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CHAPITRE II

J’avais dix-huit ans ; ma mère, qui, depuis quatorze ans avait vainement fait des recherches pour retrouver les traces de mon père, s’était, en désespoir de cause adressée aux autorités françaises. Elle avait renoncé à toute espérance d’avoir jamais des nouvelles de son mari, quand elle fut avisée delapréfecture de policequ’ilétaitàl’heure actuelle sous-prieur du couvent de Bracciano, où il s’était réfugié après avoir bénéficié de l’amnistie, accordée par Pie IX à tous les émigrésdes Etats Pontificaux.

Le moyen de m’empêcher de partir ? Il ne fallait pasy songer. Je serais allé en Italie même à pied. Ma mère me mit entre les mains une petite somme qui me menajusqu’à Rome, où j’arrivai le soir, nanti de deux francs et de mon petit bagage encore complet, c’est-à-dire de la malle contenant mes effets et mon linge. Je descendis à Y hôtel de la Minerve , en compagnie des voyageurs qu’avait amenés la patache de la Civita-Vecchia. Le lendemainje me levai de grand matin; j’étais impatientde voir la Ville Eternelle, dont mon imagination d’adolescent avait, la veille au soir, grandi

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démesurément les proportions monumentales, et qui, grâce aux masses sombres et aux grandes silhouettes produites par une demi-obscurité, m’était apparue comme une ville de géants ; je me souviens qu’une quantité prodigieusedelucioleset d’insectes lumineux remplissait l’atmosphère du faubourg par où nous entrâmes; cette illumination minuscule augmentait l’impression étrange et fantastique que j’éprouvai en ce moment. Les quartiers et les rues que j’avais traversés, juché sur l’impériale de la diligence, étant totalement privés de lumière, je n’avais absolument rien pu voir. Jugez de ma stupéfaction, quand mes premiers regards, jetés par la petite fenêtre de ma chambre qui donnait place du Panthéon, tombèrent sur le sale marché qui se tenait sur cette place. C’était pittoresque peut-être, mais ce n’était pas splendide, ni grandiose du tout. Ça a été ma première désillusion ; et j’ai eu beau depuis revenir à d’autres idées sur Rome et sur ses monuments, cette impression première restera gravée ineffaçable dans ma mémoire.

J’avais, pendant le trajet de la Civita-Vecchia, lié conversation avec un jeune touriste espagnol, auquel j’avais conté mon histoire, sans lui parler toutefois du peu de ressources dont je disposais pour mener à bien une entreprise dont le but était de vivre et en même temps de faire mes études à Rome, comptant du reste pour cela sur les étrangers, Anglais ou Américains, qui, disait

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on, achetaient beaucoup aux artistes. On en est bien revenu sur l’Anglais et l’Américain, et on a reconnu depuis que c’étaient assurément les deux peuples les plus vaniteux, mais en même temps les plus pingres de la création. Beaucoup d’ostentation à la clef, mais peu ou point de générosité. Comme vous pouvez juger, au point de vue des illusions, à cette époque, j’étais complet. Mon Espagnol, qui était" pratique, quoique jeune et riche, ne parut pas partager beaucoup mes espérances, et il me conseilla avant tout de partir pour Bracciano où je pensais trouver mon père, qui dans tous les cas, disait-il, pourrait m’aider à revenir en France. Sans envisager aussi sombrement les choses, je suivis son conseil. J’y étais du reste poussé, et par la nécessité, et par l’idée même que j’avais, en dehors de tout intérêt personnel, de retrouver l’auteur de mes jours.

Pressé de voir Rome et de m’occuper de mes petites affaires, je déjeunai rapidement et quittai l’hôtel, y laissant ma malle engage. Sur la place même, en face, on m’indiqua le couvent de la Minerve, pour le supérieur duquel, tle révérend père prince de Hohenlohe, j’avais une lettre de recommandation. Je me présentai immédiatement et fus reçu presque paternellement par le supérieur en question dont l’aspect était des plus distingués et des plus vénérables. J’ai rarement vu une figure aussi noble et aussi sympathique que celle de ce religieux. Une heure après, grâce

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à une lettre d'introduction qu’il me donna, j’étais au Vatican en face du fameux cardinal Antonelli.

