‹ Confidences d'un panoramiste, aventures et souvenirsChapitre 21 sur 24 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

A la suite de la résistance que j’ avais, à propos du Tout-Paris , opposée aux ordres du ministre, toute la presse officielle m’était tombée dessus à bras raccourcis ; ma toile, qui avait été d’abord acclamée, fut sifflée, et tous ceux qui l’avaient trouvée un chef-d’œuvre, depuis Berger jusqu’à Antonin Proust, se détournèrent avec horreur; mes commanditaires eux-mêmes, afin d avoir un prétexte pour ne pas me payer, me firent éreinter dans les quelques journaux qui étaient à leur dévotion. Il était difficile de pousser plus loin la maladresse. La lutte était engagée entre mes associés et moi. Je n’avais rien à espérer de ce conflit; je le constatai dès l’apparition des hommes d’affaires, experts et autres vermines convoqués à cette curée. Mon traité medonnait trente pour cent sur les recettes brutes, en dehors du paiement delà toile, laquelle ne me fut même pas entièrement soldée. J’aimai mieux transiger à tout prix plutôt que d’entretenir ces oiseaux de proie, chacals et hyènes qui s’étaient abattus surnous. Jeperdislà environ une cinquantainede mille francs. Ce petit désastre s’é-

D’UN PANORAMISTE

tait compliqué d’un autre. Mon panorama du Monde Antédiluvien brûla. Je dus en grande partie refaire cette toile à mes frais, malgré l’assurance faite par le Jardin, qui se contenta de sauver ses intérêts, sans s’occuper des miens. M. Puvis de Chavannes, qui avait accepté d’être arbitre pour moi, montra une faiblesse déplorable et inexplicable. Après m’avoir assuré de son intention de défendre cette œuvre, que parmi les experts lui seul avait vue et admirée (c’est le mot qu’il employa lui-même), il céda surtous les points et se contenta de toucher ses honoraires qui s’élevèrent à une somme assez ronde. Ici, et à propos du Monde Antédiluvien , se place une anecdote que je vais vous conter dans toute sa sincérité. Il s’agit encore de M. Puvis (j’espère que lui, qui aime la réclame, ne se plaindra pas de moi). Je l’avais invité à visiter ma toile et il s’était rendu à cette invitation.

En mettant le pied sur ma plate-forme, il fit un geste d’étonnement : « Grandiose! imposant! extraordinaire!... » clama- t-il, manifestant son enthousiasme par toutes les exclamations en usage dansle vocabulaire de l’admiration. Al'entendre il n’avait jamais rien vu de si beau. Tout gobeur que je suis, je ne laissai pas d’avoir une certaine méfiance. «Pardon, interrompis-je brusquement, pardon, mon cher maître, est-ce que vous ne vous f... pas de moi ? » Il se fâcha tout rouge et me déclara que je lui faisais injure en

LES CONFIDENCES

doutant de sa sincérité ; qu’il n’avait pas le sens critique et aucunement l’habitude de dissimuler ses impressions. « Et en somme, me répéta-til, vous n’avez pasle droit de douter de ma bonne foi.» Vous pensez si je buvais du lait et si je mis de l’empressement à m’excuser. Je ne demandais qu’à le croire. « Mais alors, cher maître, lui dis-je, vous me considérez comme votre égal et me voilà passé grand artiste?» Que répondre à cela? Il était pris. Nous sortîmes du reste les meilleurs amis du monde; à tel point qu’il me proposa de me mener à son atelier du parc de Neuilly, sanctuaire où il n’admet guère de profanes. J’acceptai, cela va sans dire. En route, je voulus lui rendre en éloges la monnaie de sa pièce, mais malgré tous mes efforts je me sentis très inférieur à lui dans le maniement de l’encensoir: je lui parlai de ses œuvres, qu’à vrai dire je ne connaissais qu’imparfaitement et par quelques morceaux vus au Salon, comme par exemple Pauvre pêcheur; de ces morceaux, qui avaient fait tordre toute une génération et hérissé tout un jury, le môme qui fonctionne encore aujourd’hui et l’a couvert de Heurs après l’avoir accablé de pommes cuites. Je dus lui paraître un peu froid. « En somme, qu’avez- vous vu de moi, » interrogea-t-il? Mon embarras croissait: a Mon Dieu, répondis-je à tout hasard, le Panthéon . » Je mentais comme un arracheur de dents. Je tâchai en vain de m’échaulfer là dessus.

Heureusement nous arrivâmes à l’atelier. Je regardai de tous mes yeux des œuvres commencées et de grandes esquisses, genre Flandrin, suspendues à la muraille, et je ne trouvais vraiment prétexte à aucun enthousiasme sincère, quand tout à coup j’aperçus en me retournant, à hauteur de cimaise, une toile de trois ou quatre mètres en long sur un mètre cinquante environ en hauteur, toile très faite, très soignée, bien composée et vraiment digne d’attirer les yeux dans le genre : « C’est très beau, m’écriai-je en toute sincérité. Qu’est-ce que c’est que ça?... »

« Je vous y pince à mon tour, s’écria Puvis; c’est le Panthéon . » J’étais pris commo un chat dans un collet; mais le désespoir, comme il arrive souvent, me donna une présence d’esprit et une agilité étonnantes : « Comme c’est bizarre, continuai-je sans hésitation, la différence de taille m’avait complètement dérouté : en effet je reconnais tout : les mules, les personnages... » et fiévreusement je me mis à détailler les beautés de l’œuvre sur l’œuvre elle-même ou plutôt sur l’esquisse qui avait été parachevée; et tout en pérorant, je me disais avec inquiétude, sentant le malin artiste immobile et silencieux derrière moi : « si par hasard ça n’était pas le Panthéon? » Je ne sais s’il coupa dans mon rattrapage; il en eut l’air du moins et nous nous quit tâmes dans les meilleurs termes.

