CHAPITRE XX
Mes derniers travaux, tout comme le Monde Antédiluvien du jardin d’acclimatation, ne me furent guère lucratifs. Ici, je dois le dire, je n’eus qu’à me louer de monassocié, un homme simple et droit, pourquoi nepas le nommer, M. Foubert, ancien entrepreneur de constations, un honnête homme sous une apparence un peu rude et peu communicative. Nous eûmes dès l’abord, à cause de nos différences de tempéraments, des chocs ; mais tout s’arrangea comme entre braves gens qui ont le sentiment de la justice. Si j’insiste sur la personnalité de mon associé à Montmartre, c’est quej’ai rarement rencontréchez un homme, un Normand, s’il vous plaît, une aussi grande finesse mêlée à une aussi grande droiture. C’est encore chez les robustes enfants du peuple qu’on peut trouver les vrais hommes. Ce sont ces gaslà qui ont fait les Hoche, les Marceau, les Charette et tutti quanti. Aujourd’hui être enfant du peuple, j’entends du peuple sain et robuste de nos campagnes, c’est la plusbelledes noblesses. Ceux-là ont encore du sang sous la peau.
Le Panorama des Zouaves pontificaux au
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combat de Loigny (Patay) représentait un des épisodes les plus glorieux de la triste campagne de 70. Là, sous la conduite du colonel de Charetteunepoignée de héros arrêta, durantplusieurs heures, les efforts d’un ennemi victorieux et dix fois supérieur en nombre. J’ai vu dans la petite église de Loigny l’ossuaire où reposent mêlés et confondus les squelettes de ces martyrs delà patrie et moi qui ne suis guère religieux, j’ai mis un genou en terre devant ces nobles dépouilles. En fait de mort, je ne demande que celle-là.
Dans le panorama de Patay, grâce toujours à l’abominable esprit de parti, je finis par me brouiller avec le meilleur et le plus brave de la bande, le général de Charette ; mais j’ajoute qu’ici c’est le général qui eut tort. Jugez plutôt. Au combat de Patay, à côté des zouaves pontificaux, une autre troupe de volontaires, les francstireurs de Tours, commandés par un ancien maître d’armes le capitaine Hildebrand, ainsi qu’une poignée de colons venus de Blidah, s’étaient joints aux zouaves et avaient, comme ces derniers, fait plus que leur devoir. Le nombre do leurs morts et le témoignage de M. de Charette l’attestent. Que ce fût, oui ou non, réglementaire, ces braves gens portaient avec eux un drapeau tricolore, que les survivants ont conservé comme une relique (leur lieutenant, M. de Montmignon, blessé grièvement à ce combat, m’a envoyé la photographie de ce drapeau ainsi que
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celle du porte-drapeau blessé également). M. de Charette parut mécontent de voir l’étendard aux trois couleurs flotter à côté de la bannière du Sacré-Cœur. Il tenta de me le faire enlever. Il m’affirma, et je le crois incapable de mentir, qu’il ne l’avait pas vu. Voyant qu’il ne réussissait pas à me persuader, il essaya de me le faire diminuer. En fin de cause, pour ne pas le fâcher tout à fait, je lui promis sur l’honneur de faire quelque chose dans ce sens ; et en effet j’en enlevai un millimètre . En somme, j’avais tenu ma parole. Il prétendit, m’a-t-on rapporté, que c’était du, jésuitisme (le mot est drôle dans sa bouche, mais je n’en garantis pas l’authenticité). Voilà pourquoi nous sommes en froid avec le dernier noble.
L’ Assaut de Jérusalem par les Croisés , toile également exposée à Montmartre, m’attira aussi quelques désagréments, avec le clergé cette fois. Je n’avais pas cru nécessaire, dans cette page d’histoire, de tenir compte de l’intervention de saint Georges, sous la forme d’un cavalier lumineux, montrant la route aux soldats d’Occident. Si j’eusse accepté cette légende, le titre de ma composition était à changer complètement : ça devenait la prise de Jérusalem par S 1 Georges , lequel, étant donnée sa toute puissance, pouvait parfaitement se passer des croisés. Mon Dieu, j’ai réfléchi depuis qu’ici j’ai peut-être eu tort : l’affaire est tellement ancienne ; et puis il est
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parfaitement possible que, dans ce temps de foi, les Français aient réellement cru voir le saint dans les nues ; et en somme cela eût contenté toutle monde, sans préjudice pour personne. Une autrefois je n’y regarderai pas de si près. Le Panorama de Jérusalem me remet en mémoire une petite aventure que j’eus à Montmartre, pendant que j’exécutais cette dernière toile ; j’ai retrouvé le fait divers.
