Ah I mon cher ami, — me dit Monselet,
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— il y a longtemps que j'ai envie de vous voir et de vous remercier. C'est vous qui m'avez dédié un article de fantaisie, au Figaro ?
— C'est moi.
— Comment ne nous sommes-nous pas rencontrés dix fois depuis ce temps-là ? Si vous saviez combien j'ai été touché de cette gracieuse dédicace d'un confrère que je n'avais jamais vu !
J'ajoute tout de suite que ce remerciement n'était point, comme j'aurais pu croire, une banalité. Mes relations avec Monselet se sont resserrées, — à Paris et .même ailleurs, — et j'ai plus d'une fois retrouvé dans nos entretiens ce souvenir aussi vif et aussi agréable pour lui.
Nous avons achevé ensemble la nuit commencée, en soupant au café de la Porte-Saiçt- Martin, après avoir traversé le bal masqué qui avait lieu, ce soir-là, au théâtre. Si je note une nuit vulgaire , à ce qu'il semble d'abord, c'est que nous avons eu une conversation qui éclaire un côté de la. figure de Monselet. Nous soupions à quatre, — lui, Babou, le jeune Villiers de l'Isle-Adam, — qui était
fort perplexe sur la nécessité de la rime riche,
— et moi.
De la rime riche au poète et à l'homme de lettres pauvre, besogneux, et réduit, en cas de maladie, à l'hospice Dubois, la transition est facile. Un mot avait suffi.
— Oh ! la bohème ! la bohème ! dit Monselet* Qu'on n'en parle plus! C'est horrible.
* L'hospice, la maison de santé, qu'on en parle encore moins ! C'est affreux. Cachons nos misères* cachons nos plaies, si nous ne pouvons les guérir. Souffrons dans un coin, >— mourons n'importe où, mais plus de maison de santé, plus d'hôpital !
Il n'avait parmi nous, du reste, personne à convertir.
Deux ou trois ans après, Monselet, dont tout le monde connaît la mine fleurie d'abbé dix-huitième siècle, l'œil clair sous les lunettes, l'embonpoint, la rotondité dans la taille courte, Monselet devint malade. Il ne se plaignait pas, — il allait, se traitant par l'indifférence,
— comme disait Mtirger, — mais ses amis étaient inquiets. Il lui fallait des soins réguliers pour lesquels on ne pouvait pas compter sur lui ; d'autre part, on savait son horreur de
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la maison de santé. M. de Villemessant entreprit de la vaincre. Il le fit monter $n voiture, en sortant des bureaux du Figaro, et commença à le gourmander sur son insouciance pour déduire ensuite toutes les raisons qui devaient le décider à prendre un parti.
Monselet écoutait sans répondre.
— Où me conduisez- vous ? demanda-t-il à la fin.
Je ne sais si Villemessant prononça le nom de la maison Dubois, mais Monselet comprenait tout. On espérait qu'une fois à la porte, il hésiterait à reculer.
— Villemessant, — dit-il avec une énergie inaccoutumée, je vous avertis que vous ne m'y ferez jamais entrer f
En revanche, Monselet partit pour Lttchon .
J'ignore s'il y a suivi le traitement dans toute sa rigueur, *— mais après quelques plantureux dîners, à Toulouse et à Bordeaux, il est revenu tel qu'on le voit aujourd'hui. L'ordinaire de. la maison Dubois ne lui agirait certainement pas aussi bien réussi. Quand il a été décoré, j'imagine que sa plus grande satisfaction a été de pouvoir exciter l'envie, au lieu de cette dédaigneuse pitié qu'il craignait
tant, chez les bourgeois si faciles au mépris. Lorsque l'intelligence et l'esprit sont plus d'une fois conspués par la bêtise et l'intrigue, c'est une jouissance qu'on comprend. Le rouge fait mal aux yeux de la stupidité.
Gomme je ne ramasse ici les échos et les anecdotes de personne et que Monselet gourmand, Monselet soupeur en a fourni à tout le monde, je glisse sur celui-là pour ne point paraître répéter quelque chose et quelqu'un.
Il n'a pas l'estomac de Roger de Beauvoir, qui soupait largement trois fois dans une nuit, i— mais il en a un plein de complaisances, — dont une assez coupable pour les imbéciles à qui il récite trop Les petites blanchisseuses et le Sonnet du Cochon. Ce n'est pas un causeur, mais il a des mots ! menus comme sa voix, qu'il jette à point dans la conversation, comme des fines herbes dans une omelette, avec une douceur qui n'exclut pas la malice.
Si Monselet dit : « Le méchant Babou », on répète partout : « Le bon Monselet ». Eh ! il faudrait y voir. Lui-même, je crois, ne tient pas à cette parfaite bonté. Lisez-le un peu entre les lignes, dans ses critiques ; le petit serpent est sous les fleurs. Dans la phrase
Ja
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même, tel mot, qui ne semble rien, a parfois sa gouttelette de poison : il ne s'agit que de Touvrir, comme le chaton d'une bague. Ne croyez pas au bénin Monselet I
Monselet, Babou, Barbey d'Aurevilly, dont je viens de parler successivement, — Baudelaire et Asselineau que j'ai nommés, ont tous eu pour éditeur et pour ami un homme charmant à qui je dois une place dans ce volume . de souvenirs : Poulet-Malassis.
Malassis a eu une foi prodigieuse, la foi en la littérature et en la poésie, — et au moment même où le public n'y voulait plus croire. En même temps que les Fleurs du mal de Baudelaire, il avait publié les poésies complètes de Théodore de Banville, et celles de Leconte de Lisle. Il recherchait ceux qui avaient la folie de la plume, comme d'autres ont eu la folie de la croix. 11 appartenait à la génération littéraire de 1848, — il en soignait la floraison. Rien ne lui coûtait : il faisait pour l'œuvre de l'écrivain un chef-d'œuvre de typographie dans son imprimerie d'Alençon.
Blond feu, mince, élancé, un peu raide mais élégant, Malassis rappelait le Philippe II de
Vélasquez. De fait, il était d'une gentilhommerie, dans les relations, inconnue aux descendants de vieille race normande qui pourraient avoir leur nom inscrit,— comme Barbey dAurevilly, — sur le tombeau de Guillaumele-Conquérant. Il est vrai que ce galant homme était républicain comme Saint-Just.
Ail lieu de voyager sans cesse d'Alençon à Paris, où il avait un appartement rue des Beaux-arts, et de Paris à Alençon où son beau-frère de Broise pouvait suffire, Malassis résolut d'établir une librairie à Paris. Il choisit la rue Richelieu, à l'angle du passage Mirés, — plus tard passage des Princes. Les jeunes peintres furent appelés à couronner le magasin des médaillons des poètes et des écrivains de la maison ; le grand poêle de faïence était lui-même une œuvre artistique : c'était la librairie Poulet-Malassis.
Il faut, autant que jamais, qu'une foi s'expie, quand elle n'est pas ridicule et imbécile. — * Voilà le progrès ! Et l'on s'étonne que les intelligents luttent encore. Malassis en fut victime : un autre que lui, avec moins de nerf dans le tempérament, moins de ressort dans l'esprit surtout, aurait repafti en martyr après
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des extrémités toujours douloureuses pour les plus forts. Bizarrerie et raillerie 1 Pendant que la littérature, le bel esprit, les beaux vers s'éparpillaient auvent de la faillite, — juste en face, à l'autre angle du passage et de la rue, — un ancien domestique, un marchand de bière anglaise dont cet éditeur et ces écrivains avaient été les premiers clients, se transportait en grande pompe, — le portefeuille bourré, la caisse pleine, au milieu du passage, dans un Alhambra, décoré tout exprès pour recevoir cet industriel vulgaire, — étranger vite parvenu, — son porter et son jambon.
Quelques mois après, on revoyait Malassis toujours vif, fin, ironique , traitant la vie comme elle mérite de l'être, —dans cette petite maison du boulevard Brune, dont j'ai parlé à propos de Delvau. C'était l'été. La matinée du dimanche amenait à la porte d'Orléans les invités du déjeûner hebdomadaire* Babou et moi étions les réguliers, — mais combien d'autres autour de nous ! Baudelaire, Champfleury, Alcide Dusolier, Lemercier de Neuville , etc. , etc. , puis les retardataires qui devenaient des dîneurs forcés, — Delvau, Monselet, — Courbet. . . Les
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années ont effacé bien d'autres noms en ma mémoire et d'autres figures k mes yeux. Si je ne cite pas Théodore de Banville, c'est que, le dimanche, je ne l'ai jamais rencontré chez Poulet-Malassis.
Mais je n'avais garde d'oublier Courbet, Il arriva, un soir, à l'heure du dîner, et je fus placé à côté de lui. C'était la première fois que j'avais l'occasion, non de le voir, mais de l'entendre de si près et de lui parler. Au reste, j'appréciais comme personne le talent de Courbet, qui est un peintre de grande race comme faire, et le plus puissant, le plus admirable paysagiste. Mais je n'admettais pa%r toutes ses théories, que je connaissais fort bien, et, de parti pris, pour l'attaquer de front, je le lançai sur les fresques d'Eugène Delacroix à Saint-Sulpice.
Sa tête, assez belle, au front intelligent sous ses longs cheveux rejetés derrière l'oreille, aux grands yeux clairs, au nez fin, à la lèvre inférieure un peu dédaigneuse, * se détourna sur ses larges et fortes épaules comme celle de la fière bête de forêt jugeant d'abord, au regard, du limier qui la presse.
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— Que voulez-vous que je vous dise? me demanda-t-il.
— Sincèrement ce que vous pensez.
Eh bien 1 je ne discute pas, moi, le talent de M. Delacroix. Mais M. Delacroix fait des anges, — continua-t-il, avec son accent pâteux et traînard de Franc-Comtois, — et je ne sais pas ce que c'est que des anges. Avezvous vu des anges, vous ? Non, ni personne.
Comment voulez- vous que je juge de ça?
Vous pouvez me faire n'importe quelle tête qui ne ressemblera à aucune autre, la planter sur un corps monstrueux, et quand je vous dirai que c'est horrible , — vous me répondrez :
Mais c'est un ange !
— Permettez, — nous parlons pour le moment des anges de Delacroix, — fis -je observer à Courbet. La peinture angélique est un genre convenu, faux, si vous y tenez, — soit ; mais je prétends qu'il faut plus que du talent pour symboliser dans un ange, comme celui de la lutte de Jacob, les effets d'une grâce supérieure, la force surhumaine dans le calme, l'invincible puissance dans la sérénité...
— Je vous passe celui-là, — me répondit
Courbet, — et encore ses ailes, — remarquez bien, — le rendent ridicule et difforme. Assez d'anges comme ça ! Qu'on mê fasse des hommes, •*— et nous^yerrons.
Après dîner, Gourbetftne montrait à la porte d'Orléans un ouvrier crânement coiffé d'un feutre gris et solidement campé sous un réverbère, — ■ le visage épanoui, la pipe aux dents.
— Tenez, — me dit-il avec un rire gouailleur et triomphant, *— c'est autrement difficile à faire qu'un ange, ce bonhomme-là !
C'était fête à Montrouge ; — la discussion n'avait altéré, en somme, la bonne humeur de personne et nous flânions le long des baraques, quand Malassis s'élança galment sur les chevaux de bois.
— Eh 1 parbleu ! pourquoi ne ferions-nous pas un tour de jtshevaux de bois ? s'écria Cour» bet avec une joie d'enfant.
Et, — vous le savez, n'est-ce pas ? — Ce Courbet-là est celui de la Commune, celui du conseil de guerre de 1871, — un scélérat, disent les violents, — un malfaiteur, assurent les modérés, — le Courbet, enfin, condamné civilement à payer les deux cent mille francs
-nr^— —— —— n
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de reboulonnement de la colonne qu'il avait déboulonnée d'un coup de plume !
Tout cela est bien étrange. On quitte un homme sur les chevaux de bois, comme un bon bourgeois qui s'amuse, — et dix ans après, quand on le cherche, il fuit Paris en criminel, — il s'échappe en Franche-Comté, il se réfugie en Suisse, et Francis Magnard montre le poing en criant :
— Ce gredin de Courbet !
Sommaire : L'apparition de Théophile Silvestre. — La gaierie de portraits. — Le balcon de l'hôtel Voltaire.— Eugène Potrél.
— La haute comédie an dessert. — Le bohème D**% auteur de discours au Sénat, — Un journal à acheter. — La chasse à l'argent. — La leçon de Nestor. — Le sanglier de la réussite.
— Léon Gambetta. — Son vrai portrait à cette époque. — Les orléanistes du café de Madrid. — Le jugement d'un indépendant. — L'ami Laurier. — La couleuvre berrichonne. — La déclaration de Châteauroux.
Je revois dans mes souvenirs, à Pautomne de 1861, une tête noire et sauvage, aux sourcils en buissons abritant des yeux sombres et prêts au coup de feu, — qui se balançait et s'agitait sur des épaules de paysan en redingote, entre les cyprès en caisses qui garnissaient le trottoir du Café de Bruxelles, sur la place de FOdéon. C'est Barbey d'Aurevilly qui me nomma cet inconnu pour moi : Théo-
phile Silvestre, critique d'arts retour de Belgique, où il avait fait des conférences. Ce n'était pas la langue qui avait dû lui manquer : elle était des mieux pendues, malgré l'accent montagnard de TAriège qui la distinguait. De plus, l'homme était très-mime, très-comédien dans son épaisseur, et cet accent donnait même à ses bouffonneries de conteur un sel particulier*
„ Silvestre avait grrêté avec Bourdin, qui remplaçait alors Villemessant au Figaro, une série de « Portraits en pied. » Barbey eut une des premières places dans la galerie. Il y avait du relief, de la couleur, du brillant par endroits et de l'imprévu, — mais tout cela sentait l'effort, le travail lent et par raccords, l'essoufflement du portraitiste. On assistait, pour peu qu'on eût du métier, à l'accouchement laborieux de toutes ces phrases. Les traits étaient lourds à force d'être forgés. La % galerie n'avançait guère, et pourtant Silvestre en menait grand bruit. De Blanqui, qu'il avait obtenu la permission de visiter à Sainte-Pélagie, à Frederick Lemaître, qu'il ne* pouvait pas davantage enlever du premier coup, il voyait tout ce qui avait une figure et un nom.
« Il faisait poser ses modèles, » comme il disait, — mais, le bouillant Silvestre posant aussi pour eux, les séances se suivaient sans avoir une fin.
Il s'installa, pour recevoir son monde, à l'hôtel Voltaire, — au balcon du dernier étage, — comme un photographe. L'appartement n'en était, du reste, que plus agréable : le Paris des bords de la Seine se déroulait, splendide aux yeux, de i' Arc de Triomphe à Notre- Dame, et je crois môme au portail de Sainte -Gervais. C'était à monter chez Silvestre rien que pour jouir de la magnificence de cette vue. Avec lui ou à côté de lui logeait son secrétaire Potrel, — un autre bouffon d'esprit qui eut manqué à la comédie, — un réfractaire de la vie bourgeoise, pour laquelle il était .né dans l'arrière-boutique d'un tailleur, — mort avec la réputation d'un bohème, sur un oreiller de cent vingt mille francs. Il avait hérité trop tard.
Eugène Potrel, ancien candidat à l'Ecole normale, ancien comédien, errant du théâtre Molière à celui d'Odessa, en Russie, journaliste par boutades, causeur par besoin, était un type curieux à cette époque. La maladie
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n'en avait pas encore fait un hypocondriaque et les héritages un fou défiant. Ce gros garçon aux cheveux roux et rares, à l'œil gris enfoncé sous le sourcil, au nez épaté, aux lèvres épaisses, trouvait des mots merveilleux qui lui faisaient tout pardonner, même la lâcheté.
Et surtout, monsieur, — disait-il msgeatueusement après une giffle... reçue, ne vous vantez jamais de m'avoir souffleté !
Sa langue mangeait sa plume ; il parlait trop pour avoir le temps d'écrire, — et, d'autre part, il disait lui-même ; « Si je Bayais écrire comme je sais parler 1 *
Tel était le compère de Silvestre à l'hôtel Voltaire, Tous les deux très-joyeux compagnons quand les visiteurs arrivaient, — et ils les seraient plutôt allés chercher, ces perpétuels besogneux d'oreilles ouvertes pour euxf Il était certains dîners qui valaient seuls des scènes de haute comédie. Barbey d'Aurevilly lisait, au dessert, des fables de la Fontaine, drapé dans une robe de chambre chinoise dont Silvestre se plaisait à l'atfubler pour faire * soupeser, » comme il disait, la polonaise de Barbey, qu'il accusait de se plastronner fortement Barbey soulignait pendant ce temps
l'esprit de la Fontaine sans se douter des malices de son hôte, et Brucker s'écriait en aspirant une prise :
— D'Aurevilly, tu lis comme un ange !
Barbey n'est jamais entré dans un bureau
de tabac que pour faire remplir la tabatière de Brucker,
Celui-ci secouait Baudelaire, qui fumait un cigare silencieusement, pour lui arracher son approbation.
— Ah ! ça, — disait le poète des Fleurs du mal en pinçant les lèvres et en vrillant cette tête de sacristain de son regard aigu, — auriezvous la prétention de me confesser ?
A un bout de la table, le vieux D*** était rêveur.
D***, qui traîne encore son malheur dans Paris, était ce doyen de la bohème sur qui j'ai cité un affreux mot de Vallès. Cet homme a eu des discours au Sénat. De temps en temps la voiture de Piétri, ex-préfet de police élevé à la dignité suprême, s'arrêtait devant la porte de l'hôtel Voltaire, et Silvestre descendait causer avec Piétri, — sur le marchepied. On était sûr alors que le sénateur avait l'intention de prononcer un discours dont il cherchait le
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premier mot. Gela regardait Silvestre ; mais comme celui-ci, sans l'avouer, n'était pas plus fort que l'ancien préfet de police sur certaines questions, il envoyait chercher D**\ qui accourait au déjeûner et au travail. Le pauvre vieux D*** a sous son grand front chauve un grenier d'abondance qui ne l'a jamais nourri. Expliquer cette fatalité est aussi difficile que de justifier, d'un autre côté, des fortunes insolentes. En revanche, au jour fixé, le sénateur étonnait ses plus illustres collègues par des connaissances qu'on ne lui soupçonnait pas, et Silvestre pouvait compter sur la gratitude de l'ami Piétri.
Cependant la galerie de portraits ne s'achevait pas, La caisse du Figaro était en avance sur la copie et s'était, je crois, fatiguée. Silvestre n'imagina rien de mieux que d'acheter un journal pour avoir une caisse à lui. Le Nain jaune était à vendre. Encore fallait-il les premiers fonds. Notre homtne mettait à cette chasse à l'argent le jarret et l'âpreté du montagnard ; il ne trouvait que des espérances.
— Combien vous faut-il donc ? lui demanda, un matin, Roqueplan qui l'avait rencontré courant sur le boulevard.
— Au moins cinq mille francs.
— Cinq mille francs ? Mais rien n'est plus facile, quand on a des relations et de l'entregent, que de découvrir cinq mille francs à Paris.
— Vous croyez? disait Silvestre dont le charbon des yeux s'allumait sous leurs buissons noirs.
— Sans doute. Mais d'abord où habiter vous?
— Boulevard des Invalides (1).
— Ah. ! vous m'en direz tant ! répartit le vieux Nestor, qui était la sagesse et l'habileté même dans ces choses parisiennes. On n'habite pas boulevard des Invalides quand on
.veut emprunter cinq mille francs.
Malgré tout, on apprit un jour que le Nain, jaune passait aux mains de Théophile Silvestre. Un sanglier arriva de TAriège pour fêter, boulevard des Invalides, la prise de possession du journal. Le dîner fut superbe ; les convives étaient à peu près les mêmes que d'ordinaire, avec Leconte de Lisle en plus.
(1) SUvettre s'était marié et installé, en effet, boulevard des Invalides, depuis quelques moit.
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Parmi eux, on revoyait, ce soir-là, un jeune homme d'une tête étrange, avec de long* cheveux noirs épais et secs, — l'un des yeux chaud et vif, — l'autre, démesurément ouvert, mort dans l'orbite et donnant à la physionomie un côté sauvage, — le nez accentué, la bouche lippue, — la figure animée, portant la moustache et la barbe. — les épaules trapues, le cou puissant. On l'avait déjà pu connaître dans Pappartement de l'hôtel Voltaire. Silvestre l'avait distingué chez Grémieux parmi les secrétaires de l'avocat, qu'il faisait poser pour sa galerie. Moi, je l'avais remarqué pour la première fois avec Silvestre. Barbey d'Aurevilly, à qui M. Buloz intentait un procès en diffamation après un portrait de lui trop complet dans le Figaro , avait pris ce jeune homme pour défenseur. Il perdit, etVillemessant, aussi intéressé que lui dans l'affaire, lui dit même à cette occasion, avec son gros rire, en le plantant devant une glace :
— Voyons, d'Aurevilly, comment voulezvous gagner un procès devant des juges avec une rediiTgote comme ça ?
Barbey faisait, avant et après, l'éloge de son avocat. Il m'avait demandé à moi -même :
— Vous n'avez jamais entendu parler Gambetta? Oht — ajoutait-il, cest un petit Mirabeau!
Je souligne les paroles textuelles.
On avait déjà deviné, — n'est-ce pas? que c'était M. Gambetta qui mangeait, ce soir-là, le sanglier chez Théophile Silvestre-. La vie intellectuelle de Paris , avec ses courants, cause de ces rencontres, de ces liaisons même auxquelles on ne peut plus croire au bout de dix ans. Le Silvestre- du sénateur Piétri, flanqué de Gambetta, — cela s'expliquait : on pouvait surveiller la jeune opinion républicaine ; — mais Gambetta, flanqué de Silvestre, cela ne se comprenait pas sans les chocs auxquels se plaisent les amoureux de la parole, — comme exercice, — pour l'éclairer des étincelles qui en jaillissent, et pour l'armer, l'expérience faite, en prévision d'autres luttes. }
Au reste, le Gambetta de cette époque n'était point celui que les échotiers se plaisent à montrer. Je le revois, au milieu de ces hommes de lettres, attentif, réfléchi, presque modeste. Ce n'était pas encore le temps du Café de
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Madrid où il n'y avait pas que des républicains et des avocats, — je l'ajoute en passant, — où s'arrêtaient les normaliens néo-bonapartistes comme M. Weiss, — orléanistes, comme M. Hervé, — entourant M. Gambetta plus sûr de lui, plus ardent que naguère, et qui, d'instinct, sentait l'heure prochaine, l'éclat d'un procès Baudin.
— Parmi tous ces bavards, — me disait alors un homme aussi sérieux qu'indépendant, — il n'y a que Gambetta quijsache quelque chose.
Il apprenait encore quand je l'ai connu. Il avait une simplicité et une régularité bourgeoises que les gens mal renseignés ne soupçonnent guère. Il avait déjà, dans son intérieur, — cette tante dévouée, — plus qu'une mère, — qui dès 1860, — je crois, — était arrivée de Cahors pour ouater sa vie des soins qui pouvaient lui manquer. Où est le bohème que les vagabonds du journalisme peignent à leur façon ?
Gambetta avait une nature essentiellement sympathique. Autant que celle de son ami Laurier était louche, — presque répulsive.
Jjaurier avait aussi fréquenté la littérature : il
était un invité des soirées de Crépet, ~ le mari d'une nièce de la Malibran, — qui avait entrepris une publication, — études et extraits, — sur les poètes français. Ce petit berrichon, M e Laurier, à tête de couleuvre, dont j'avais beaucoup entendu parler jdans son pays, — au Blanc, — en 1859, — Tannée même où son mariage doublait sa fortune (et cela lui faisait vingt-cinq mille livres de rentes, — je le dis avec mon impartialité en tout, pour qu'on ne l'accuse plus de s'être payé des gants et des bottes avec l'emprunt Morgan), cet intrigant serpentin frétillait aux réceptions Grépet. On n'y prenait garde ; on l'éloignait quand il se glissait entre les fauteuils et les chaises, comme un intrus et un indiscret.
Il lui a fallu Gambetta pour arriver politiquement où on l'a vu, et pour passer où on le voit : avocat consultant des princes, — petit prince lui-même dans les sociétés industrielles et financières et jusque dans la Compagnie d'Orléans.
On m'a conté que M. Laurier, — motivant son changement de front, disait, il y a deux ans, à Châteauroux, avec son insolence de parvenu qui ne doute de rien :
d'un journaliste 139
— Croyez- vous que moi, Laurier, je voudrais être, un jour, ministre de Gambetta?
Allons donc !
Mais vous avez été moin$ que cela, M e Laurier, — et Ton s'en est encore plaint !
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Somhairb : Les méridionaux, du Nain £*». - Ulysse Pie. Silvestre et l'empereur.- Mahalin et Kon.ng. - Les drames du père Bie. - La Victoria de Silvestre. - Un h,s lonen délicat -Un journaliste malgré son père: M. Paul de Cas- Sac - Un billet de M. de Girardin. - L'hôtel de la rue Panquet-Villejust, M- de Girardin et Ractael. - Le moinillon bredouilleur. - Faites votre troul
Quand un méridional est quelque part, tous les midis menacent d'y passer. Silvestre prit pour premier rédacteur Ulysse Pic, qui amena plus tard son jeune frère . Ossian Pic comme administrateur. Le père Bic, qui l'avait été iadis à la Presse de M. de Girardin, le fut d'abord au Nain jaune et y resta caissier pour rentrer dans quelques mille francs prêtés à son compatridte, le rédacteur en chef.
D'autre part, ne méridionalisant guère.
aA
comme je l'ai dit, Hippolyte Babou s'était chargé de la chronique théâtrale; Barbey d'Aurevilly avait une place réservée à ses fantaisies littéraires et historiques, — mais un jour, il alla si loin en voulant donner le fouet à madame Roland que Silvestre luimême protesta contre le capitaine, — comme il appelait son ami Barbey. Celui-ci se retira avec dignité. Potrel fut pendant quelques semaines secrétaire de la rédaction, — * le petit Adrien Marx y faisait je ne sais plus quoi, — et Mahalin fournissait des articles de genre en même temps que les échos de Paris.
Ulysse Pic, rallié comme Silvestre au bonapartisme, après avoir été farouche républicain comme lui, avait de la verve et du talent. 'Ce gros homme à l'œil plus défiant que profond, à la bouche amère sous la moustaclfe noire, à la démarche lourde dans son' balancement, ne manquait ni de finesse ni de légèreté dans se^ Lettres gauloises. Il visait à être le bonapartiste indépendant, le nettoyeur ironique des écuries d'Augias, et il se plaisait à faire sentir à Léonce Dupont ses meilleurs coups de balai. Ce rôle dp conseiller sacrifiant l'intérêt à la
franchise était aussi celui où Silvestre paradait. Au reste, il semblait qu'il eut ses droits et ses immunités.
Une après-midi, un chef dé bureau de Tlntérieur arrive boulevard des Italiens, au Nain jaune, pour présenter quelques observations sur un article du dernier numéro. Silvestre le reçut debout, (Somme s'il était luimême au-dessus du ministre, et, au premier mot, s'écria :.
— Ah ?. c'est ainsi qu'on entend les intérêts de l'empire ? On veut mettre le bâillon à ses conseillers les plus dévoués, — les forcer à tromper l'empereur? Gela ne sera pas, monsieur! Je vais trouver l'empereur de ce pas.