Je revenais par les allées du parc, en son-

géant à ma maladresse, quand je heurtai le grand Duez, un bon ami celui-là, mais enfin comme tous les autres défendant son os avec acharnement. « Vous avez l’air préoccupé, me dit-il en m’abordant. Garolus vous aurait-il envoyé ses témoins ? — Non, mon cher, fis-je, c’est bien plus grave que ça ; il vient de m’arriver avec Puvis une histoire qui m’embête; » et je lui contai l’affaire tout au long. Il s’éloigna en pouffant de rire : « Justement je vais de ce pas chez lui, s’écria-t-il, et tu penses si je vais lui dire deux mots do l’aventure. — Si vous faites cela, lui criai-je, nous sommes brouillés à mort. )> Je suis certain que c’est la première chose qu’il a dite à Puvis en entrant chez lui. Quels pipelets et quels rossards que ces peintres!

Je ne sais si Puvis m’a gardé rancune; mais ce qu’il y a de sûr c’est que dans l’affaire du panorama du Monde antédiluvien il a singulièrement défendu mes intérêts, et plus tard il m’a joué au Champ-de-Mars un tour que j’ai de la peine à lui pardonner. Puisque nous en sommes aux peintres, je dois vous avouer que j’ai une dent contre eux en général; je parle des mâles bien entendu, et j’excepte les femmes auxquelles, je l’ai déjà dit, quand elles sont un brin jolies surtout, m’est avis qu’on doit accorder tous les honneurs, récompenses, croix, médailles et autres colifichets qui passionnent la gent artistique.

D'UN PANORAMISTE

Oui j’ai une dent contre mes collègues, et une rude encore. Je finis par les trouver presque aussi insupportables que les bourgeois, dans un autre genre; et on peut hardiment déclarer qu’après les acteurs et les poètes la gent la plus ridiculement prétentieuse c’est assurément celle de mes confrères; il y a bien les journalistes, qui, pour employer l’argot moderne, se gobent terriblement; mais ça n’approche pas des peintres. Ceux-ci sont à peu près tous convaincus dans, leur petit for intérieur que le globe terrestre cesserait subitement de tourner sur son axe, s’ils disparaissaient de la surface de cette planète.

Voyez-vous d’ici Caracolus trépassant. Quelle calamité ! Que deviendrait ta pâte ? Cette pâte qui a fait dire et écrire tant d’âneries ; la pâte qui a toujours ses fanatiques, sérieusement convaincus que la valeur d’une œuvre picturale doit surtout consister dans l’épaisseur de la couche qui recouvre la toile. Je vous accorde donc, à propos de mes confrères, qu’ils sont insupportables au point de vue pose et prétention ; à tel point qu’ils en perdent, eux innocentes et amusantes gens au fond, toute idée de sens commun et de bonne foi. Ils ont de plus la déplorable habitude de se grouper et de se rechercher, tout en s’exécrant, de se congratuler tout en s’égratignant comme de véritables harpies. Il ne manquait plus que l’entrée des femmes dans leurs cénacles. A l’heure présente, c’est tout à

LES CONFIDENCES

fait complet au point de vue potin. Heureusement tout n’est pas désagréable dans ce milieu mouvementé et concierge ; ou plutôt les désagréments ont quelques compensations sérieuses; car, il faut le reconnaître, les peintres ne manquent pas de galanterie et ne sont pas ennemis de la douce gaîté, laquelle gaîté, en poussant un peu, arrive rapidement à ce que le vieux Faust appelle « la folle orgie et du cœur et des sens », ce qui ne saurait, en général, déplaire à ces dames, de quoi du reste je n’entends pas les blâmer, respectueux que je suis de la liberté et des goûts de chacun.

En somme, ce monde-là serait très amusant s’il n’était pas si férocement débineur.

Il vaut assurément mieux, quand on est artiste soi-même, fuir les confrères comme le choléra ; on paie trop cher l’agrément qu’on peut éprouver en leur compagnie. Pour mon compte, j’évite soigneusement les boîtes à peintres, les clans de peintres, les pays, les hôtels, les bouchons h peintres ; et quand j’aperçois soudain au détour d’une route, au milieu d’une campagne riante ou sauvage, l’éternel et banal parapluie blanc, lequel pullule maintenant comme les champignons vénéneux, mon cœur se serre : la nature est attristée. Dire que c’est par bandes, par régiments, par bordes qu’on les voit maintenant circuler sur les routes du globe, juchés sur des vélocipèdes, sac au dos, avec des

D’UN PANORAMISTE

costumes de brigands calabrais, des mines farouches, des airs dangereux ; pas plus méchants au fond que des grenouilles; j’oubliais un signe distinctif : à peu près tous décorés ou sur le point de l’être. Que faire contre cette invasion de tziganes de nouvelle espèce ? Je demanderais volontiers le massacre, mais ça n’est guère pratique ; et puis, que deviendrions-nous, seuls, face à face avec l’affreux bourgeois? Ne les tuons donc pas encore.