Drame rue Lamarck
Hier matin, vers n h. 1/2, le nommé Jean Bessière, séparé depuis quelque temps de sa femme à la suite des mauvais traitements qu’il ne cessait de lui faire supporter, s’est rendu chez sa mère, 39, rue Lamarck, où s’était réfugiée sa femme et lui a tiré trois coups de revolver ; elle a été blessée à l’épaule et au bi -as droit.
Bessière est un alcoolique. C'est même une des raisons pour lesquelles sa femme avait résolu de le quitter, il avait passé la nuit passage de l’Elysée-des-Beaux- Arts avec une femme de mœurs légères et était allé, avant de commettre le crime, sur la tombe de son enfant à Saint-Ouen.
L’assassin a été arrêté par notre ami ,1e peintre Castcllani, qui n’en est pas à son premier acte de courage.
Il est écrit que j’aurai toujours des aventures.
Le dernier travail important exécuté par votre serviteur a été le combat de Dogba, au Dahomey. Le principal épisode de la toile est la Mort du commandant Faurax. On me chercha
à propos de cette œuvre toute patriotique une querelle assez ridicule. Le frère du commandant, qui est carrossier à Lyon, et faisait partie d’une combinaison panoramique rivale de la nôtre, s’avisa, avant l’ouverture de l’Exposition lyonnaise, de vouloir nous faire supprimer le nom de Faurax écrit à l’entrée de notre Diorama. Il nous menaça, M. Foubert et moi, des foudres de la justice. Je répondis à ses menaces par la circulaire suivante, qui eut un certain succès dans le public de l’endroit.
On nous communique la note qui suit :
« Tout le monde connaît le commandant Faurax ; et sa mort glorieuse a consacré à jamais, non seulement à Lyon, mais dans la France entière, la mémoire de ce héros. La gravure, la peinture, la sculpture ont reproduit ses traits ; bref, il appartient à l’histoire.
« Mais voilà I il a un frère modeste qui n’entend pas qu’on entretienne plus longtemps le public des exploits de son aîné ; craignant, peut-être, qu’on le confonde avec lui-même (il est, lui aussi, commandant... de la territoriale). Ceci établi, M. Faurax (c’est du carrossier de qui nous parlons) a menacé le
peintre Castellani, qui s’en comme d’une guigne,
d’un exploit d’huissier si l’on n’enlève pas illico le nom de Faurax dont le carrossier est, paraît-il, le seul propriétaire. Pourquoi, pendant qu’il y est, n’enverrait-il pas ses témoins à l’artiste ? Ça serait encore plus comique. Il paraît que M. Faurax (le carrossier), est un escrimeur à la fois pointilleux et redoutable (genre Carolus); si par hasard le sang allait couler, ce serait d’un mauvais augure pour l’Exposition lyonnaise. »
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P. S. — Le peintre Castellani n’a vraiment pas dé veine ; il reçoit à l’instant de Behanzin un télégramme qui lui enjoint de ne pas exposer la silhouette de son frère aux yeux du public.
Cette fois, la chose est plus grave. Behanzin est décidé à faire égorger le peintre dans le cas où celuici n’obéirait pas.
Cette fois au moins, j’ai eu raison devant notre fameuse justice et le carrossier a été débouté de sa demande.
Mais ce ne fut pas tout : après la mort du malheureux M. Carnot, j’eus une autre histoire bien plus désagréable. Les braves patriotes, qui, sous prétexte de venger le meurtre commis par un Italien, se mirent à tort et à travers à saccager les maisons italiennes et autres, s’étant avisés qu’avec un nom terminé comme le mien je devais être un compatriote de Machiavel, voulurent incendier mon Diorama. La troupe arriva à temps pour nous sauver d’un désastre.