J’avais entre temps beaucoup regardé autour de moi et j’étais peu à peu revenu sur ma première impression qui avait été si défavorable. Je ne vous ferai pas la description de la Rome d’il y a vingt-cinq ans. Qu’il vous suffise de savoir qu’en dehors de ses vieux monuments et de ses splendides ruines, elle avait encore à cette époque un côté pittoresque et moyen-âge qu’elle a complètement perdu depuis. Rien de commun avec celle d’aujourd’hui, dont les maisons sont modernes, les rues droites et les magasins à l’instar de toutes les grandes villes d’Europe. Depuis l’apparition des chemins de fer, la couleur locale a entièrement disparu de Rome commeaussi ses costumes nationauxet les mœurs naïves et un peu sauvages de ses habitants. Il est meme incroyable que pareille métamorphose ait pu s’accomplir en si peu d’années.

Mais revenons au cardinal Antonelli, devant lequel je me trouve presque magiquement introduit. 11 avait une très belle figure, était d’une taille élevée et droite, avec la peau basanée et des yeux noirs cerclés de bistre; la tête haute et le regard assuré d’un homme de guerre. Pas l’air tendre Son Eminence, quoique gracieuse avec moi Le cardinal me fait asseoir, il m’examine et m’écoute avec bienveillance : il me demande si je

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suisFrançais, si j’ai des appuisàRome, soit auprès de l’ambassade, soit auprès du général comte de Goyon qui commande la division française d’occupation. Prudemment et de parti pris, je réponds affirmativement à toutes ses questions. Il me déconseille toute démarche auprès de mon père, dont il a, dit-il, ouï parler et qui selon lui n’est plus à Bracciano ; je feins d’accepter l’avis. Il termine en m’offrant de me faire admettre au séminaire de Saint-Pierre, ouïes enfants seuls de la grande noblesse romaine ont le droit d’entrer. Commeje ris'àcette proposition: — «Savez-vous, me dit-il, qu’en sortant de ce séminaire vous pouvez devenir cardinal, même pape. » Jele remercie et lui déclare délibérément que sa proposition ne me tente pas, que je n’ai aucune vocation pour l’état ecclésiastique; je suis artiste, j’ai d’autres idées sur la vie.

« Au fait vous avez peut-être raison, me réplique-t-il en riant; votre physionomie et toutl aspect de votre personne décèlent des habitudes et des goûts d’indépendance qui ne sauraient cadrer avec notre discipline et la sévérité de nos institutions. Vous paraissez intelligent et audacieux; mais souvenez-vous, mon jeune ami, qu’il faut savoir dans toutes carrières possibles, même dans celle des beaux-arts, se plier et se soumettre à propos. La réussite n’est qu’à ce prix... » Je me retire, reconduit par le grand ministre, qui, en me quittant, me donne gracieusement sa

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main à baiser ; peu au courant des usages, je secoue cette main et, après avoir salué respectueusement, je descends les grands escaliers de marbre, escorté par des valets à livrée extraordinaire.

Hors duVatican, je mefais indiquer l'Académie Française, où j'espère trouver M. Sellier, un grand-prix de Rome, auquel j'ai à remettre une lettre, dans laquelle un de ses amis me présente et me recommande chaudement à lui. J'ai la chance de trouver cet homme charmant qui m’accueille de suite, comme un ami, un frère. Il m’a raconté depuis, à propos de cette première entrevue, qu’il avait été poussé vers moi par un mouvement de sympathie auquel il n’avait pas cherché une seconde à résister; c’est du reste, je le dis sans modestie, une des bonnes chances que j’ai eues dans ma jeunesse : je plaisais aux gens qui me voyaient pour la première fois. D’emblée Sellier me fait asseoir à son foyer et me force à partager le déjeuner qu’il fait venir de la Villa Médicis dans son atelier, situé au boutdu merveilleux jardin du Pincio.il me fait raconter mon histoire, mes projets, mes espérances et s'offre à me servir de guide et depatron. Sellier pouvait avoir une trentaine d’années, une figure fine, encadrée d’une longue barbe couleur d’ébène et des yeux à longs cils retournés qui prenaienlles expressions les pluscâlines quand ilsregardaientles femmes. Il avait, quoi qu’on ait pu dire, un véritable talent,