En somme, messieurs les peintres! je ne saurais trop le répéter, après les bourgeois, les hommes politiques (je ne parle pas des magistrats derrière lesquels on devrait toujours brûler du sucre), vous êtes les citoyens les plus dignes de tous les châtiments.

Voilà, cher lecteur, ma manière de voir à propos des deux cent cinquante mille hommes et femmes de génie qui, actuellement, font la gloire de notre beau pays.

Vous me trouverez peut-être bien féroce et bien impitoyable pour mes collègues de la palette. Eh bien! c’est comme cela; et, à côté, je vais vous prouver combien est grand chez moi le sentiment de l’équité : je suis prêt à leur reconnaître quelques qualités qui pourraient peut-être compenser leurs insupportables défauts qui résultent d’une effroyable vanité.

L’artiste est loyal par tempérament. Généreux et brave, il est disposé, jusqu’à la naïveté, à

LES CONFIDENCES

croire le bien ; l’enthousiasme, qui en fait souvent un gobeur est en même temps un sûr garant de son honorabilité, qui subsiste quand même, malgré le frottement des rastaquouères et intrus, accourus de toutes parts dans notre corporation. En cette misérable fin de siècle, les sentiments chevaleresques se sont conservés chez nous ; rien n’est fréquent parmi les artistes comme de voir des unions avec des jeunes filles sans dot, ni espérances .

Allez donc chercher les mêmes exemples de désintéressement dans la bourgeoisie, le commerce, la magistrature et autres milieux, où la cupidité est toujours le mobile de tous les actes de la vie. Le sentiment de l’honneur n’est pas mort chez les artistes, et le jour où il disparaîtrait, soyezsûr que le glas de la décadence aurait sonné pour l’art et très probablement pour la patrie. A coté de nous, certaines professions ont beau s’affubler des noms d 'honorables, respectables et autres qualificatifs destinés à leur rendre une considération perdue, c’est affaire jugée par le tribunal public. Je me souviens jde la réponse d’un peintre de mes amis à son notaire, qui appréciait sévèrement certaines négligences de son client, ajoutant sententieusement que les artistes, à force delégèreté, arrivaient parfois à manquer de délicatesse ; sur ce mot par trop risqué, mon ami riposta: « Pardon, monsieur le notaire, j’ai toujours entendu dire qu’il y avait

D’UN PANORAMISTE

au bagne plus de notaires que de peintres. » En examinant avec soin dans notre société moderne les professions et situations diverses, il est facile d’établir des comparaisons qui ont toujours été à l’avantage des artistes, des savants, des militaires; c’est surtout dans ces carrières peu argentées que s’est réfugié ce qui reste de droiture, de sentiments élevés et de cœur ; on trouve encore là des gens dévoués, ayant une foi et un idéal de justice et d’humanité, n’adorant pas rien que l’argent, capables enfin de vrais sentiments de délicatesse ; et c’est en France, la terre des arts, malgré les progrès envahissants de la cupidité et de l’égoïsme, qu’il est encore permis à un pauvre d’avoir de l’esprit, des sympathies, des amis, et de pouvoir juger un millionnaire. Demandez donc pareille chose à un Anglais ou à un Américain : ça serait une énormité; on ne vous comprendrait même pas ; là-bas on peut être grossier, bête, canaille, du moment qu’on est riche, on est estimé : « Un tel vaut tant de millions de livres ou de dollards, » et ces grands peuples tombent à genoux devant les sacs d’écu^. Chez nous autres Français, on regimbe ; on est même trop souvent enclin à n’avoir pour le riche que des sarcasmes et à ne lui trouver que des travers; c’est un peu la vengeance du pauvre. Néanmoins, tant que notre race gardera ce sentiment, qui n’est pas toujours juste, il y aura de la ressource.

LES CONFIDENCES

En France, on considérera toujours comme un imbécile un homme qui se vante d’être riche ; et les artistes, en ce genre, sont les plus fiers et les plus indépendants des Français. On a souvent dit que nous avions l’amour des distinctions honorifiques extérieures, du ruban ; c’est vrai, mais pas plus qu’autre part. Même en Amérique, j’ai pu constater qu’à certains jours de fête tous, s’ils le pouvaient, s’accrocheraient des casseroles sur la poitrine ; du reste, ce bon pays des hommes libres n’est que la terre classique du humbog , des dentistes et des charlatans.

Si les artistes deviennent jamais malhonnê^ tes, ce sera certainement en bande et par le mélange avec les philistins organisateurs de leurs églises ; individuellement ils resteront honnêtes. Donc, qu’ils se méfient des associations.