Elle dut garder l’établissement deux jours durant. Cette fois, j’espère, avec la plus mauvaise volonté du monde, on ne saurait me taxer d’imprudence.
Il me reste maintenant à vous raconter mon dernier acte de rébellion; je m’étais insurgé contre la fantaisie étrange d’un de nos dilettanti les plus distingués, M. le ministre de l’Intérieur, Constans, qui eut la prétention formidable de nous ingurgiter de force la fameuse musique de
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Wagner. Je laisse à propos de cette musique les opinions libres; mais je n’entends pas qu’on m’empêche de la siffler. J’ai contre Wagner, qui a tant bavé sur la France, deux motifs d’animosité : 1° je déteste l’homme (je passerais encore là-dessus), mais, ce qui est plus grave, je déclare que sa musique m’embête et, en ceci, je ne partage pas les goûts des dilettanti du jour; ou, si vous aimez mieux, je n’ai pas suffisamment de poésie dans lame pour m’élever jusqu’aux régions où le maître allemand convie ses nouveaux initiés.
Chaque fois que j’ai essayé d’atteindre ces cimes nébuleuses, l’air m’a manqué, et quand je n’ai pas bâillé ou dormi, j’ai récolté une bonne migraine. Je ne crains pas d’avouer mes impressions, et je préfère certes confesser mon manque de goût plutôt que d’affecter l’enthousiasme de commande manifesté par les cinq sixièmes des amateurs de bon ton. Dussé-je passer pour un barbare, je déclare franchement que je trouve la musique Wagnérienne aussi ennuyeuse et aussi vide que la peinture du père Puvis. Ce dernier est assurément la preuve vivante de la moutonnerie du public; public qui, devant les mêmes œuvres, et à peu de distance, s’est esclaffé et pâmé d’admiration tour à tour. Il en est de ces questions comme de la crinoline, cette machine grotesque créée pour déformer les femmes, machine destinée malgré tout à faire encore florès
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à la première occasion. Il n’y a rien à faire contre cela etPanurge est éternel.
Après tout, il vaut encore mieux entendre Wagner que les inepties des décadents ou des déliquescents , et je préfère voir un mur enluminé par Chavannes aux dessins orduriers qui s’étalent journellement sur nos boulevards.
Pour en revenir à la musique de Wagner, en dehors des maux de tète et de la lassitude qu’elle me donne, certainement je suis obligé d’avouer qu’elle me fait éprouver par-ci par -là des sensations qui rappellent les caresses énervantes que procurent certaines drogues; quelque chose en moins énergique, comme les extases du hatclii, de l’opium, etc. Je sors d’une audition dé Wagner fatigué, usé, ramolli du cerveau. Je défie de faire jaillir de ce brouillard musical aucune idée, aucun enthousiasme, aucun élan. Je m’explique les excentricités, le déséquilibrement, la folie du pauvre roi de Bavière. Je suis presque tenté de croire que la Providence, en laissant s’introduire en Allemagne ce genre d’harmonie fin de siècle, a voulu ennuager davantage les lourds cerveaux germains et nous aider à prendre notre tour de revanche.
Quant aux Français qui se laissent, je ne dirai pas emballer, mais assoupir par la sirène aux yeux glauques et aux cheveux filasse, je les plains de tout mon cœur; je leur conseille sérieusement do prendre des fortitiants et d’éviter
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à tout prix ce genre de pâmoison, qui n'aboutit pas , sous peine pour eux d’anémie cérébrale. Malheureusement, la raison n’a pas de prise sur les monomanes.
Et dire que tout cela nous a été imposé en même temps que les courses et les combats de taureaux, lesquels, après avoir soulevé la réprobation universelle, se sont acclimatés tranquillement, tout comme les scandales financiers de ces jours-ci et un tas d’autres malpropretés.
