EXPOSITION D'UN AUTOMATE JOUEUR D'ÉCHECS
LWENTÉ ET EXÉCUTÉ PAR M. DE KËMPELEN.
Nota. — Les combinaisons mécaniqms de cette pièce sont si inerveillemes^ que rinvenleur n'hésite pas à porter un défi aux plus forts joueurs de cette mile * .
On doit penser si cette annonce excita la curiosité des habitants de Toula : non-seulement des joueurs se firent inscrire à l'envi, mais de forts paris furent engagés pour et contre les antagonistes.
Worousky sortit vainqueur de cette lutte, et encourage par son succès, il engagea le lendemain M. de Kempelen à proposer une partie contre les plus forts joueurs réunis.
Je n'ai pas besoin de dire que ce second défi fut accepté avec plus d'empressement encore que le premier, et que la ville entière vint de nouveau faire galerie autour de cet intéressant tournoi.
^ J'^ai cette af&che en ma possession ; je la tiens de M • Hessler, nereu du docteur Osloff, qui ip'a communiqué également ces détails et ceux qui suivent.
Celte fois, le succès resta quelque temps incertain, et M. de Kempelen commençait à craindre de voir la réputation de son automate compromise, quand un coup inattendu, un coup de maître, décida en faveur deWorousky. La salle entière, y compris les perdants, célébrèrent par des bravos une aussi glorieuse victoire. Les journaux remplirent leurs colonnes de louanges et de félicitations à l'adresse de l'automate et de son inventeur, et complétèrent par leur publicité une vogue si justement méritée.
M. de Kempelen et son compagnon, rassurés
désormais par Téclat de leur début, prirent congé
du bon docteur. Après lui avoir laissé un généreux
. souvenir de son amicale hospitalité, ils se dirigèrent
vers la frontière.
La prudence exigeait que, même en voyageant, Worousky fût caché aux yeux de tous : aussi fut-il littéralement emballé. Sous le prétexte d'une grande susceptibilité dans les rouages de l'automate, la caisse énorme qui le contenait était transportée avec les plus grandes précautions. Mais ces soins n'avaient d'autre but que de protéger l'habile joueur d'échecs qui s'y trouvait enfermé. Des ouvertures respiratoires laissaient circuler l'air dans cette singulière chaise de poste.
Worousky prenait son mal en patience , dans l'espoir de se voir bientôt hors des atteintes de la
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police moscovite et d'arriver sain et sauf au terme de ce pénible voyage. Ces fatigues, iljest vrai, étaient compensées par les énormes recettes que les deux amis encaissaient sur leur chemin.
Tout en se dirigeant vers la frontière de Prusse, nos voyageurs étaient arrivés à Vitebsk, lorsqu'un matin Worousky vit entrer brusquement M. de Kempelen dans la chambre où il demeurait constam* ment séquestré.
— Un affreux malheur nous menace, s'écria le mécanicien d'un air consterné, en montrant une lettre datée de Saint-Pétersbourg. Dieu sait si nous parviendrons à le conjurer! L'impératrice Catherine II ayant appris par les journaux le merveilleux talent de l'automate, joueur d'échecs, désire faire une partie avec lui et m'engage à le transporter immédiatement à son palais. Il s'agit maintenant de nous concerter pour trouver un moyen de nous soustraire à ce dangereux honneur.
Au grand étonnement de M. de Kempelen, Worousky reçut cette nouvelle sans aucun effroi, et il sembla même en éprouver une joie extrême.
— Eluder une pareille visite ! gardons-nous-en bien, dit-il; les désirs de la Czarine sont des ordres qu'on ne peut enfreindre sans danger; nous n'avons donc d'autre parti à suivre que de nous rendre au plus vite à sa demande. Votre empressement aura
le double avantage de la dis(K)ser favorablement, et de détourner les soupçons qui pourraient naître sur votre merveilleux automate. D'ailleurs , ajouta l'intrépide soldat, avec une certaine fierté, j'avoue que je ne suis pas fâché de me trouver en face de la
grande Catherine, et de lui montrer que la tête dont
elle fait assez peu de cas pour la mettre au misérable prix de quelques roubles, est de force à lutter avec la sienne et peut même, en certains cas, la surpasser en intelligence.
— Insensé que vous êtes 1 s'écria M. de Kempelen , effiayé de l'exaltation du fougueux proscrit. Pensez donc que nous pouvons être découverts, et qu'il y va de la vie pour vous, et pour moi d'un exil en Sibérie.