De même, pourquoi la magistrature actuelle jouit-elle d’une abominable et méritée réputation ? (Il y a cependant, à n’en pas douter, des membres très honorables dans ce corps constitué.) C’est, à mon avis, parce que c’est devenu une vaste corporation dont les intérêts sont associés et dont l’indépendance est nulle ; de là, la gangrène qui s’est propagée parmi les magistrats comme la gale dans une bergerie parmi les brebis ; la corruption a empoisonné nos juges tout comme nos parlem. ..hum 1 n’allons pas plus loin, nous n’aimons pas la politique. Néanmoins, à propos de la magistrature, ne vous semble-t-il

D’UN PANORAMISTE

pas que cette corporation, au point de vue de la forme et de Paspect, est bien en rapport avec son caractère?

Est-il quelque chose de moins grand, de moins imposant, de plus comique que l'aspect d’un tribunal? Pour ma part, je n’ai jamais pu considérer un magistrat en costume sans songer à un singe, et je n’ai jamais pu regarder un singe sans penser aux plus vilains des péchés capitaux. Il ne faut rien moins que l’omnipotence effrayante de ces gaillards-là pour calmer chez moi une gaieté qui pourrait me coûter cher.

Cette affreuse profession de magistrat ne peut, à mon avis, qu’abaisser le niveau intellectuel et endurcir le cœur; depuis le procureur général jusqu’à l’huissier, jusqu’au bourreau, c’est tout un pour moi: malfaiteurs et compagnie : ils valent le plus souvent moins que leurs clients.

Les gens de finances ne me ragoûtent guère et ne valent pas beaucoup plus au point de vue scrupules, mais au moins ils n’ont pas l’aspect grotesque et sinistre des autres ; on peut rire avec eux et ils entendent la plaisanterie à ciel ouvert; le bourgeois lui-même a un air rondouillard et bon enfant qui rappelle, quand on ne songe pas à son égoïsme, les petites saucisses de Francfort épanouies dans la choucroûte. Oui, Citrouillard est quelquefois réjouissant malgré ses ridicules. Pet-de-Loup est ridicule, mais terrible et vindicatif ; il n’entend pas être blayué .

LES CONFIDENCES

Mais, que diable, me direz-vous, viennent faire ici les magistrats? C’est juste;- mais si vous saviez ce que ces gens-là m’ont fait souffrir! Les noms seuls de Justice et de Tribunal me font dresser les poils du dos. Mais revenons aux artistes et, pour vous faire rire un brin et vous reposer de mes accès de bile, permettez-moi de de vous narrerune petite mésaventure inhérente au métier, mésaventure arrivée à mon ami Roll, qui est pourtant un homme heureux, paisible et ayant par tempérament l’horreur des potins; tant il est vrai que personne n’est à l’abri de quoi que ce soit et que tout le monde est exposé à tout :

Je passais un jour près de l’atelier que Roll occupait boulevard de Clichy, au rez-de-chaussée, quand je l’aperçus en personne sur le pas de la porte de cet atelier ; il me parut légèrement troublé. Je m’approchai : un rassemblement, qui avait l’air de se dissiper en riant, était encore en partie devant l’atelier. J’abordai Roll en le questionnant sur ce mouvement et sur son apparente émotion. « Mon cher ami, fit-il, en me faisant entrer et en refermant sa porte derrière lui, il vient de m’arriver quelque chose de bien étrange : figurez-vous que j’avais cherché pour mon tableau des « nymphes dansant autour de Silène », un type d’homme gros et apoplectique, et j’étais tombé sur un admirable cocher de fiacre, faisant tout .à fait mon affaire.

D’UN PANORAMISTE

Je l’avais abordé et lui avais proposé vingt francs pour venir poser à mon atelier. Nous avions pris rendez-vous pour aujourd’hui matin. Ce matin, donc, à heure dite, arrive mon animal de cocher, armé de son fouet et couvert de sa houppelande. Aussitôt entré, je lui enlève son chapeau, le fouet et le manteau. L’homme me regarde avec étonnement. «Maintenant lui dis-je : déshabillez-vous. — Comment, fît-il stupéfait, me déshabiller? — Oui, repris-je, déshabillez-vous. — Ah ça ! mais,ripostale cocher, pour qui me prenez-vous? — Mais, crus-je devoir ajouter, je vous paierai bien. » Sur ce : je vous paierai bien , le cocher, pourpre de fureur, bondit sur son fouet et ses affaires : « Bougre de coc... I se mit-il à hurler écumant, si tu ne m’ouvres pas ta porte et de suite je t’assomme dans ta boîte. » Je m’empressai d’ouvrir et l’homme se précipita dehors en m’accablant d’injures et d’imprécations, ameutant les passants et leur contant que j’avais voulu le déshonorer, attenter à sa pudeur, etc. Je ne suis pas patient, ajoutait Roll, qui en effet n’a pas froid aux yeux, mais que faire en face de cet idiot? Heureusement une partie du public comprit l’affaire et commença à se moquér de lui. Il y a beaucoup de peintres dans le quartier, et on sait ce que c’est que des modèles; un des spectateurs donna des explications au cocher qui n’y comprit rien et s’en alla un peu ahuri et

LES CONFIDENCES

en maugréant ». En somme, l’aventure n’était que comique et je finis par consoler Roll, qui retrouva un autre Silène moins pudibond et en fit le chef-d’œuvre que tout le monde connaît.