Je disais donc que ce fut mon dernier acte d’insurrection. Durant les trois soirées qu’à duré la manifestation, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai reçu consciencieusement horions et coups de poings dans les côtes; je fus même, le 3e jour, sauvé de l’assommade complète par des amis, qui, fortuitement, se trouvaient dans un bar anglais, situé à peu près à un des angles de la place de l’Opéra: nous étions chargés à fond par les agents, quand les amis en question me happèrent au passage et m’attirèrent violemment à eux dans l’établissement.
J’avais rencontré quelques instants auparavant Gralli et Bazire d vV Intransigeant ; ils étaient comme moi indignés de la faiblesse de la population. Pendant que j’opérais ainsi au dehors, des copains, sous la conduite de l’ami Yervoort, que vous connaissez tous, menaient le boucan dans l’intérieur de l’Opéra, qui, pour la circonstance, avait été garni de policiers et d’Allemands. Mal-
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gré tous mes efforts, je n’avais pu parvenir à pénétrer dans le sanctuaire. Je m’étais donc contenté de manifester à la porte. J’eus la veine de m’en tirer sain et sauf. Je me suis bien juré depuis de ne jamais me mêler à ces sortes de manifestations, où les gens se laissent assommer sans se défendre.
En somme, les foules sont aussi lâches que féroces à l’occasion. Ça a été ma dernière épreuve et je suis bien résolu, si c’est possible, à ne plus me mêler désormais des affaires qui ne sont pas les miennes. Les choses d’art sont suffisamment intéressantes pour occuper et passionner un homme intelligent; et l’amour du beau chez un artiste doit primer tout sans exception. Y a-t-il une profession plus attrayante, plus vivante, plus noble que la nôtre? En revanche, connaissez-vous quelque chose qui soit à la fois plus bête, plus plat, plus odieux, plus répugnant (je ne trouve pas d’expression assez puissante pour traduire mon mépris) que la prétendue science qu’on appelle « la Politique »? Non, n’est-ce pas? Nous sommes d’accord; et cependant nous sommes tous plus ou moins forcés de mordre à belles dents dans cette moderne pomme, qui est loin de valoir l’ancienne. Il y a des légions de gens qui vivent de la politique, comme d’autres de la prostitution ; et il semble que, dans notre société modorne, les professions de corsaire, de routier, de malendrin ont été remplacées par
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le métier de politicien, qui est à la fois moins dangereux et plus lucratif ; et dont le mérite consiste simplement à savoir profiter des boulettes qu’on commet soi-même, en faisant croire à de puissantes combinaisons; et à savoir avaler sans sourciller toutes les injures et tous les mets qu’on vous présente, quelque dégoûtants qu’ils soient.
Je frémis, quand je songe que dans notre profession même, ouvertement ou en secret, on est obligé de s’inquiéter, de s’occuper de cette horrible machine, qu’on appelle la politique ; soit pour, soit contre, il faut, bon gré mal gré, marcher, attaquer ou se défendre ; à moins de s’abriter derrière une prétendue philosophie ou un égoïsme féroce, ce qui est le cas, la plupart du temps, de ceux qui ne s’en mêlent pas.
Cette manie de politiquer est tellement entrée dans nos mœurs que les différents clans des artistes ont fini par se constituer en sociétés dénommées diversement et bizarrement : intransigeants, radicaux, opportunistes, révolutionnaires, anarchistes, etc., etc.; et, entre parenthèse, à l’heure présente, c’est le clan, dit opportuniste, uni à l’administration et à l’Etat, qui l’emporte sur toute la ligne ; à lui les commandes, la bonne galette , les plaques et cordons; et, avouons-le : les beaux salons et le monde chic, sans compter le patronage et la protection de personnages trop connus pour qu’on ait be-
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soin d’en faire l’éloge : MM Constans, Àntonin Proust, Eiffel, Berger, etc., etc., tiennent volontiers la tête de ce mouvement artistique. Le groupe en question, composé des officiels, des repus, des satisfaits et de leurs clients, menace de s’éterniser au pouvoir, lui et ses copains de l’administration, et veut, à l’imitation de nos gouvernants, conserver ad vitam œternam , ou au moins de père en fils jusqu’à la quatrième génération, ce qu’on a pittoresquement appelé V assiette au beurre , assiette autour de laquelle ses adhérents montentla garde comme des tigres. Ces braves gens, beati possidentes , sous forme de comités, se moquent même de leurs partisans, qu’ils bernent par des encouragements et des promesses, et auxquelles ils jettent de temps en tempsun os àronger, pour calmer les affamés, ou un bout de ruban pour satisfaire les glorieux.
