Confidences d'un panoramiste, aventures et souvenirs
On peut, je crois, sans avoir laprétention d’être un écrivain, narrer sa propre histoire, et, en relatant simplement les faits tels qu’il ont été, on doit arriver à intéresser le lecteur qui cher» che dans les souvenirs du passé un enseignement et une philosophie.
Ces mémoires, je ne vois pas la nécessité de le cacher, sont ceux de l’auteur.
L’idée de les écrire lui a été suggérée par Mme L... (la comtesse Lœtitia) qui, en dehors de son remarquable talent d écrivain, est une des femmes les plus méritantes et les plus distinguées que j’aie rencontrées.
Le côté varié, mouvementé, heurté de mon existence entière, les relations que j’ai pu avoir avec les hommes en vue de mon temps ; la tournure un peu aventureuse de mon caractère, le
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sentiment de révolte et de lutte que j’ai, inné, contre les injustices et les infamies inhérentes, hélas! à toute société humaine; tout dans cette vie, parsemée d’aventures et d’anecdotes, où l’imagination n’a rien eu à trouver, a paru à Mme L.. devoir mériter l’attention de ceux qui pensent et aiment à suivre le spectacle des choses de la vie.
J’ai donc, sur les conseils de cet ami , abordé sans hésiter et avec la résolution qui m’est naturelle une œuvre entièrement neuve pour moi, car ne suis pas écrivain; me promettant, si c’est possible, de considérer cette histoire de mon existence et de l’écrire comme s’il s’agissait de celle d’un étranger, en curieux et en désintéressé.
Je commence :
Parlerai-je de ma naissance ? Oui. Il y a dans ce fait, en lui-même peu intéressant, des circonstances quin’étantpas tout à fait ordinaires à notre époque, serviront à expliquer certains incidents survenus plus tard dans ma vie.
Mon père, né à Pérouse (états du Pape), mais d’origine corse, était entré tout jeune dans les ordres, sans conviction, sans vocation, comme cela se faisait communément en Italie encore à cette époque. Il était au fond par tempérament beaucoup plus condottièrc ou artiste que prêtre. 11 devait forcément être un singulier moine. Mêlé aux événements politiques de cette époque (1830), carbonaro, compromis, condamnéà mort, échappé
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par miracle et réfugié à Ancône sur un bâtiment français, il avait été débarqué à Marseille, et là, il avait fondé un établissement quelconque. Puis, étant venu plus tard se fixer à Reims, il avait épousé ma mère, orpheline et sous la tutelle de l’abbéFournier, curé de la cathédrale. Cette union ne fut pas heureuse : mon père, inapte aux affaires, dissipa rapidement la dot de sa femme et, en désespoir de cause, disparut, la laissant avec deux enfants, ma sœur et moi. Ma mère qui était une femme de tête et de courage, une Gauloise de race, s’entira héroïquement: il y a des grands etdes petits héroïsmes. La pauvre femme put me faire donner une éducation à peu près normale. Je rendais du reste, je dois l’avouer, sa tâche assez difficile par le côté indiscipliné et insoumis de mon caractère. Je n’ai, hélas! pu qu’imparfaitement plus tard lui faire oublier ces mauvais moments. Je fus renvoyé d’abord du lycée Louis-le-Grand, puis du lycée Charlemagne, avec toutefois la possibilité de rentrer dans un autre collège (mes fautes n’avaient été en somme que des escapades amenées par l’idée fixe de faire des voyages).