Toujours à propos de peintres: je vous ai dit plus haut que Puvis m’avait fait un mauvais tour. Voici ce qui était arrivé à la suite de l’histoire du 2e salon dit du Ghamp-de-Mars dont tout le monde à peu près ignorait les statuts et qui s’était donné simplement comme le pendant de l’autre salon, celui des Champs-Elysées : beaucoup d’artistes, n’ayant jamais été repoussés d’aucune exposition, s’étaient présentés là, histoire de varier. Moi qui connaissais le fond de l’affaire et la composition du comité fondateur, je ne me serais jamais risqué si M. Puvis de Chavannes ne m’y eût incité après avoir vu mes toiles. J’avais émis, étant donnée la composition du jury, qui m’était plutôt hostile, l’idée de la possibilité d’un refus; mais je fus rassuré par un mot de Puvis, mot que je me rappelle encore : « Il faudrait qu’ils aientlaberlue ». J’y allai donc carrément et je fus flanqué à la porte à V unanimité. Inutile de vous dire que je protestai et sans mon ami Aublet qui s’interposa, j’eusse parfaitement gifflé l’homme d’épée Caracolus qui, en sa qualité de président de jury et président de cercle d’escrime, me représentait le champion le plus intéressant de la bande. Seulement, je me suis aperçu depuis qu’il esttout à faitimpos-

D’UN PANORAMlSTE

sibledele traîner sur le terrain, et j’y ai renoncé. Quant à Puvis, il m’a affirmé qu’il avait tout fait pour me faire accepter, mais qu’il s’était heurté à une animosité acharnée. J’ai bien voulu le croire ; mais, en pareil cas* j’eusse été plus énergique que lui. Du reste j’ai oublié cette affaire et je n’en veux plus à personne. Les peintres sont les peintres et Peladan est leur prophète.

Pendant que je vous entretiens des artistes, je songe que j’ai à vous dire quelque chose qui est absolument pour moi du domaine des Beaux- Arts, quoique d’aucuns prétendront sûrement qu’il y a dans mes intentions une idée de politique, cette machine pour laquelle je vous renouvelle volontiers mes sentiments de dégoût et de mépris.

Ceci bien établi, permettez-moi de vous déclarer que... j’adore Rochefort, lequel je considère comme un délicat, un distingué, un chevaleresque; n’ayant jamais menti, jamais fait faux bond à ses convictions de grand artiste et de philosophe; un écrivain, Français jusqu’au bout des ongles, ayant l’horreur de la routine et de la convention, étant par conséquent la bête noire de ses confrères bourgeois.

Ces sentiments que tous les hommes de goût partagent avec moi (demandez plutôt à la spirituelle et charmante Gyp), ces sentiments, je le répète, étrangers à l’abominable politique, dans

LES CONFIDENCES

le domaine de laquelle on ne saurait rencontrer ni bon sens ni bonne foi, et où on ne peut guère s’aborder que le couteau à la main, l’escopette en bandoulière, ou un bol de vitriol sous la pèlerine de son mac-farlane, sans compter les chaussetrapes et embûches de toutes sortes sans cesse tendues sous les pas.

Ces sentiments, dis-je, à l’égard du grand écrivain, ne sont pas discutables : et, au risque de me faire écrabouiller par les trembleurs et les prud’hommes du monde , je me hâte de conclure, et voici ma conclusion :

Comment se fait-il qu’à notre époque de soidisant lumières et de civilisation, dans des milieux qui se disent amoureux des Arts et Belles-Lettres, comment se fait-il qu’on ne soit pas unanime à demander pour un artiste de cette trempe, pour un Français de cette valeur, le droit de circuler librement sur lo boulevard de la Madeleine ou des Italiens, endroits qui, certes, sont encombrés de toute espèce de gens ?

Pourquoi? Je vais vous le dire, et ce, en mettant de côté toute idée de parti : c’est que les boulevardiers, ces Athéniens modernes, ont, comme leurs devanciers, la haine et l’horreur du talent qui dépasse certaines limites. Ce sont moins, soyez-en persuadé, ses ennemis politiques que ses rivaux en art qui sont impitoyables pour Rochefort. Je ne suis du reste pas inquiet de l’issue de cette lutte homérique d’un seul homme

D’UN PANORAMISTE

contre une meute enragée et jalouse, et je main- ' tiens qu’il en sortira vainqueur; et ma foi, étant donné qu’ « aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire », je suis presque tenté d’envier l’héroïque situation de ce champion extraordinaire, de ce terrible redresseur de torts, de ce nerveux, que le nombre même ne saurait accabler, et qui, s’il succombait, ne saurait succomber que l’épée à la main.

Ne m’en voulez-pas, chers confrères en art, de cette boutade. Je suis sûr qu’après réflexion vous serez tous de mon avis. Vous êtes artistes, vous aimez le beau et le bien, vous êtes sensibles à toute idée vraie ou juste, enfin, l’animosité de parti ne saurait, en ce cas, j’espère, vous égarer.