— C'est impossible, reprit tranquillement Worousky. Votre ingénieuse machine a déjà trompé tant de gens et des plus habiles, que bientôt, j'en ai la conviction* nous aurons une dupe de plus, mais cette fois une dupe dont la défaite sera bien glorieuse pour nous. Et quel beau souvenir, quel honneur pour tous les deux, mon ami, lorsqu'un jour nous pourrons dire que l'impératrice Catherine II, la fière Czarine, que ses courtisans proclament la tête la plus intelligente de son vaste empire, fut abusée par votre génie et vaincue par moi !
M. dQ Kempelen , quoique ne partageant pas
l'enthousiasme de Worouskv , Tut forcé de céder devant ce caractère, dont il avait eu maintes fois déjà Toccasion d'apprécier l'inflexibilité. D'ailleurs, le soldat avait tant d'autres qualités, et pardessus tout possédait une habileté si surprenante aux échecs, que le mécanicien viennois jugea prudent de lui faire des concessions, dans l'intérêt de sa propre renommée.
On partit donc sans différer, car le voyage devait être long et difficile par suite des précautions infinies qu'exigeait le transport de la caisse où se trouvait Worousky. En route^ M. de Kempelen ne quitta pas d'un instant son compagnon de voyage, et fit tout ce qui dépendait de lui pour adoucir la rigueur d'une aussi pénible locomotion.
Après de longues journées de fatigue, on arriva enfin au terme du voyage. Mais quelque promptitude qu'eussent mise les voyageurs, la Czarine, en abordant M. de Kempelen, sembla lui témoigner une certaine humeur.
— Les routes sont -elles donc si mauvaises, Monsieur, lui dit-elle, qu'il faille quinze jours pour venir de Vitebsk à Saint-Pétersbourg?
— Que Votre Majesté veuille bien me permettre, répondit le rusé mécanicien, de lui faire un aveu qui me servira d'excuse.
— Faites, répondit Catherine, pourvu que oe ne
soit pas Taveii de rincapacité de votre merveilleuse machine.
— Au contraire, je viens avouera Votre Majesté qu'en raison de sa force au jeu d'échecs, j'ai vouhi lui présenter un adversaire digne d'elle. J'ai donc dû , avant de partir , ajouter à mon automate des combinaisons indispensables pour une partie aussi solennelle.
— Ah ! ah ! fit en souriant l'Impératrice, déridée par cette flatteuse explication. Et en raison de ces nouvelles combinaisons, vous avez l'espoir de me faire battre par votre automate.
— Je serais bien étonné qu'il en fût autrement, répondit respectueusement M. de Kempelen.
— C'est ce que nous verrons, Monsieur, répliqua l'Impératrice en agitant la tête d'un air de doute et d'ironie. Mais, ajouta-t-elle sur le même ton, quand me mettez-vous en présence de mon terrible adversaire?
— Quand il plaira à Votre Majesté.
— S'il en est ainsi, je suis tellement impatiente de mesurer mes forces avec le vainqueur des plus habiles joueurs de mon empire, que, ce soir même, je le recevrai dans ma bibliothèque. Installez-y votre machine; à huit heures je me rendrai près de vous. Soyez exact.
M. de Kempelen prit congé de Catherine
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et courut faire ses préparatifs pour la soirée. Worousky se faisait un jeu de la séance et ne pensait qu'au bonheur qu'il aurait à mystifier la Czarine. Mais si M. de Kempelen était résolu, lui aussi, à tenter Taventure, il voulait prendre néanmoins toutes les précautions possibles, afin que son secret ne pût être pénétré, et qu*une voie de salut lui restât, même en cas de danger. A tout hasard, il fit transporter au palais impérial l'automate, dans la caisse même où il le plaçait dans ses voyages.
Huit heures sonnaient, comme Tlmpératrice, escortée d'une suite nombreuse, entrait dans la bibliothèque et se plaçait près de l'échiquier.
J'ai omis de dire que M. de Kempelen ne permettait jamais qu'on passât derrière l'automate, et qu'il ne consentait à commencer la partie que lorsque tous les spectateurs étaient rangés en face de sa machine.
La cour se plaça derrière l'Impératrice, et de tous côtés il n'y eut qu'une seule voix pour prédire la défaite de l'automate.
Sur l'invitation du mécanicien, on visita le buffet et le corps du Turc, et quand on se fut bien convaincu qu'il ne contenait rien autre chose que les rouages dont nous avons précédemment parlé, on se mit en mesure d'engager la partie.