Voici l’histoire d’une de ces fugues de mon extrême jeunesse. J’avais quinze ans, et je suivais, en qualité d 'externe surveillé , les cours de Charlemagne. A la suite d’un petit scandale produit à l’étude par un dessin trop risqué, j’avais été envoyé au censeur Broca, qui m’avait fortement tancé et infligé je ne me rappelle plus quelle
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punition. (J'avais eu souvent maille à partir avec ce censeur.) Je résolus d'en finir et de mettre immédiatement à exécution un projet de voyage, caressé depuis longtemps et combiné avec un certain Henry, Anglais d'origine, plus tard professeur à l’école normale et, si je ne me trompe, avec Yictorin de Joncières, le musicien connu. L’affaire devait avoir lieu aux vacances et nous faisions notre bourse à cet effet. Henry refusa de me suivre dans ma hâtive expédition (en sa qualité d’ Anglo-Saxon, il était plus pratique que moi). Je partis seul, après avoir tout vendu : bouquins, dictionnaires, livres de prix, une partie de ma garde-robe. Tout y passa. Avec mes déjeuners économisés depuis six mois, je me trouvais à la tête de 80 francs; c'était de quoi faire le tour du monde. Je laissai une longue lettre à’ma mère pour la rassurer, lui promettant, ce que je fis, du reste, de lui donner de mes nouvelles, et je partis, à pied bien entendu.
Mon objectif était l’Italie, Rome. L'idée vague d’y retrouver mon père, mais surtout, avouonsle, l’envie folle de voir la ville éternelle me poussaient de ce côté. Je me souviens que je sortis parla barrière Fontainebleau, dite aussi barrière d’Italie, situéealors presque aumilieudeschamps. Je no sais pourquoi j’ai conservé une impression lugubre des environs de Paris de cette époque. Je marchai une journée entière sans m’arrêter. J’arrivai sur le soir harassé à un petit pays dont
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je ne me rappelle plus le nom et j'entrai dans une aubergeoù selrouvait un détachement de soldats, se rendant par étape à Marseille, à destination d'Alger; ces hommes, conduits par un vieux sergent, venaient de la prison de Saint-Germain et étaient destinés aux compagnies de discipline, pour méfaits quelconques.
J'ai toujours eu pour les soldats une grande sympathie. Je me liai immédiatement avec eux et inter pocula je racontai mon histoire ; ça les amusa tous, moins le vieux sergent qui fronça les sourcils et un jeune homme blond et pâle qui essaya doucement de me donner quelques bons conseils, auxquels je ne voulus pas mordre. Il n’insista pas, du reste, et il fut convenu que je ferais route avec eux. Pour dépister la police, qui pouvait être à mes trousses, on me donna un képi, des guêtres et une veste : j’étais ravi. Nous partîmes le lendemain à quatre heures du matin. Mes nouveaux compagnons, qui, autant que je me rappelle, étaient, en moyenne, plus intelligents et plutôt mieux élevés que la’plupart des petits tourlourous quej’ai souvent rencontrés depuis 70, ne me donnèrent guère de mauvais exemples: c'était surtout des cerveaux brûlés; et à part un qui avait été condamné pour vol, et avait fait sa peine, tous les autres étaient des honnêtes gens. Le petit blond était de beaucoup le plus compromis, au pointdo vue ducode militaire. Il me conta tristement son cas. Il avait fendu
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d’un coup de sabre la tête de son caporal, qui, paraît-il, l’avait insulté ; condamné à mort pour ce fait, le pauvre diable avait eu la chance, au dernier moment, devoir commuer sa peine. Sa mère, qui avait eu dix-neuf enfants, dont cinq sous les drapeaux, avait pu faire passer une supplique à l’Empereur. Le digne et brave garçon prit à cœur de me surveiller en route, et quand nous arrivâmes à Lyon on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est à lui ou au vieux caporal que je fus redevable d’une petite trahison que je leur pardonne aujourd’hui bien volontiers. Un soir déjà, en arrivant à Pont-sur-Yonne, un commissaire m’avait mis le grappin dessus, et m’avait, de l’aubergeoùnous étions, emmenéchez lui. Comme il faisait très nuit, j’étais parvenu à m’échapper à travers champs, et avais rejoint le lendemain mes compagnons; de grand matin j’avais pris de l’avance sur la route de l’étape. Après les avoir soupçonnés un instant, j’appris que je devais cette première arrestation à la femme do l’auberge que ma jeunesse avait frappée et qui avait fini, en écoutant la conversation, par savoir que je n’étais pas soldat; elle était allée immédiatement prévenir le commissaire. A partir de cet accident, j’ouvris l’œil et fus très prudent de langage. Mais arrivé à Lyon je fus parfaitement pris et cette fois réexpédié à Paris sous bonne garde. En quittant mes bons amis, qui riaient sous cape, j’avais promis à l’honnête meurtrier de porter