Je viens donc, au nom des arts et de la justice, vous prier de faire vos efforts dans les milieux où vous rayonnez, pour acclimater l’idée qui consiste à faire rentrer au milieu de nous un des plus illustres représentants de la pensée française, lequel ne saurait être ni plus ni moins redoutable ici qu’à Londres, ni plus ni moins subversif, ni plus ni moins révolutionnaire. Du reste, je me tue d’ajouter, de répéter, de jurer que la politique n’a rien à voir là-dedans, et je défie à quiconque de me prouver qu’il n'y aurait pas bénéfice pour le Paris lettré, pour la France artiste, à ravoir chez elle cet illustre enfant, qui n’a d’ennemis que des littérateurs médiocres,

LES CONFIDENCES

jaloux d’un nom quiestpopulaire du Spitzberg à la Terre de Feu.

Qu’en pensent mes amis Duez, Roll, Détaillé, Poilpot, Roybet, etc. ?

Laissez-moi (c’est toujours du domaine des Beaux-Arts), à propos de la manière dont se donnent ous’obtiennentles récompensesauSalon, vous mettre sous les yeux un document assez curieux ; et je vous promets d’en finir avec mes bons amis les peintres qui, je l’avoue, prennent vraiment trop de place dans notre société française de la fin du siècle. Il s’agit d’une lettre que je reçus d’un des membres du jury les plus influents, au sujet d’un grand tableau que j’avais exposé au Salon des Champs-Elysées (la Prise de la porte de Son-Tay). Je dois vous dire que de ma vie je n’ai fait auprès des camarades ou amis, que j’ai eus dans la place, aucune des démarches nécessaires pour obtenir soit une mention honorable, soit la place de membre de l’Institut. Outre que ces procédés me paraissent humiliants et peu dignes, je les trouve parfaitement déloyaux. J’avoue que j’ai été quelquefois pistonner des amis ou copains; mais, pour mon compte personnel, c’est une autre affaire, je suis vierge de démarches au point de vue des choses honorifiques. Est-ce à dire que je méprise les récompenses en elles-mêmes? Assurément non. Elles me tenteraient comme les autres si elles étaient attribuées au mérite. Mais comme il est

D’UN PANORAMISTE

avéré par maints exemples, que nous pourrions tous citer, qu'elles sont le plus souvent obtenues par la camaraderie, la faveur, ou même sont le prix d’actes quelquefois honteux, j’ai une bonne fois dit adieu à ces sortes de distinctions, distinctions dont, je le dis sans vergogne, si j’en avais le pouvoir, je comblerais les personnes de l’autre sexe. Mais j’oublie le document que je voulais vous présenter. Il s’agit, je vous l’ai dit, d’une lettre que voici:

2 juin 89,

Cher Monsieur,

Ci-jointe ma photographie faite dans mon atelier.

J’aurais voulu en même temps pouvoir vous féliciter pour la récompense au Salon que vous méritez selon moi et selon les i5 autres qui ont voté comme moi : en tout 16 voix. C’est donc pour une autre fois ! Recevez, cher Monsieur, l’assurance de mes meilleurs sentiments.

Lansyer

J’ajoute un mot d’explication : je m’étais, un peu au hasard, quand j’avais exécuté le Tout- Paris, adressé à une quarantaine de peintres en nom, pour leur demander des portraits pour les faire figurer dans ma galerie des contemporains. Tous avaient répondu à l’appel. Parmi eux se trouvaient seize membres du jury, pas un de plus, pas un de moins. Aussi, comme vous avez pu voir, j’avais obtenu seize voix; ce qui indique

LES CONFIDENCES

suffisamment qu’il m’eûtété facile, en complétant mon stock par quelques noms de plus, pris dans l’aréopage, d’obtenir la récompense tant convoitée. Je n’y avais pas songé. Je dois même ajouter que c’est ma femme (les femmes ont des finesses que nous n’avons pas) qui pensa, au reçu de cette lettre, à compter le nombre de mes invitations faites dans la liste des membres du jury.

Je ne suis décidément pas né pour la diplomatie.

Si je ne vous entretiens plus des faits et gestes de la gent artistique, laquelle devient plus nombreuse que les grains de sable des bords de la mer depuis l’invention et les perfectionnements de la photographie, laissez-moi vous parler un peu du corps constitué à qui les beaux-arts et les artistes servent de prétexte à profits, honneurs, et situations dans la société actuelle. Il s’agit de l’administration des beaux-arts, laquelle, entre parenthèse, ne m’a pas en odeur de sainteté et m’a plus d’une fois barré la route ; ce qui prouve qu’on doit toujours dire le contraire de ce qu’on pense, si on veut faire ses affaires. J’ai en plusieurs circonstances commis l’imprudence de signaler l’inutilité, le côté funeste de cette mécanique qui fonctionne au grand détriment de l’art et des artistes. Je retrouve entre autres là-dessus deux lettres publiées dans la « Simple revue », lettres qui, je

D’UN PANORAMISTE

pense, vous édifieront sur le compte des officiels en matière d’art :

Neuilly-sur-Seine, le 2 février 1889.