— Mais permettez, — monsieur Silvestre.
— Je ne permets rien, monsieur. Je ne tromperai pas l'empereur, moi ! Il faut qu'il sache comment on traite les serviteurs les plus éclairés. Je vais tout conter à l'empereur, et nous verrons.
Et il se promenait comme un lion en cage, — et il ébranlait le plancher en cherchant son chapeau.
— Mon chapeau ! Où est mon chapeau ?
— Monsieur Silvestre. . .
— Je n'accepte aucune raison, vousdis-je.
J'ai une voiture en bas : je pars pour Saint- CloucL
Et il passa devant le chef de bureau stupéfait, — comme une bourrasque. La rédaction était muette d'étonnement : Ulysse Pic admirait Silvestre ; il n'avait pas encore découvert que celui-ci, dans ses visites aux Tuileries et à Saint-Cloud, n'avait de conversation qu'avec un cuisinier.
Je ne m'arrêterai pas au furet Marx qui bientôt quitta le Nain jaune pour la Nation, — si j'ai bonne mémoire. Paul Mahalin, que ses petits chapeaux sur l'oreille, ses moustaches blondes en croc, sa tenue et son allure avaient fait surnommer « le mousquetaire », était autrement curieux à connaître. Garçon d'esprit, à qui les besoins de> la vie en ont fait beaucoup dépenser pour les autres, il avait, dans ses - articles, le pittoresque d'expression lo plus imprévu et le plus hardi, — dans ses échos, des mots aussi amusants qu'imagés. Il avait encouru, je me souviens, la colère de Victor Koning qui lui écrivit en le menaçant de son pied où vous devinez. Mahalin se contenta de répondre ;
— J'ai abouché la lettre de M. Koning avec la partie intéressée.
Cependant la caisse bâillait après l'argent et les rédacteurs devant la caisse. Quand on allait trouver le papa Bic dans son cabinet, il relevait son grand et large buste, haussait les épaules et tirait de son buvard le manuscrit d'un drame en cinq actes et en vers. Mahalin en a, une fois, avalé trois de suite, en attendant les fonds qu'on devait toujours apporter, et l'on ne s'imagine pas ce qu'étaient trois actes lus par le papa Bic avec son accent, ses intonations étudiées, ses gestes et ses commentaires î
Silvestre déclara qu'il allait mettre à contribution le département de l'Ariège, qui devait le compter parmi ses gloires. 11 était parti. On apprit seulement huit jours après qu'il avait parmi ses bagages... une Victoria sortie des ateliers de Binder pour promener son importance pa,rmi ses compatriotes. Les semaines se passaient sans le ramener ; le conseil d'administration attendait. Enfin, Silvestre revint, léger d'argent, et trop tard : il avait follement perdu l'avenir du Nain jaune et sa propre situation. Il disparut pendant quelques années.
Dans les trois dernières de l'empire, Napoléon III, qu'il était sans doute arrivé à voir et à séduire par ses boniments, lui servait une pension de 12,000 francs sur sa cassette pour écrire son histoire depuis la présidence, et surtout l'apologie du coup d'Etat. Je ne dirai point que les événements n'ont pas permis à Silvestre de terminer sa besogne; je serais d'abord curieux de savoir s'il l'avait commencée sur le papier. Encore un qui a été assez payé pour appeler le Quatre Septembre une infamie, — l'honnête homme I — et une monstruosité, — le délicat histo-»
rien !
Un dernier souvenir à propos du Nain jaune.
M. Granier de[Cassagnac y entre, un jour, en homme qui craint d'arriver en retard et va droit au cabinet de Silvestre :
— Je sais, dit-il, que mon fils vous a apporté ou va vous apporter un article. Je vous prie de refuser tous les articles qu'il pourrait vous offrir. Il -est enragé d'écrire, et moi, je ne veux pas absolument qu'il fasse du journalisme. C'est un vrai service que je vous demande et je compte sur vous.
Le fils en question était M. Paul de Cas-
sagnac. Est-ce que M. Granier est vraiment si fâché d'avoir un fils journaliste ?
M. jde Girardin, qui a toujours montré de l'estime pour le père Bic, l'avait consolé de ses déboires du Nain jaune en le prenant pour administrateur à la Liberté.
En 1867, je rencontrai cet excellent bonhomme, là barbe plus blanche que jamais, la figure ombragée, comme autrefois, - par les larges ailes du chapeau. Il m'aimait beaucoup, quoiqu'il ne m'eût encore infligé lecture de drame ni de vers.
— Ah f me dit-il, je suis bien aise de vous voir, — et pour plus d'une raison. Je crois que Girardin aurait envie de chroniques ou de causeries pour égayer son journal. Pourquoi ne viendriez-vous pas à la Liberté?
— Mais, — mon cher monsieur Bio, je ne connais pas M. de Girardin.
— N'est-ce que cela? Je suis dans les meilleurs termes avec lui, — je parlerai de vous. H feut que vous voyiez Girardin ,
— Aux bureaux de la Liberté, fis-je observer, il parait que c'est difficile*
~ Mais chez lui, tous les jours à midi.
d'un journaliste 147
— Ce n'est pas moi qui lui demanderai audience....
— Je vous répète que je me charge de tout. Donnez-moi votre adresse.
Nous nous étions séparés sans que j'eusse * attaché plus d'importance à cette proposition.
Quelques jours après, je recevais an billet de M. de Girardin m'annoncant dans la forme la plus polie qu'il me recevrait quand je me présenterais, de midi à une heure, à son hôtel de la rue Pauquet-Villejust.
Que s'était-il passé?.. J'allai relancer, pour l'apprendre, le vieil ami Bic dans son cabi- • net d'administrateur.
— Girardin, — me dit41, sera enchanté de vous connaître, et tout se présente à souhait. Gasperini est très-malade, il ne peut plus faire son feuilleton théâtral; demandez l'intérim.. Ce sera un bon pied dans le jour- *nal.
Et je partis, le lendemain, sur ce pied-là — en espérance, — pour la rue Pauquet- Villejust.
Un cocher en gilet rouge astiquait des harnais dans la cour de l'hôtel. Un grand diable
de laquais en livrée, — culottes courtes et bas de soie, — se tenait majestueusement sur le perron. Malgré son air imposant, je lui remis ma carte avec uue assurance qui assouplit sa dignité, et il m'introduisit de plain-pied dans une longue galerie de tableaux où il me laissa pour aller m'annoncer. Il ouvrit une 'porte, à gauche, à l'autre bout de la galerie, disparut et revint presque aussitôt en me disant :
— M. de Girardin vous prie d'attendre cinq minutes.
Je me serais facilement résigné à attendre davantage au milieu de ces portraits où madame de Girardin, •*- la première, dois-je l'ajouter? — et Rachel se détachaient vivantes de leurs cadres dorés, — la beauté blonde, rayonnante et l'esprit cultivé, — le génie instinctif et la beauté sombre, mystérieuse, — car devant un tel portrait, il faudrait être bête comme un marchand de pruneaux pour ne pas sentir qu'il y avait en Rachel une étrange et puissante beauté. Je ne parle pas des portraits de M. de Girardin.
Il ouvrit la porte de son cabinet après les cinq minutes et entra dans la galerie avec un visiteur, à qui il fit examiner une statue de
d'un journaliste 149
marbre placée sur son socle en pleine lumière de la fenêtre, — m'ayant toutefois salué de la tête (j'étais loin d'eux) et de ce geste de main qui signifie : '
— Je suis à vous.
Deux minutes cette fois, et, le Visiteur reconduit, nous étions seuls.
M. de Girardin avait une robe de chambre violette nouée à la taille par des cordons dont les glands lui battaient les genoux. Il n'était pas encore chauve de cette mèche légendaire qui a résisté plus longtemps que les autres places de la chevelure, — s'il a jamais eu une chevelure. — Il n'avait pas de lorgnon, et de tête et de tenue il faisait reversa' un petit moine fantaisiste en chambre, — pardon ! je veux dire en hôtel particulier. Il me semblait que madame de Girardin, — la spirituelle Delphine, — souriait dans son cadre en le regardant. Quant à Rachel, elle paraissait assez surprise de voir ce moinillon violacé trottiner à la flamme de ses grands yeux noirs.
— Voyons, — me dit M. de Girardin, — ne perdons pas de temps, — allons droit au but. Que désirez- vous faire dans la Liberté?
450 CONPIDENCE8
— Provisoirement, monsieur, si cela vous convient, le feuilleton théâtral puisqu'il est libre jusqu'à ce que la santé de M. Gasperini lui permette de le reprendre.
— Mais qui vous a dit, — demanda M. de Girardin, — que M. Gasperini flit malade?
M. Gasperini n'est pas malade du tout ; il va bien, très-bien, — il donnera son feuilleton à la fin de la semaine.
— Pardonnez-moi, monsieur, — j'étais alors très-mal renseigné.
— Oui, très-mal, cher monsieur.
Remarquez que je trouvais, deux mois
après, à Nice, Gasperini n'ayant plus que le souffle. Il mourut en revenant à Paris,
— Dépêchons-nous, — continua M. de Girardin, — ne dépensons pas notre temps en paroles. Que feriez- vous encore ?
— Des causeries, — si cela vous plaît.
— Très-bien. Allez au journal, dites que vous m'avez vu, apportez votre article, et avec moi, vous ferez votre trou, mon cher monsieur ****, vous ferez votre trou ! Au revoir, à bientôt !
Et ce bredouilleur me reconduisit, — gracieusement, du reste.
D^XJN JOURNALISTE 151
Cette comparaison implicite du journaliste, — de l'homme 4e lettres avec le lapin ou la taupe, me refroidit singulièrement. Je n'allai pas à la Liberté et je n'ai jamais revu M. de Girardin.
Sommaire : Un matin de 1861. — Le Boulevard d'Etienne Carjat. — Les trois frôres d'armes. — Charles Bataille. — Le grand Zens et Erôs chez les boursiers. — Les bons camarades. — Le capitaine De Launay. — Garjat sur les raines du Boulevard. — Albert Glatigoy. — Prince [et vagabond. — Un dessert à l'hôtel de Paris, à Monaco. — Catulle Mendôs. — Le Parnasse Choiseul. — Léon Gladel. — Un désir de M. Villemain.
Un matin de Tan de grâce 1861, Garjat, le caricaturiste Carjat devenu déjà photographe, se réveilla avec cette idée :
— Si je faisais un journal?
Et pour la rendre plus raisonnable, il ajoutait:
— J'aime la littérature, — tous les hommes de lettres sont « mes bons camarades, » — j'ai d'avance toutes les plumes de Paris pour ma rédaction.
d'un journaliste 153
Et le Boulevard parut, — journal littéraire hebdomadaire avec des portaits-charges de Carjat et de Durandeau. Le titre était excellent. Jean Djz Boys, — le frère d'armes dramatiques d'Amédée Rolland et de Charles Bataille, le paraphrasa dans le premier numéro, — sans éclat, du reste, quoique avec l'application de cette petite tête étroite, aux cheveux plantés sur les sourcils, qui écrivit La Volonté pour la Comédie française, et à qui Ta volonté, mal Soutenue par la puissance, fît, en ces dernières années, éclater le cerveau. Il est vrai que Bataille a fini de même, — plus vigoureusement organisé pourtant, celui-là, — malgré sa précoce surdité.
Cette infirmité de Bataille me rappelle un joli mot de lui. Il était allé demander à je ne sais plus quel rédacteur en chef de faire la chronique musicale dans son journal.
— Mais enfin, lui dit celui-ci, dont le journaliste combattait l'hésitation, il me semble que vous avez l'oreille un peu dure pour ju-
-ger d'une oeuvre musicale.
— C'est ce qui assure mon impartialité, répondit Charles Bataille.
Amédée Rolland, le Bourguignon bâti en Hercule, a été, lui, enlevé en trois mois par une phthisie galopante.
Bataille, — qui avait passé par le Kgaro, — fut plus que les deux autres le rédacteur régulier du Boulevard. Sa rudesse y chroniquait ; cela ne faisait point le mal dont le journal languissait sur la table des cafés les moins bourgeois. Les vers s'y étaient mis, — les plus éclatants, — mais quels vers pour une publication que son titre même obligeait de rester boulevardière et dont la littérature légère, essentiellement parisienne, était la première condition de succès ! . . . Songez à l'effet que Théodore de Banville devait produire sur les boursiers et les gandins quand il parlait en alexandrins olympiens du grand Zeus, de l'enfant Erâs, et du divin laurier. J'ignore s'ils ont seulement goûté de cette poésie, — mais ils n'y sont sûrement pas revenus. Puis, après Banville arrivaient ses caudataires, le long Glatigny, et le mièvre Catulle Mendès qui avait déjà eu la Revue fantaisiste tuée sous lui.
Tous les « bons camarades » étaient accourus, Carjat ne s'était pas trompé et il avait le
d'un journaliste 155
droit de défendre cette religion qu'il avait instituée et que Babou appelait plaisamment la Pancamaraderie. Mais tout le monde était maître chez Garjat excepté lui-même. On lui mangea dans la main tant qu'il y eut quelque chose à grapiller, puis on lui apporta les ours qui dormaient au fond clés tiroirs. Des noms inconnus éclataient à la lumière du Boulevard, et il n'y avait guère de semaines où Carjat ne crut sérieusement, dans la naïveté de sa conscience, avoir découvert un homme de génie. Il n'inventa guère, en somme, que le capitaine De Launay qui, après les succès du sabre de cavalerie, ambitionnait les triomphes de la plume ; Bataille y aidait, au temps du Boulevard et peut-être après, mais l'ardeur du capitaine ne s'étant pas ralentie en ces dernières années et De Launay tirant à l'occasion un article de sa poche et un drame d'un roman de .Balzac, je deviens inquiet : je tournerais volontiers au spiritisme, car l'esprit de Bataille me semble parfois s'entretenir avec le capitaine De Launay.
Le Boulevard prolongea deux ans à peu près son existence. Au milieu de quels tiraillements d'argent, on le devine. Il était allé
agoniser impasse Bonne-Nouvelle, à l'imprimerie Dupré de la Mahérie, — il y finit. Inutile de prier pour son repos. Celui de Garjat a été plus compromis, et si vous remarquez le panache blanc de sa chevelure, — auquel les « bons petits camarades » ne se sont plus ralliés, — les yeux plus ternes sous les verres du lorgnon, le long nez qui paraît attristé des confidences des lèvres, Garjat vous dira : — C'est le Boulevard!
Puisque j'ai nommé Albert Glatigny, parlons-en tout de suite.
Les cités et les campagnes, les montagnes et les vallées, les rivages et la mer, le cœur de la France et les frontières, Paris et Fontarabie, les Pyrénées et les Alpes, Biarritz et Nice, les maquis de la Corse même ont vu passer ce personnage funambulesque, d'une longueur de corps qui n'en finissait pluà, la fi- ' gure en lame de couteau, les yeux bruns trèsouverts mais égarés. C'était un échappé du Roman comique. Son costume le complétait, et quand le bâton à la main, coiffé d'un feutre gris à larges bords, couvert d'une houppelande qui n'avait pas de saison, il arpentait les rou->
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tes de ses jambes démesurées, on pouvait croire à une apparition fantastique. Ne se doutant pas, du reste, qu'il fut autrement que personne, ayant sous les loques du vagabond, un naïf orgueil de dieu, étant aussi à Taise devant un prince, s'il le rencontrait, que devant le mendiant du chemin.
Je me rappelle un trait de cette magnifique indifférence. Nous dinions un soir, Monselet et moi, dans le grand salon de l'hôtel de Paris, à Monaco. C'était l'heure où tout le monde brillant l'a envahi, où le velours, le satin, les diamants, les yeu& des femmes royalement parées, tout cela chatoyé, tout cela éclate et ajoute comme une lumière à la lumière. De notre table nous regardions cet éblouissement.
Tout à coup, la porte s'ouvre, Glatigny fait son entrée, la tête haute, le pas assuré, dans le costume que j'ai décrit tout à l'heure, et suivi de sa petite chienne Follette qui,des Pyrénées aux Alpes, l'avait accompagné dans tous ses voyages, Follette, que le pauvre poète n'aurait pas donnée pour tous les rouleaux d'or empilés sur les tables de jeux de Monte-Carlo f
]Et vous pensez peut-être que Grlatigiiy s'est
un instant troublé en s'apercevant qu'on le remarquait? Tout ce monde ne comptait pas pour lui; il était arrivé de Nice à pied, par la Corniche, espérant bien -nous voir, Monselet et moi ; il nous trouvait, — que lui importait les autres? Tous des gêneurs I devant qui il gardait l'immunité des grands d'Espagne, si bien que Monselet fut obligé de lui dire :
— Si, au moins, tu ôtais ton chapeau?
Albert Glatigny \était le fils d'un bon gendarme de Normandie qui, lorsqu'il eut seize ans, et des dispositions d'esprit aussi inutiles que dangereuses aux yeux paternels, lui avait montré en même temps la pointe de sa botte à la hauteur qu'on sait, et le ruban de la grand' route.
— Votre père vous a béni bien bas f disait Babou à Glatigny.
Il partit, avec le goût du théâtre, où il fut toujours déplorable, même comme confident de tragédie, à Brives-la-Gaillarde comme à Paris, car jecrois qu'il a joué partout, même dans les granges. Mais, d'autre part, ce garçon élevé dans une fpetite gendarmerie de Normandie, n'ayant que l'instruction primaire de l'école par dessus l'instruction primitive de la
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caserne, avait eu le souffle d'un Esprit sur le front. Preuve éclatante que l'Esprit souffle où il veut et qu'il y met quelque courage. Il avait jeté le moule des vers dans cette tête d'oiseau, et Glatigny les y coulait avec une étonnante facilité. Le fils du gendarme apprit la langue de Théodore de Banville, il jouait avec Erôs, il tutoyait Zeus, et l'inplacable Vénus n'avait plus de secrets pour lui. L'imitation était flagrante, — j'allais dire la copie exacte. Pourtant il se dégagea. Il eut des inspirations plus personnelles, des peintures toutes contemporaines ; il fit même de la satire politique (Les Fers rouges) , il eut de l'ironie et du sarcasme en vers, cet inoffensif Glatigny t et il est mort, pulmonique épuisé d'une vie de hasards et de privations, en donnant, au Rappel, ses dernières notes de Fifres, ses derniers coups de Sifflets,
Tout autre est Catulle Mendès.
Ce blondin chevelu à l'œil faïence, au teint de femmelette, aux lèvres de rose thé, entra dans la vie comme un jeune Apollon qui daignait descendre sur le trottoir du boulevard Montmartre. 11 n'était point naturellement doué,
comme Glatigny. Il ressemblait, disait-on, à Théodore de Banville à vingt ans, — il se fît l'enfant de chœur de Banville ; — un peu plus tard, il était troublé par le Baudelaire d'Edgard Poë, — en dernier lieu, il tourna à la verroterie indienne en voulant dérober son secret à la poésie de Leconte de Lisle.
Catulle n'est pas Alcibiade, — il n'en a que plus obstinément cherché à produire son effet dans toutes les occasions qu'il a pu saisir. Il le ratait ridiculement. Je me suis toujours demandé quelle figure son beau-père, le grand poète Théophile Gautier,- devait faire à ce métis présomptueux* La pose ne remplace pas le talent, et il faut même beaucoup de talent aujourd'hui pour faire accepter la pose. Catulle Mendès s'était posé comme le jeune chef de ces Parnassiens, de ces impassibles en poésie, qui n'ont été utiles qu'à la réputation- de l'éditeur Alphonse Lemerre. Celui-ci en a profité pour éditer aujourd'hui ce qu'il appelle orgueilleusement « mes classiques », et le jeune Parnasse est assez démodé passage Choiseul.
D'un autre côté* les Parnassiens ne tresseraient pas, à cette heure, pour Mendès la couronne du « divin laurier, »
Catulle s'était imaginé qu'il n'avait qu'à vider des tasses de thé et le dictionnaire de rimes, voluptueusement étendu sur un canapé de velours rouge, et à se faire le gendre de Gautier pour être un poète lyrique. Il est temps qu'il revienne de ses illusions, si ce n'est encore fait.
Gomme portrait de contraste, je n'en saurais trouver un autre plus complet, dans la génération de 1860* que celui de LéonCladel, — qui me permettra de ne voir en lui que le prosateur.
Cladel arrivait en droite ligne de Montauban avec un fort accent de terroir, qu'il n'a pas perdu et qu'il ne paraît pas tenir à perdre. La sauvagerie lui plait ; — il ne serait pas fâché de passer pour un barbare aux yeux des Parisiens du boulevard Montmartre. Ses longs cheveux châtain foncé traînent sur ses épaules ; il a le dos voûté et la démarche du paysan qui revient du labour ; la barbe brune fait ressortir la pâleur bilieuse du visage, les yeux sont enfoncés, le regard tourmenté, et la bouche se ressent de hacher du français avec l'accent de Tarn-et-Garonne .
C'est Poulet-Malassis qui a édité son pre-
mier volume : Les Martyrs ridicules, avec préface de Baudelaire, exigée par Malassis avant de risquer cette publication. Je ne suis pas sûr que Baudelaire n'ait pas eu la pensée d'être un préfacier mystificateur, — mais il fut pris à son piège. C'est bien le moins que les mystificateurs, ces enfants terribles, soient à leur tour mystifiés.
Cladel n'était pas un tempérament tout fait, et c'est toujours un effort étudié et continu que la suite de ses productions, — non-seulement dans le sujet, mais dans le style surtout, dans la phrase, dans le mot. Il torture la langue, en se torturant lui-même, pour lui faire rendre ce qu'elle lui donnerait plus simplement, s'il ne visait pas autant à la puissance et à l'originalité.
L'originalité f Ce qu'on a d'autant moins qu'on le cherche davantage. Cladel y met de la conscience, mais il cherche trop.
— Monsieur, — disait Villemain à Baudelaire en visite de candidat chez le secrétaire perpétuel de l'Académie, — je n'ai jamais été original et je voudrais bien l'être avant de mourir.
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— Eh ! bien, — monsieur Villemain, — répondit spirituellement le poète des Fleurs du mal, — je vous en offre l'occasion : donnezmoi votre voix I
So/maibe : Charles Baudelaire. — L'Hôtel Pimodan et Mogador.
— Les chemises de soie rouge. — Satan à patte de velours.— Deux louis pour une côtelette. — Anecdotes féroces. — Enfants et chats. — Une grande artiste. — Un vo yage à Versailles. — La moutarde après le mie). — L'oncle Beuve. — Théodore de Banville. — Margot et la pourpre. — Baudelaire et Robespierre à Châteauroux.— Jacques Lafitte et Banville.
— Leconte de Lisle et les impassibles. — Le catéchisme républicain. — Les Chinois d'étagère.
J'ai connu beaucoup, comme on Ta déjà pu penser, Charles Baudelaire.
Le* temps était passé de l'Hôtel Pimodan, du grand salon tendu de deuil, des crocodiles et des serpents empaillés, — rapportés des Tropiques et semblant courir sous le haut plafond, — du divan de velours noir où Mogador, au corps souple de couleuvre, était
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payée pour s'asseoir, — à la condition de ne pas parler. Il n'était plus à ces derniers jours de jeunesse, de premières épreuves et de dandysme résistant où sa mère, madame Aupic, la femme du général (madame Baudelaire en premières noces) vidant sa bourse à cet enfant gâté, il commençait par envoyer un garçon d'hôtel de la rue Sainte- Anne lui acheter, au passage Ghoiseul, des chemises de soie rouge et des mouchoirs de poche brodés.
Baudelaire avait vieilli, — même dans ses fantaisies, quoiqu'il en eût encore. — Il les faisait passer grâce à un esprit fin, délicat, — d'effets parfois un peu cherchés, — mais limé de politesse jusque dans l'irritation. Il portait ces longs cheveux, légers dans leur masse et grisonnants, que Potrel, le parisien gouailleur, appelait en ses moments agités « des cheveux en œufs à la neige. xrll lui arrivait de se faire tondre comme un moine, dont il avait naturellement le large front austère, les yeux songeurs et profonds qui ont vu tant de choses en dedans aux heures méditatives de la cellule, et dont le regard s'aiguise étrangement quand ils en trouvent d'autres où plonger. Le nez était allongé, mais d'une rondeur re-
troussée à l'extrémité et (Trine sensibilité particulière de narines. La lèvre inférieure était chargée d'ironie et de mystification. Le visage rasé donnait plus d'énergie à l'expression de ces traits, et Baudelaire cherchait à relever sa tête monacale par une physionomie diabolique.
Barbey d'Aurevilly le surnommait « Satan à patte de velours. » Comme Baudelaire affichait les superstitions les plus vulgaires, — celles de treize à table, des couteaux en croix et du pain retourné, Barbey s'écriait :
— Cet homme ne croit pas en Dieu, — mais il a la peur du diable !
Le poète, sérieux et grave d ? ordinaire, se vengeait en faisant le geste d'attraper le « nez d'aigle » de d'Aurevilly pour troubler sa solennité.
— Ah ! ça, c'est de la folie ! disait Barbey. Et Baudelaire répondait, se tournant vers
moi :
— Ne trouvez-vous pas que Barbey, avec sa dignité, donne une affreuse envie d'imiter le gamin de Paris qui fait des cabrioles sur les tables et éteint les lampes avec sa casquette
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Tous les deux, par exemple, se rencon- % traient dans leur horreur du linge empesé, — « élégance des gens malpropres », — l ajoutait d'Aurevilly, — qui n'aiment pas à changer de chemise. »
Baudelaire était d'autre part un de ces raffinés qui dépensçnt deux louis pour manger une côtelette. H, la faisait rôtir quelquefois, dans un restaurant du faubourg Saint-Germain, à la flamme de punch au kirsch, entre deux fourchettes. L'auteur des Paradis artificiels avait certainement goûté au haschich, mais prétendre qu'il en déjeûnait quelquefois la matin n'est qu'une abominable plaisanterie, bonne tout au plus à stupéfier les naïfs bourgeois. Il avait d'autres façons de les surprendre et de les épouvanter.
Une après-midi, aux Tuileries, Baudelaire demande, de son ton le plus doux, à une jeune femme assise à côté de lui :
— C'est à vous, cet enfant qui joue à quelques pas ?
— Mais oui, — monsieur, — répond la pauvre femme avec l'orgueil accoutumé de la mère.
— Grands dieux I madame, — il est horrible!
Un soir, dans un restaurant où il était connu, Baudelaire commande un filet cuit à point, — tendre surtout. Le filet servi, — le patron lui- même, brave père de famille, monte voir si son client est satisfait.
— C'est bien le filet que je désirais, — répond celui-ci : if est tendre comme de la cervelle de petit enfant.
— Gomme de la cervelle?...
— De petit enfant, — reprend le mystificateur en relevant la tête avec son regard le plus fixe et le plus aigu.
Le restaurateur descendit l'escalier en toute hâte pour garer ses enfants de ce client qui lui paraissait déjà un monomane féroce.
Baudelaire, du reste, n'aimait pas les enfants.
— Ça dérange les papiers, • — disait-il, — et ça poisse les livres.
En revanche, il avait, comme Théophile Gautier, — la passion des chats, qui lui ont inspiré un beau sonnet.
Ils prennent quelquefois les mornes attitudes Des grands sphinx allongés au fond des solitudes, Qui semblent endormis dans un rêve sans fin...