des nouvelles à sa mère qui était blanchisseuse à Plaisance. Je ne manquai pas de m’acquitter de ma promesse. Je causai sans le vouloir une grande douleur à la pauvre femme. Elle avait, peu de jours auparavant, appris la mort d’un autre fils dans l’extrême Orient. Et quand] je lui annonçai des nouvelles, elle crut qu’il s’agissait de celui-là et se raccrocha un instant à l’idée que peut-être son malheureux enfant était encore do ce monde. Son illusion avait été de courte durée, et je la vis fondre en larmes. A la suite de cette expédition ratée, le proviseur M. Nouseilles me donna mon congé, après m’avoir interrogé et s’être bien rendu compte qu’il n’y avait dans ma disparition rien immoral. Il fut presque paternel avec moi et me donna une recommandation pour un autre lycée. Mon renvoi ne fut doncpas officiel ; pas plus qu’il ne l’avait été à Louis-le- Grand, dont j’avais été expulsé, après avoir, dans les mêmes conditions à peu près, été repris au Havre, au moment où je cherchais à embarquer pour l’Amérique, histoire d’y aller chasser des chevelures.
Je terminai ou plutôt je ne terminai pas mes études au lycée Bonaparte. J’en avais assez et je voulais, avec l’idée arrêtée de me faire peintre, secouer tout joug et aborder à tout prix l’existence libre. Cette soif enragée d’indépendance a toujours fait le fond de mon caractère et aujourd’hui encore je ne saurais dire si ça a été heu-
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reux ou malheureux pour moi. C’est au lycée Bonaparte que j’ai rencontré le premier homme parmi ceux que j’ai connus devant faire plus tard un certain bruit dans le monde; je veux parler de Charles de Lesseps, avec lequel je m’étais lié et auquel je contais mes projets fantastiques et mes espérances d’avenir. Je me rappelle ses yeux limpides et doux pendant qu’il écoutait mes extravagances. Je l’ai revu beaucoup plus tard. Il avait conservé le même air candide et je suis persuadé que c’est toujours un parfait honnête homme, ce qui par le temps qui court n’est pas un mince éloge. Échappé défînivement du collège, je me précipitai sur les grands chemins. Ma première expédition fut mon voyage à Rome que je vais vous narrer dans un instant.
Entre temps et avant ce voyage j’étais entré chez le peintre Sébastien Cornu, où j’étudiai durant plusieurs mois, en compagnie deM.Monchablon, qui était un peu plus âgé que moi et fut plus tard prix de Rome ; puis je continuai mes études à l’atelier deM. Gleyre, où je restai quelque temps seulement. Le jour même de mon entrée dans cet atelier, je fis connaissance avec une individualité qui devait être plus tard sinon un homme d’État du moins un politicien des plus connus : je veux parler d’Édouard Lockroy. Arrivés ensemble et nouveaux tous les deux, nous eûmes à essuyer en même temps les brimades
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etles charges encore en usage. Peu habitué à ce genre de plaisanteries, qui étaient quelquefois cruelles, je proposai à Lockroy de résister unguibus et rostro ; lui, qui d’ailleurs n’était pas timide, mais plus expérimenté et plus diplomate que moi, se chargea de calmer les tourmenteurs. Ses discours, moitié sérieux, moitié comiques, pleins d’entrain et de drôlerie, ses chants et ses déclamations, débitées d’une voix formidable et surprenante chez un homme d’apparence plutôt frêle, eurent certes sur eux un meilleur et plus sûr effet que les coups de poing que je proposais. Il en vint à amuser et calmer complètement ces enragés ; et, avec une tournée chez le marchand de vin voisin, on devint les meilleurs amis du monde. Lockroy était né pour parler au peuple. Joli garçon, petit, brun, bon enfant et même rigolo , il arpentait joyeusement les rues de la capitale, riant de tout, agaçant les blanchisseuses en course, engueulant les cochers et les bourgeois; il portait sur le coin de l’oreille un petit chapeau de forme inénarrable.