Voilà à peu près, en art, la physionomie du groupe triomphant, dit opportuniste.
Et les autres groupes, que font-ils, durant ce temps? Ah dame ! pas contents, ceux-là I Ils jurent, grimacent, maigrissent à vue d’œil et conspirent.
Et l’art, au milieu de ces luttes ? L’arl passe évidemment au second plan. Avant d’être artiste, on doit aujourd’hui être homme d’affaires. Il faut être terriblement trempé, terriblement convaincu pour oser marcher de l’avant, en face de pareils obstacles semés, commeà plaisir, par
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le hasard, la mauvaise foi, l’ignorance et la cupidité, sur la route qu’ont à parcourir les vaillants, les sincères, les amis de la lutte.
Eux aussi, sont forcés de faire de la politique défensive contre les pirates des pouvoirs existants, sous peine de se voir réduits à l’ilotisme par ces vainqueurs d’une nouvelle espèce, vainqueurs sans prestige, sans grandeur, arrivés là pour la plupart à force de culbutes, de discours et souvent de petites infamies.
Pour mon compte, j’ai toujours refusé dem’enrôler avec ces triomphateurs et d’accepterle collier; je fais mon deuil de leurs festins, et « ne voudrais pas même à ce prix un trésor » comme dit le loup de Lafontaine. En voilà un animal que je comprends (c’est du loup que je parle) ; et je compte bien, à moins que le gâtisme ne s’empare de moi sur mes vieux jours, ne jamais me mêler aux tondeurs, écorcheurs et larbins de toute espèce qui accaparent pour leur compte et la patrie et les arts.
Ceci établi, examinons de sang-froid la situation qui m’est faite, et qu’elle soit le résultat du hasard ou de ma volonté, tâchons d’en tirer le meilleur parti. Ma vie, telle qu’elle m’apparaît après l’avoir étalée et analysée, me semble avoir été trop décousue, trop heurtée, étant donné le milieu moderne; et cette révolte éternelle contre cette société, dont je fais forcément partie, a-t-elle réellement le sens commun? Eh bien! de sang-
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froid à moi-même jeréponds : non. Cette poursuite du rêve irréalisable et de l’idéal est insensée sans doute. L’imagination est une belle chose, mais c’est un don des plus dangereux : on l’a dit avec raison : c’est la folle du logis; elle embrasse tout, sans s’embarrasser des moyens; elle franchit tout sans calculer les distances, sans voir les abîmes; elle fait quelquefois de l’homme un héros, ou un demi-dieu; mais toujours un malheureux et un martyr. Ce cheval indompté, cet admirable coursier de sang ne peut être utilisé qu’avec des précautions infinies, bridé,sellé et bien en main; et gare encore à ses emballements terribles qui renversent les plus solides cavaliers. Bref, je n’entends pas ici ne chanter que les soi-disant vertus domestiques et bourgeoises, qui sont souvent bien misérables à examiner de près, mais je pense qu’entre don Quichotte et Prud’homme il y a des moyens termes. Il est dans les professions de poète ou d’artiste assez d’occasions qui permettent de donner de temps à autre 'carrière à l’hippogriffe, pour pouvoir satisfaire les cervolles les plus brûlées. Un peu de logique à l’occasion, et les imaginatifs ne seront pas les plus mal partagés. Ces réflexions, qui me flottent depuis longtemps dans le cerveau, un peu à l’état diffus, se sont brusquement condensées à la suite d’un entretien que j’eus tout à fait par hasard, il y a peu de jours, avec mon concurrent, l’ami Poilpot. Comme je lui annonçais mes
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mémoires qui allaient paraître sous peu et la façon dont je parlais de lui-même : «Vous, me dit-il, vous avez trop d'imagination.» J'aurais pu lui répondre avec plus de logique et de vérité encore : « Et vous, cher ami, ne sauriez vous en plaindre; car, si je ne me trompe, vous avez fortement puisé à cette source dont vous me reprochez l’abondance. » Certes, Poilpot a été beaucoup plus pratique et plus habile que moi, et en cela je ne saurais le blâmer. Mais ce que je puis lui affirmer, c’est que j’ai été plus capable d’affection et de sympathie pour lui que lui pour moi. En somme, il est plus fin de siècle que moi . L'art de faire tirer aux autres les marrons du feu ne manque pas de pittoresque ; mais à coup sûr il manque de noblesse et de grandeur. Les imitateursseront quand même inférieurs aux inventeurs. Merci î dans tous les cas, cher ami, pour votre mot de l’autre jour. C’est le premier service sérieux que vous me rendez : oui, vous avez raison : j’ai trop d’imagination. Mais aussi, j’ai de la volonté et saurai y mettre ordre. (Entre parenthèse, comment se porte celui que vous avez baptisé le brave des braves ?) Ça n’est pas l’imagination qui le tue, celui-là.