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Lui, se plaisait à les réveiller, — et assez désagréablement pour eux, en les caressant à rebrousse poil. J'ai été obligé de m'interposer, certain jour,. pour le tirer d'une lutte trèsanimée avec un gros chat rouge de l'avenue de Clichy, — qu'il avait agacé ronronnant parmi les raisins d'étalage d'un fruitier. Nous . descendions, ce jour -là, vers les fortifications où Baudelaire, que j'avais rencontré rue d'Amsterdam, voulait m'emmener respirer un air moins étouffé. Il était, dn reste, trèspréoccupé, à cette époque, d'un volume de poésies en incubation avec le titre : « Paysages parisiens. »
Au bout de notre promenade, nous nous étions assis à la porte d'un établissement pour noces et enterrement» d'où Ton ne voyait que deux ou trois maisons tristement neuves, — attendant des voisines, — des chantiers noirs, — et, sur la droite, des croix se hérissant, dans la perspective, au-dessus des murs bas d'un cimetière.
Cet endroit était aussi désolant que désolé.
— N'est-ce pas, me dit Baudelaire, que ce paysage est charmant?
— Vous plaisantez ?
— Non pas, — je parle très-sérieusement.
Regardez plutôt : c'est lugubre !
Paradoxe de poète des Fleurs du mal et d'aqua-fortiste ; j'y étais déjà habitué. Baudelaire ne m'avait-il pas dit, une fois, aux Variétés :
— Je viens de voir une femme adorable.
Elle a les plus beaux sourcils du monde, — qu'elle dessine à l'allumette, — les yeux les plus provocants, — dont l'éclat n'existerait pas sans le kohl de la paupière, — une bouche voluptueuse, — faite de carmin, — et, avec cela, pas un cheveu qui lui appartienne.
— Mais c'est un monstre !
— C'est une grande artiste !
J'eus l'occasion de l'entendre développer ce thème, à un voyage que nous fîmes à Versailles, — lui, Hippolyte Babouet moi. Gomme nous descendions de wagon, je remarquai, filant devant nous, une jeune Anglaise dont la chevelure blonde ruisselait sur les épaules.
— Quelle jolie fille, m'écriai-je, — surtout si tous ses cheveux sont à elle !
— Pourquoi « surtout ? » répliqua vivement Baudelaire. Elle ,ne serait que plus curieuse et plus attrayante si cette chevelure, ma-
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gnifiquement disposée, n'était pas la sienne.
— Mon cher Baudelaire, — je connais vos théories sur la beauté des femmes. Laissezmoi croire ici plutôt à la nature qu'à l'art ou l'artifice.
Gela dit, j'échangeais avec Babou un sourire que le poète surprit et qui le $t piquer en avant sans répondre. Il méditait une revanche, — je la lui donnai bientôt.
— Que tout cela est superbe I eus-je l'imprudence de murmurer au milieu du parc de Versailles.
Baudelaire m'entendait, et, me saisissant par le bras :
— Je vous y prends, me dit-il. Vous savez comme moi que rien de tout cela n'est naturel, et vous admirez !
Ah ! « Satan à patte de velours ! »
Quelle charmante journée, du reste ! Baudelaire connaissait les bustes cachés au plus profond des fourrés. Il nous mena en voir un, à droite, en partant du bassin de Neptune, — un buste de femme dont pouvaient être amoureux bien d'autres que le Pygmalion inconnu qui l'avait sculpté. Je lui pardonnai tout pour cette découverte.
Le soir, après dîner, le ciel orageux creva tout à coup, — l'averse nous surprit comme nous allions à la gare de la rive droite. Babou et moi avions pressé le pas. Nous attendions au café voisin du chemin de fer, — le temps s'écoulait, — l'heure du départ allait sonner, — pas de Baudelaire. Nous avait-il perdu et nous cherchait-il ? Je me lançai à sa poursuite sous une pluie fouettante, — et je le rencontrai alors, cheminant, tête nue et à pas lents, sous les arbres de la prochaine avenue.
— A quoi pensez-vous ? La rue n'est plus qu'un torrent.
— Il pleut donc? me répondit -il. Je n'en avais encore rien senti.
Etait-ce distraction ou pose ironique vis-àvis de fuyards comme nous ? Babou penchait pour la pose, — et il avait sans doute raison.
A travers ces originalités, vraies ou voulues, — Baudelaire était un causeur aimable et « suggestif », comme disent les Anglais. Mais, avant tout, c'est le poète qui a trouvé une note dont tous les esprits vraiment vivants, dégagés et sincères ont été émus. C'était la moutarde de la réalité, après ce miel de la rêverie de Musset, auquel ne se mêle que
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l'amertume des larmes d'amour. Mais le poète des Fleurs du mal est-il pour cela plus original que le poète des Nuits ?
Au-dessus dé Musset, plane Lamartine, — au-dessus de Baudelaire se dresse l'ombre de « Joseph Delorme, » — de ce poète trop oublié ou trop peu lu, — trop effacé, en tous cas, . par sa gloire de critique, — Sainte- Beuve. U Oncle Beuve, comme disait Baudelaire lui-même, qui se savait au moins son neveu.
Et Sainte-Beuve, de son côté, était le dernier, on le comprend, à se tromper sur cette parenté.
Baudelaire le rencontrait, peu de temps après la publication des Fleurs du mal, dans la galerie de Valois, au Palais-Royal.
— Voyons, monsieur Sainte-Beuve, — lui dit -il, — vous ne vous déciderez donc pas à parler de moi ?
— Vous comprenez que j'hésite, — répondit le malin critique : j'aurais l'air de faire mon éloge.
Ce n'est pas avec Théodore de Banville
qu'il aurait eu pareille crainte. Je ne dis point
cela avec l'intention de diminuer Banville,
aui, lui, est né pour faire des vers comme le
rossignol pour chanter* Jamais gosier de poète ne fut aussi complet. Il chante en prose, — il chante en feuilletons de théâtre à propos d'une opérette des Bouffes ou d'une cascade des Variétés. On n'a besoin ni de le voir, ni de le connaître : on l'entend passer. Il rappelle cet Apollon du commencement de l'Iliade dont chaque pas à travers la nuit fait sonner sur ses épaules le carquois d'argent. Avec cela, d'une souplesse merveilleuse, descendant de l'Olympe pour continuer sur le grand -chemin de la bohème les ballades de Villon :
Moi, j'aime mieux dans les quartiers lointains, Au grand soleil, ouvert tous les matins, Le cabaret flamboyant de Montrouge Où la servante a deux yeux libertins,..
Vive Margot avec sa jupe rouget
G'est le passionné de la couleur ; la pourpre l'affole. Quand il cherchait la décoration, qu'il a eue de bonne heure, il y voyait surtout le rouge de la boutonnière.
— Ce bout de ruban, — disait-il, relève notre pauvre costume. Il habille à lui seul.
C'était la vraie pourpre aux yeux des bourgeois dédaigneux des poètes. Il la lui fallait.
d'un journaliste 175
Je veux montrer la mienne à ce troupeau servile, Je veux ma part de honte et ma part de laurier.
Au fond, d'un scepticisme politique absolu, — à moins que la réflexion et les événements ne lui aient fait une demi-conviction,
Baudelaire n'aurait pu le gourmander à ce sujet, — et j'ouvre une parenthèse pour rappeler une des plus fortes mystifications du traducteur d'Edgar Pœ.
En 1849, — je crois, — les réactionnaires ou conservateurs de Châteauroux demandaient à Paris un rédacteur en chef pour leur journal. Gomment Baudelaire, le moins journaliste des poètes et des hommes de lettres y fut envoyé, — je ne me souviens plus. Mais il y arriva, et les actionnaires du journal lui offrirent un banquet au débotté. Ce fantaisiste à longs cheveux et à cravate de foulard rouge les avaient déjà fait loucher. Ils n'étaient pas fâchés de le tâter au dessert. L'orateur de la société conservatrice se leva, et, après les considérations le plus anti-révotutionnaires, termina son toast au nouveau rédacteur en chef par un appel de profession de foi.
Baudelaire ne le fit pas attendre. Irrité de tous les lieux communs, dont on l'avait bom-
bardé, les lèvres serrées et sifflantes, il commença en ces termes :
— Messieurs, dans cette Révolution dont on vient de parler, il y a^u un grand homme, — le plus grand de cette époque, — un des plus grands de tous les temps : cet homme, c'est Robespierre ! . . . .
Vous pensez que Baudelaire n'a jamais écrit un article dans le journal de Ghâteauroux.
Je reviens à Théodore de Banville. La première fois que je l'ai vu, il était déjà chauve à ne plus laisser croire à cette crinière apollonienne qui était une gloire de ses vingt ans. Mais l'œil bleu avait toujours une pureté de flamme éblouissante et la bouche, — rasée, — était remarquablement spirituelle. Banville, en effet, a l'esprit vif, ondoyant, étincelant. C'est un railleur jusque dans la bienveillance, — mais cette bienveillance apparente, il la pousse trop loin. Baudelaire ne savait pas cacher aux sots l'horreur qu'ils lui inspiraient; Banville a des trésors d'indulgence pour les niais. Il ne les sacre pas hommes de génie, — mais il ne les trouble
d'un journaliste 177
pas dans l'opinion qu'ils peuvent avoir de leur valeur. C'est uu peu le bénisséur. Il corrige d'un sourire les importuns et les importants ridicules qui essaient de le mettre aux prises avec eux sur certaines questions.
— Voyons, — lui demandait un de ces ennuyeux, dans une soirée d'artistes, « n'avezvous pas un critérium » ?
— Mais, mon cher monsieur, répondit Banville, je sors quelquefois sans ça.
En revanche, dans les discussions avec des adversaires plus .sérieux, Banville est étonnant de fantaisie et de logique, de raison brillante et d'imprévu. Il me souvient qu'on l'avait invité à déjeuner chez un voisin dePoulet-Malassis, à la porte d'Orléans, — le libraire Janet, — pour le mettre en présence de Jacques Lafltte, — l'adepte fervent de la religion d'Auguste Comte. Toutes les religions ont leurs hymnes et leurs cantiques ; M. Lafîlte désirait savoir si l'on ne pouvait trouver pour la sienne des cantiques ou plutôt des hymnes avec un rythme nouveau, particulier. A qui s'adresser mieux qu'à Banville qui a excellemment la science des rythmes ?
Théodore de Banville avait écouté, puis, la
question établie, il improvisa la théorie la plus brillante sur la poésie et l'harmonie, bases de toute religion, créatrices de toute foi, présidant à Tordre du monde, — et que Ton ne confectionne pas sur patron et sur mesure parce qu'elles sont l'essence et se dégagent d'elles-mêmes de toute chose qui mérite d'exister. Fonder une religion et n'avoir aucune notion de l'harmonie qui lui convient ! Banville n'en revenait pas. Il aurait fallu un sténographe pour le suivre dans l'abondante expression de son étonnement et dans les enseignements qui en découlaient.
N'allez pas croire pourtant que ce poète, oublieux du reste, vive de lumière et d'azur. Il a comme personne le sens pratique de la vie : il ferait jaillir l'eau du plus sec et 'du plus dur rocher si elle lui manquait. Mais les ressources de son esprit l'ont toujours fait boire à des fontaines privilégiées.
Le chapitre des poètes d'écoles en ces dernières années ne serait pas complet si je ne le terminais par le portrait de M. Leconte de Lisle.
Le vrai chef des impassibles est tout sim-
plement un irascible quand on le touche du bout de la plume. Son œil gris flambe alors sous le monocle et y allume des éclairs, sa bouche se tend comme Tare sous la flèche qu'il va lancer, les cheveux même, — ces cheveux en demi-couronne, qu'il porte assez longs et rejetés derrière l'oreille, ont des frissonnements. Il n'aime pas qu'on parle de l'homme qui, jusqu'en ces derniers temps, vivait dans une retraite austère au milieu de Paris. — J'ai été récemment étonné d'apprendre que M. Leconte de Lisle, dont la porte ne s'ouvrait jadis qu'à deux ou trois amis, a maintenant ses soirées et ses réceptions de jeunes Parnassiens accourant en foule offrir au grandprêtre, la myrrhe et l'encens. — Il aime encore moins qu'on attaque ses théories de poète :
c'eét une sensitive au souffle de la critique qui, d'un mot, peut faire éclater la colère du dieu.
Je ne sais point d'homme de lettres qui ait eu une vie d'études et de travail plus sévère que M. Leconte de Lisle. Jeune encore, il s'y enfermait strictement, vivant avec dignité autant que modestie de la pension que l'Ile Bourbon, d'où il était venu, lui servait à Pa-
ris. Un jour, la pension lai manqua. Par hasard, le gouvernement impérial voulut bien 'entendre qu'il y avait un poète dont les vers valaient ceux du poète favori de l'impératrice , — le chansonnier Gustave Nadaud. Il détourna pour lui deux mille francs au plus, par an, des sommes destinées aux faiseurs de cantates et aux protégés des porte-cotons.
Voici un trait touchant, — et j'ajoute rare chez les poètes, — de Leconte de Lisle. Il 7 avait encore en 1857, au quartier latin, un pauvre diable d'élégiaque famélique que j'ai eu l'occasion de nommer, « l'agneau sans pain » de Vallès, Eugène Gressot. Il ne mangeait guère : quinze centimes lui suffisaient par jour, — quand il les avait. Mais il était arrivé à se coucher régulièrement et occupait un cabinet garni de la rue Monsieur-le-Prince. On m'a affirmé que c'était Leconte qui prenait sur ses maigres ressources, — la petite pension de son île, — de quoi payer le cabinet de Gressot.
M. Leconte de Lisle était un républicain militant en 1848. Le dégoût de la politique lui est venu, — comme aux plus fiers souvent, — mais il a gardé son opinion. Tout le monde
d'un journaliste 181
sait qu'il est l'auteur de ce Catéchisme républicain, — si net et si sage pourtant, dont un pauvre homme de l'Assemblée a voulu, du haut de la tribune de Versailles, signaler et souligner le danger. Le Catéchisme a d'autant mieux échappé à ses foudres que, lui, il n'a. pu se sauver du ridicule.
Leconte de Lisle a peut-être fait les plus beaux vers qui sonnent 'dans la langue française. Il est marqué pour l'Académie et il sera un des quelques hommes de talent de l'Acadé mie ; mais la poésie de Leconte de Lisle n'est qu'une curiosité. En voulant n'être qu'un Impassible il a cessé d'être pour tout ce qui aime, tout ce qui souffre, tout ce qui tient à l'humanité d'hier, — d'aujourd'hui, — de demain. Dans cinquante ans, Usera moins lu encore que Théodore de Banville qui, lui-même, ne résistera pas aussi longtemps à l'oubli que Charles Baudelaire, parce qu'il ne porte pas, comme ce dernier, l'empreinte morale, la griffe d'une époque, — d'un moment, si court qu'il soit.
— Mais, mon pauvre ami, me disait à ce
propos un sceptique, avant deux cents ans les
plus grands de ce siècle ne paraîtront pas plus
curieux peut-être que des Chinois d'étagère.
Sommai rr : L'enterrement de Murger et la (Célébrité de M. Grégory Gaaesco. — M. Ganesco et les ministres. — Le nouveau Nain jaune. — La barque républicaine. — Castagnary. — Maaitre Boudin et maître Courbet, ~- Un petit Cartel, — pu voyage de M. de Villemessant avec MM. Laurier et Gambetta.
— Ranc. — La vérité. — L'honneur de M. Francisque Sarcey.
— M. Spolier. — Une encyclopédie vivante. — La radingote a Ganesco, — Un mot sur les intransigeants. — L'éloqueuce de M. Gambetta. — Un retour. — ■ M. Saint-Bucheron et le Crapaud Volant.
Vous rappelez*vous l'enterrement de Mtw> ger ? Quel temps pluvieux, boueux, affreux i quelle abominable journée du mois de janvier 1861 î Les plus sincères de ses axnifT renonçaient à suivre le corbillard à pied, entre la maison Dubois et le cimetière Montmartre. A la gare du Nord il y avait déjà des défections, Les fiacres nageaient
D'UN J0URHÀLI6TE 18S
plutôt qu'ils ne roulaient dans ce mélange de boue et d'eau. Mais la jeunesse est intrépide ; elle allait jusqu'au bout. Était-ce seulement pour Miirger, * le chantre de Mimi »? On en pouvait douter, surtout quand on sayait combien la Mimi idéalisée 4e l'auteur de la Vie de bohème était indifférente déjà, à cette époque, à cette jeunesse des Écoles qui grossissait le cortège.
Les étudiants, — j'en ai tu des plus modérés de ma connaissance, — s'étaient levés, Ge matin-là, avec l'intention de faire finalemeitf une manifestation politique. Et, sous une pluie implacable, op. les vit descendre le faubourg Montmartre et s'engouffrer dans la cour d'une de ses maisons. On entendait, en même temps, retentir les cris de Vive Gamsco t
— Ganesco de quoi ? Ganesco d'o$? demande la nouvelle génération à laquelle ce nom ne s'impose pas comme un cri de ralliement,
Ganesco du Courrier du démanche en ce temps. Le Valaque Grégory Ganesco expulsé la veille de France par décret ministériel, comme étranger, pour un article trop libre bu trop indépendant, C'était le liai* du jour : Miirger &Uà\ enierr4 sous Ganesco*
Quelque temps après, le Valaque expulsé rentrait à Paris avec des lettres de naturalisation qui lui permettaient de ne pas dénaturer sa pensée avec moins de danger pour lui.
Il triomphait, en somme. Vive Ganesco !
Un peu plus tard Grégory devint un personnage considéré par les ministres, malgré Topposition qu'il continuait de faire au gouvernement. Des députés attendaient dans les antichambres. Ganesco arrivait, le chapeau planté en arrière, l'œil noir à la hauteur de la tête de Phuissier, le nez retroussé au vent, les lèvres prêtes à relever le français par l'accent valaque, et il passait, — et, avant tous ces gobe-mouches envoyés au Corps législatif par de plus gobe-mouches qu'eux, l'huissier, en sortant du cabinet appelait :
— M. Ganesco !
Ganesco pour tout le monde, — Ganesco pour toujours... ou pour quelques années!
T homme habile I
Et quand il quittait le cabinet ministériel, — souriant, boutonné dans sa redingote à collet et à revers de velours noir, les plus orgueilleux mandataires de la nation, qui se morfondaient dans l'attente, se disaient :
d'un journaliste 185
— L'heureux homme !
Et, dans le panier attelé de deux poneys qui l'avait amené de Montmorency où il habitait déjà, il filait vers le Nain jaune qui était passé entre ses mains,
Le rédacteur en chef du Nain jaune, si bien reçu dans les ministères, pouvait étonner quand la rédaction était - composée de républicains éprouvés comme Ranc, déjà connus comme Castagnary et Spuller. Les intransigeants, — il y en a toujours eu, — se détournaient de Ganesco en le criblant d'accusations qui n'ont jamais eu de fondement plus solide que celui du soupçon. Ils en faisaient plaisamment un Machiavel-Scapin ayant sa carte dans tous les jeux. Quels services les ministres pouvaient-ils attendre de lui? Je l'ignore. Mais il en rendait un assez grand aux républicains qu'il avait installés au Nain jaune comme chez eux. Sourdement la lutte contre l'empire commençait, et il n'était pas si facile de trouver un coin où se réunir en faisceaux. C'était peu de chose que le Nain jaune; encore rendait-il le service de la barque qui vous soutient sur le flot en attendant le passage du grand navire.
Et dans cette barque* •**» ô merreille ! — on voyait Barbey d'Aurevilly. D est vrai qu'on l'envoyait lorgner et manœuvrer le peigne à miroir dans les théâtres* — D'autre part, si le pavillon de Uanesco couvrait les suspects et les hardis de l'équipage, le nom de Barbey d'Aurevilly, ■— ancien rédacteur du Pays, — autoritaire ef catholique* était un énorme trompe-l'œil.
Le trai rédacteur en chef du Nain faune était Castagnary.
Castagnary est né à Sparte sur les
bords de la Charente* Du moins, avec son front sérieux, son œil sévère encavé de tris- • tesse* son rictus amer, ses lèvres austères, il a toujours eu l'air d'un homme qui en revient par tradition* Je l'ai connu maître clerc chez l'avoué Bdudin de la rue Louis-le-^Grand. Il était de première force en procédure > quoiqu'il parût troublé de la législation de Lycufgue. Au reste, on sentait bientôt qu'il avait passé par Athènes où sa froideur s'était échauffée et où, finalement, il s'était passionné pour les arts. C'est ce qui fit perdre à l'avoué Boudin son maître clerc qui prit rang, d'abord, parmi
d'un journaliste 187
les critiques de pos tableaux et de nos statues. Il Ta toujours gardé, malgré les préoccupations de la politique et en se faisant une place d'écrivain parmi les journalistes* Castagnary était l'ami admiré de Duchesne et l'admirarateur ami de Courbet. Le peintre d'Orûans lui doit Ses plus beaux cadres d'éloges ; il les méritait à mes yeux, mais j'ajoute que Castagnary y a mis, avec son talent de critique, autant de courage que de sincérité.
Barbey d'Aurevilly qui m'avait dit de Gambetta : « C'est un petit Mirabeau 1 » me disait alors de Ranc : « C'est un petit Garrel ! » Il . serait moins doux aujourd'hui. Mais ce n'est pas Barbey seul qui a eu de ces enthousiasmes parmi les vomisseurs d'injures acharnés contre le Quatre-Septembre et la République. M. de Villemessant qui, vers la même époque, avait yoyagé, allant à Bade, dans le môme compartiment que MM. Laurier et Gambetta, ne tarissait pas de compliments à leur endroit dans la première lettre qu'il écrivit au Figaro. Ces deux causeurs l'avaient émerveillé par le tour de leur esprit, la finesse de leurs aperçus. Je n'exagère rien ; si j'avais le temps de fouiller
la collection du Figaro, je voudrais citer le texte même, autrement monté de ton que ces trois mots de résumé. Si ma mémoire infidèle le grossit, je serais bien reconnaissant à M. de Villemessant de le reproduire. U me semble qu'il finissait par ce cri du cœur :
— On voudrait aller loin avec de tels compagnons de voyage !
Pas toujours, mais encore ! Il est certain que M. de Villemessant, qui avait demandé au gouvernement de la Défense nationale l'autorisation de fréter un ballon pour sortir de Paris, serait volontiers parti avec M. Gambetta, en 1870... Au moins il a la consolation de pouvoir s'entendre plus que jamais avec l'un de ses anciens compagnons de voyage :
Caméléon Laurier, en politique, est presque des siens,
Les articles de Ranc au Nain jaune se distinguaient, en effet, par une netteté, un nerf, une concision qui l'ont fait reconnaître souvent depuis dans les plus fermes, les plus arrêtés de la République française où, comme chacun sait, on ne signe pas. Ils étaient, en quelque sorte, à l'image de sa personne, courte, ramassée, souple pourtant et vigoureuse. Dans la tête,
d'un journaliste 189
chauve de bonne heure, après les morsures du soleil de Lambessa et ces coups de vent de la vie qui dépouillent les fronts les plus obstinés, ce qu'il y a de particulier, de caractéristique est l'œil noir, étroit, inquiet et vif tour à tour, et, quand l'esprit s'éclaire, aigu, perçant comme une vrille et faisant craquer le verre du lorgnon.
On a reproché à Ranc, même parmi ses familiers, d'être roide et cassant. Il doit l'être à ses heures. Moi je ne l'ai point vu ainsi dans nos relations. Je l'ai surtout connu (nous n'avions fait que voisiner jusque-là) par une gracieuseté. Gela remonte au Nain jaune. Un soir, avant dîner, il vint à moi, à la terrasse du Café de Madrid.
— Votre article passe demain, — me dit-il. % Vous serez aise peut-être de le corriger vousmême : je vous apporte les épreuves. Vous n'aurez qu'à me les remettre tout à l'heure.
Depuis ce jour, avant et après la guerre, nous avons eu ensemble de nombreux entretiens et d'assez longs où nous avons abordé tous les sujets. Nos idées ont différé parfois sur un homme ou sur une chose; je ne me rappelle aucun heurt violent, et Ranc dis—
190 CONFIDENQBS
catait mon opinion sans prétendre la briser.
Il est républicain de race et de tempérament, — mais il est loin d'être l'audacieux et le révolutionnaire à outrance que Ton a voulu faire de lui» Entre le Ranc véritable et le Ranc fusillé par l'acte d'accusation .inouï dont il a dédaigné de se défendre, — il y a l'impossible. Un journaliste, . qui n'est ni un révolutionnaire, ni un républicain ardent, et que le parti radical n'avait pas ménagé à l'occasion, a eu la courageuse honnêteté de le déclarer et de le montrer. M. Francisque Sarcey, ce jour-là, a fait honneur à lui-même et à la presse française : c'est un souvenir que je dois marquer ici. /
Grand, les jambes longues, les épaules hautes et larges, — l'œil bleuâtre et clignotant par moments sous le sourcil blond, se mordillant pensivement les lèvres quand il cligne des yeux, le nez court et droit, la figure ronde, tel était déjà M. Spuller.
On sentait qu'il y avait en lui une importance, — et son pas décidé annonçait qu'il était prêt à en augmenter celle de ses amis. Il avait un naturel dont le défaut était de res-
d'un journaliste 191
sembler à une pose. Il parlait peu, — par échappées, et il écoutait, la tête renversée, en renvoyant une bouffée de cigarette. Sa simplicité tournait à la dignité. Mais ses amis affirmaient que M. Spuller était le meilleur garçon du monde. Je l'ai toujours' cru, sans être de ses intimes. C'est, à coup sur, un dévoué et un constant, et par le temps qui court de Laurier et autres, M. Gambetta doit en apprécier la valeur.
M. Spuller en a aussi une autre, comme journaliste. Du temps où il était rédacteur de la Gazette de Cologne avec Ganesco , Gaïnbetta même et qUelques-unè de ceux que j'ai nommés, en comptant Cladel, — dans parler dé plus effacés, — la copie à envoyer était quelquefois incomplète. Article de littérature, de science, d'agriculture, — quoi qu'il manquât au dernier moment, Ganesco allait droit trouver Spuller, — et l'article était fait. On ne pouvait lui demander fenlevant et le piquant, — mais c'était correct, consciencieux et abondant.
Un méridional, qui a sur Gambetta l'influence naturelle de l'accent, se plaignait naguère à lui de * l'impassibilité de Spuller
devant certaines réclamations de feuilletonniste ajourné à la République française.
— Permets, — ou permettez, — répondit Gambetta, — Spuller n'est pas seulement un ami fidèle, — c'est un homme précieux pour mon journal. Qu'un article manque à onze heures et demie, Spuller l'aura terminé à minuit, — avant l'heure de la mise en page.
M. Spuller, on le voit, est une encyclopédique, — faute de signature sans doute, — on n'a jamais assez remarquée. Il est aujourd'hui, comme on sait, le rédacteur en chef de la République française, — absolu dans la partie littéraire, — et conjoint soumis, — ce que je ne saurais lui reprocher, — de la politique de M. Gambetta, •
Que fait Ganesco ?