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un peu mystique etvaporeux, qui décelait une âme de poète et de rêveur. On n’aurait pu lui reprocher qu’un défaut, dont lui seul du reste eut à souffrir: il était trop doux, trop bon. Du resteil avait la lèvre épaisse et l’ensemble du corps un peu rond. Enhardi par son accueil si cordial, je lui avoue tout; jusqu’à l’embarras inévitable pour moi, si je ne rencontrais pas mon père à Bracciano, où je compte aller en le quittant. Il m’offre alors carrément l’hospitalité et le gîte à mon retour, dans le cas où je n’aurais pas réussi. Bref, grâce à lui, je suis sauvé. Je refuse néanmoins l’argent qu’il met de suite à ma disposition : j’ai encore, lui dis-je, de quoi faire face au moment présent; je songe toujours à ma pièce de deux francs encore vierge. Bref, je pars joyeusement pour Bracciano, comptant bien y aller à pied. Il y a une dizaine de lieues entre Rome et cette petite localité. En marchant ferme j’espérais arriver avant la tombée de la nuit. Aussitôt séparé de mon nouvel ami, je m’acheminai vers la piazza del Popolo, par où je sortis de la ville, allant dans la direction de Ponte-Mole. Il faisait une chaleur torride. J’arpentais bravement la route nue et blanche de poudre, sous un soleil de feu, soutenu par une ardeur de dix-huit ans, et en possession d’une vitalité que je n’ai jamais rencontrée chezaucun demescompagnons de jeunesse : c’est le seul héritage dont je bénéficie encore aujourd’hui et qui me met en posses-

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sion d’une véritable jeunesse à un âge où beaucoup de mes compagnons de route faiblissent et ont besoin de repos. En dehors d’une rencontre de buffles qui aurait pu m’être désagréable, alors que je n’étais pas au courant des mœurs brutales et presque féroces de ces animaux, j’accomplis à peu près les deux tiers de la route sans incident à noter. Au moment où, comme ditlepoète Virgile, les ombres des montagnes commençaient à s’allonger dans la plaine, et où la chaleur semblait perdre de son intensité, je fus dépassé par un brave homme en carriole, auquel je demandai si j’étais loin de Bracciano. Il m’offrit obligeamment de me mener près de ce village qu’il connaissait parfaitement et dont deux lieues nous séparaient encore. J’acceptai l’offre, me hissai dans la voiture et nous partîmes au trop de son petit bidet. Nous causâmes tant bien que mal ; je parlais un pou l’italien et mon compagnon de route entendait quelques mots de français. Il élevait, paraît-il, des vers à soie et courait la cam-# pagne pour acheter des cocons aux paysans. Comme le pays devenait accidenté et que j’avais entendu dire à M. Sellier que le brigandage s’exerçait encore jusqu’aux portes de Rome, je demandai à mon compagnon s’il avait jamais vu ces fameux brigands. Il se mit à rire et m’affirma qu’il connaissait plusieurs chefs de petites bandes ; qu’il n’y avait pour lui personnellement aucun danger à les rencontrer, ni en général

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pour les habitants du pays : « Tenez, me dit-il, en me désignant du fouet une petite maison à micôte, voici une auberge où le bandit Piccio, assez renommé dans les environs vient quelquefois se rafraîchir avec ses hommes, etc., etc...» Il me donna sur les mœurs des brigands et leur façon d’opérer des détails curieux. Ces’gens, paraîtil, qui avaient souvent avec les dragons du pape des rencontres meurtrières, étaientarmésdefusils, de poignards et de pistolets, et portaient ostensiblement une espèce de costume traditionnel qui ne laissait aucun doute sur leur estimable profession. Ils n’exerçaient en général aucune violence sur les paysans de la contrée, lesquels, du reste , en cas de besoin , leur fournissaient vivres et asile, et se gardaient bien de les dénoncer aux autorités, ce qui eût certainement attiré sur eux et leurs biens des représailles terribles ; ces messieurs se contentaient simplement d’arrêter et de rançonner les voyageurs cossus. Mais ce qui m’étonnait le plus c’était leur' habitude de porter un costume spécial. Les Italiens,jel’aireconnu depuis, éprouventirrésistiblement le besoin de faire de l’opéra-comique jusque dans le crime ; ils ont, même les plus inoffensifs, la manie de passer pour terribles, matamores, croquemitaines. A tout propos, sans motif sérieux, ils vous atteignent des \eustaches d’un pied de long et munis de lames extravagantes et effroyables. Ils aiment à parler de leurs brigands

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et se glorifient volontiers d’en avoir dans leur famille. Enfin ils font tout pour vous démontrer qu’ils sont eux-mêmes très capables de s’adonner au brigandage. Je suis au fond parfaitement convaincu que dans le peuple, au milieu duquel j’ai un peu vécu, la moitié des meurtres résultent d’un amour-propre et d’une pose (poussés à leurs dernières limites et cultivés dès l’enfance avec un soin jaloux. C’est certes bien en Italie que sont nés les capitaines Fracasse, le bandit Fra-Diavolo et les bravi de toute espèce. N’empêche que j’ai rencontré dans cette merveilleuse contrée de bien braves gens et des gens bien braves ; comme partout ailleurs du reste. Tous les peuples se valent, en moyenne, et les haines de races sont absolument idiotes.