Dans cette nouvelle incarnation que je rêve et que je vais certainement tenter, je n’entends en aucune façon modifier (cela serait impossible) ma manière de voir vis-à-vis des hommes et des
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choses; je veux simplement tenter d’apporter dans ma conduite Y éiëmvni prudence, quej’ai par trop dédaigné ou négligé jusqu’ici. Mais comme en somme la vérité est une , et comme disait mon maître Yvon «lavieestun composé de devoirs», je ne veux pas substituer aux emballements d’autrefois l’égoïsme féroce à la mode aujourd’hui. Tout en reconnaissant que la prudence n’est pas seulement la mère de la lâcheté , et qu’on peut sans honte la consulter quelquefois, vous me permettrez de vous dire que je me sens encore en mesure de sacrifier tout à mon pays, aux miens et voire à quelques amis très rares; et pour ce qui est de ces derniers, ni les divergences d’opinion, ni les torts même ne sauraient modifier mes sympathies àleurégard. Ces sentimentslà font partie intégrante de moi-même; on ne saurait ni m’en louer, ni m’en blâmer; je suis né avec et je mourrai avec.
Maintenant, en ce qui touche ma situation personnelle qui est loin d’être brillante, je veux vous faire encore quelques confidences, les dornières : jamais je n’ai été plus robuste, plus vivant, plus entreprenant qu’à l’heure présente; et cette chasse à courre qui m’est faite par une bande de coquins, s’appuyant sur lajustice dupays, me laisse plus qu’indifierent ; j’ai pris un parti héroïque : je laisse aller la meute, me contentant de temps à autre de me retourner vers ceux qui me serrent de trop près et de leur envoyer en
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pleines tripes des coups de boutoir qui leur donnent à réfléchir. J’espère même toucher bientôt àune périodeoù la plupart decesNemrod fourbus seront forcés de s’arrêter dans les fossés du chemin; et, qu’ils y prennent garde, c’est moi qui ne leur ferai pas de quartier.
Charles Castellani, peintre.
Courbevoie, le samedi 8 septembre 1894.
La suite à vingt ans d’ici.
P. S. — Je ne puis, en terminant ce livre, que j’ai dédié à la gracieuse comtesse de Martel, me dispenser de la remercier de tout mon cœur de l’accueil que j’ai trouvé à son aimable foyer, foyer, où la loyauté, l’intelligence et le courage semblent se donner la main. C’est non seulement cette noble famille que j’aime, mais je le dis sérieusement, tout ce qui l’entoure et l’approche; car je n’ai rencontré dans ce milieu que des visages sympathiques. C’est, une maison d’honnêtes gens: depuis Anatole France jusqu’à Maurice Barres, depuis ce frondeur de Genest jusqu’à M. Faure, notre président actuel. A propos de ce dernier, je me trouve stupéfait de faire l’éloge d’un tout-puissant. A qui la faute? A Gyp, évidemment.
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Je pourrais vous parler de l’écrivain, de l’auteur, du narrateur, de l’artiste qu’est Gvp. Mais ça serait bien inutile et ne changerait rien à votre opinion sur cette admirable femme.
Ch. G.