Je le rencontre parfois sans panier et sans poneys, arpentant vivement le boulevard. On m'a assuré qu'il revient alors de Versailles où, toujours respecté dans les antichambres du gouvernement, il cueille les nouvelles les plus fraîches pour les transplanter dans les journaux dont il n'est plus que le nouvelliste courant. On Ta, de nouveau, soupçonné, accusé
d'un journaliste 193
de souplesse serpentine. Je reste sur un mot de Ranc, qui le connaît bien, et qui me disait :
— Ganesco est un homme inoffensif.
Le soir, il remonte à l'Ermitage, au-dessus de cette vallée de Montmorency, où il a si gaîment, sous l'empire, fait les frais d'une élection au conseil général et qui ne les a pas oubliés. Il avait, on s'en souvient, abreuvé la contrée de demi-tasses. On a peutêtre perdu le goût du café. Mais il reste d'autres effets de sa générosité. — Effets est le mot dans tous les sens, car il avait donné delà besogne aux tailleurs comme aux limonadiers; il avait babillé ses agents électoraux, et, aujourd'hui encore, de Montmorency à Enghien, quand un bonhomme passe, le dimanche, se prélassant dans udl ample vêtement des jours de fête, on le montre en disant dans une langue toute parisienne :
— C'est la redingote à Ganesco f
On comprend que ces largesses en perspective lui faisaient réaliser quelques économies à son journal. Aussi disait-il à tel ou tel rédacteur qui le pressait pour la question d'argent;
— Mon cher camarade (il prononce camarade), nous devons tous des sacrifices à l'idée que nous servons.
Et, pour peu qu'on insistât* Ganescô avait des soupirs qui fendaient la conscience, des larmes qui attendrissaient.
Bon Grégory !
Castagnarjr devait nécessairement arriver au Siècle, et* en dehors de la critique d'arts, il y occupe une situation politique à laquelle il était d'avance désigné. Conseiller municipal aujourd'hui, il sera peut-être député dans quelques mois. J'en connais de moins graves et de plus bruyants.
Je n'aurais rien à jouter feur Ranc, si je ne savais que; suivant régulièrement à l'étranger tous les mouvements de la politique et du parti républicain, ce jacobin terrible, , implacable, qu'on représente sous de si abominables couleurs, est le premier à approuver et à défendre la ligne de conduite de M Gambetta.
Quoi que fassent les intransigeants, Gâm-
D'UN JdtttlKÀtlSTE 195
betta a des qualités qui, ail! yetix de ses amis, et des plus forts, le désigneront toujours comme chef indispensable de la gauche militante.
D a non-seulement l'habileté, mais la patience dans l'habileté, et, au jour de péril, c'est encore lui qui ferait rendre à la tribune de ces soîis, — comme Ta constaté tin portraitiste peu républicain dont j'emprunte, je crois, les mots, — qu'on n'entend qu'aux grandes heure§ Ce l'éloquence française.
On pourrait croire que je paie ici ma dette d'ancien secrétaire, sous-préfet ou préfet de M. Gambetta. J'ai toujours été aussi indépendant que dans ces Confidences, je n'ai jamais demandé que ma liberté d'opinion, et personne n'avait rien à m*offrir.
Au reste, je retrouve à point ce que j'écrivais en 1870 à l'époque d\i plébiscite, quand ni M. Gambetta ni moi ne pensions qu'il fût dé sitôt ministre et dictateur. Ce çetour est assez curieux ; lisez plutôt :
Je suis encore sous l'impression de ce large et magnifique discours où Gambetta, se jetant à la nage avec un calme, une aisance et une souplesse admirables, et en- , traînant avec lui l'Assemblée charmée, a failli faire aborder les députés de la droite sur la rive opposée aux cris de :
*rA*,
— Vive la République !
Au fond, ce n'est pas la fermeté de leurs opinions, croyez-le bien, qui a arrêté, pour la plupart, ces honorables représentants de la France impériale.
A peine Gambetta avait-il prononcé avec une imposante dignité le dernier mot de son discours, qu'une demi -douzaine dlmbéciles saisissaient leur plume pour s'écrier :Le lion a rugil
Voilà un orateur condamné au lion rugissant pour le reste de ses jours comme Facteur Frédérick-Lemattre. Il faut être creux, vide et à court d'images comme un faiseur d'échos du Palais-Bourbon pour jeter , régulièrement ce vieux cliché au nez d'un homme de ce talent et de cet avenir, — si Dieu lui laisse l'avenir.
D'autant plus que, cette fois surtout, ce n'est pas vrai.
Il s'est élevé, dès les premières paroles, bien au-dessus du terrain de combat où l'on donne le coup de crinière.
Lui, dont l'éloquence roulait naguère en torrent, qui se plait à rencontrer l'obstacle pour écumer et bondir, il s'est épandu entre deux horizons comme une grande nappe d'eau dont l'azur tranquille n'est pas troublé du bouillonnement intérieur, — comme la Méditerranée que j'ai à cette heure cous les yeux.
M. le ministre Ollivier, fort embarrassé, quoiqu'on
d'un journaliste 197
dise, et séduit malgré lui, a répondu par un de ces discours de maître d'école auxquels il a habitué la Chambre depuis qu'il est garde des sceaux.
Il tient à montrer aux députés de la droite que, comparés à lui, ils méritent tous le bonnet d'âne.
Il se donne pour cela des indigestions de lecture que n'apaise pas le verre d'eau sucrée des orateurs.
11 suce avidement le sang des philosophes, des hommes d'État, des penseurs de tous les temps et de tous les pays...
Puis il vient dégorger, comme une sangsue, sur la tribune du Corps législatif
M. Ollivier a l^plus amusante manière de faire des leçons d'histoire et de philosophie aux ignorants de la majorité sans trop les épouvanter de leur ignorance et les froisser dans leur amour-propre.
Voyez, par exemple, dans son dernier cours ou discours, quand il résume l'histoire des méthodes de raisonnement, cette adorable phrase :
Un jour, un homme qu'on appelait Bacon et qui vit immortel, parce qu'il eut cette conception de simple bon sens, dit : mais il faut procéder par voie d'expérience.
Est-ce d'une assez jolie habileté?
Supposez que le ministre ait dit :
— Bacon vint, le grand Bacon, qui... etc., etc.
C'était un coup de pistolet tiré à bout portant dans les oreilles d'ânes de la majorité et dont le garde des sceaux pouvait tuer son autorité sur elle.
— Bacon I auraient-ils pensé, — il y a un homme qui s'est appelé Bacon, que nous ne connaissons pas, dont nous ne savons rien, et M. Olivier le cite à brûle-pourpoint et le nomme le grand Bacon sans nous avertir. C'est pour nous humilier.
De l'autre façon, au contraire, elle est avertie et assez instruite sur Bacon pour pouvoir applaudir en ayant l'air d'y comprendre quelque chose.
Seulement, pour peu que le ministre continue sur ce ton, il contera l'histoire universelle à la tribune, comme Perrault écrivait le conte du Petit Poucet et les autres :
II était une fois, etc., etc.
Et des hypocondriaques prétendent qu'il n'y a plus de gaieté en France.
En somme, M. OUivier affirme qu'il est de l'école de Bàéoû et soupçonné Gambetta d'avoir poiïr nlaltfe Rousseau.
Voilà le fond de ce cours qui n'est pas plus Une réponse qu'un discours.
Que Gambetta soit ou non de l'école de Rousseau, cela n'importe pas plus que de se demander, comme les badauds de l'admiration, si, comme orateur, il ressemble à Berryer ou à Michel (de Bourges).
11 est Gambetta, — cela suffit déjà.
Et pourtant, tous les Saint-Bucheron ont pu
d'un journaliste 199
voir que M. Gambette et moi ne nous étions point rencontrés au Crapaud- Volant, cassant des chopes après boire en compagnie de sousoff ripailleurs du temps de M. Bûcheronsans-Genest.
Sommairr : Les Variétés et le Café de Madrid. — Le passage de la Chaussée. — Garjat pasteur de troupeau littéraire. — Le chansonnier Gustave Mathieu. — La charme et l'aiguillon de Pierre Dupont. — M. Boisduru. — Les rhapsodes du boulevard. — Les derniers vers à perpétuité. — Fernand Desnoyers. — Les doute heures d'un noctambule. — Théodore Pelloquet. — Une tête fantastique. — Le salon de Brébant.— • La cravate du syndic. — Le vrai Café de Madrid . — M. Clément Duvernois et M. Hervé. — Nouveaux clients : les... délégués de M. le Préfet de police. — La police en délire. — D'autres fUeun, — Confidence d'un policier.
Il est deux espèces de gens bien amusants qui parlent déda^™t aujoonrimi d»
Café de Madrid : ceux qui n'y sont jamais entrés autrefois parce que des habitudes moins intelligentes les casernaient ailleurs, et ceux qui s'y glissaient timidement ou honteusement pour attraper un bout de conversation ou un verre d'absinthe.
d'un journaliste 201
Vous comprenez, par exemple, de quel rire de mépris on éclate quand on trouve ces railleries superbes chez les collaborateurs de tel ancien pauvre diable qui, après avoir fait la chasse à dix sous ou même à deux sous de table en table, mettait les petites cuillers de Madrid dans sa poche et ne devait qu'à l'intervention des habitués de ne pas être livré aux agents de service du trottoir !
Le Café de Madrid était d'abord et surtout littéraire, — Voici en deux mots son histoire :
Au commencement de 1862, littérateurs, journalistes, se réunissaient encore, avant dîner, au Café des Variétés. On y voyait Théodore de Banville, Charles Baudelaire, Hippolyte Babou, — Charles Asselineau lui-même, ce bénédictin, causant avec Poulet-Malassis ;
— aux tables voisines, Du Boys, Amédée Rolland, Bataille, le caricaturiste Durandeau,
— puis les jeunes échappés de la Revue fantaisiste, Catulle Mandés, — Villiers de l'Isle- Adam, — Cladel, d'autres encore ; Monselet était un régulier, — Fernand Desnoyers entrait et sortait, comme un homme qui est chez lui partout. Au milieu de tout ce monde, Carjat,
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qui venait de fonder le Boulevard et recueillait les collaborations.
Le patron des Variétés, Hamelin, commit»
un jour, une sottise : il refusa de s'abonner au Boulevard qu'il recevait gratis depuis le premier numéro. Carjat traversa la chaussée et alla s'asseoir dans la petite salle de gauche du Café de Madrid. Son entourage l'avait suivi, — les plus indépendants en firent au*tant. Il y a, en pareil cas, une solidarité doublée de cette considération ; à Paris, on ne yg pas au café pour le café, — mais pour le monde qu'on est sûr d : y trouver à heure fixe. Madrid était inauguré — littérairement.
Avant tous les nouveaux pliante, ^ je crois, y était installé le chansonnier Gu$tay# Mathieu,
Mathieu, — homme pratique qui panachait la poésie du placement des vins de Charn* pagne, est un original de notre temps. Petite les jambes courtes, chaloupant comme un marin, la canne lancée en avant, des fleurs à la boutonnière (des violettes surtout,) -*- une tête de cheval enluminée, un front déplumé avec des cheveux gris en coup de veçi $ous te
d'un journaliste 203
chapeau, Mathieu semblait toujours prêt à entamer un de ses refrains les plus fameux jadis :
Le pied posé sur l'escabeau, Guitare en main, plume au chapeau, Faisant «courir me* doigts agile*, Je chante par les grandes villes, iy aplomb campé sous mon manteau 1
C'était un autre genre que la Légende du. grand étang , — -dont il est aussi l'auteur ; „ mais Gustave Mathieu a eu plusieurs manières, — comme les grands maîtres. Impitoyable dans son opinion et sa franchise, il morigénait quelquefois Pierre Dupont, qui a pourtant une autre taille que lui comme chansonnier.
->- Où diable ~ lui disait-il, as-tu vu une charrue m bois d'érable et un aiguillon en branche de houx ? Conte ces choses là aux bourgeois, mais n'essaie pas de me les faire avaler (1) .
Mathieu prétendait être virgilien et si, par
(1) Premier couplet de la chanson des Boeufs dé Pierre Dupont :
J'a4 deux grands bœufs dans mon étable, Deux grands bœufs blancs marqués de roux, La charrue «fit en bois d'érable, L'aiguillon en branche de houx.
hasard, on le mettait à cheval sur son admiration du poète latin, il ne débridait pas qu'il n'eut abattu trois cents vers de Y Enéide. Le charmant ne le touchait guère, — il lui fallait du « mâle » et du sauvage, — du mâle surtout. C'était sa pose, et il avait les exagérations les plus comiques débitées d'une voix profonde et solennelle qui faisait dire à quelqu'un :
— C'est le d'Aurevilly de Montmartre.
Quand cette voix avait retenti suffisamment, de la rue Houdon au boulevard Montmartre, Mathieu prenait le chemin de fer et retournait à sa maison de campagne de Bois-le-Roi, — près de Fontainebleau. — Quand le voisinage impérial le gênait, il écrivait la fanfare poétique de M. Boisduru et accourait la sonner au boulevard.
Gustave Mathieu a été le créateur d'une école de poètes, qui s'établissaient une réputation plus bruyante et plus durable en récitant leurs vers aux tables des cafés qu'en publiant dix volumes de poésies. On les voyait arriver deux ou trois fois pat an, le front illuminé d'orgueil, la figure épanouie, le rire aux dents, — marchant dans un
d'un journaliste 205
triomphe qui n'échappait à personne et forçait à quelque question imprudente un naïf ou un étourdi.
Alors vlan ! tout le monde recevait à bout portant une petite pièce nouvelle qui faisait bombe, et, éclatant en dix endroits le même soir, permettait à l'auteur de demander , six mois durant, avec un ton vainqueur :
— Connaissez-vous mes derniers vers ?
Il y a eu de ces vers qui sont restés les derniers pendant des années, — et personne ne s'en plaignait.
Fernand Desnoyers surtout a nourri de cette façon sa célébrité de brasseries, de tables d'hôtes et de restaurants de nuit. J'ai entendu pendant dix ans sa tirade sur Casimir Delavigne et le quatrain du coiffeur Bouchard.
Un type encore que ce Desnoyers, — mais tout parisien celui-là, — un sous-Mathieu comme théories poétiques, — Virgile en moins, — comme air, comme voix avec des saccades d'intonation en plus ; mais la ressemblance s'arrêtait là. Pour Fernand Desnoyers la vie ne commençait qu'à cinq heures du soir. Entre cinq et six on le voyait
2Q6 jcoNpippicss
paraître, avec sa tête de ligueur à barbe rouge, sur tous les points où sa soif pouvait donner et où s'estompait quelque espérance d'invitation pour le dîner et la soirée, Je n'ai jamais vu payer à Femand que ses cigares, A dix heures, plus haut en couleur et plus monté de ton, — du boulevard Pigalle au boulevard Montmartre, il faisait ses entrées partout où le gaz flambait, où la bière moussait, A mipuit, ij était aux Variétés, **- à une heure, il tenait conseil avec quelque amphytrion en belle humeur sur le trottoir, — à une heure et demie, l'œil gris étincelant, son maigre visage enflammé aux pommettes, — le nez crochu plus fier et plus insolent, il montrait sa tête chauve au grand salon de Vachette; à quatre heures, il tra-r versait les Halles allant chez quelque étrange marchand de soupe aux choux ; à six heures, enfin, il remontait le quartier des Martyrs et gagnait son lit.
Le noctambulisme régulier n'a été poussé aussi loin que par Théodore Pelloquet, — journaliste et critique d'arts plus oublié peut* être eucore que h poète Fernand Desn0yer$,
D'Uff jOTJtftfÀLÎSTE îtfl
Lui âtissi était un liabîtué de Madrid et... de partout. On le reconnaissait de loin à ces deux choëes qu'il n'a quittées qu'en inourant : son brûle-gueule et sa cravate blanche.
Mais Pelloquet n'avait aucun besoin de Compagnon pour passer la nuit. Il arrivait dhez Brébant, tirait sa pipe sans façon et, assis dans un coin, regardait se dérouler* 6ouë ses yeux les scènes des soupers. Cette vieille tête de perroquet noir aux cheveux gria en broussailles était fantastique, par instants, au milieu de ce monde de filles brunes et blondes qui versaient le Champagne au « père des...
catins * , comme elles appelaient cyniquement Pelloquet.
Celui-ci ne reprenait qu'au jour levé , — comme Desnoyers, — le chemin du logis, ïogis mystérieux que personne n'a coimu à Pelloquet et dont il devait changer souvent. En tous cas, il ne semblait pas s'y plaire, — même pour dormir, — car, contrairement à l'autre noctambule, dès neuf heures du matin on le retrouvait courant, le dos cassé, — les boulevards extérieurs. Sa pipe pendait au même coin de la bouche, sa ctavate blanche avait les mêmes plis.
Un matin d'hiver, Roger de Beauvoir traversait la place Clichy en voiture avec un de ses amis qui n'avait jamais vu Théodore Pelloquet.
— Ah ! mon cher, demanda le compagnon de Roger, quel peut être cet homme qui trotte dans la boue à cette heure avec une cravate blanche et un brûle-gueule ?
— Ça ? répondit Roger de Beauvoir, — qui connaissait très-bien Pelloquet, — c'est le syndic de la Patte de Chat (1).
Pauvre vieux bohème I II est mort, bégayant et embrouillant toutes les syllabes depuis quelques mois et prononçant le Rifago pour le Figaro, — et finalement n'ayant plus qu'un hoquet comme semblant de voix ; — mort loin de Paris, à Nice, dans un hospice de fous.
Quelques mois après, la phthisie emportait Fernand Desnoyers.
Tous les deux m'ont éloigné, en les suivant, du café de Madrid. J'y reviens et j'y
(i) Le mot est si drôle que je n'ai pu m'empécher de le citer. Quant à ceux qui me demanderont ce qu'était rétablissement disparu qui portait ce nom, je les renvoie comme explication aux Vignes folles de Glatigny.
d'un journaliste 209
trouye, descendus de la place Pigalle où ils se tenaient d'ordinaire, Alphonse Duchesne et Castagnary . Duchesne y prend du vin de quinquina en sortant du Figaro; Castagnary y fait un jacquet avec Duchesne en sortant du Nain-Jaune. Alors, arrivent avec lui Spuller, Ranc, d'autres encore, et on voit plus souvent Gambetta, qui jusqu'ici n'a fait que traverser par occasions le café de Madrid. Le journalisme politique se mêle au journalisme littéraire. M. Hervé s'assied quelquefois aussi, comme je l'ai dit déjà, aux tables de gauche de la salle, et l'on y remarque, un soir, une figure blême, bouche crispée, œil torse, cheveux jaunes et , plats pleurant le long du visage : c'est M. Clément Duvernois. Je me rappellerai toujours la répulsion instinctive qu'il a causé à ceux qui ne le connaissaient pas. Il avait à leurs yeux une nature louche de fauve et visqueuse de crapaud. Quant à ceux qui le connaissaient, ils contaient des histoires d'Afrique qui ne leur auraient pas fait confier à M. Duvernois le portefeuille de ministre du commerce.
On ne s'abreuvait point de bière, — j'en
appelle au roide M. Hervé, — rédacteur en
210 CONflDENGES
chef àil journal des Princes, — dent la dignité ressemble de plus en plus, quand on le voit encore^ à un torticolis perpétuel. On buvait un peu de vermouth ; — on consommait beaucoup de paroles, — cela est vrai* •** mais l'intelligence des Saint-Bucheron n'wrait point été toujours à la hauteur des idées* et de la discussion. J'en appellerais à M. Duvernois lui-même.
Les révolutionnaires du café dé Madrid étaient donc très-nuaneés en 1866 et 1867* — et, si j'ajoute M. Weiss que j'y ai surpris aussi, on conviendra qu'il s'en trouvait de plus qu'inoffensift pour le gouvernement dé Napoléon III.
Un peu plus tard, cependant, la Préfecture de police s'était émue. De nouvelles figures se montraient à Madrid, — de nouveaux clients se glissaient sur les banquettes avec la modestie d'inconnus, — à distance des causeurs. Tous polis à l'occasion, presque obséquieux, — à ce point qu'on était tenté de leur dire :
— Gomment donc, Messeigneurs? Ne vous gênez pas.
C'était les. . . délégués de M. le Préfet, et per-
D'UN JOU&NÀLlSÏE 21 1
sôhiie ne l'igiiorait. Personne noii plus n'eu disait un mot de moins. Ils causaient entre eux* de leur côté, paraissant ne rien entendre. — Ils jouaient inême pour passer le temps, -« ïnais ils rie quittaient pas la porte du coin de l'œil, — et, selon le conspirateur Soupçonné qtti sortait, — celui-ci oti celui-là lâchait conversation ou partie, se levait et s'élançait à sa poursuite dii pas le pluô policier;
Rànc a été talonné, chaque soit*, pendant six mois, par les lorigties bottes particulières aux pisteurs de ce ïnêtier, dont leâ pieds semblent grandir aveé les courses, — à moins qtfils aë soient d'avance faits pour elles. Il y a des destinées/ eu bas comme en haut ! Ranc, à peine entré au restaurant, voyait son fileitr s'asëeofr à quelques pas de lui, et, à minuit, quand il allait se coucher après des stations ici et là, chez des amis et au café, il n'avait pas à craitidre les voleurs, — il était gardé à vue jusqu'au seuil de sa maison.
Spttller, que ses jambes ne faisaient pas échapper à l'indiscret chargé de sa surveillance, retrouvait quelquefois, le matin, l'infatigable policier sur le trottoir de la rue Sainte- Anne, comme si on croyait ses poches remplies
de bombes orsinîennes fabriquées pendant la nuit.
Isambert avait beau prendre sa plus terrible voix de basse, il n'effarouchait pas la curiosité des limiers de la Préfecture que, par un effet de sa nature impressionnable, il voyait se multiplier et sortir de tous les pavés.
Hébrard lui-même, m'a-t-on dit, — cet oiseau méridional, — gérant du journal le Temps, — n'arrivait pas à les perdre dans son vol le plus capricieux.
Citait la police en délire !
Pendant ce temps, d'autres espions, — ceux de la Prusse, filaient ce gouvernement de myopes ne voyant pas plus loin que le bout de leur nez ou la pointe de leurs moustaches, — qui était le gouvernement impérial. C'eut été amusant, si ce n'était devenu mortel pour la France entière.
Et quels espions que ceux-là ! Plus intelligents, — plus sûrs d'abord que ceux de tous les Piétri. Je fis avouer, une fois, à un de ces derniers le métier qu'il faisait. Je l'avais rencontré, quelques années auparavant, — étudiant hors d'âge, tripotant les cartes au quartier latin. On louchait déjà en le regardant.
— Que voulez-vous? me dit-il, le jour où je lui levai le masque au Café des Variétés. Je n'avais plus le sou, — il fallait vivre. Je fais un rapport par semaine, et il est bien payé.
Quel rapport ! Si vous saviez ? — Ce n'est pas moi qui compromettrai jamais personne. Tenez, ajouta-t-il, — en tirant des papiers de sa poche, — voici mon rapport de demain, — à peu près terminé. Lisez, je vous prie.
La curiosité l'emporta sur le dégoût en moi.
C'était du plus pur Ponson du Terrail avec la suite au prochain numéro. Ce triste et méprisable garçon avait pour mission de courir un certain nombre de cafés. Imaginez des révélations comme celles-ci, — avec la date et l'endroit :
« J'ai vu un homme bien mis, —
« sérieux en apparence, un commerçant, je « suppose, — sourire en lisant le Moniteur • officiel* Immédiatement après, il a demandé « une plume et de l'encre et a écrit plusieurs « lettres fiévreusement.
« Quel est cet homme ?
« Je n'ai encore pu l'apprendre.
« Je le saurai bientôt. Il va irrégulièrement,
214 QONFI0VNGES
« mais assez sortirent encore an café « et je m'applique au service de ce eôté- « là. »
— Il n'en est pas moins vrai, •*- di»-*je, — • que voilà un homme suspect, **- grâco à vous.
— Mais vous avez donc cru un seul instant qu'il existait? reprit mon cjnique person-* nage.
^- Gomment alors vous débarrasserez-votis de cette invention ?
— Hien de plus simple. Renseignements pris, c'était un négociant belge, — dont on ignore le nom, et qui fait tous les mois ttn voyage à Paris.
Et voilà comment un policier par nécessité écrivait l'histoire sous le règne des Piétfi.
D'il* JOBJtfïALWTE %l&
Sommaire : Le Roi Janvier. — M. Pierre Vérou au Cfarmiri,-~ La politesse réfrigérante. — Paul Girard et le faux nez, - Mot de Monselet et ayis de Banville. — Le lion Yéron. — Le cri des Plaideurs. — Une fausse étoile du Sièàê. *— Louis Leroy. — L'atelier et le journal. — Altaroche. — JBijou et Cham. — Danmier et Delacroix. — Hadol. — Charles Jolie t. — Gabriel Guillemot
À la fin de décembre 1866, m'était venue l'idée d'un article intitulé : lettre au Roi Janvier, On en devine le sujet. De tous les rois affreusement despotiques et ridicules, c'était celui qui avait encore plus grande chance de vie, et dont tout le inonde souffrait sans trop s'en plaindre, Au fait, il existe encore comme un dernier roi de droit divin. Aux riches, il fait vider leur bourse par tradition au premier jour de son anniversaire ; .-— a$x pauvres,
il jette impitoyablement, pendant que les fourrures s'étalent ailleurs, un manteau de neige frangé de glaçons. Il inspire toutes les hypocrisies, — depuis celle de l'enfant, qui s'attendrit pour un bonbon, jusqu'à celle de la femme, qui a un faux baiser pour un bijou. Il irrite l'envie des misérables, — il excite la vanité des heureux. C'est le roi corrupteur qui survit à tant d'autres sous ce titre banal : Le premier de l'an.
Tel était mon thème, agrémenté d'allusions que je ne rappellerai même pas.
— Article de Charivari^ me dis-je. Pourquoi n'irais-je pas au Charivari?
Tout cela, du reste, n'était qu'ébauché dans ma tête ; l'écrire m'était facile, — mais avais-je à l'écrire ?
C'était la question que j'allai poser rue du Croissant à M. Pierre Véron. Le vieil hôtel du numéro 16 était alors occupé par Le Siècle et le Charivari.
M. Véron a la politesse froide : on y sent couler, en quelque sorte, l'eau qu'il boit par goût au lieu de vin. Ce n'est point un tempérament : il suffit de le voir pour en juger.
Mais il voudrait être une tête et il s'en fait
d'un journaliste 217
une qui m'a étonné par son apprêt vulgaire.
Je me demandais pourquoi se cirer une moustache et se friser une barbiche impériales avec tant de soins. Le front paraissait vaste, mais comme un désert, sous les cheveux aménagés avec prétention, l'œil était d'un bleu nacré et avait à peine un regard. Quand le rédacteur en chef du Charivari se leva, bombant la poitrine, ne perdant pas une ligne de sa taille, je remarquai que sa dignité était singulièrement haussée par ses talons de bottes. Au reste, irréprochable de mise, — comme un chef de rayon de bon endroit.
M. Pierre Véron étant donné, il fut charmant. Il m'expliqua de sa voix lente, mesurée, que, le Charivari étant composé trois jours à l'avance, mon' article tout d'actualité était forcément en retard. Mais il me proposa d'entrer au journal comme collaborateur et il m'offrit le casier des nouvelles à la main et des échos dans Le Journal Amusant, où il était également le grand maître, — avec Philippon fils..
— 'Seulement, me dit-il, au Charivari , vous écrirez provisoirement sous le pseudonyme de Paul Girard. A V Amusant, vous signerez, si vous voulez bien.