Mon compagnon de route connaissait très bien les habitants du couvent de Bracciano, y compris le sous-prieur dont je lui parlai, sans lui révéler bien entendu mon degré de parenté avec lui. J’avais donc dès lors la presque certitude d’y rencontrer mon père au monastère. Mon conducteur me laissa à deux kilomètres environ de ma destination, sur les bords d’un petit lac tout bleu, situé dans les montagnes où se trouvent le village et le couvent que j’apercevais perchés assez haut et encore dorés par les derniers rayons du soleil couchant. Sur les indications de mon guide, je longeai le lac, faisant lever au bruit de mes pas sur le sable des milliers de couleuvres

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et de petits serpents qui sortaient des broussailles et se précipitaient dans l’eau. Ce trajet, court heureusement, me futparticulièrementdésagréable et m’empêcha de jouir du merveilleux spectacle que j’avais sous les yeux; je ne courais. à la vérité aucun danger, mais j’ai toujours eu l’horreur des reptiles de toute espèce. Enfin j’atteignis un petit chemin montant sur la gauche; ce chemin menait au couvent, où j’arrivai avant la tombée complète de la nuit. Je sonnai à la grille; un frère lai vint m’ouvrir et j’entrai.

Je demandai le sous-prieur: il est absent, me dit le frère, mais il va rentrer pour le souper; il est en ce moment chez les Augustines dont il est le confesseur. Je me promenai en attendant sous les arcades du couvent, construit un peu comme tous les monastères d’Italie, avec une vaste cour intérieure et une grande fontaine au milieu; je voyais, allant et venant, des religieux vêtus de blanc avec un scapulaire noir par-dessus la robe: c’étaient des Augustins. Parmi eux étaient de très jeunes gens, aux allures libres mais décentes; rien de l’attitude cafarde de nos séminaristes. Tous en passant me regardaient discrètement, mais avec une certaine curiosité; ma tournure étrangère semblait les intriguer. J’ai appris ensuite que ces jeunes gens, tous de bonne famille, formaient une espèce de petit collège tenu par les pères, et se destinaient pour la plupart à entrer dans les ordres, la seule carrière à peu près

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ouverte encore, dans les États Pontificaux, aux intelligents et aux ambitieux.

Pendant que je réfléchissais et attendais avec une certaine impatience, les yeux tournés du côté de la porte d’entrée, cette porte s’ouvrit et je vis apparaître un religieux d’une soixantaine d’années : cheveux blancs, taille moyenne, plutôt trapu et robuste que gros; le frère lai qui était à la porte lui parla en se tournant de mon codé. Je devinai mon père et m’avançai à sa rencontre avec une certaine émotion que je refoulai; lu aussi m’avait deviné et se dirigeait vers moi. Arrivés l’un en face de l’autre, je m’inclinai et lui dis : — Mon père (ce titre était tout simple, puisque je m’adressais à un religieux), je vous apporte des nouvelles de France. . .

Il m’interrompit vivement .

— Vous êtes Charles, me dit-il, je reconnais votre mère; vous êtes son vivant portrait... Quelle chose étrange que la destinée! Mais venez; nous ne sommes pas bien ici pour nous entretenir.

Je le suivis. Le pauvre homme était visiblement troublé, mais au fond paraissait heureux de ma venue. Je gravis derrière lui, au bout de la galerie, des degrés en pierre et nous arrivâmes à sa cellule située au milieu d’un long corridor. Il ouvrit la porte, me fit entrer et la referma à clef derrière nous.

Après avoir allumé une petite lampe, il me demanda la permission de m’embrasser et me fit

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asseoir. — J’ai été bien coupable envers vous, mon pauvre enfant, débuta-t-il, et vous devez... Je l’interrompis: - — Ne parlez pas ainsi, mon père, lui dis-je; ma mère vous a pardonné depuis longtemps et m’a toujours élevé dans le respect de votre souvenir...