Favorisée par le sort, Catherine profita de l'avan-
tage de jouer le premier pion ; l'automate riposta , et la partie se continua au milieu du plus religieux silence. Les pièces manœuvrèrent d'abord sans que rien se décidât. Cependanton ne tarda pas à voir, aux sourcils froncés de la Czarine, que l'automate se montrait peu galant envers elle, et qu'il était digne après tout de la réputation qu'on lui avait faite. Un cavalier et un fou lui furent enlevés coup sur coup par l'habile musulman. Dès lors la partie prenait une tournure défavorable pour la noble joueuse, quand tout à coi^) le turc quittant sot) impassible gravité, frappa violemment de la main, sur son coussin, et remit à sa place une pièce avancée par son adversaire.
Catherine II venait de tricher. Ëtàit-ce pour éprouver l'intelligence de l'automate ou pour toute autre cause? Nous ne saurions le dire. Néanmoins la fière Impératrice ne voulant point avouer cette faiblesse, replaça la pièce à l'endroit où elle l'avait frauduleusement avancée, et regarda l'automate d'un air d'impérieuse autorité.
Le résultat ne se fit pas attendre: le turc d'un coup de main renversa vivement toutes les pièces sur l'échiquier, et aussitôt le bruit d'un rouage qui marchait constamment pendant la partie, cessa de se faire entendre. La machine s'arrêta, comme si elle était subitement détraquée.
Pâle et tremblant , M. de Kempelen , reconnaissant là le fougueux caractère de Worousky, attendit avec effroi Tissue de ce conflit entre le proscrit et sa souveraine.
— Ah ! ah ! Monsieur Tautomate, vous avez des manières un peu brusques, dit avec gaité Tlmpé* ratrice, qui n'était pas fâchée de voir ainsi se terminer une partie dans laquelle elle avait peu de chances de succès. Oh! vous êtesfort, j'en conviens; mais vous avez craint de perdre la partie , et par prudence vous avez brcjuillé le jeu. Allons, je suis maintenant édifiée sur votre savoir et surtout sur votre caractère nerveux.
M. de Kempelen commença à respirer , et reprenant courage, il voulut tâcher de détruire tout à fait la fâcheuse impr-ession produite par le manque de respect de sa machine, faute dont naturellement il endossait toute la responsabilité.
— Que Votre Majesté, dit-il humblement, me permette de lui donner une explication sur ce (|ui vient de se passer.
— Pas du tout, Monsieur de Kempelen, interrompit joyeusement la Czarine , pas dû tout ; je trouveau contraire cela très amusant, et je vous dirai même que votre automate me plaît tellement que je veux en faire l'acquisition. J'aurai ainsi toujours près de moi un joueur un peu vif peut-être, mais
MYSTÈRES ET CONFIDENCES. S7l
assez habile pour me tenir tête. Laissez-^le donc dans cet appartement, et venez me voir demain matin pour conclure le marché.
A ces mots et sans attendre la réponse de M de Kempelen, l'Impératrice quitta la salle.
En témoignant le désir que l'automate restât au palais jusqu'au lendemain, Catherine voulait-elle commettre une indiscrétion? Tout porte à le croire. Heureusement l'habile mécanicien sut déjouer cette curiosité féminine, en faisant sortir Worousky dans la caisse qu'il avait fait apporter à tout hasard, comme nous l'avons dit.
L'automate resta dans la bibliothèque , mais Worousky n'y était plus.
Le lendemain , Catherine renouvela à M. de Kempelen la proposition d'acheter son joueur d'échecs. Ce dernier lui fit comprendre que sa présence étant nécessaire pour les fonctions de cette machine, il lui était impossible de la vendre.
L'Impératrice se rendit à cette bonne raison et, tout en félicitant le mécanicien sur son œuvre, elle lui remit un témoignage de sa libéralité.
Trois mois après , l'automate était en Angleterre sous la direction d'un M. Anthon, auquel M. de Kempelen l'avait cédé. Worousky continua-t-il à faire partie de la machine? Je l'ignore,
mais on doit le supposer en raison de Timniense succès qu'eut à cette époque le joueur d'échecs, dont tous les journaux firent mention.
M. Anthon parcourut l'Europe entière, suivi toujours des mêmes succès , mais à sa mort, le célèbre automate fut acheté par le mécanicien Maëlzel, qui l'embarqua pour New- York. C'est sans doute alors que Worousky prit congé de son turc hospitalier, car l'automate fut loin d'avoir en Amérique le même succès que sur notre continent. Après avoir promené pendant quelque temps son trompette mécanique et le joueur d'échecs, Maëlzel reprit le chemin de la France, qu'il ne devait plus revoir; il mourut dans la traversée d'une indigestion \
Les héritiers de Maëlzel vendirent ses instruments,
et c'est d'eux que Cronier tenait sa précieuse relique.