Nous poursuivions ensemble le rêve de gagner de l’argent avec notre peinture. Nous pondîmes même en collaboration, il m’en souvient, un certain Ponce-Pilate que je composai et dessinai, et qu’il peignit, sous prétexte qu’il était plus coloriste que moi. Je donnerais quelque chose pour revoir cette élucubration. Le Ponce-Pilate fut porté encore frais chez tous les marchands
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de chemins de croix de la rue Saint-Sulpice, qui le repoussèrent avec une unanimité parfaite.
Nous nous consolâmes en les traitant entre nous de crétins, rd’ânes bâtés, de moules, etc., et d’autres’noms que la bienséance m’oblige à taire.
Lockroy eut même en cette circonstance une surabondance d’épithètes qui me charmèrent par leur richesse et leur à-propos. Repoussés parles marchands d’objets pieux, nous tentâmes de nous rabattre sur le profane. Lockroy eutl’idée géniale d’aller nous présenter à Montparnasse à M. Larochelle père, directeur de ce petit théâtre. Celui-ci nous reçut gentiment, mais s’esclaffa quand nous lui fîmes part de notre idée de gagner de l’argent en jouant la comédie; néanmoins, après examen de nos personnes et de nos moyens, il nous proposa 15 francs par mois; et, séance tenante, nous donna à chacun un bout de rôle pour le lendemain. Le théâtre m’avait paru si sordide à l’intérieur et les cabotins de l’endroit si dépenaillés que je refusai d’y retourner, malgré les instances de Lockroy, qui se sentait, disait-il, de la vocation pour les planches. Peu après nous disparûmes chacun de notre côté, restant des années sans nous voir. Pour vous donner une idée des bons termes dans lesquels nous sommes à l’heure actuelle avec ce vieux camarade, veuillez lire une lettre que je lui ai adressée il y a peu de temps; lettre restée sans réponse. Lockroy est très négligent.
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Mon cher Lockroy,
« Sans le mouvement grandiose dont tu viens d’être l’inspirateur, je me serais bien gardé de troubler tes graves occupations avec ma prose.
« Permets donc, pour une fois, comme disent les Belges, permets à un vieux camarade de te complimenter sur ta nouvelle incarnation. J’ai été, moi qui ne m’occupe plus de politique, absolument émerveillé de ta rentrée en scène. Ça n’est pas pour dire, mais tu vas bien ; et sous peu, ou je me trompe fort, nous allons, grâce à toi, être dotés d’une marine qui ne sera pas piquée des mites.
« Souviens-toi que je te l’avais prédit, quand nous louvoyions ensemble à travers les écueils de la mer parisienne, si dangereuse pour nos tendres âges :
« Lockroy, tu seras roi ! »
« Ça y est, mon vieux, et tu viens de mettre dans le mille .
« C’est la perfide Albion qui va la trouver amère. Moi, à ta place, je n’hésiterais plus: à la première occase (nouveau style), j’empoignerais le portefeuille de la marine, y compris naturellement celui de la guerre, et je leur f . ..lanquerais (aux Anglais) une de ces descentes bien autrement sérieuse que celle de Boulogne, qu’avait voulu tenter Vautre , qui n’a jamais rien entendu à la marine, lui, et qui s’est fait bêtement rouler par
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ces empaillés d’Anglais, lesquels, comme tu me le répétais si souvent, sont bien plus une quantité négligeable qu’on ne saurait se l’imaginer. Je ne veux pas, du reste, te donner de conseils ; tu connais ton affaire et, certes, si quelqu’un n’est pas fumiste , c’est toi ; ce qui ne t’empêche pas d’aimer la rigolade , de temps en temps, à tes heures, comme on dit ; entre parenthèse, nous en sommesnous flanqué de ces bitures ! Brigand, va ! Je ne m’en repens pas, et j’espère bien recommencer, quand tu seras bien installé au pouvoir; car tu n’oublies pas les amis, toi, au moins; ça n’est pas comme cet affreux Constans, dont l’ingratitude a été si noire envers moi.