J’avais perdu toute espèce de contrainte, et je l’examinais, comme vous pensez, avec un certain intérêt : le front était élevé, les yeux doux, un peu tristes; la figure, quoique jeune encore d’aspect, était profondément ravagée. A défaut d’affection à son égard, je me sentais pris d’un grand sentiment de pitié. De son côté, il me regardait attentivement et me communiquaif ses impressions sur ma propre personne: il me trouvait, disait-il, une physionomie intelligente et ouverte, comme celle de ma mère, et en plus une allure décidée et bien française. Mais la conversation, qui était des plus cordiales, fut interrompue par la cloche qui appelait au réfectoire. Nous descen-. dîmes au rez-de-chaussée dans une grande salle, au plafond orné de fresques. Mon père me présenta au supérieur, comme le fils du meilleur de ses amis , venu à Rome pour étudier la peinture; en somme, il disait la vérité : on n’a pas de meilleur ami que soi-même. Le supérieur, que je jugeai de suite un homme bien élevé et une nature distinguée, me reçut très courtoisement ; il parlait assez bien le français. Il me présenta aux pères et même aux jeunes novices, qui m’en-

tourèrent familièrement et parurent heureux (T avoir un nouveau compagnon. En somme tout ce monde était vis-à-vis de moi bienveillant et discret, et ces moines, contre lesquels j’avais eu dès l’abord une certaine prévention, se montrèrent pleins de convenances, quoique gais. Je dois déclarer que je n’ai jamais vu dans ce couvent, où je passai une quinzaine, rien que de très correct et de patriarcal. J’y eus une liberté complète; j’en usai et en abusai en devenant durant ces quelques jours le boute-en-train de tous ces jeunes moinillons qui ne demandaient qu’à rire et à cabrioler. Je me souviens même d’avoir donné des leçons de savate à l’un d’eux, qui avait pour ce genre d’exercice beaucoup plus de goût que pour l’oratoire et les exercices religieux.

Après le repas, qui était bon, mais en somme très frugal, je sortis avec mon père, qui me conduisit à une osteria du village, où il me fit préparer une chambre. Je le reconduisis assez tard au couvent et nous nous souhaitâmes une bonne nuit. Dans l’entretien que nous avions eu au clair de lune, mon père avait été mis au courant de mes petites affaires et de l’état de mes finances. Il m’avait promis de m’aider de tout son pouvoir. Malheureusement, il n’était pas riche; tant s’en fallait; et toutes ses maigres ressources réunies ne le mettaient guère en mesure de me fournir une pension qui dépassât soixante francs par mois; et encore suis-je au-

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jourd’hui bien sûr que ce sacrifice était au-dessus de ses moyens. Ça n’était pas beaucoup pour se nourrir, s’entretenir et se loger; néanmoins j’acceptai son offre avec reconnaissance et ne doutai pas une minute que j’allais me tirer d’affaire avec ce modeste revenu.

Il m’avait en outre promis une lettre pour un de ses vieux amis qui habitait Rome, le comte de Marciano, lequel, m’affirma-t-il, pourrait m’être très utile, quoiqu’il fût pauvre. Nous reparlerons plus tard de ce brave, de cet excel» lent homme, plein de cœur et de délicatesse. Mon père, qui aurait préféré me'garder auprès de lui, me faisait entrevoir l’existence paisible et tranquille de la vie monastique; mais comme vous pensez bien, son offre ne me- séduisit pas plus, encore moins même que celle du cardinal Antonelli.

Je m’envolai au bout d’une quinzaine, déjà fatigué de cette vie oisive et sans but. Dans le. temps que je passai au couvent, un soupçon de la vérité, à propos de ma naissance, s’était sûrement glissé parmi les pères, malgré ma discrétion absolue et celle de mon père à ce sujet : Un jour que nous étions, moi et un jeune novice très espiègle que j’avais pris en amitié, accoudés sur l’appui d’une fenêtre donnant au dehors sur un chemin par où montaient de jolies paysannes avec des amphores sur leur tête, mon compagnon me dit : Yavete lasciata V amante ?...

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(vous avez laissé votre amie?); puis il ajouta un peu après avec un air malicieux : avete gli occhi del padre Leonzi (c’était le nom qu’on donnait à mon père), traduction : vous avez les yeux du père Léonce. Mon père, à qui j’avais raconté la chose, ne s’en était que médiocrement ému et m’avait répondu assez délibérément par ces mots un peu risqués dans sa bouche : les chiens ne font pas des chats.

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