. Ces conditions, la première surtout, m'étaient absolument indifférentes. Le mot de Monselet me revenait à l'esprit :
— Le Charivari est le journal qu'on lit quand on attend, au café, l'ami qui ne vient pas.
Et comme c'est juste! La gravure y est tout, — on la regarde et on passe le reste. Je ne voudrais pas blesser pour mon plaisir l'amour-propre de Pierre Véron, mais la vérité m'oblige à avouer que ses principaux lecteurs sont les élèves pharmaciens de banlieue et les clercs de notaires des cafés de province.
À propos de Y Amusant, je me rappelais Tatîs de Banville, — • dont voici au moins le gens :
~* Il faut signer toujours, — signer pai> tout, — serait-ce sur la feuille qu'on sait destinée au coup de vent de la pleine campagne.
C'est la seule manière d'apprendre son nom au public avec quelque chance qu'il le retienne,
Et.pendant un an et demi j'ai été Paul Girard,— tout simplement, comme bien d'autres au Charivari* et j'ai donné tout l'honneur à ce r bonhomme de carton de nombre de portraitscartes que, si je n'avais un insurmontable
d'un journaliste 219
dégoût à me remâcher, j'aurais pu reproduire
En revanche, pendant le même temps, je signais au Journal Amusant, qui est autant regardé, mais encore moins lu que le 'Charivari. Gela est si vrai que Ton me disait à tel ou tel autre bureau de journal auquel je collaborais, selon mon habitude, en rédacteur libre :
— Ah ! mais que devenez-vous donc ? On ne voit plus votre nom nulle part.
Avec le Charivari $t Y Amusant, on peut gagner dans ces conditions à peu près de quoi payer les bottines qu'on use à aller porter ses articles. Il y avait môme ceci de particulier à ce bon Charivari. Au-dessus de cent lignes (en aviez-vous cent vingt, par exemple), vous travailliez au profit delà caisse qui vous payait consciencieusement les quinze centimes réglementaires jusqu'à cette limite : soit 15 fr.
Et j'ai rencontré de naïfs jeunes gens dont l'ambition était de pondre des gaîtés satiriques âii Charivari I Et j'ai reçu tout récemment une lettre d'humoriste à ses débuts qui me priait dô le présenter à M, Véron pour le Journal
Amusant. niais attendrissants dans votre ignorance, soyez clercs de notaire ou élèves pharmaciens, cela rapporte autant de gloire et de profit !
Ah) s'ils voyaient au commencement de chaque mois, à la caisse , le compte de M. Pierre Véron, je désespérerais de les retenir. Mais Véron est Véron en copie comme en nom : le Charivari, c'est lui, — il le ferait seul s'il pouvait, et surtout s'il osait. Il faut que son nom couvre tout de sa lumière douteuse ; il faut qu'il reste le lion et que, comme collaborateur autant que comme rédacteur en chef, il ait la part du lion. C'est ce qu'on appelle un étouffeur en langue de journalistes. A côté de lui et avec lui, personne, à moins de considérations particulières.
Je n'ai pas à me plaindre personnellement, — je l'ai dit, — de M. Pierre Véron, — mais ici je dois le juger, quoiqu'il m'en coûte, quoiqu'il me soit assez pénible de mettre le rédacteur en chef du Charivari, — journal libéral sinon absolument républicain, — bien audessous, — dans ses fonctions, — de tel autre rédacteur en chef de jonrnal anti-républicain et anti-libéral qui a tiré jadis de l'obs-
d'un journaliste 221
curité des fantaisistes politiques, dont le plus brillant ne serait resté qu'un comparse an Charivari de M. Véron.
M. Pierre Véron, du reste, est un républicain en pâte de guimauve, dont les intérêts passent avant tout. De ce côté, il a des ménagements, pour ne pas dire des flatteries, dans les plus petites choses. Il y a quelques mois, il a publié un Panthéon de poche. Très-bien.
Mais au milieu de noms comme ceux de Victor Hugo et autres d'un éclat ou d'un brillant incontestable, quel besoin a éprouvé M. Véron de faire flamber celui de Francis Magnard, « un vrai journaliste », à ce qu'on lit dans ce Panthéon... de poche, il est vrai?
Mais Magnard a trouvé délicieux (c'est un cliché du doux Francis) tant de mots et d'anecdotes de M. Pierre Véron !
Le rédacteur en chef du Charivari était, à l'époque dont j'ai parlé plus qu'aujourd'hui, un des millionnaires en rentes de la copie, — le premier peut-être après Timothée Trimm.
Il se répandait partout, — il faisait pousser, — avec le pronom singulier, — le cri du juge des Plaideurs. Mais son ambition était surtout d'écrire au Siècle. Elle fut satisfaite. On lui
$2£ GONFimEîf CES
donna une chronique hebdomadaire et il s'y appliqua, «—lui qui s'applique si peu et dicte ordinairement ses articles. Le Vérôti du Charivari, de Y Amusant, du Monde illustré, sans parler des journaux de province ou étrangers, était plus abondant que brillant : celui du Siècle était d'un terne et d'un mauvais qui ne valait pas deux sous la ligne, — et l'on était plus large que cela avec lui.
Après la guerre, cette fausse étoile est tombée du grand journal politique, et je ne pense pas qu'elle y remonte, malgré la protection de M. Jdles Simon, dont Pierre Véron a été autrefois le secrétaire.
Louis Leroy est le frère d'armes de M. Véron au Charivari et au Journal amusant y et je soupçonne que l'ami Pierre ne serait pas fâché de devenir aussi au théâtre celui de Leroy qui, grâce à Régnier, a trouvé ouverte la porte du Gymnase, — et une ou deux autres après celle-là.
Grand, les cheveux gris épais et coquettement peignés, le monocle dans l'œil, la moustache assez rude sous le nez court et retroussé, Louis Leroy vise à l'élégance. Il a ses rai-
d'un journaliste 223
sons, car il n'est point de Parisien qui dîne plus souvent en ville. Ce commerce du monde ajoutant au naturel, il est aimable et veut l'être, — avec expansion. Il a commencé à grisonner, de bonne heure, j'imagine, dans un atelier de peintre, et ce ne sont point les luttes et les misères du journalisme qui Font blanchi. Son nom fait écho à ceux de Y Amusants et du Charivari autant que celui de Pierre Véron, à côté de qui il a une situation régulière, assurée, presque inébranlable de rédacteur.
Louis Leroy avait apporté de l'atelier uû esprit plus menu que celui qu'on y prend d'ordinaire. Malgré cela, c'était une monnaie facile à renouveler et qu'il continue de dépenser sans peur de se trouver à court. Il en est* du reste, si ménager dans la conversation qu'à moins d'en perdre avec d'autres que ses confrères, il doit toujours en garder le dépôt.
Au milieu de la table de rédaction, devant le tapis vert et la main de papier blanc, je vois encore, impassible comme un bonze, le gérant Altaroche, — Altaroche à la tête ronde et chauve, les yeux encavés sous l'arcade sour-
cilière, le nez relevé, — la bouche bredouillante, — quand il parlait. Il a eu son rôle politique dans une Assemblée, — il a été directeur de l'Odéon. C'est un brave homme, qui ne m'a montré qu'une de ses faces : je n'ai découvert que l'ancien directeur de l'Odéon en ce grave Altaroche.
Un jappement de petit chien, une voix brève mais conciliatrice qui faisait un appel à la douceur : c'était Gham qui entrait avec Bijou,
— feu Bijou, hélas t — sur le bras. Si on ne Favait pas connu, on eût demandé à son voisin :
— Quel est donc ce grand capitaine de cavalerie ?
Il portait, comme Véron, la moustache et la barbiche. Le visage était maigre, anguleux,
— les yeux fixes avaient un égarement qu'on s'expliquait bientôt comme l'effet d'une vision intérieurement poursuivie. Cham travaillait évidemment à un de ces casse-tête chinois, — légende et gravure, — pour l'artiste, où il faut dépenser un autre esprit que celui de Pierre Véron, et qui font la vraie gaîté des Parisiens du Charivari* — la première gaîté même des provinciaux.
d'un journaliste * 225
Pourtant, il s'en détachait, mais pour piquer encore dans la conversation, froidement, à l'anglaise, — cet anglais d'éducation et d'enfance qui parlait avec les dents, — le mot le plus inattendu, la plaisanterie la plus désopilante malgré ce calme au fond duquel la raillerie tordait sa pointe.
Gham était monarchiste, légitimiste même, et il ne mettait pas son mouchoir blanc dans sa poche. Ce qui ne l'empêchait point d'entendre l'éloge du révolutionnaire Rochefort par ses anciens collaborateurs Pierre Véron et Louis Leroy, — deux enthousiastes... alors, — et de mêler sa note au concert qui s'en suivait.
Salut, maître I Vieux Daumier à bonne grosse tête dépouillée où le génie a eu le caprice de loger ! Toi, tu ne trouvais pas les légendes, — le rédacteur en chef Véron te les donnait, — mais tu faisais alors une de ces compositions marquées de ta griffe, dont le dessin faisait rêver Delacroix, le grand peintre Delacroix, qu'on surprenait un jour étudiant les lignes d'une de tes magistrales caricatures !
226 C0HFIDENCE8
Après Ghàm et Daumier, Hadol, qui esquissait, en bon enfant, sa caricature (je l'ai encore) du bout de la plume sur la rame de papier de la rédaction. Avec son œil brun à fleur de tête, son nez long et épais, sa bouche lippue, elle était, du l'esté* facile à faire. Mais quelle douceur, quelle innocence dans ce caricaturiste qui, lui, avec des dessins quine paraissaient pas toujours, aurait pu fournir plus d'une nouvelle à la main au Véron du Monde illustré! Le meilleur des hommes, des amis, — ce qui est plus rare, — et je le dis d'après ses amis, au milieu desquels je ne suis que ce qu'on appelle Vulgairement une connaissance.
Au Charivari \ dans la rédaction, je retrouvais Charles Joliet et Gabriel Guillemot, avec qui j'avais voisiné au Figaro*
Joliet avait été sacré homme de génie par Garjat, au temps du Boulevard. Je crois que Garjat n'aurait point été démenti par Joliet, qui avait lâché une position au ministère des finances pour faire bravement de la littérature. Perché sur ses grandes jambes* l'œil bleu aux horizons vagues, les cheveux blonds relevés et tourmentés par la main, agité, mais con-
d'un journaliste 227
fiant, Joliet croyait aux bottes de sept lieues du talent et de l'obstination.
Je fais grâce au talent qui n'a pas mûri ; — quant à l'obstination, elle l'a ramené au Charivari, qu'il avait quitté.
Gabriel Guillemot avait plus de fougue politique, tout en ayant conservé sa situation à la Préfecture de la Seine. Il est vrai qu'il y renonça un peu plus tard. Si indépendantes que paraissent certaines positions, il est difficile de s'y tenir quand on veut parler le langage ardent de la vérité.
Guillemot alternait avec Joliet dans les échos dn Charivari, et je n'ai pas besoin d'ajouter que le prudent Véron en biffait plus d'un. Guillemot compromettait, — on ne s'en serait guère douté à le voir. C'était alors un garçon épanoui et frais de mine, le cou gras et découvert avec ses cols marins, — les yeux bleus de myope glissant tranquillement sous les verres du lorgnon. Il faisait cependant des armes chez Rotert avec acharnement^ et, un soir qu'il boitait, il me dit :
— Je me suis fatigué,
La fatigue a duré, — Guillemot boite plus que jamais, Guillemot a maigri... En revan-
che, il s'est escrimé au Corsaire et ailleurs pour des idées nettes et tranchées qui ne lui permettent plus, depuis longtemps, d'être le collaborateur du Charivari. . .
Et Pierre Véron dort en paix.
Sommaire : Un souvenir de Montalembert. — Départ pour Nice. — M. de Villemessant à la villa Blanc. — Gomment on peut sauver la vie d'Offenbach. — Le cigare du rôti. — La conjuration du mauvais œil. — Un prestidigitateur. — M. de Villemessant, l'Impératrice Eugénie et le préfet Gavini. — Le Corse de Gampile. — La cour des Tuileries à Nice. — Les deux politiques : M. Malausséna. — M. Gavini, le 4 septembre. — Un comédien supérieur.
Cette traversée du journalisme littéraire et fantaisiste, si gaie qu'elle paraisse, m'avait énervé. C'est ainsi que par insouciance, inexpérience ou nécessité, on use sa première force au profit de tout le monde, excepté de soimême. Heureusement que ce n'est pas la meilleure, la vraie, — et que l'autre arrive, quand on a un peu de moelle et de sang.
En attendant, on éprouve le besoin de quit-
ter pendant quelques mois ce Paris dont on est la souriante victime. A l'époque surtout dont j'ai esquissé un coin de tableau à la fin de Pavant-dernier chapitre, on était sous le poids d'un autre mal , — de ce marasme dont parlait éloquemment Montalembert, quelques années auparavant, dans cet article du Correspondant {Une séance au Parlement anglais) > qui l'avait fait traduire comme un malfaiteur en police correctionnelle, où j'eus le bonheur • d'entendre à la barre ses deux avocats, Dufaure et Berryer.
En vain, les splendeurs de l'Exposition de 1867 avaient ébloui les badauds du monde.
L'air était sombre et malsain; moralement comme physiquement; épuisés momentanément par les luttes de toutes sortes, les plus jeunes grelottaient la fièvre. Je partis pour Nice au mois de janvier suivant.
M. de Villemessant y occupait, sur la promenade des Anglais, la villa de son ami Blanc, directeur des jeux de Monaco, tout puissant seigneur de Monte-Carlo. Je l'y trouvai, un matin* très-réjoui de l'acquisition, qu'il venait de signer, de sa petite maison des Gogniard. Il déjeunait en ville, avec le peintre
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d'un journaliste 231
Lefebvre, mort peu de temps après. Il m'invita à dîner chez lui pour le soir.
^ous étions convenus que je le prendrais au Casino, mais nous nous étions mal entendus sur le salon où je devais le rencontrer.
Le Casino de Nice était vaste et j e ne le connaissais pas encore. Si bien qu'après avoir erré une* demi-heure au moins dans les salons de jeu du premier étage, pendant que M. de Villemessant m'attendait en bas dans un salon de conversation, je me décidai à filer du côté de la villa.
Quand je sonnai à la grille, il arriva sur le perron, la serviette à la main, derrière le domestique qui accourait m'ouvrir.
— Enfin, c'est vous ! Avez-vous des cigares? me cria-t-il.
— Oui! répondis-je.
Mais cette question me jetait dans un étonnement d'autant plus profond que Villemessant ne fume pas.
— Soyez deux fois le bienvenu ! reprit-il.
Vous sauvez la vie à Offenbach !
On ne comptait plus sur moi ; le dîner était commencé, le rôti déjà servi, et Offenbach avait oublié son porte-cigares. Or sachez, ce
que j'appris aussitôt, qu'Offenbach sans cigare au rôti est un convive désemparé.
Le maestro, que des Français, superstitieux comme des Italiens (Banville est^du nombre), accusent d'avoir le mauvais œiU — eut pour moi son plus doux regard. Les verres de son binocle en rayonnaient, son grand nez crochu frémissait de joie, ses lèvres minces se fendaient dans un long sourire, son maigre visage avait un complet épanouissement. Je lui aurais apporté le libretto le plus brillant qu'il n'eut pas eu pour lui la valeur d'un simple londrès. Voilà comment peut-être j'ai conjuré l'effet du mauvais œil d'Offenbach. Il n'y avait pas de quoi, car ce fumeur délicat me fît bientôt voir que l'occasion seule donnait à ce londrès quelque prix. Après dîner il voulut m'emmener à l'hôtel, où il avait laissé le porte-cigares sur la table de sa chambre, et il m'en offrit un à son tour, — mais un cigare dont la fumée aurait enivré tous les dieux de l'Olympe d'Orphée.
Savez- vous où j'étais sûr de trouver, certains soirs, le maestro cascadeur des opérettesbouffes ? Dans un salon du Casino où l'on faisait de la musique de chambre et où l'on jouait
d'un journaliste 233
du Haydn régulièrement. La canne entre ses longues jambes, qui semblent faites pour chevaucher sur un violoncelle, il écoutait avec une religieuse gravité. Et pourtant comme on sentait qu'il connaissait tout cela par cœur, le malin Offenbach, qui est nourri, — ne vous y trompez pas, — de la musique des vieux maîtres et des plus sérieux, et en a plus d'une fois fait son profit ! Seulement, ce prestidigitateur en son genre arriverait à faire danser un cancan aussi échevelé que celui d'Orphée aux enfers en remaniant la marche funèbre de Beethoven .
Quoique M. de Villemessant eût publié dans son journal une flatterie comique à l'endroit de l'impératrice Eugénie, qu'il avait vu faire une entrée dans la salle des Etats, au Louvre, quelques mois auparavant, — bien qu'il eût déclaré qu'après une étude de toute la vie, il n'arriverait pas à saluer comme elle, — (quelle perle, comme dirait Magnard, dans cet aveu!) — il ne paraissait pas encore disposé au compromis d'un plébiscite : que -dis-je? il jouait l'indépendant jusqu'à la brutalité.
Un jour, devant moi, au Casino de Nice, en
plein atrium, Villemessant disait â M. le préfet Gavini, — aujourd'hui député de l'Appel au peuple, — préfet de police en herbe, en ce temps, désigné déjà... et fauché par l'événement imprévu :
— Ici, monsieur le Préfet, je suis à mes yeux sur un terrain neutre comme politique.
Aussi ai-je accepté de vous une invitation, — quand, à Paris, je refuserais toutes celles que M. Haussmann pourrait m'envoyer.
C'était le Villemessant préparant la Lan* terne de Rochefort, — dont le premier numéro paraissait quatre mois après. Il ne gagnait alors que cinq cents francs par jour,— cent quatre-vingt mille francs par an, — mais comme il était amusant pour le reste... qu'il a gagné depuis !
M. Gavini était le vice-empereur de Nice, avec un sans-gêne qui accentuait sa simplicité, — en dehors des trois bals officiels qu'il donnait par hiver.
— Ça, le préfet de Nice? me disait uû protégé môme de feu M. Baroche, — magistrat à cette heure comme avant la fin de l'Empire, grâce à son inamovibilité. Vous plaisantez ?
d'un journaliste 235
C'est un cordonnier retiré des affaires, — et économe.
De fait, la distinction n'étouffait point M. Gavini. Le chapeau vulgairement planté sur la tête, — les deux mains dans les poches de la longue redingote dite « impériale » , — des pantalons médiocres, des guêtres noires sur les souliers, M. Gavini (de Gampile, — car il commençait à s'anoblir) n'avait d'un peu particulier dans la figure que l'œil noir du Gorse, un petit œil vif et fouilleur de policier. Du reste, la police était 'mieux faite que l'administration dans son département, et il pouvait aspirer à succéder au glorieux Piétri.
Il avait encore pourtant des allures dégagées de révolutionnaire... parvenu sous le despotisme et par le servilisme, — comme cela était. Le Gorse de Gampile s'était perché tout jeune, en 1848, au sommet de la Montagne, admiré, dans cette jeunesse, par l'Assemblée, — dans son audace, par le plus ardent public des séances. Ge jeune homme faisaitvoir rouge, — mais c'est dans le rouge du Deux- Décembre que, de son côté, il plongea.
— C'est vrai, — disait-il à quelqu'un qui
lui rappelait ces commencements si hauts en couleur, — mais je suis devenu préfet des Alpes -Maritimes .
Et il disait à Dupeuty , l'ancien chroniqueur théâtral du Figaro, — qui, là-bas, s'était plus tard fourvoyé dans la politique et, avec sa droiture et sa franchise, se heurtait à plus d'une difficulté :
— Pourquoi chercher à surmonter les obstacles? On les tourne.
Et lui, Gavini (de Gampile) les avait tournés jusqu'au 4 Septembre 1870.
Il était arrivé à Nice après M. Paulze d'Ivoi, — qui avait un autre nom que le sien pour séduire ce monde de clinquant qu'on appelle l'aristocratie cosmopolite, mais qui ne permettait pas aux Niçois de passer sous le porche de la Préfecture. Raideur qu'on ne pardonne point dans un pays qui a ses habitudes, — surtout dans un pays fraîchement annexé. M. Gavini fut plus coulant et ouvrit la circulation au bas de son grand escalier.
Etre de Gampile ne donne point le droit de tutoyer un de la Rochefoucauld, — mais ce titre de parenthèse suffisait aux nobles étrangers (et, dans le nombre, quels princes et
d'un joubnaliste 237
quels grands seigneurs de paccotille!) qui fréquentaient les salons de la Préfecture.
D'autre part, les mœurs du monde impérial, où tous ces gens avaient été naturellement introduits, étaient observées plus librement qu'ailleurs à la petite cour cosmopolite de M. Gavini; encore n'avait-on pas, en certains endroits, — au théâtre, par exemple, où l'acteur en scène s'est trouvé plus d'une fois la voix coupée par le bruit de la loge préfectorale, — la tenue dont l'empereur avait le bon goût de donner l'exemple en pareil cas. J'ai vu le pauvre artiste s'arrêter épuisé — fet indigné; — j'ai entendu les Chut ! partir en fusées de tous les fauteuils d'orchestre. Ce monde croyait régner à jamais : il était encore plus fou qu'insolent.
M. Gavini n'ignorait pas l'existence d'un parti niçard, — anti-annexionnistte, — quoique la plupart de ses membres -eussent voté pour l'annexion. 11 se crut très-fort en poussant le niçard Malausséna, qui était déjà maire, au Corps législatif, et en lui faisant entrevoir la dignité de sénateur. L'annexion de Nice, après la guerre d'Italie, — la vente de terrains pour le chemin de fer avaient
rapporté bon argent à M. Malausséna : il ne lui manquait que tous les honneurs impériaux. Et, par politique, M. Gavini y pourvoyait.
Tous les deux jouaient au plus fin. Il fallait voir s'abordant et causant, cette tête de chat noir, le préfet de Nice, et cette tête de serpent fftté, son maire, dont le front fuyant laissait le chapeau s'échapper -par derrière, sur le collet de la redingote ! Ces deux matois, empressés et souriants, avaient malgré tout dans la physionomie une expression qui disait ;
— Toi, tu ne me tromperas pas !
Je me souviens d'avoir rencontré M, Gavini, à l'époque du plébiscite, causant, à rentrée de la rue du Pont-Neuf, à Nice avec M. et madame Malausséna,
— Soyez tranquille, — disait ce préfet à poigne, — nous sommes sûrs, absolument sûrs d'une belle majorité...
M. Malausséna ne répondait rien. Mais madame Malausséna, qui était évidemment au courant de ses inquiétudes, risqua deux ou trois mots comme ceux-ci :
— Et pourtant, M. le préfet, — il y a des bruits...
d'un journaliste 239
— Ah ! chère madame, — reprit M, Gtavini en haussant les épaules, — attendez en paix le résultat. Je vous le répète, — il n'y a pas à douter un instant.
Cette fois le Corse gracieux de Campile avait raison,
En revanche, il voulut s'abuser ou s'amuser singulièrement, le jour où, au commencement de la guerre, présidant la distribution des prix du lycée de Nice, faisant de son discours un hymne vainqueur, il s'écria :
— Et la preuve que mes espérances seront réalisées, c'est que je reçois à l'instant cette dépêche,
Cette dépêcha était la communication du fait d'armes du prince impérial ramassant une balle à Sarrebruck, — le premier Sarrebruck, — car il y en a eu un autre et plus sérieux.
M. Çravini, qui a, au moins, le mérite d'être un déniaisé, ne garda pas longtemps ses illusions, — s'il en avait. Effrayé de l'avenir prochain, comme tous les exécuteurs d'un parti qui s'est imposé et soutenu par la peur, il expédiait en Corse, après Reischoffen, son argenterie et ses objets précieux.
Il n'avait point pour cela l'idée de se rendre, comme préfet impérial, à la première heure d'un nouveau gouvernement. Il fut moins empressé à <ttmmuniquer le télégramme qui lui annonçait Sedan et la proclamation de la République qu'il ne l'avait été à jeter d'une estrade de collège la dépêche de Sarrebruck.
Il l'avait reçue à six heures du soir ; — à huit heures, tout le monde avait vent de la nouvelle, — mais le préfet n*en soufflait mot.
La population française, par angoisse patriotique, — (une vraie, celle-là), — la population niçarde, par curiosité, — ne pouvaient plus résister à leur impatience. On monta au cabinet de M. Gavini, qui déclara n'avoir rien reçu. L'irritation devenait plus vive. Un domestique entra alors avec un pli sur un plateau.
— Vous voyez bien, messieurs, — dit le préfet en l'ouvrant : on ne fait que m'apporter la dépêche.
Et, avec un calme étonnant, il s'avança vers le balcon pour apprendre officiellement à la foule amassée sous les fenêtres que l'empereur s'était rendu à Sedan avec quatre-vingt mille hommes et que l'empire avait disparu.
d'un journaliste 241
— r Maintenant, messieurs, — dit-il en revenant dans son cabinet et en prenant une plume, je sais ce qu'il me reste à faire.
C'était facile, et forcé.
M. Gavini n'a pas eu le temps de se montrer dans un rôle de tragédien, — qui lui serait réservé si un nouvel empire était possible, — mais on a, du moins, reconnu en lui un comédien supérieur.
242 çowjppfcy»
Sommaire : Deux préfets de César at leur fortuné. «** M. Piccon.
— Un éclat. — La conspiration couve. — M. Marc Dufraisse.
— Les bons « ronges • . — Un coup de main rêvé. — Les vrais comploteurs : la chambre du boulevard du Pont- Vieux. — Une réponse de Garibaldi. — Un coup d'état tardif et une émeute. — Coup double. — M. Bergondi. — Crainte ou re* mords. — L'avocat de M. Blanc. — L'honneur à vingt-cinq francs.
Le lendemain, M. Gavini se promenait à Monaco, sur la terrasse de Monte-Carlo, où il attendait le préfet de Marseille, M. Levert, — son collègue encore aujourd'hui à l'Assemblée... Et trois jours après on racontait que, par une mer sombre qui moutonnait au large, une simple barque portant les deux préfets de César et leur fortune, était allée les déposer sur la côte italienne où ils devaient s'embarquer pour la Corse.
À Nice, M. Malaussêna né paraissait pas, quoiqu'il n'eût point, je crois, gagné cfès la première heure la frontière de Vintimille, où. il battit en retraite devant la honte plutôt que devant un danger. Une commission municipale tût organisée en attendant l'arrivée d'un préfet. Je n'en parlerais pas, — si elle n'eût élu pour son président un homme plus tard maintenu comme maire, envoyé à l'Assemblée en 1871, — dont la trahison, comme Français et comme représentant d'un département français, a retenti en avril 1874 dana tous les partis politiques. On se souvient de M. Piccon.
Au moment de cet éclat, on se demandait quel était ce Niçard niçardant qui déclarait après boire, avec une emphase burlesque et • dans une langue aussi peu française que ses opinions, — * que ses « cendres renaîtront * s'il n'est plus de ce monde, le jour rêvé du retour de Nice à l'Italie. Quelle importance avait ce patoiseur en dehors de celle qu'il essayait de prendre et que certains de ses compatriotes se plaisaient à lui donner ?