Mon cher ami,

Si j’étais quelque chose, ou plutôt si j’avais un pouvoir quelconque dans l’administration qui a la prétention de diriger les Beaux-Arts, je commencerais par demander la suppression pure et simple de ladite administration qui, en se faisant entretenir grassement au détriment des artistes, n’est vraiment utile qu’à ellemême : tout le monde connaît cette armée de parasites qui, non contente de dévorer annuellement les trois quarts et demi du budget des Beaux-Arts, . se croit encore sérieusement obligée de réglementer et régénérer l’art, et emploie ses loisirs à écrire sur l’esthétique des livres étranges, dont l’élucubration amène à la longue les auteurs à occuper des postes lucratifs et honorifiques, et répand dans l’esprit du public les idées les plus fausses . Qui ne se souvient, pour ne citer qu’un exemple, de la Grammaire Artistique de M. Charles Blanc, le frère de celui qui avait du talent?

Eh bien ! le père Charles Blanc n’a pas été seul à écrire des énormités à propos des Beaux-Arts : presque tous ceux qui se sont essayés en cette matière ont erré joyeusement ; ils ont à peu près tous enfourché le même dada, qui consiste à déifier le métier. Je me souviens d’une certaine histoire où le grand Balzac, parlant d’un sculpteur, accordait son admiration à la taille du marbre ; il ignorait que le plus souvent l’artiste ne s’occupe pas par lui-même de ce travail qu’il confie à des ouvriers spéciaux ; cet écrivain de génie croyait naïvement que le talent consistait dans la difficulté du faire ; il semblait ne pas se douter que tout le monde peut apprendre à manier le ciseau, voire même le pinceau et l’ébauchoir, et que l’habileté en

LES CONFIDENCES

ce genre n’est rien ou plutôt est peu de chose, si elle n’est doublée de la conception.

Mais alors, me direz-vous, où sont les connaisseurs ?

Ah 1 nous y voilà. Eh bien, les connaisseurs, il n’y en a pas; ou plutôt tout le monde l’est, danslamesure de ses facultés et de l’éducation qu’il s’est faite à soimême, sans le secours des lunettes des autres. Unjeune homme qui choisit sa fiancée s'y connaît aussi bien que M. Wolf ou M. Sarcey, et n’a certes pas besoin de leurs avis ; de même s’il s’agit d’un beau cheval ou d’un beau site. Je ne parle ici, bien entendu, que des qualités extérieures pouvant sauter aux yeux de tous les gens bien équilibrés. On ne me fera en plus jamais accroire qu’un homme qui juge bien un spectacle de la nature est inapte à en juger la reproduction. La vérité, c’est que le plus souvent cette reproduction est fausse et conventionnelle, et qu’il faut pour la goûter une éducation spéciale, qui arrive le plus souvent à oblitérer nos sens ; à preuve, les changements de goût successifs, nos modes et affublements grotesques, nos préjugés ridicules qui, suivant les temps et époques, se modifient et font toujours la loi du moment. Bref, si j’osais vous donner un conseil, je vous dirais : jugez franchement avec vos yeux, en essayant de bien les ouvrir; et, dussiez-vous vous tromper d’abord, donnez hardiment votre opinion, en essayant de la formuler clairement, au lieu d’emprunter les opinions toutes faites de gens qui ne vous valent ni au moral, ni au physique. Je veux parler ici des soi-disant dilettanti, des anémiés, des affaiblis, et surtout des charlatans experts en la matière, qui ont mille raisons pour vous égarer et vous maintenir en dépendance.

Si vous permettez, cher ami, la suite à une autre fois.

A vous très cordialement.

Charles Castellani.

D’UN PANORAMISTE

Courbevoie, 23 février 1 894*

Mon cher ami,

Et les experts ! en voilà une catégorie sur laquelle il y aurait long à dire, sans oublier les conservateurs de musées, leurs congénères. Auvergnats, Hébreux, anciens marchands de chiffons et de ferraille, ces hardis personnages finissent parsesigner à eux-mêmes des brevets de capacité, que tout le monde accepte naïvement. D’aucuns sont attachés spécialement aux tribunaux et chargés en matière d’art de trancher les différends ; différends qu’ils entretiennent le plus longtemps possible, sous le prétexte fallacieux de conciliation; en réalité, pour augmenter le nombre de ce qu’ils appellent, en argot de justice, des vacations , vacations qu’on leur paie au poids de l’or.

Ces braves gens, qui, je crois, sont assermentés, trompant indignement les artistes et le public, sont et ne sauraient être que d’une ignorance crasse en la matière. Car où diable auraient- ils appris à s’y connaître, comme ils disent; comme si le métier de bric-à-brac qui s’exerce à la salle Drouot ou dans les officines des marchands detableaux pouvait en quoi que ce soit faire Téducation d’un type né poui le trafic. Eh bien ! mes chers collègues, ce sont ces types-là qui sont nos maîtres, et nous sommes bel et bien leurs esclaves, grâce à une paresse et une fàusse dignité qui nous empêchent de nous occuper nous-mêmes de nos affaires.