« Dis-moi donc, mon vieux gabier, moi aussi j’ai trouvé quelque chose d’énorme, quelque chose qui va avoir un de ces succès à faire trembler, dans leurs tombes, tous les vieux maîtres, sans compter Carolus, le père Puvis et Forain luimême. Voici la chose en deux mots : il s’agit de panorama, affaire dont, quoi qu’en dise Poiîpot, je pince pas trop mal, comme qui dirait toi de la marine; il n’y a pas à faire de fausse modestie, ça nous est naturel, comme la beauté, le génie et un tas d’autres qualités dont le destin a été si prodigue envers nous deux.
« Bref, passons et causons du rama en question : Mon public est placé sur la dunette du Magenta. Je choisis le moment où l’amiral, l<f chapeau à la main, et un peu interloqué, répond
d’une façon timide et évasive à tes fameuses questions . D’un geste, tu exprimes ton mécontentement; toutes les physionomies de l’état-major, après un court moment de stupeur, rayonnent d’intelligence et de satisfaction; on est dompté; on t’a compris: les hourras partent des vergues, le tambour bat aux champs, et tu te diriges en masse vers la salle à manger, où un somptueux colletin [nouveau style] t’attend; où insensiblement, grâce aux vins généreux, grâce surtout à ton fond bon enfant, la glace est rompue entre toi et l’amiral, et la gaieté, cette vieille gaieté française, reprend ses vieux droits : on trinque, on rit et, je vois ça d’ici, ça se termine par un chahut dans le genre de celui que nous menions si bien au Salon de Mans , au grand scandale des cipaux.
« Pour en revenir à mon projet, tu comprends qu’il s’agit de quelque chose de colossal, genre Vengeur, mais plus puissant, plus dramatique. Ce Panorama serait accompagné de dioramas représentant diverses scènes : celle de l’entrepont, par exemple, moins le chambard final, qui ne serait pas compris des bourgeois. Il y aurait encore la scène du pont, où, d’un coup de porte-voix et d’un geste rapide, tu ordonnes de larguer le grand cacatois , Rabaisser la brigantine et de faire les préparations nécessaires à l’érection du beaupré. Enfin le grand branle-bas de combat au son de « la Marche des Français » que m’a si
bien orchestrée Mayeur. J’abrège. Je compte faire cinq éditions de ces toiles, une pour chaque grand port militaire;' il faut éviter les jalousies, les rivaltés; c’est ce qui a perdu la France, comme la Pologne, du reste. Chaque port aura son Rama.
« Je ne verrais même pas d’inconvénients, que dis-je, je considère comme indispensable que tu me charges, pour toutes les petites localités maritimes, de dioramas relatant les faits et gestes de mon glorieux camarade Édouard Lockroy, le Nelson français, le Napoléon des mers. Voilà mon projet en gros; reste le côté financier; ça serait une affaire entre toi et les contribuables; ma situation d’artiste ne me permet guère d’entrer dans ces détails.
« Je ne commettrai pas l’indélicatesse de t’offrir un pot-de-vin; nous laissons cela aux parlementaires décadents, à la racaille.
« Au revoir, mon vieux, et surtout fais vite, vade fortiter , ce qui signifie en latin, qu’il ne faut pas te gêner.
« Ton compagnon de gloire et de fortune,
« Charles Castellani, peintre . »
« P. -S. — N’oublie pas que le terme du papa C... s’avance ; ouvre l’œil. C.C...»
Mais revenons à mon voyage à Rome.