M. Piccon est un avocat de frontière qui, dans les derniers jours de l'empire, était en-
core bien effacé auprès de l'autre Niçois, Malaussénà, montagnard d'une autre sou- .plesse et d'une autre malice politiques. Il a passé depuis longtemps l'âge où l'on fait des coups de tête ; il est père, beau-père et grandpère. Si la nullité avait un éclat, elle resplendirait dans sa physionomie. Front vide, figure sans caractère, il est le mannequin du rôle qu'on lui fait jouer depuis plus de quatre ans.
Sa proclamation aux habitants de Nice, après le 4 septembre, était un chef-d'œuvre de comique dont ses compatriotes étaient les premiers à s'amuser bruyamment. On allait par bandes sous les galeries Masséna savourer . ce morceau d'éloquence. La dernière phrase, qui voulait résumer les plus grands bienfaits de la République pour la ville cosmopolite, est restée là-bas gravée dans toutes les mémoires :
— Enfin, — s'écriait Piccon, — les étrangers pourront maintenant être sûrs de recevoir les journaux tous les soirs !
Il était encore français, ou à peu près> à cette époque. Il ne fut pas disposé du premier conp à commander la croisade de séparatisme
d'un journaliste 245
qui, du reste, ne prit consistance et n'eut des airs menaçants qu'à mesure que la France tombait de défaites en désastres et croulait sous les obus prussiens. Après l'arrivée de M. Marc Dufraisse comme administrateur général des Alpes-Maritimes, la conspiration grossit et se donna du jeu.
On avait cru, un instant, que cet ancien montagnard de 1848 était un homme de coup d'œil et de poigne, avec qui il faudrait compter; mais quand on eut vu ce professeur échappé de sa chaire de droit fédéral, en Suisse, se laisser couler doucement dans le fauteuil préfectoral, comme s'il avait enfin trouvé à ses pieds les chancelières du repos assuré, le parti séparatiste dressa ses batteries.
M. Piccon assurait au préfet qu'il n'y avait rien à redouter à Nice, — sinon l'exaltation des républicains. Et il s'en allait, se frottant les mains, Conter son entrevue à ses compères, tout heureux d'avoir jeté cet épouvantail au républicain Marc Dufraisse, et d'en masquer leurs intrigues et leurs misérables complots.
Cette plaisanterie de finaud prit des pro-
portions incroyables. Un soir, Français de vieille date et Niçois sincères de l'annexion s'étaient réunis à l'appel du Réveil, journal républicain des Alpes*Maritimes, dans une grande salle ouverte au rez-de-chatissée, sur le quai Saint-Jean-*Baptiste, local inoccupé pour magasin. Il s'agissait de ëe voir, sinon de se compter par têtes. Ce n'était point chose si inutile au moment où des énergumènes du parti séparatiste disaient tout haut, sous les galeries Masséna :
— Voilà bientôt l'heure où on pourra reconduire tous ces Français à la gare à coups de pied dans.*, les reins.
M. Piccon avait vu Marc Dufraisfie dans la journée.
— Ne vous disais-je pas que ce sont ces rouges qui peuvent seuls troubler l'ordre? Qui sait ce qu'ils préparent pour ce soir ?
— Oh ! « ces rouges ! » répéta M. Dufraisse, ancien apologiste du régicide, qui crut aussitôt se voir culbuté de son fauteuil de préfet.
Là réunion finie au milieu du plus grand calme, on distinguait sur les ponts des ombres inaccoutumées qui semblaient se tenir
. d'un jotmiUMSTE 247
dur la défensive* On avait vu les Commissaires de police croiser pendant toute la soirée devant les rues qui conduisent à la Préfecture, Que se passait-il ? Je l'appris une heure après, ■*- étant intéressé à le savoir, — avec la plus profonde stupéfaction et j'ajouterai avec l'indignation la plus vive que j'aie sentie dans ma vie. M. Dufraisse s'était sérieusement occupé de repousser Un coup de main et de force, dont il pensait capables des Français comme lui, dans une ville où travaillait un ennemi commun souriant aux victoires prussiennes*
Et pendant oe temps, à la même heure, dans un renfoncement du boulevard du Pont- Vieux, en une chambre mystérieuse, portes closes, M. Piccon tenait le premier conseil dû parti séparatiste, très^asëurê que la surveillance préfectorale s'exerçait d'un autre côté.
M. Dufraisse s'était en quelque sorte livré à M. Piccon qui était le familier de son cabi* net et son conseil, lui, l'homme du conseil des six réunis quelques heures après dans la chambre du boulevard du Pont- Vieux. On avait fondé un journal séparatiste écrit en italien, où l'on sentait la joie grandir avec nos
malheurs/ où Ton crachait quotidiennement sur le nom français.
■ — Laissez faire, cela vaut mieux ; ce sont des enfantillages, n'irritez pas ces jeunes gens ! disait M. Piccon, dont le fils était un des instigateurs de la feuille niçarde.
On se croyait, dans le camp .séparatiste, non-seulement le droit de tout espérer, mais celui de tout vouloir. On comptait sur Garibaldi pour réclamer après la guerre, comme prix de ses services, le retour de Nice à l'ancienne patrie. On lui avait [même dépêché des émissaires à ce sujet. Garibaldi, à son honneur, fit alors cette réponse textuelle en cinq mots :
— « Je suis Français, je le reste. »
Le désappointement fut grand, et les jeunes séparatistes, perdant tout respect pour cette idole de Nice, chuchotaient que le général n'était plus qu'un « ramolli » . Le mouvement n'en continuait pas moins. M. Marc Dufraisse commençait même à en être troublé par instants. Il se décida à expulser deux ou trois braillards, malgré les remontrances de M. Piccon.
Disons-le tout de suite, la mollesse de l'un
et les menées de l'autre avaient le même but dans leur esprit. Tous les deux .songeaient à une prochaine Assemblée et manœuvraient de façon à y aborder sans peine. M. Piccon n'était pas l'âme de son parti et il eut consenti à en être le plus aveugle instrument. On le poussait, et il avançait. Le préfet Dufraisse n'était peut-être plus tout à fait la dupe de M. Piccon, mais il le ménageait parprévoyance, au lieu de lui dire nettement, à lui, à un autre meneur qui le touchait de près et à un boutiquier turbulent :
— Je ne veux pas ,'perdre mon temps à rédiger des arrêtés d'expulsion. Je vous avertis donc qu'au moindre bruit, c'est vous trois qui m'en répondez.
Mais l'ancien Jacobin temporisait; les élections se préparaient et il en attendait le résultat.
Il y parut, du moins, car lorsque Nice ne lui eut accordé que cinq ou six cents voix, M. Marc Dufraisse ne sut plus se contenir :
il avait envoyé saisir le dernier numéro de la feuille séparatiste, supprimée du même coup.
La foule encombrait la rue du Pont-Neuf où se trouvaient les bureaux ; on la fit disper-
2bti CONFIDENCES
ser au pas de charge par une compagnie <finfonterie. Mais à Nice, comme ailleurs, la foule est obstinée : elle se porta du côté de la Préfecture. M. Dufraisse avait à sa façon
cassé les vitres; on lui brisa celles de ses fenêtres dans la soirée, malgré le déploiement de forces de la gendarmerie.
Où était M. Piccon à cette heure-là?
Pas assurément dans le cabinet où il avait naguère sa place de conseiller. Quanta son fils, on l'expulsait le lendemain; ce qui n'indique pas que les leçons paternelles l'eussent rangé du côté de Tordre dans cette fameuse journée.
M. Piccon reparut, il est vrai, à la préfecture : c'était pour Se plaindre de l'arrêté d'expulsion. Ne pouvait-il, maintenant, traiter avec M. Dufraisse comme de collègue à collègue? Ils étaient députés.
• L'élu du parti séparatiste avait son mandat impératif : protestation contre le traité d'annexion de 1860.
Les soucis de l'Assemblée ne lui avaient pas permis de le remplir, — si encore il en eut trouvé le courage à son banc de représentant. Il y a été rappelé au banquet de 1874 par la faction dont il est la créature. Les se-
d'un journaliste 251
paratistes ont réclamé une manifestation : ilsl'ont eue aussi complète qu'on la pouvait attendre pour déshonorer un homme, qui, avant de la faire, n'avait pas renoncé à son siège au Parlement français.
L'éclat de M. Piccon fit coup double, on s'en souvient : M. Bergondi, son confrère au barreau de Nice, son collègue à l'Assemblée, se brûlait la cervelle quelques jours après. Quelle cause lui a mis, un jour, un pistolet à la main, dans son cabinet de travail, à lui qui n'était point homme à y avoir une panoplie où, dans un accès de fièvre chaude, il n'eut qu'à allonger le bras? Quelle grave raison lui a pressé le doigt sur la détente ?
M. Bergondi avait été plus effacé que M. Piccon, pendant la guerre, daûs les affaires de Nice. Au milieu des intrigues séparatistes, ce Niçois louvoyait entre les partis. Les gens qui l'avaient connu plus résolument français s'en étonnaient, mais n'y voyaient encore qu'une faiblesse de caarctère en même temps que son embarras devant ses compatriotes de l'ancien comté. Sa conduite et ses paroles, à certains moments, n'en
étaient pas moins équivoques. Pour n'avoir pas à se prononcer sur les menées du conseil des factieux, il feignait de tout ignorer et de ne rien croire. Il n'en est pas moins vrai que, finalement, il fut, comme Piccon, l'élu du parti séparatiste tout entier.
Gela n'est point arrivé sans compromis ni engagement. La preuve en restait sans doute quelque part; les conséquences du scandale Piccon pouvaient dévoiler plus d'un secret. Est-ce crainte ou remords, ou les deux ensemble ?
Bergondi est sorti de la vie comme un coupable, — qu'une telle mort fait plaindre si elle ne lui fait pas absolument pardonner.
J'ai vu de près M. Bergondi avocat ; c'était l'aigle du barreau de Nice. J'aurais tort d'être sévère pour lui, quoiqu'il m'ait attaqué au nom de M. Blanc, le souverain des jeux de Monaco", pour diffamation. Et il y allait rondement , — il demandait à mon journal vingt-cinq mille francs de dommages-intérêts pour l'honneur de ce bonhomme.
Tant de choses pleines de ragoût se disent* et se répètent sur M. Blanc qu'on ne se décide pas toujours à les croire. J'avais prié mon avocat d'encadrer simplement de trois mots
d'un journaliste 253
d'exorde et de conclusion la lecture d'un chapitre de M. Maxime Ducamp dans son grand ouvrage Paris 9 sa vie, ses organes, etc., etc. C'était le chapitre des télégraphes, où l'on voit les deux jumeaux François et Joseph Blanc sur le banc des accusés devant la cour d'assises de Tours.
— Mais c'est donc vrai ? s'écria le président au beau milieu de cette instructive lecture.
M* Bergondi croyait le président un peu mieux renseigné. Il jugea à cette stupéfaction que les vingt-cinq mille francs réclamés pour payer la considération de son client dégringolaient effroyablement du coup.
— Il me reste un mot à dire au tribunal, — reprit M e Bergondi : comme les attaques du journal ont diminué, ont presque cessé depuis quelque temps, nous serons les premiers à réduire notre demande de dommages-intérêts.
Sur un signe du président, il se rassit grimaçant des lèvres et ressemblant à un chat noir qui a bu du vinaigre.
A huitaine, l'honneur de M. Blanc était coté à vingt-cinq... francs !
io
Somiaiiib : M. Marc Dufraisse à Tours. — Le « vieil ami ». — Un successeur d'Esquiros. — Une dépêche courte et véridique. — La naïveté du jeune Blache. — Les carrosses de gala. — Une faute. — Uniformes et habits noirs. — Un premier préfet de Nice. — L'éloquence des mains dans le pantalon.—- Comment on se retrouve député. — Un fauteuil au Sénat, s'il tous plaît.— Les Garibaldiens. — Vauriens et héros, — Anecdotes. — Le dieu.
Finissons-en avec M. Marc Dufraisse, puisque nous l'avons déjà découvert presque tout entier à côté de M. Piccon.
Quand il arriva à Tours, je ne sais si M. Crémieux, le t vieil ami » de ces dépêches dont le préfet de Nice criblait tous les ministres, le reconnut aussitôt, mais, parmi les autres membres du gouvernement, on ne le connaissait pas, ou on l'avait oublié. Il avait
d'un journaliste 255
publié naguère un livre intitulé : Le droit de paix et de guerre, — mais ce n'était pas cet ouvrage qui pouvait raviver violemment son souvenir et dénoncer dans le professeur de droit libéral en Suisse le vieux républicain ferme et constant. La préface sentait même le réactionnaire par ramollissement ou par calcul. On l'avait lue, et on avait passé.
M. Dufraisse, qui est tenace, n'entendait point passer aussi légèrement sur le gouvernement de Tours. Il restait jusqu'à ce qu'il réussit à en emporter quelque chose et il voulait que le morceau fût bon. M. Crémieux parlait de lui en « vieil ami » ; l'occasion se présenta d'utiliser ce dévouement impatient.
Esquiros était rappelé de Marseille: il s'agissait de le remplacer â la tête de l'administration dans cette ville ardente et passionnée qui débordait d'enthousiasme autour de lui. La chose n'était point aisée, — mais l'obstination de M. Marc Dufraisse à jouer un rôle important décida Gambetta à l'envoyer dans les Bouches-du-Rhône.
Les Marseillais protestaient contre Féloignement d'Esquiros: ils étaient d'avance impitoyables pour son successeur, — quel qu'il
fût. Quand M. Dufraisse leur montra son long nez, chaussé d'un lorgnon, son œil vague, ses lèvres inquiètes, il les trouva dans ces dispositions d'esprit. Des huées l'accueillaient. Gela lui suffit. Il n'essaya même pas d'entrer à la Préfecture et monta en wagon dans le train prochain qui partait pour Nice. Il a manqué l'occasion d'expédier sa plus courte dépêche et la plus véridique :
— Je suis venu, — j'ai vu, — j'ai filé.
M. Marc Dufraisse s'était arrêté à Toulon.
Cotte était préfet du Var. L'administrateur à la recherche d'une préfecture n'avait qu'à se reposer en songeant à une revanche. Le lendemain, vers cinq heures du soir, il faisait son entrée à Nice.
Le jeune Blache, avocat de Toulon, y remplissait les fonctions de préfet sans les pou- . voirs réguliers et nécessaires qu'il demandait en vain à Laurier. Le matin du jour où M. Dufraisse arrivait, Blache me fit mander dans son cabinet et me dit :
— Mon cher ami, voulez-vous annoncer en une note de trois lignes que M. Marc Dufraisse est nommé administrateur général des Alpes-Maritimes, — mais que ma position ne
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change pas, — qu'elle est plutôt relevée par l'importance politique de l'homme dont je serai le collaborateur ?
Je le regardai fixement, en souriant.
— Vous ne me croyez pas?
— Soyez tranquille, — répondis-je, — j'aurai l'air de croire au moins. Évitons tout ce qui pourrait prêter des armes à la raillerie, à la malveillance, aux attaques dont il est si facile ici d'être l'objet.
Et je rédigeai la note, qui paraissait à l'heure même où le naïf Blache, assez aimé à Nice quoiqu'il eut fait à l'occasion les déclarations les plus fermes à l'endroit du parti séparatiste, allait chercher M. Marc Dufraisse à la gare dans les carrosses de gala de la municipalité.
C'était une faute, au milieu d'une population toujours prête à la moquerie et à laquelle cette pompe inaccoutumée donnait beau jeu.
Je la sentis immédiatement, moi qui depuis deux ans avais pu étudier le caractère de côs Niçois parmi lesquels ma santé m'avait retenu. La note du journal y ajoutait encore.
Pourtant, je ne regrettais point de l'avoir écrite. Il y avait eu à Nice un premier préfet,
M. Pierre Baragnon, qu'on avait à peine connu, quoiqu'il se remuât beaucoup, — Blache n'avait fait que s'asseoir et M. Dufraisse arrivait. On ignorait comment et à la suite de quel incident de voyage. Quel respect devait-on attendre, sans explication admissible, pour un pouvoir départemental qui semblait à portée de toutes les mains?
Les administrations recommencèrent à défiler en uniformes ou en habits noirs devant M. Dufraisse, comme elles avaient fait devant Pierre Baragnon et devant Blache, qui tenait la droite dans ces réceptions officielles et continuait, du reste, à -habiter la préfecture. Gela ne pouvait durer. M. Marc Dufraisse était trop jaloux, pour la partager ouvertement, de cette autorité qu'il savait si mal exercer. Quand on hasardait à ce sujet quelques observations :
— Ma place, — répondait-il, — serait dans une grande assemblée ; — elle n'est pas ici, surtout avec le métier que je suis obligé de faire.
Pourquoi l'avait-il prise ?
Son éloquence n'a pas prouvé à Versailles, jusqu'aujourd'hui, qu'il est plus digne de l'autre.
d'un journalisxe 259
Il était d'avance permis d'en douter quand on l'entendait haranguer péniblement, pâteusement, les mains dans la ceinture de son pantalon, les compagnies de mobiles avant leur départ.
Le jeune Blache dût, tin jour, faire fiés malles et laisser M. Marc Dufraisse dans
toute l'étendue de sa puissance d'administrateur général préfet des Alpes-Maritimes.
Gela servit... à son élection qui fut. cassée. S'il tient à cette heure la place qu'il en* viait tant dans une assemblée, c'est que son nom figurait, je ne sais comment, à Paris sur les listes de Rochefort.
On ne peut certes pas accuser M. Dufraisse d'être un des vieux intransigeants de 1848. Il est bonze à sa manière, — mais c'est le bonze de toutes les transactions. Il a raté, malgré son attitude, le Conseil d'état sous M. Thiers, et maintenant tout en lui semble dire :
— Un fauteuil au Sénat, s'il vous plaît î
Je ne saurais quitter Nice sans parler de ces garibaldiens, tant méprisés et conspués, qui arrivaient d'Italie pour aller grossir la poignée d'hommes de leur chef. Je pourrais
dire de leur dieu, quand je songe au culte que ces gens avaient pour Garibaldi.
Je ne fais point d'apologie, — on le voit, — quel que soit le parti dont j'aie à peindre les hommes qui ont passé sous mes yeux. Je dis comme j'ai noté et comme je sens. Or, je n'ai pas seulemejit vu, j'ai pratiqué ces compagnons fanatiques du héros de Gaprera. Tous ne Tétaient point, je m'empresse de l'avouer, avec la même honnêteté, la même foi qui emporte et ne connaît pas d'obstacles. Parmi des soldats d'aventure se glissent forcément un certain nombre de vauriens. Ceux-là aussi, je les ai marqués. C'était les traînards qui se présentaient au comité de Nice après la midécembre. Munis, là, du peu chargent dont on disposait et que souvent on quêtait entre soi, ils s'en allaient battre le pavé de Marseille et ne s'y rabattaient sur le comité garibaldien qu'à bout de toute ressource et de tout expédient.
Des plaintes revenaient à Nice ; il fut convenu que je partirais pour Marseille afin d'arrêter avec le président du comité des mesures plus nécessaires chaque jour. Je profitai de l'arrivée de cinq ou six gaillards qui
d'un journaliste 261
demandaient une feuille de route et un secours de voyage et je pris le train de Marseille avec eux. Malgré la douceur de leurs paroles, de leurs yeux et de leur sourire quand on les regardait, ils ne m'inspiraient qu'Une médiocre confiance, — mais comme j'étais monté dans le compartiment voisin du leur, il me paraissait difficile qu'ils m'échappassent, à notre descente de wagon.
A peine en gare, je sautais sur le trottoir et je ne voyais qu'un de mes drôles, qui luimême louchait déjà dans une autre direction.
— Eh 1 bien, — lui dis-je, et vo^ compagnons ?
— Je ne sais pas.
— Ils sont partis ?
— Peut-être devant.
Je m'étais penché vers le compartiment ; — il était vide, — mais l'autre portière ouverte me montra le chemin qu'avaient choisi les échappés. Ils s'étaient sauvés à travers la voie.
Enfin, il m'en restait un. Je le conduisis moi-même à un petit hôtel pour la nuit (il était dix heures du soir) et lui donnai rendezvous au comité pour le lendemain matin...
Encore un que je n'ai jamais revu !
Où étaient ces Italiens, vieux et jeunes, — mais beaucoup ayant dépassé déjà la maturité, qui m'avaient ému jusqu'aux larmes, au commencement de la campagne de Garibaldi en France? La frontière italienne était alors sévèrement gardée. J'ai' vu de ces malheureux sublimes arriver par la montagne, — et par quels sentiers, par quels trous de la montagne pour tromper toute surveillance ! — couverts de neige, les pieds en sang,. les vêtements en lambeaux, la barbe hérissée 'de glaçons.
Pas une plainte, pas une autre demande que celle-ci :
— Et le général? Où est le général?
— Il va bien, le général ; nous vous enverrons le revoir.
— Tout de suite? reprenaient-ils avec ce sourire italien dont Garibaldi a le rayonnement suprême, et qui était encore d'un charme inexprimable et pénétrant sur ces visages plus grossiers.
— Non, — demain. Il faut vous refaire et vous reposer auj ourd'hui .
— Ah ! perche ?
Ce « pourquoi » était un inexprimable soupir de reproche et de douloureuse déception.
d'un journaliste 263
Il aurait attendri un roc. Je l'ai encore dans les oreilles et dans le cœur !
— Vous êtes un peu vieux pour la guerre, — disais- je à un de ces vétérans des phalanges garibaldiennes, qui, celui-là, avait laissé, en rampant pour échapper à l'œil des sentinelles, la chair de sa poitrine avec la laine de sa chemise rouge aux aspérités des rochers.
— Vieux ? me répondit-il avec un terrible éclair noir dans les yeux et en secouant sa crinière grise. Demandez-le lui donc, à lui!
Expression, mouvement, accent, cela était grand et touchait à l'épique ! . . .
Le nom de Garibaldi, cet étrange pasteur d'hommes dont le regard seul, la voix, — l'influence magnétique a une puissance plus irrésistible que celle du génie, causait des dévouements de cette grandeur.
Sommaire : Pauvre maman t — Gustave Naquet. — Ajaccio et Marseille. — Le Ptuple. — L'illusion du préfet-amiral Cosnier. — Une manifestation retournée. — L'officier au petit cheval blanc... — Le préfet prisonnier. — Une question ré* solue par un coup de pistolet. — Gaston Crémieux. — Une entrevue à la Préfecture. — Canons et boulets. — Le 4 avril à Marseille. — Le drapeau noir. — L'homme sans tête. — Le bombardement. — Épée, croix et fleurs de lys. •— Morale de l'histoire. — Souvenez-vous t
Je crois que si la France devait mourir, elle ne serait plus depuis^ le commencement de Tan de disgrâce 187i.
Pauvre marnant — ainsi que l'appelait une femme avec une touchante simplicité, — comme on l'avait battue, et comme ses en-* fants la tiraillaient encore !
Ceux qui avaient cru en elle étaient bafoués un peu partout au fond de l'égoïste province,
d'un journaliste 265
Ah ! les niais et les fous, à ce qu'on disait bien haut ! Et on les crucifiait sur le malheur de là patrie...
A Nice c'était pis peut-être. N'en f parlons plus. A la mi-mars, je partais pour Marseille.
Gustave Naquet, à son retour de Corse, où les bonapartistes lui avaient rendu toute autorité impossible à la préfecture d'Ajaccio, était passé par Nice où il était venu me voir au Réveil. Je l'informai, avant mon départ, que ma tâche était terminée* à ce journal épuisé de toutes les luttes, et comme je le savais malade, ennuyé, je lui proposai de m'arrêter à Marseille pour l'aider à relever le Peuple, dont il était depuis plusieurs années le rédacteur en chef et que son absence avait compromis comme succès. Naquet avait accepté.
Deux jours après mon arrivée, j'appris, à neuf heures du matin, comme j'entrais dans le cabinet de Naqnet, que le vice-amiral Gosnier, préfet de Marseille, avait convoqué la garde nationale tout entière pour manifester en faveur de Versailles contre Paris, où la Commune était installée déjà. Si ce n'était pas une résolution intempestive, elle n'en était
pas moins la plus maladroite qu'on pût prendre avec la garde nationale marseillaise, composée, aux trois quarts, des républicains les plus ardents.
Nous déplorions Tordre du pauvre amiral, qui trahissait une dangereuse inexpérience, pendant que les tambours battaient le rappel et que les compagnies et les bataillons, — la garde civique en tête, — campaient déjà, l'arme au pied, autour de la Gannebière, sur les cours Belzunce et Saint-Louis. La garde nationale conservatrice occupait le cours Bonaparte, devant le palais de justice.
A midi, je descendais des bureaux du Peuple par la rue de Rome, quand, en débouchant sur le cours S'-Louis, j'entendis les cris répétés de : Vive la République ! Vive Paris !
L'écho devait avertir le préfet de son imprudence, — mais la partie était engagée.
Une heure après, je voyais, — passant de nouveau par là, — des gardes nationaux arrêter un officier d'état-major qui galopait sur un petit cheval blanc,
— Criez Vive Paris 1 disaient-ils.
L'officier avait mis pied à terre. Quelles explications demanda-t-il ou donna-t-il? Je
"d'us journaliste 267
l'ignore. Mais, en reprenant rétrier, il répétait :
— Vive Paris !
Et il s'éloigna, toujours au galop du petit cheval blanc.
La situation devenait plus tendue. L'armée n'était pas en force. Je rentrai au Peuple. Nous attendions l'événement, avec la conscience tranquille de gens qui n'avaient été les conseillers de personne, — pas ceux, malheureusement, du vice-amiral Gosnier.
A quatre heures, les tambours battaient par les rues, un nouveau rappel, — les tambours de la garde nationale insurgée. Nous achevions la mise en page du journal. Cette besogne finie, je sortis et je descendis, cette fois, à la rue Saint-Ferréol, — du côté où l'on battait maintenant la marche et où l'on sentait des pas innombrables, mais confondus dans la même allure, ébranler en masse le pavé.
La garde nationale défilait et se dirigeait droit vers la Préfecture. Curieusement, je suivis.
Elle se rangea en bataille sur la place ; les cris de Vive Paris f retentissaient formidables. — Puis, un demi-silence se fit, au milieu du-
quel j'entendais frapper à la grande porte de l'épais bâtiment de moellons, — solidement construit comme une forteresse. Cette porte de chêne n'était pas pourtant inébranlable, — elle cédait à quelques vigoureux coups d'épaules, et, du reste, des gardes nationaux avaient déjà franchi la grille du jardin pour allçr l'ouvrir eux-mêmes à l'intérieur.
Un groupe entra, dont je ne pouvais distinguer les têtes. A ce moment, un coup de fusil, parti de ce côté, jeta la panique dans la foule. Ce n'était que l'etfet d'une maladresse ou d'une imprudence de garde national, car il n'y Rivait plus un soldat ponr résister au mouvement.
La préfecture était envahie, — le préfet Cosnier prisonnier de l'avocat Gaston Crémieux, qui se mit aussitôt à la tête d'une commission départementale. Ainsi s'installa en cinq minutes la Commune de Marseille.
Que s'était-il passé au juste entre M. Cosnier et Gaston Crémieux? Le préfet avait-il fini par remettre sa démission entre les mains de l'avocat, comme on le prétendait? Question à laquelle le coup de pistolet du suicide a répondu plus tard.