Il ne faut pas oublier qu’avec nos travers et nos manies, qui peuvent faire souvent sourire, nous sommes, dans tous les cas et à tous les degrés, à mille piques au-dessus de ces oiseaux-là, que nous devrions tenir à distance comme des laquais, au lieu de les traiter en égaux, quelquefois en supérieurs. C’est, hélas! l’éternelle histoire de l’exploiteur et de l’exploité ; le premier est effronté ; le second, timide. Le temps est

LES CONFIDENCES

proche ou ils vous prieront de leur laisser signer vos œuvres. Ça se voit déjà dans les arts qui touchent à l’industrie ; et c’est docilement accepté par nombre de gens de valeur. C’est le renversement de l’honnêteté, de la justice, du sens commun; c’est le vol, c’est l’anarchie.

Pour en revenir aux experts proprement dits, je leur refuse non seulement toute compétence, mais je les déclare d’absolue mauvaise foi; s’il en était autrement, ils n’exerceraient pas un pareil métier, métier qui ne saurait nourrir son homme qu’à la condition d’embrouiller les affaires et de soutirer, aux deux parties, le plus d'argent possible.

J’ai, plusieurs fois et à mon corps défendant, eu affaire aux experts ou arbitres, et, chaque fois, j’ai pu observer leur même déloyal manège, consistant à persuader aux deux adversaires, à part, qu’ils ont raison et qu’ils auront certainement gain de cause ; le malheureux artiste, qui tombe dans le panneau, est bien heureux s’il peut s’en tirer avec sa culotte. C’est exactement comme en justice; exactement comme dans la fable de l’Huître et des Plaideurs.

Pour les conservateurs chargés d’achats dans nos musées, tout le monde connaît leurs exploits ; chacun est au courant des bourdes qu’ils commettent chaque année.

Voici une anecdote qui touche l’un des plus célèbres dans le genre : Un paysan du Midi ayant rencontré sous sa pioche plusieurs petits magots en terre cuite, remontant à l’époque romaine, les apporta, sur le conseil d’un lettré du pays, à M. D..., du Musée de C..., à Paris.

Celui-ci en fit d’emblée l’acquisition, et recommanda au paysan de tâcher d’en découvrir d’autres et, le cas échéant, de les lui apporter ; celui-ci bouleversa inutilement son champ et eut, en désespoir de cause, l’idée

D'UN PANORAMISTE

géniale de s’adresser à un voisin, potier de terre ou fabricant de briques qui, sur ses indications, lui confectionna une série de petits bonshommes dans le même goût, qu’on fit soigneusement mariner dans la terre, après les avoir un peu écorniflés. Ces magots furent accueillis avec le même enthousiasme par M. D... et les amis, connaisseurs ou amateurs de son cercle. On en parla dans le monde archéologique et on prépara, à nos frais bien entendu, des vitrines destinées à contenir ces sculptures qui, grâce au procédé employé par le rusé paysan, s’augmentèrent de nouveaux spécimens de plus en plus intéressants. Tout allait bien quand le potier eut la malencontreuse idée de confectionner un petit Napoléon et de le fourrer dans un autre stock expédié à Paris. Le grand collectionneur ahuri mit le paysan à la porte et brisa sa collection’; tout y passa, authentiques et faux.

Il aurait pu certainement en tirer parti auprès des vrais amateurs ; mais c’était, par hasard, un honnête homme. Du reste, pour finir sur ce chapitre, je mets en fait qu’il y a à l’entour des choses de l’art autant de canailles et d’imbéciles qu’en politique et ça n’est pas peu dire.

O dindons ! ô amateurs ! vous serez donc éternellement plumés !

Au revoir, cher ami; Dieu vous garde des connaisseurs 1

Ch. Castellani, peintre.

Ces lettres m’ont valu des reproches et mots amers d’anciens camarades vivant dans le fromage administratif; et tout dernièrement encore j’ai eu la preuve qu’il n’était pas bon d’être vrai. Mais, que voulez-vous, c’est plus fort que moi ; j’ai une malheureuse nature. Il m’est impossible

LES CONFIDENCES

de faire risette aux saloperies humaines. Je ne suis certes pas exempt de défauts et je ne pose pas au puritain; mais l'injustice et le mensonge me révoltent ; et je ne vois que ça autour de moi. J’ai eu tout dernièrement l’occasion de frotter un monde qui m’était peu connu; la noblesse et le clergé. Je caressai un instant l’illusion que peut-être chez ces adversaires je rencontrerais un reste des vieux sentiments chevaleresques que je regrette tant; mais point : déchus, je les ai trouvés usés jusqu’à la corde ; encore poseurs, mais retors etroublards comme les autres. Voilà ce que j’ai vu dans ce clan. A part quelques belles natures qu’on peut rencontrer par ci par là, exemple un petit curé des environs de Paris, ancien zouave pontifical, un honnête homme, celui-là, dont la loyautéetla lucidité d’esprit m’ont vraiment empoigné ; à partM. de Charette, ce beau et loyal soldat que toutle monde connaît, et encore j’ai un reproche à lui faire, à part deux ou trois autres comme de Morès, j’ai, comme partout, rencontré peu de véritables honnêtes gens; c’est partout la même avidité, le même intérêt personnel, l’égoïsme qui domine. La soif d’argent primetout; c’est une maladie, unepeste, une lèpre qui s’étend sur la société moderne. Que dire en effet de cette France au pouvoir des panamistes ? Mais pas de politique. Je ne veux pas compromettre ma liberté que je trouve déjà assez réduite et entravée.

Page 1