En revenant, dans, la rue Saint-Ferréol, je rencontrai M. Laurier qui causait sur le trottoir et, sans se prononcer d'une façon absolue sur le mouvement, parlait de son chef, — Grémieux, — avec beaucoup de dédain. Un peu plus loin, tenant le milieu de la rue, s'avançait un groupe de conseillers municipaux, — M. Bosc au premier rang. Ils" allaient à la préfecture dans un but d'apaisement ; tout y était bien calme déjà, en apparence.
Le lendemain, Gustave Naquet me disait :
— Que veut-on? Où arrivera-t-on ? C'est la marmelade.
J'en étais bientôt sûr. A un ou deux jours de là, j'avais à envoyer une dépêche à Nice.
L'employé du télégraphe me répondit que les fils étaient coupés. — Coupés, de Marseille à Nice ? Pourquoi ? C'était à mes yeux de l'insanité. J'ai l'horreur et la haine des fantaisies despotiques de tout pouvoir. Un jeune Marseillais, dont le nom m'échappe, m'offrit un laisser-passer qui me permettait de pénétrer à la préfecture et de parler à Gaston Crémieux.
Un moment après, je le demandais à ses gardes civiques qui remplissaient le salon
d'attente. Je n'avais pas achevé que j'apercevais Crémieux collé debout dans un coin, et menacé à hauteur du menton des crosses de fusil de trois ou quatre gaillards très-barbus et aussi farouches, qui répétaient l'un après l'autre :
— Cette fois, Gaston, tu ne nous lâcheras pas !
Il passa la main dans sa chevelure noire, d'où la sueur découlait sur son front pâle, et essaya de faire un pas vers moi. De mon côté; j'allais à lui, prenant en pitié cette ridicule et odieuse situation. Un de ses assaillants s'était retourné.
— Je désire, dis-je, parler au citoyen Gaston Crémieux.
Des regards soupçonneux se portèrent sur moi, — mais Crémieux était dégagé.
Je le suivis dans son cabinet, où il m'approcha un fauteuil à l'angle de son bureau.
C'était une jolie tête, aux yeux noirs, vifs et audacieux, mais la situation où je l'avais surpris donnait plus de timidité à son regard.
— Monsieur, — lui demandai-je alors, — est-ce bien vous qui avez ordonné de couper
d'un journaliste 271
les fils télégraphiques de Marseille à Nice?
— Mais ils ne doivent pas être coupés, — me répondit-il, — seulement, il faut que les dépêches soient visées ici avant d'être expédiées. Je suis, du reste, à votre disposition.
— Pourquoi ne m'a-t-on pas simplement averti de cette nécessité ?
— C'est une négligence ou une erreur.
Vous savez qu'il y a forcément un peu de trouble dans les premiers moments. Quant au désordre, je crois qu'on ne saurait s'en plaindre. En somme la- position est bonne.
Qu'en pensez- vous?
J'avais fort envie de rire en songeant à la sienne cinq minutes auparavant. Crémiëux avait la voix d'un sourd, — qu'il était un peu, — en parlant dans l'intimité. J'élevai la mienne.
— Monsieur Grémiëux, — répondis-je, — n'en connaissant sûrement rien, je n'en pense pas davantage. Je crois seulement que vous jouez une grosse partie. Permettez-moi d'imaginer que le général Espivent ne s'amuse pas à planter des choux dans la plaine voisine. Il faut sa revanche à l'armée et elle voudra la prendre.
— Pensez-vous, reprit Crémieux en se levant, que nous n'y sommes pas préparés ?
Et m'entraînant avec lui, il me fit traverser le salon d'attente, où les gardes civiques le regardaient avec inquiétude gagner le por- V che de la Préfecture en compagnie d'un in-
connu. Mais Crémieux était nu- tête, — cela sans doute les rassura.
Il me montra dans la cour deux canons sur leurs aff&ts escortés des piles de boulets.
Sans me targuer d'avoir le coup d'œil militaire, je remarquais que les canons et les boulets empilés derrière chacun d'eux étaient d'un calibre visiblement différent, et je ne pus m'empôcher de le faire observer.
— Oh ! ça, — me répondit Crémieux avec une confiance qui n'avait d'égale que la naïveté, — c'est l'affaire des artilleurs.
Je n'avais rien à répliquer. Cet homme me paraissait sourd de toutes façons. Je le quittai à la porte, à l'ombre du drapeau rouge qui y flottait au balcon. Je ne l'ai revu ensuite que deux fois : la première, perché sur une fenêtre de la préfecture, à côté de ce grotesque et terrible Landeck, délégué de la Commune de Paris, qui menaçait de faire fusiller tout le
d'un journaliste 273
monde, Gaston Grémieux tout le premier, à la première observation, et qui s'était rais en sautoir un rideau rouge, faute d'écharpe, pour haranguer la foule, la veille même de l'entrée des troupes ; la seconde fois, devant le conseil de guerre. Triste Grémieux ! a-t-il avalé assez de crapauds avant sa condamnation à mort?
Le 4 avril, à l'aurore, l'armée du général Espivent campait à son tour sur le cours Belzunce et le cours Saint-Louis. Une partie, assez imposante de la population de Marseille marcha de ce côté, le drapeau noir en tête».
C'était le deuil de la France qu'elle portait, un grand deuil que des Français allaient ensanglanter eux-mêmes dans la guerre civile.
Les soldats comprenaient, émus les premiers de cette manifestation muette, mais la discipline commandait.
A sept heures, le général Espivent lança des chasseurs à l'assaut de la préfecture, où il n'y avait guère, je crois, plus de trois cents hommes enfermés. Mais trois cents hommes armés, tirant par les fenêtres de cette immense caserne, c'était plus qu'il ne fallait pour repousser les assaillants, et ceux-ci échouèrent
trois fois. Us seraient restés sur place jusqu'au dernier. Il fallut renoncer à une nouvelle tentative.
Entre huit et neuf heures, j'entendis le canon dans la rue Saint-Ferréol, où j'habitais. J'ouvris la fenêtre, instinctivement. Une pièce était servie par deux artilleurs, à l'angle de la deuxième rue, du côté de la préfecture. A peine le coup tiré, les artilleurs rentraient leur pièce dans cette rue. Des gardes nationaux arrivaient par groupes de la Cannebière. Hésitant? d'abord, ils se décidèrent à dburir au canon, — qui n'était chargé qu'à blanc. Un instant après,- la pièce était facilement prise et démontée au milieu de la rue S*-Ferréol.
Pendant ce temps, des coups de fusil s'échangeaient aux environs de la préfecture, — surtout dans la rue Montgrand , et le général Espivent avait établi ' son quartier à Gastellane.
A dix heures et demie, je sortis pour aller att Peuple. Au moment où j'allais traverser la rue de Rome, de braves gens me conseillèrent de ne pas aller plus loin ; les balles sifflaient dans les rues, qu'elles enfilaient de la place
d'un journaliste 275
Castellane au cours Saint-Louis, — une ligne droite.
Je passai néanmoins.
Gustave Naquet n'était pas au journal, où je l'attendis jusqu'à onze heures et demie. Il me fallait retourner chez moi; c'était autre chose encore 1 Les obus avaient succédé aux balles ; au lieu de traverser la rue de Rome, absolument déserte, j'en longeai les murs pour gagner mon hôtel par un assez long détour. Des persiennes tombaient en morceaux à mes piedfc. Arrivé au cours Saint-Louis, je vis la tête d'un passant comme moi emportée par un obus. Je fus obligé de me réfugier dans un café, dont la porte basse, dans le volet, était restée entr 'ouverte.
J'attendis plus d'une demi-heure.
A midi le canon tonnait à Notre-Dame de la Garde, — les premiers obus tombaient sur la préfecture. Le général Espivent était maître des hauteurs. Le fort Saint-Jean se mit bientôt de la partie. A quoi servaient les canons et les boulets de Gaston Ûrémieux ?
Au reste, il avait quitté la préfecture avec Landeck, à neuf heures du matin, pour aller parlementer à Castellane avec le général Espi*
vent. — On ne Fa plus revu de la journée. Le pauvre « Gaston » avait lâché ses terribles gardiens qui se fiaient à la surveillance de l'implacable Landeck, lequel ne reparut pas davantage.
Dès quatre heures, le drapeau blanc était hissé au balcon de lai préfecture ; — il parait qu'on ne le distingua pas des hauteurs de Notre-Dame et les obus continuaient à éclater sur les dômes et dans la cour de la préfecture jusqu'à huit heures du soir.
Des malheureux s'échappaient, ensanglantés. Combien en restait-il à leur poste quand les marins qui avaient attendu jusqu'à la nuit, l'arme au pied, sous le péristyle de la Bourse, arrivèrent' les premiers délivrer l'amiral Cosnier ?
Le lendemain, à midi, le général Espivent chevauchait en vainqueur, à la tête de ses troupes, dans la rue Saint-FerréoL C'était son droit.
Huit jours après, il supprimait le Peuple, qui n'avait jamais soutenu ni encouragé aucune Commune. On ne discute pas avec l'état de siège : c'était son droit.
d'un journaliste 277
Un mois plus tard, Gustave Naquet était arrêté à la porte de son imprimerie par ordre du général Espivent, dont c'était le bon plaisir et la volonté.
Deux mois après, le rédacteur en chef du Peuple, qui n'avait rien compris à cette « marmelade » , était condamné à deux ans de prison et 5,000 francs d'amende.
Un an plus tard, ce journaliste, quoiqu'échappé de sa prison, était gracié complètement par le Président de la République!,..
C'était également le droit de M. Thiers.
Et la morale politique de ces épisodes d'histoire contemporaine, la morale dans la conséquence des faits, la voici :
Gaston Grémieux, arrêté chez le gardien du cimetière des Juifs, est tombé au poteau des exécutions militaires après jugement.
Bien tombé, du reste, et sa mort rachète les légèretés de sa vie.
L'amiral Cosnier est tombé, lui, sous la balle de pistofet dont il s'est fait sauter la cervelle, quand il a cru que, moralement, il était tué par la découverte de la seule faiblesse qu'on pût lui reprocher.
M. Espivent (de la Villeboisnet) règne
toujours à Marseille, — l'épée d'une main, la croix de Jésus de l'autre, — la fleur de lys sur le cœur.
Qelles leçons pour tout le monde ! Marseille, France, souvenez-vcrcusrt
D'UN J0UBNALI9TK 279
Sommaire : De Marseille à Dijon. — Les pointes de casques sons les lanternes. — Les bougies de l'hôtel de Bourgogne.— L'officier prussien. — Volte-face. — L'Allemand des Batignolles. — A Paris. — La dispersion. — Le dialogue invariable. — Ferdinand Fabre. — Une littérature de sacristie.— Encore une victime du & septembre, — Une fiche de consolation.
J'avais quitté Marseille le I e ' août seulement, après avoir vu le commandant de l'état de siège procéder à cette « terreur blanche » qu'on a connue depuis, et M. Laurier, défenseur du substitut Bouchet, cabrioler dans son admiration pour l'armée devant le Conseil de guerre.
Je voyageais à petites journées pour tâter en quelque sorte le pouls de la France sur mon passage et sentir les pulsations qu'il
280 x CONFIDENCES
pouvait battre après tant de maux. J'arrivai à dessein pendant la nuit à Dijon, que les Prussiens occupaient. Mais les pointes des casques luisaient sous les lanternes de la gare. J'en sortis à la hâte et suivis Ta venue, déserte à cette heure, qui conduit à la grande porte triomphale et à l'hôtel de Bourgogne. Là, on finit par m'ouvrir, mais le plus long fut de me trouver une bougie. Le domestique m'expliqua qu'on cachait les bougies avec soin, parce que MM. les officiers prussiens qui logeaient à l'hôtel en auraient fait trop ample provision.
Je ne pouvais attendre un effet plus douloureux que celui des pointes de casque entrevues à la gare pendant la nuit. Le lendemain matin, j'allais à travers, Dijon, que je ne connaissais pas. Gomme je regardais l'Hôtel-de- Ville, la sentinelle poussa ce hurlement dont on salue les officiers dans l'armée prussienne. Il y en avait un, — entre autres, — qui arrivait vers moi.
J'avais fait demi-tour du côté de la place.
Il me sembla que j'étais suivi dans ce mouvement. Je hâtai le pas : de grandes jambes s'allongeaient derrière moi. Je changeai "de
d'un journaliste 281
direction sans plus de succès. Impatienté, je fis volte-face. L'officier fonçait sur moi, — mais avec son plus large sourire.
— Je savais bien que je ne me trompais pas, — dit-il, en m'abordant. Gomment allezvous ?
Je l'examinais, les mains derrière le dos ; sans cela, il n'eut pas hésité à me tendre une des siennes.
J'avais connu en 1865, ajix Batignolles, par un ami dont il était le voisin et qui compatissait à sa misère, un pauvre grand 'diable d'Allemand, très-ivrogne quand il pouvait, mais très-instruit. Il avait eu une place, à ce qu'il contait, dans je ne sais quelle société allemande établie à Paris, et l'avait perdue après une altercation avec le président ou le secrétaire. Je pensais que c'était plutôt avec le caissier. Ses défauts ne l'empêchaient pas d'être étonnant par ses connaissances en toutes choses. Il avait une mémoire prodigieuse; il citait de l'Homère et récitait du Virgile de façon à désespérer Gustave Mathieu, si celui-ci l'eut entendu ; il savait par cœur les drames de Goethe et de Schiller. Il raisonnait mathématiques et mécanique, et
à propos de la campagne de la Prusse contre l'Autriche, je sentais, — sans toujours le comprendre, — qu'il devait être d'une bonne force aussi dans les choses militaires. Au reste, il ne se cachait point d'avoir passé des examens d'officier.
J'avais pris moi-même quelque intérêt à cet homme. Les anciens excès, — le dénûment, — la malpropreté, — il faut l'ajouter, — tout y contribuant, il fiit atteint d'une affreuse maladie de peau. Je le conduisis au docteur Cazenave qui le fit entrer, un peu malgré lui, à l'hospice Saint-Louis. Je le revis une fois à sa sortie, — puis, il disparut.
C'était lui que je retrouvais à Dijon, sur la place de l'Hôtel*de- Ville.
— Vous ne me reconnaissez pas? demanda-t-il.
— Je ne reconnais personne sous votre uniforme.
— Ah ! vous avez bien tort de m'en vouloir, à moi ! me criait-il comme je tournais les talons et m'éloignais, le laissant planté seul au milieu de la place.
Ma froideur l'avait absolument stupéfié. Il
D'UN J0UBNALI8TE 283
ajouta un : « Adieu, puisque c'est comme ça ! » qui révélait tout son étonne ment de ce que je ne me fusse pas jeté dans ses bras. Je m'étais déjà aperçu autrefois qu'il appartenait à une race foncièrement cynique, et à laquelle manquent également le sens moral et la fierté.
Je fus frappé, après mon arrivée à Paris, de la dispersion de tout 3e monde qu'on était habitué à voir chaque jour, à heures fixes ^t par places, deux années auparavant. Je rencontrais de temps en temps, par hasard, une ancienne figure :
— Et un tel?
-~ Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
~EtX"*?
— Je l'ai vu une fois, — pendant le siège.
— EtZ"*?
— Z***? Ma foi, je ne me souviens plus où il est passé.
Et ce dialogue se renouvelait invariablement. Il fallait chercher les vivants môme comme on cherche les morts après la bataille. Et il m'en restait encore à découvrir au bout de quelques mois.
Je trouvai, un jour, sur la place Clichy, quelqu'un à qui je ne pensais pas : Ferdinand Fabre, le romancier qui semble faire les beaux soirs du Temps et qui, depuis Les Courbezon, travaille dans le clergé avec une écœurante obstination. Ce courtaud rond et épais, à tête de lune et aux manières patelines, sent, du reste, l'enfant de chœur vieilli qui bat monnaie avec les secrets de la sacristie. Sainte-Beuve, étonné de cette littérature de paroisse nouvelle ppur lui, a consacré une de ses heures de bienveillance à un genre aussi faux qu'ennuyeux. Gela a suffi à Ferdinand Fabre pour se croire le plus original romancier de son temps.
Afin d'accentuer cette originalité, il avait refait en patois desCévennes Hermann et Dorothée sous le titre de Le Chevrier pour le feuilleton ,de l'ancien Figaro, pendant un interrègne de Bourdin. Les abonnés grognaient, les lecteurs bâillaient, Villemessant éclatait. L'auteur de ce Chevrier comprit lui-même qu'il avait poussé son talent un peu loin, et le patois fut traduit en français pour la publication en volume de cette idylle.
Si je ne suis pas très-doux pour le roman-
d'un journaliste 285
cier Ferdinand Fabre, il se rattrapera sur ses confrères de ma sévérité, — ■> ou il s'est même rattrapé d'avance.
Un de ses amis faisait, un soir, à la salle du boulevard des Capucines, vote conférence sur M. Octave Feuillet, — qui était assez mal mené. Fabre se trouvait au premier rang des auditeurs, et, alors, il soufflait des :
« C'est ça ! C'est ça ! » accompagnés de mouvements de tête et de gestes de son petit bras, raide et court, qui signifiaient énergique* ment :
— Tapez dessus!
Je jure sur l'honneur du Jeune homme pauvre et, au besoin, sur l'agonie de mademoiselle Croizette dans le Sphinx, que je ne suis point un fanatique de M. Feuillet. Mais j'ai aussi une voix critique, — celle de mon propre esprit, — qui me souffle : <r C'est ça ! C'est ça! » quand je parle de Ferdinand Fabre, — il m'est permis de m'agiter à son exemple, et, comnîe j'ai une plume au bout des doigts, ma foi, elle tape un peu !
— Dites-moi, me demanda Fabre, — le jour où je le rencontrai au pied de la statue
du maréchal Moncey, — avez-vous l'occasion de parler à Gambetta ou à Ranc ?
— Pourquoi cette question ?
— Parce que je désirerais savoir la raison qui m'a fait destituer de mon emploi au bureau de la presse après le 4 Septembre?
— Et vous ne la savez pas?
— C'est une chose inouïe. Je n'ai jamais, moi, professé d'opinion politique, et sans explication on me met sur le pavé*
Bon Fabre ! On ne s'en serait pas douté.
C'était un indépendant méconnu quand il obtenait sa place d'inspecteur, quand, ne s'accommodant pas du séjour de Calais où il avait été envoyé pour la remplir, on s'empressait de le rappeler à Paris, où elle devenait une sinécure. Il n'avait rien demandé, lui, et il disait leurs vérités, — * respectueusement, mais consciencieusement, — - à M. de Persigny et à M. Haussmann, ses protecteurs. — Le quatre Septembre a économisé sans honte des appointements si bien gagnés. Cet affreux quatre Septembre n'en a pas fait d'autres !
Si l'on s'apercevait encore qu'il avait passé, à un certain nombre de destitués, — qui ne pouvaient tous avoir , comme Ferdinand Fa-
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bre, un gros prix de l'Académie pour fiche de consolation, — on ne sentait guère dans la presse qu'un souffle s'était élevé qui promettait de purifier l'air du journalisme et de balayer son terrain.
Sommaire : Si on l'avait dit? — Une sentinelle de Versailles. — Jules Richard et le [bonapartisme au Figaro. — Une exécution de M. Dumont. — Un passage au Gaulois. — M. Edmond
> Tarhé. — Les opinions de M. Janvier de la Motte. — Le chambellan Blavet. — Du Figaro au Rural — Parié* Journal et M. Henri de Pêne. - Une étrange ligue française. — M. J.-J. Weiss. — Une candidature et une conférence manquées. — If. Weiss apprécié par les radicaux. — L'opinion de Ranc.
Si, au milieu des hontes qui submergeaient la France et où l'empire seul, heureusement, est resté englouti, on avait dit, non pas même à un homme sensé, mais à un étourdi de la veille :
— Cette presse, ce roman, ce théâtre, toutes ces choses d'esprits sceptiques et corrompus qui ont mené une décadance carnavalesque croulant dans le funèbre, — les flatteries' de
d'un journaliste 289
valets , les polissonneries de feuilletonistes d'alcôves, les cascades audacieuses de cabotins, — tout ce que l'étranger inVité a pu contempler et examiner de près en 1867 en pensant : « C'est la gangrène ! » — tout cela n'est qu'assoupi, et se réveillera, et éclatera comme aux plus beaux jours du règne disparu.
Cet homme, — l'un ou l'autre, — n'aurait répondu qu'en haussant les épaules , le premier avec indignation, le second avec incrédulité.
Et pourtant, il y eut mieux.
La petite presse du plébiscite et de tous les scandales avait profité de la Commune pour aller s'établir à Versailles comme une sentinelle. Le bonapartisme corse avait été obligé de se rasseoir à Bordeaux, aplati sous le mépris de l'Assemblée et la proclamation de déchéance de l'empire. Mais les tirailleurs intéressés du parti tenaient bon et se faufilaient un peu partout.
M, Jules Richard qui, autrefois, eût dévoré un ministre de la guerre pour un bouton de guêtre, faisait progressivement du bonapartisme au Figaro. Rendons à Dumont ce qui
appartient à Dumont, — il ne s'en plaindra pas : ce fut lui qui s'aperçut de ce petit jeu.
M. Dumont, cherchant, un matin, M. de Villemessant, le rencontra à point sur le trottoir de l'hôtel des Réservoirs.
— Ah ! s'était écrié de Villemessant avec un de ces enthousiasmes dont j'ai parlé, — Richard nous a fait un article. . . Je ne vous dis quô ça !
— Vous plaisantez ? répliqua Dumont en mettant la main à sa poche.
— Non pas ; il me l'a lu.
— Et vous n'avez pas senti que c'était du plus pur bonapartisme...
— Ah 1 je vous reconnais bien là : vous voyez du bonapartisme partout. L'article est superbe.
— Alors, vous n'avez pas remarqué cette phrase, — reprit Dumont, qui avait les épreuves en mains.
Et, soulignant la phrase du doigt, il en faisait peser les mots à M. de Villemessant.
— Ma foi, non I avoua ce dernier. Il faut la supprimer tout de suite. Où est Richard ?
Mais il n'y a pas de temps à perdre. Allons vite à l'imprimerie.
d'un journaliste 291
Je crois même que Dumont, — à qui j'ai entendu conter la ehose, — avait déjà fait cette' suppression. Mais c'était supprimer Richard tout entier. Il se cabra. M. de Villemessant était perplexe, car le Jules du César dé Chislehurst plaisait à certains abonnés de son journal. Mais il eut la main forcée des deux côtés :
par son rédacteur qui réclamait une liberté absolue, et par son administrateur, qui le menaçait d'une rupture que Villemessant n'était pîas encore prêt à accepter.
Richard passa au Gaulois, et M. Edmond Tarbé, rédacteur en chef de cette feuille* passa à M. Jules Richard. Ce fut une grosde affaire, dont nous n'avons point à fider le pot de vin.
J'avais vu M. Edmond Tarbé, en 1867, au Figaro-Événement II s'y occupait de la chronique musicale et on chuchotait qu'un certain nombre d'actions récemment prises dans le journal n'étaient pas étrangères à sa collaboration. M. Tarbé était musicien par sa mère, ma* dame Tarbé des Sablons. Déplus, il était maire d'Eaubonne, dans la vallée de Montmorency, et ne perdait aucune occasion de le faire savoir. Quand on discutait autour de la table de
rédaction quelque question administrative, il fallait entendre de quel ton il disait :
— Moi, Monsieur, dans ma commune...
On n'en sentait pas moins le 1 vide de cette tête sans caractère dont il serait difficile de fixer les traits. Prenez-la dans n'importe quel milieu prétentieux où un semblant de tête pivote sur | un faux-col, et M. Edmond Tarbé, un châtain coiffé* lissé, pommadé à la dernière mode ridicule, n'y perdra rien.
Le public des premières représentations connaît surtout M. Edmond Tarbé, qui y parade régulièrement dans sa loge de rédacteur en chef quand il lui est permis de renoncer au repos et d'habiter Paris. Si on le juge à la hauteur de la lorgnette braquée sur les corps de ballets , c'est un bonapartiste d'agrément qui partage, on le comprend, les opinions de l'ex-préfet Janvier de la Motte. Voit-il au.
dessus et au delà ? Ghislehurst même ne saurait répondre, puisque M. Tarbé envoie son chambellan Blavet pour l'y représenter dans les solennelles occasions.
Mais en 1871, Blavet n'était point encore le factotum du Gaulois bonapartiste. Il écrivait sous le patronage de M. de Villemessant une
d'un journaliste 293
petite brochure hebdomadaire qui s'appelait Le Rural. Il y mettait aussi peu de talent qu'il en faut pour réussir, et, malgré cela, Le Rural vécut à peine ce que vivent les roses, avec lesquelles; — exhalant tous les vieux parfums de réaction, — il n'eut de commun, du reste, .que sa courte durée. En revanche, le rédacteur, de cette brochure de saison avait alors sur le bonapartisme,, je ne dirai pas des opinions, — Blavet et ce sentiment raisonné qu'on appelle une opinion protesteraient ensemble, — mais des phrases qui ne semblaient pas le désigner pour porter plus tard les hommages de la France... du Gaulois à ^la souveraine de Chislehurst et à l'écolier de Woolwick,
La première fois que je vis cette tête d'oiseau qui pique dans le vent, se donnant ainsi un air d'importance, c'était en 1868, à Nice, où il me fut présenté par son ami Massenot de Marancourt. M. de Villemessant, qui ne le connaissait pas, l'enrôla comme échotier sur les promesses de soumission que lui donnait son sourire attentif.
— Il est gentil ce petit-là ( disait le patron
du Figaro»
L'échotier ne résista pas longtemps, et,
jusqu'à l'entreprise si vite avortée du Rural, Blavet, ballotté au Figaro de casier en casier, était resté rédacteur bon à tout faire, quand la médiocrité ne déparait point le sujet.
Dans la petite presse qui avait survécu aux événements, je ne saurais oublier Paris-Journal, dont le rédacteur en chef est toujours M, Henri de Pêne.
M. de Pêne, un ancien beau Brun élégant au monocle j oliment porté, s'est décoré de bravoure ' il y a quelque dix-huit ans, dans ce duel contre un officie^ où ses témoins et lui poussèrent la gentilhommerie jusqu'à en accepter un autre, terrain tenant, contre un témoin de son adversaire. M. de Pêne a été blessé le premier jour de la Commune en arrivant place Vendôme ; de très-sincères républicains Fauraient pu être comme lui et, peu de temps après, Chaudey était fusillé. Le premier attentat, car c'en était un, — et, le coup de feu de l'insurrection ont mêlé de la sympathie à la réputation de M. de Pêne en des partis différents.
Par son passé, sa vie, ses goûts, le rédacteur en chef du Paris- Journal , surtout après la Commune, devait être réactionnaire. Qu'il fut
. d'un journaliste ' $95
en môme temps patriote, il le fallait croire quand M. de Pêne se mit à la tête, dans son journal, de cette ligue française et anti-prussienne qui faisait un cordon de sûreté devant les Allemands prêts à rentrer, la guerre finie* dans toutes nos maisons de commerce et nos industries parisiennes.
L'abonné applaudissait, le lecteur s'enthousiasmait ; M, Henri de Pêne se faisait néanmoins illusion à lui-même quand il regardait autour de lui. M. de Pêne et Paul Mahalin exceptés, la ligue française était représentée comme administration et comme rédaction du journal par des étrangers : M. Wiihrer, allemand, — • le petit Mendel, bavarois, — je pomme ceux*là d'abord dans cette ligue antiprussienne, sans attaquer leurs sentiments envers la France, — Lubomirski, russe, Jehan Walter, suisse. . . Il est vrai qu'un peu plus tard on lisait au-dessous d'un premier- Paris, la signature de M, J. J. Weiss, doublement Français par la naissance et par le regret, puisqu'il est Alsacien.
Je connais M. Weiss, tête carrée et chauve sur des épaules trapues, — de vue seulement . Je l'ai rencontré pour la dernière fois, il y a
quatre ans passés, dans les bureaux de YÊgalité, journal républicain sabré depuis par le général Espivent, à Marseille. L'ex-membre du gouvernement Ollivier avait cru pouvoir y poser sa candidature à l'Assemblée. C'était une singulière illusion qui ne dénotait pas un grand sens politique, et dont il revint, du reste, à peine arrivé. Son ami, M, Francisque Sarcey, aurait pu l'en garer, lui qui était allé, vers le même temps, faire une conférence à Marseille sur le siège de Paris et s'était trompé de ville pour parler froidement à ses auditeurs comme M. Weiss pour se présenter à des électeurs.
J'ai beaucoup lu M. Weiss, même dans le Paris- Journal, — je le lirai encore partout. Non point parce qu'il m'apprend du nouveau et qu'il me charme, mais précisément parce que je n'ai su découvrir en lui jusqu'à ce jour les qualités profondes ou séduisantes dont il est arrivé aux plus radicaux même de faire l'éloge devant moi. J'ai entendu Ranc les apprécier comme personne. Je ne me crois pas infaillible cemme M. Veuillot, et je cherche avec conscience la force de ce talent.
Quel qu'il soit au juste, il est à coup sûr
avec celui d'un ou deux autres ournalistes, qui ne signent pas toujours, l'honneur de cette petite presse composée après la guerre des personnalités les plus équivoques, des nullités les plus éclatantes, des plus misérables vénalités et qui finirait par rester dans l'ornière si une plume de renfort n'avait, par instants, la faiblesse de l'en tirer.
Sommaire: : Femmes et feuilletons. — Une gloire qui manque à l'Empire. — M. Xavier de Montépin. — Souvenirs de^ Ponson du Terrail. — Un châtiment. — Une génération qui
* pousse. — Où est le coup de vent? — Le théâtre en 1871. — M. Victorien Sardou. — Du théâtre Déjazet à Marly. — Babagas. — Une iudiscrétion de Monselet. — Le canevas de Sardou. — Monselet révolutionnaire au palais de Monaco. — Prince et homme de lettres . — La Haine et le dédain. — Le tapage des opérettes. — La pièce et Fauteur qu'on attend toujours.
Il est vrai que le feuilleton serait encore un attrait pour le monde des femmes^ — je ne parle pas seulement des filles, — que ce monde, en certaines classes, est incorrigible de bêtise, de légèreté et, qu'étant un nombre, il est malheureusement une puissance.
Eh! bien, il doit être content ce monde de niaises, de folles, d'oisives et d'ennuyées, car
d'un journaliste 299
il était réservé à un temps, où Ton avait le droit d'attendre une régénération littéraire comme une régénération morale, de leur donner M. Xavier de Montépin.
Montépin existait déjà, mais discrètement.
Ses volumes au rabais étaient encore la poussière du vieux fond de la librairie Gadot^ renouvelé par son gendre Degorce. Foudras et lui faisaient sous l'Odéon et sur les quais la paire de romanciers revendus au plus vite quand on avait eu l'imprudence dé les acheter. Encore Foudras avait-il de curieux récits jde chasses, — lui que les chasses princièrement ordonnées et conduites ont ruiné une ou deux fois.
La gloire de Montépin a manqué à l'Empire dont L'ombre doit en être inconsolable, quoique l'Empire ait eu Ponson du Terrail.
Sérieusement, ce pauvre Ponson, dont l'ancien Figaro a tant ri, avait comparativement une autre valeur. Ses héros étaient impossibles, ses intrigues abracadabrantes, son style grotesque jusqu'à l'énormité, — mais dans cette tête de furet il y avait une indéniable puissance d'arrangement et une étonnante
fécondité. Avec cela, simple et bon enfant, Ponson était le premier à faire bon marché de lui-même.
— Que voulez- vous, disait-il, un jour, devant moi à Bourdin, qui le plaisantait sur une de ses conceptions, c'est mon niveau. Il est inutile que j'essaie de le dépasser.
— Est-il vrai, lui demandait Roger de Beauvoir, au café des Variétés, que vous ayez commis le joli anachronisme qu'on me citait tout à l'heure?
— C'est peut-être vrai, répondit Ponson du Terrail : je ne me relis jamais.
— Encore plus fort que moi, cher ami, répliqua Roger : je ne vous lis pas.
M. de Montépin, qui me parait empesé de ^ vanité, serait, je crois, moins accommodant. Il sue la prétention jusque dans l'absurdité. Ses personnages, en somme, marchent dans les bottes de Rocambole et des gentilshommes de Ponson du Terrail, — voilà pour l'invention. Il n'a ni l'élasticité, ni les ressources d'esprit , ni l'imprévu de Ponson, — les seuls mérites en ce genre d'ouvrage, — voilà pour le talent. Il mêle à ces insanités la noté réaliste, matérielle, qui ne crie plus seulement
d'un journaliste 301
dans un pareil milieu, mais qui hurle abominablement, yoilà pour la morale. Et tout cela est écrit dans une langue digne du monde aristocratique de ce feuilletoniste, — un monde de bien bel air, dont M. de Montépin semble tenir les traditions et les histoires secrètes de quelque vieille portière de l'ancienne barrière Montparnasse.
Sans doute, quand on espérait dans le relèvement général des esprits, on devait craindre aussi quelque déception. Mais rêver une aube purifiante, une belle aurore intellectuelle, et voir se lever le soleil de Montépin, c'est trop ! Gomment ce romancier des collégiens dépravés, des commis voyageurs et des filles de table d'hôte est-il sorti de l'ombre malsaine où il aurait dû rester? Je ne me l'expliquerais pas, malgré les réclames de la petite presse triomphante, si, à mes yeux, il ne portait en lui la fatalité du châtiment. Ah ! nous laissons oublier ou insulter nos grands poètes, nos meilleures gloires? lia fallu longuement quêter une statue pour Lamartine mort, il faudrait presque, par instants, quêter un peu de vénération pour Hugo vivant. Eh f bien, depuis quatre ans, Montépin règne et son
nom éclabousse les murs de Paris, Sommesnous assez récompensés?
Pendant ce temps, des jeunes gens qui croient toujours à la littérature peuvent avoir la naïveté de passer par-là.
— Qu'est-ce que vous venez nous offrir ?
— Un roman.
— Un roman? Très-bien. Mais avez-vous là-dedans quelque forçat trompant le mondé et la police?
— Non, je l'avoue.
— Avez-vous, au moins, quelque gentilhomme assassin ou bigame ?
— P^ davantage.
— Vous avez trouvé alors?...
— Une situation de roman littérairement
composé et fouillé. . .
— N'en parlons plus. Vous faites de l'art, jeune homme; c'est sans doute très-beau à votre point de vue. Mais en feuilletons, il n'y a ni art, ni littérature, — il y a du métier.
— Mais s'il y avait du talent?
— Oh ! le talent, cane compte plus. Le talent court la rue, — il n'entre pas ici. D'abord, monsieur, comment vous nommez-vous? que votre feuilleton paraisse demain avec votre
d'un journaliste 303
signature et la vente du journal baisse de cinq cents numéros au moins. Comprenezyous?
Et j'ai vu un peu partout de pauvres jeunes gens s'en aller atterrés, éculés sur leurs espérances. Ils avaient peut-être du talent, en effet, — mais tous ne sont point trempés comme #es Achilles littéraires. Le mot de métier leur reste dans l'oreille, — la chose leur fait entendre le frémissement des billets de banque et le tintement des louis. Et voilà une génération de petits Montépin qui pousse et va peut-» être fleurir. Quel coup de vent la relèvera ou l'enlèvera?
Quant à la renaissance théâtrale, nous avons vu comment M. Victorien Sardou Tentenâait.
On a parfois prétendu que M. Sardou ressemblait au premier consul, au « Corse à cheveux plats » du poète Auguste Barbier. C'est une flatterie. S'il y a du Bonaparte, ce n'est pas dans cette tête de petit renard aux aguets qui ne sera jamais une tête de médaille. Bonaparte-Sardou ne m' apparaît pas non plus comme génie dramatique, et, pour le trouver,
il faudrait peut-être le voir à une de ces répétitions sans nombre et sans fin où il remue toute une troupe de la voix et du geste, et où il prépare avec l'autorité impitoyable d'un général en chef le champ de bataille de ses premières représentations. Gela ne suffit pas.
M. Sardou est une des médiocrités laborieuses et opiniâtres qui, après avoir végété pendant dix ans au-dessous de ce qu'elles valent, ont le bonheur de s'élever tout à coup bien au-dessus de ce qu'elles méritent. Mais je n'ai point à faire sa biographie. Pendant qu'on l'accusait d'imitation ou même de plagiat à chaque nouvelle pièce, le succès n'en faisait pas moins de M. Sardou, parti, un jour, la poche légère, du théâtre Déjazet, le millionnaire de Marly. Plagiat ou imitation, il avait une habileté d'escamoteur et les muscades passaient aux applaudissements du public.
Ce n'était pas, à coup sûr, un créateur, et le jour où il voulut faire de la comédie originale, non pour l'originalité, mais pour le profit qu'il pouvait tirer du sujet à une heure où la République et les républicains paraissaient condamnés, il nous donna Rabagas. Mauvaise
d'un journaliste 305
pièce et exploitation détestable d'une situation où toutes les blessures étaient encore au vif. M. Sardou, citoyen d'ordre, sema la tempête pour récolter une productive curiosité.
Monselet a écrit dans sa chronique théâtrale du Monde illustré, que l'auteur de Rabaya$ n'avait même pas le mérite de l'invention et que ses personnages avaient naguère existé à Monaco. Si Monselet connaît les personnages, je sais l'affaire à fond : il a plu au gouvernement de cette principauté de se rendre plus ridicule en lui donnant une couleur politique, comme si la politique avait place entre la roulette et le trente ,et quarante, dans un pays où le prince tient le gros de ses revenus d'un directeur de tripot et où un croupier est plus grassement appointé qu'un aide -decamp.
Mais il est vrai que M. Sardou arriva à Nice à la fin de l'hiver 1869, au moment où le coup d'état du gouvernement monégasque y causait quelque émotion tempérée de gaîté, et qu'il lui fut conté par son ami Dupeuty. Le bon Dupeuty ne manque pas de mise en scène dans la conversation. Sardou s'est souvenu deux ans après. Il avait un canevas d'actua-
D'UN J0URNÀI4BTE
issé debout» prit une ahaise et s'assit pour
iser, c'était déjà beaucoup, Mais à cette
>sse, qui traitait son monde de si haut, tf
sèchemetft : monsieur. C'était trop. L'au-
îs Lettres gourmandes ne déjeuna pas au
aais des Grimaldi.
. — J'ai au moins défendu la dignité de l'homme de lettres, me disait-il le soir en dînant.
Il la pousse jusque-là ce doux Monselet, — en dehors de toute politique, lui qui ne s'en occupe pas et qui demandait railleusement autrefois à l'ami que la politique entraînait :
— Eh bien, travailles-tu toujours à l'équilibre européen?
Mais nous voilà assez loin de Rabagas : il n'a pas longtemps porté bonheur, malgré les recettes, à M. Victorien Sardou et au Vaudeville. Le Vaudeville va on ne sait où ; Sardou se mettant sérieusement à l'œuvre, après des légèretés d'un autre genre, a écrit La Haine : il n'a inspiré au public que le dédain.
Dès J871, les opérettes recommençaient leur tapage à grand orchestre. Je ne les méprise pas toutes, et le livret de La Grande Du*
chesse est assurément la satire la plus gaie, la plus spirituelle et la plus vive qui ait été faite sous l'empire. Mais, après la guerre, cette gaîté était cruelle, l'ancien rire tournait à la grimace : les généraux Boum nous avaient coûté trop cher.
Les grands et beaux sentiments, s'il nous en restait, avaient dû être remués sous l'ouragan noir qui roula sur nous. Ce qu'on pouvait attendre, c'était une de ces œuvres dramatiques jeunes et vigoureuses où, en quelque sorte, l'âme de tous eut passé. On avait soif de nouveau. La Comédie française se préparait à Jean de Thommeray. Une assez belle scène, un effort : ce n'était pas assez ; il fallait un autre souffle que celui-là pour emplir les poitrines. Et après Jean de Thommeray? Et ailleurs? Rien.
La Comédie française avait bien dans ses cartons, depuis près de deux ans, quatre actes en vers sur l'époque de Charlemagne. Mais remonter à Charlemagne ! — Pourquoi pas ?
— Mais des vers? — Pourquoi pas encore?
Est-ce que la patrie de Corneille, est-ce que le cœur de la France n'entendraient plus cette langue-lk ?
d'un journaliste 3Ô9
On sait ce qui est arrivé. ^Trots ans après, les quatre actes en vers étaient un immense succès pour le théâtre, un triomphe inespéré pour l'auteur. Il n'y a pourtant point dans la Fille de Roland le coup d'aile du génie qui enlève et qui transporte. Non. Il y a un semblant d'élan vers la grandeur. On s'en est contenté, et le besoin d'élever notre âme a fait le reste. C'est honorable, c'est bien, mais ce n'est pas cela encore! Et nous attendons toujours.
xxi il - 1
Sommaire : La situation dds partit dans la presse en 1871. -*» Bonapartistes, légitimistes, orléanistes. — La Revue îe$ Deux- Mondes. — Une visite de feu M. de Mars. — M.'Buloz theï Lamartine, ministre de l'intérieur. — Poète et Savoyard. — Ni chaînes d'or, ni chaînes de fleurs. — Un lit de Procaste. — Eugène Forcade. — Comment la folie vient aux heureux. — La critique théâtrale à quatre. — L'audace d'Urbain Fage. — M. le comte de Paris à la Revue. — La presse républicaine . — Fondation de la République française. — La main de ontaigne.
Je reviens à la presse, et j'arrive à la grande presse à la fin de 1871 . Les anciens journaux de l'empire, officiels ou officieux, se débattaient obscurément , heureux de- n'avoir pas tout à fait sombré avec lui, mais disputant leur existence à la retraite des abonnés. Le Constitutionnel qui avait reçu autrefois les confidences de Napoléon III, rédigées par cet
d'un journaliste 311
aimable sceptique qu'on nommait Paulin Limayrac, n'était môme plus le fantôme de lui* même. La Patrie^ qui a toujours été présomp* tueuse en s' appelant ainsi, attendait un solide inspirateur.
La monarchie légitimiste, manquée à Bordeaux, à la première heure de l'Assemblée, comme elle fut ratée plus tard, continuait à s'ensevelir sous les abat-jour verts de Y Union, et la Gazette de France n'y pouvait rien.
Les orléanistes et les républicains tenaient la grande presse, — ceux-ci avec leur franchise, ceux-là avec leur discrétion. Les premiers avaient des revues, et d'abord la seule répandue partout, la classique Revue des deuxmondes* J'ai parlé tout le long du premier chapitre de ce livre du Figaro léger de M. de Villemessant. Pourquoi, au dernier, ne cfiraisje pas un mot du grave recueil de M. Buloz?
Au fait, j'aurais pu commencer par là. J'étais à peine arrivé à Paris que j'envoyais bravement une pièce de vers à la Revue des Deux-Mondes. Je n'y pensais guère quinze jours après, quand, un matin, je trouvai au bureau de mon hôtel du quartier latin un
grand monsieur un peu voûté des épaules, la figure pleine, mais blafarde et molle, l'œil calme et contemplatif, qui, d'une voix douce, me demandait.
C'était M. de Mars, qui reste célèbre, après sa mort, parmi tous ceux qui ont connu ou fréquenté la revue de la rue Saint-Benoît, Je ne l'avais jamais vu, mais je devinai à qui j'avais affaire à la couverture du manuscrit qu'il tenait roulé à la main. Tant d'honneur m'étonnait et me troublait. Je me présentai timidement. Mais l'excellent de Mars me parut encore plus timide que moi. Il s'excusait de me déranger en montant l'escalier qui conduisait à ma chambre d'étudiant. Là, il refusa de prendre place sur mon modeste canapé d'hôtel garni et s'assit au bord d'une chaise plutôt que stir la chaise même. J'étais confus, attendri : je n'avais pas vingt ans.
— Monsieur, me dit-il enfin, je vous rapporte la poésie que vous avez envoyée à la Revue. Vos vers sont excellents, et il y a eu hésitation avant de vous les rendre, mais certaines considérations sur le sujet ne nous permettent pas de les publier. En avez-vous d'autres à présenter à la Revue ? C'est ce que
d'un journaliste 313
je venais vous demander. Des vers dans la même forme et le même ton, — car ce n'est ni le ton, ni la forme qui nous ont décidé, à notre regret, à ne pas insérer ceux-ci.
J'avais repris le manuscrit, je regardais le sujet de la poésie pour m'assurer que je ne m'étais pas trompé de pièce, — je ne comprenais pas. Ces vers avaient pour simple titre : A Lamartine. J'en avais d'autres qui à mes yeux ne valaient point ceux-là, surtout comme sujet; je me récusai, et M. de Mars me quitta en* m'engageant à lui porter quelque chose dès que je le jugerais à propos. Mais je n'étais pas si pressé.
Gomment aurais-je imaginé \ que le nom de Lamartine offusquait la Revue des Deux- Mondes? J'étais trop ignorant de toutes les histoires de coulisses qui existent dans les revues et dans les journaux, comme au théâtre. Un peu plus tard, je me suis instruit.
En 1848, M. Buloz était allé trouver, un jour, le ppète-ministre " Lamartine et lui demander des vers. L'occasion était bonne :
l'illustration de l'homme politique doublait celle de l'auteur de Jocelyn.
— Des vers ? s'était écrié Lamartine. Est-ce que j'ai le temps de faire des vers aujourd'hui?
— Vous devez en avoir, répondait M. Buloz ; — vous ne pouvez les refuser à la Revue.
— Je me rappelle, en effet, reprit Lamartine, que je suis votre débiteur. Combien vous dois-je? Je vais vous rembourser, mais des vers, ne m'en demandez pas.
Et il avait tiré son portefeuille du bureau devant lequel il était, assis.
— Ce n'est pas de l'argent que je viens réclamer, répliqua M. Buloz. Vous comprenez bien, monsieur de Lamartine, — ajouta-t-il en mettant lourdement les pieds dajis le plat selon sa coutume, — que des vers de vous ou de l'argent, ce n'est pas la marne chose à l'heure qu'il est.
Le poète comprenait, en effet, que le malin Savoyard voulait exploiter une situation.
— Vous nous aviez promis de la poésie contre l'avance qui vous a été faite, — continua M. Buloz, — vous n'avez encore donué • qu'une pièce que la Revue a publiée ; — je cpmptais sur le reste.
— Ah ! la Revue a publié une pièce de moi ?
d'un journaliste 815
~ Oui, — il n'y a pas longtemps.
— Alors, c'est bien, monsieur Buloz, — dit Lamartine en remettant les billets de banque dans le portefeuille et en rejetant le portefeuille dans te tiroir, — allez ! vous êtes payé.
M. Bulos avait de la mémoire et de la rancune. C'était, d'autre part, un bonhomme qui ne badinait point avec son intérêt, qui n'attachait pas plus les rédacteurs de la Revue avec des chaînes d'or qu'avec des chaînes de fleurs.
Le pauvre de Mars, qui était le souffre-douleurs et, pour ainsi dire, la chose de ce bourru est resté jusque vers la dernière année de sa vie aux appointements de cinq mille francs. Et pour abattre quelle besogûe ! Il ne faisait pas seulement que lire les manuscrits et cuisiner la Revue : c'est lui qui était chargé de mettre en forme les idées et le style des débutants. Je dis mettre en forme, et c'est le mot, — en forme et en uniforme, car on permettait difficilement chez M. Buloz de ne pas écrire comme feu Gustave Planche, et selon, les règles de Gustave Planche, ce qui est* bien près d'écrire comme tous les pédants et les lourdauds. M. de Mars couchait le nouveau
venu dans ce lit de Procuste : l'originalité disparaissait, la couleur était éteinte, la vigueur était châtrée; on ne restait pas celui-ci ou celui-là avec la marque de son esprit, la griffe de son expression, — on devenait un homme de la Revue, La mémoire et les principes de Planche étaient sauvés,
A une réunion d'actionnaires de fin d'année, un membre du conseil d'administration proposa de biffer une avance de cinq cents francs faite au rédacteur le plus assidu et le plus lu peut-être à l'époque dont je parle.
C'était une gratification que tout le monde approuva d'une seule voix parmi les actionnaires. Mais M. Buloz s'était dressé terrible avec sa carrure et sa tête de Gyclope :
— Biffer ! Et pourquoi cela ?
— Songez, — répondit l'auteur de la proposition, que M. *** a rendu et rend encore beaucoup de services à la Revue.
— Ta ta ta, reprit — M. Buloz, — ne biffez rien; je m'y oppose formellement :
c'est par là que je le tiens !
Eh ce temps, c'était Eugène Forcade qui rédigeait avec talent la chronique politique... Mais on a déjà oublié Forcade qui était pour-
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tant si connu partout, à la Bourse et sur le turf comme dans le monde politique et littéraire. Il traitait avec autorité les questions financières dans un journal spécial, il faisait la pluie et le beau temps ou à peu près, — il gagnait des sommes considérables, il avait des écuries* de courses à Bellevue et à Mendon. C'était le bonheur dans sa plénitude, matériellement (il en avait même trop engraissé,) et, — on l'aurait cru, — moralement. Un jour, une triste nouvelle se répand; on en douter on accourt pour le voir : Forcade était un homme fini, l'heureux Forcade était fou.
M. Emile Montégut, si connu des lecteurs de la Revue des Deux-Mondes par ses études littéraires, s'était chargé, à un moment, de la 1 chronique théâtrale. Puis, un refroidissement étant survenu, je crois, entre le directeur et lui, il s'était débarrassé de ce fardeau. Savezvous comment la critique théâtrale était alors exercée dans le grave recueil de la rue Saint- Benoît ? Les soirs de premières représentations importantes, — à la Comédie-Française, par exemple, — M, Buloz envoyait dans sa loge ses deux fils, M. de Mars et le sous-secrétaire
Urbain Fage pour mettre en commun leurs impressions, d'où l'article devait sortir. Il n'en sortait pas si facilement, et on attendait pendant un mois, dans les cas délicats, le jugement de la Revue, qui, tiraillé de ci, de là, n'était finalement ni chair ni poisson.
M. Buloz, qui avait le despotisme des parvenus, était habitué à voir tout son entourage plier devant lui. Quand son visage s'empourprait, tous les corps frissonnaient. Aussi quel étonnement et quel bruit, dont les échos de deux ou trois journaux ont alors retenti, quand on apprit qu'il s'était trouvé quelqu'un dans la maison de la rue S*-Benoît pour répondre, la tête haute et sur le même ton qu'il parlait, au tyran del'endroit. C'était le simple sous-secrétaire Urbain Fage, tempérament méridional chauffé au soleil de Carcassonne et dont on avait grossi la violence en cette occasion. D'aucuns lui avaient mis, dans cette scène, la main à la hauteur de la tête : c'était trop.
Je tiens de Fage même la vérité. Il s'était indigné de la façon brutale avec laquelle M. Buloz avait reçu M***, que Fage, il faut l'ajouter pour établir absolument son impar-
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tialité, ne connaissait que de nom et de vue. Il ne put s'empêcher de protester. Un sous-secrétaire qui protestait ! M, Buloz n'aurait jamais imaginé cette audace. Sa colère se tourna contre l'imprudent et éclata en termes qui commandaient le mutisme fait de remords ou la révolte complète déchaînée par la fierté.
— Alors, me contait Urbain Fage, dont les yeux flambaient encore en se rappelant la scène et qui secouait sa chevelure dans ses hauts de tête, comme il avait dû faire, — alors, je me suis levé, et j'ai dit à M. Buloz, l'œil dans l'œil :
— Monsieur, j'ai cinquante ans, et personne ne m'a manqué jusqu'aujourd'hui. Sachez bien que ce n'est pas vous qui commencerez !
Après cela, Fage ne pouvait plus espérer la succession de l'excellent de Mars qui, pendant que M. Buloz devenait apoplectique de colère, faillit, ce jour-là mourir de peur.
I^s articles de M, Vitet sur le siège de Paris avaient donné, en 1871, à la Itevue des Deux-Mondes un côté intéressant et vivant que, depuis longtemps, elle n'avait pas eu. Les princes rentraient en France, M. le comte de
Paris lui-même allait devenir un collaborateur avoué de la Revue. Celui-là, j'imagine, ne ferait jamais grommeler et rugir M. Buloz fils pour une avance ou une gratification, si M/ Camille Buloz avait la nature de son père.
Le Journal des Débats passait- encore pour orléaniste et Tétait peut-être ; — M. Edouard Hervé était choisi par les princes pour la rédaction en chef du Journal de Paris. Je m'arrête là.
La presse républicaine n'était en minorité de journaux ni de talents. La gauche modérée et le centre gauche avaient pour organes le Temps , — qui, depuis sa fondation, a la réputation du journal grave et bien fait, — le National, aussi dévoué à M. Thiers que son cadet, — le' Bien public, dont le règne, éteint aujourd'hui, était à son aurore. La gauche avancée comptait le Siècle, renouvelé en partie, qu'un souffle plus jeune et plus large traversait et où, sous certaines chroniques, enlevées de main de maître avec une légèreté voltairienne, on était heureux de pouvoir
toujours mettre, malgré l'absence de signature, le nom d'Edmond Texier; à côté du Siècle, Y Opinion nationale , l'Avenir ; puis, le Rappel qui battait énergiquement sous le drapeau de Victor Hugo, — la Constitution qui devint le Corsaire où on a lu les plus remarquables lettres d'Alceste attribuées avec raison, je crois, à M. Hippoljte Castille. C'est un pseudonyme à éclairer plus tard. On travaillait à la fondation de la République française sous la direction politique de M. Gambetta. La République française qui aura demain son hôtel rue de la Chaussée-d'Antin n'a point été établie, comme on pourrait croire, sur une caisse millionnaire, et c'est l'économie jointe au succès qui lui a permis de s'enrichir aussi rapidement.
Mais n'anticipons pas. Je ne donne que le sommaire v d'une autre étude sur la presse et ses coulisses depuis 1872 au milieu des fluctuations de la politique et des variations des partis. Cette étude, il sera curieux de l'écrire à son heure avez la même indépendance, mais peut-être avec plus de gravité.
Montaigne, aussi prudent que sceptique, disait : « Si vous avez la main pleine de vé-
rites, fermez-la. » Ce n'est pas le seul conseil de vieux philosophe que j'aurai dédaigné. J'ai au moins entr'ouvert la main, et j'ai laissé grêler des vérités tant que le plafond de la vie privée n'en était pas atteint. Ces confidences sont un côté de l'histoire de notre temps, de la petite, si Ton veut, mais qui éclaire l'autre. Ceci produit cela.
Paris, novembre 1875.