Mon heureuse étoile vint encore me fournir une des plus belles occasions d'étude que je pusse désirer.
Un Prussien, nommé Koppen montra à Paris, vers 1829, un instrument portant le nom de
1 Maëlzel était grand mangeur et non gastronome, comme on Ta dit ; celte mort par suite d^indigestion en est In preuve.
Componium, C'était un véritable orchestre mécanique, jouant des ouvertures d'opéras avec un ensemble et une précision fort remarquables.
Le nom de Componium venait de ce que, à l'aide de combinaisons vraiment merveilleuses, l'instrument improvisait de charmantes variations sans jamais se répéter, quel que fût le nombre de fois qu'on le fît jouer de suite. On prétendait qu'il était aussi difficile d'entendre deux fois la même variation que de voir deux mêmes quaternes se succéder à la loterie. Il y avait pour ces deux faits les mêmes chance? fournies par le hasard.
Le Componium obtint le plus brillant succès, mais il finit par épuiser la curiosité des amateurs d'harmonie, et dut songer à la retraite, après avoir produit à son propriétaire la somme fabuleuse de cent mille francs de bénéfices nets, dans une année.
Ce chiffre, exact ou non, fut adroitement publié, et quelque temps après l'instrument fut mis en vente.
Un spéculateur nommé D...., séduit par l'espérance de voir se renouveler pour lui en pays étranger des i^ecettes aussi magnifiques, acheta l'instrument et le transporta en Angleterre.
Malheureusement pour D. . . . , au moment où cette poule aux œufs d'or arrivait à Londres, Georges IV venait de rendre le dernier soupir.
â?i ROBERT-BOUDIN.
La cour et l'aristocratie, seuls mélomanes dans
ce pays de commerce et d'industrie, et sur qui D
comptait pour l'exploitation de cette œuvre d'art, prirent le deuil, et, selon l'usage anglais, se cloîtrèrent pendant quelques mois. Lespectacle setrouva sans spectateurs.
Pour éviter des frais inutiles, D. . . . jugea prudent de renoncer à une entreprise commencée sous de si malheureux auspices , et il se décida à revenir ' à Paris. Le Componium fut en conséquence démonté pièce à pièce, mis dans des caisses et l'amené en France.
D espérait faire rentrer son instrument en
franchise de droits. Mais lors de sa sortie de France, il avait oublié de remplir certaines formalités indispensables pour obtenir ce bénéfice ; la douane l'arrêta, et il fut obligé d'en référer au ministre du commerce. En attendant la décision ministérielle, les caisses furent déposées dans les magasins humides de l'entrepôt. Ce ne fut guère qu'au bout d'un an, et après des formalités et des difficultés sans nombre, que l'instrument rentra dans Paris.
Ce fait peut donner une idée de l'état de désordre , de dépècement et d'avarie où se trouva alors le Componium.
Découragé par l'insuccès de son voyage en Angleterre , D résolut de se défaire de son im-
provisateur mécanique] mais auparavant, il se mit à la recherche d'un mécanicien qui pût entreprendre de le remettre en état. J'ai oublié de dire que lors de la vente du Componium, M. Koppen avait livré avec la machine un ouvrier allemand très habile, qui était pour ainsi dire le cornac du gigantesque instrument. Celui-ci se trouvant les bras croisés pendant les interminables formalités de la douane française, n'avait imaginé rien de mieux que de retourner dans sa patrie.
La réparation du Componium était un travail de longue haleine, un travail de recherches et de patience, car les combinaisons de cette machine ayant toujours été tenues secrètes, personne ne pouvait
fournir le moindre renseignement. D lui-même
n'^iyant aucune notion de mécanique, ne pouvait être en cela d'aucun secours ; il fallait que l'ouvrier ne s'inspirât que de ses propres idées.
J'entendis parler de cette affaire, et poussé par une opinion peut-être un peu trop avantageuse de moimême, ou plutôt ébloui par la gloire d'un aussi beau travail, je me présentai pour entreprendre cette immense réparation .
On me rit au nez : l'aveu est humiliant, mais c'est lemotpropre.il faut dire aussi que ce n'était pas tout à fait sans motif, car je n'étais alors connu que par des travaux trop peu importants pour mériter une
grande confiance. On craignait que loin de remettre l'instrument en état, je né lui causasse de plus grands dommages en voulant le réparer.
Cependant, comme D ne trouvait pas mieux,
et que je faisais la proposition de déposer une caution pour le cas où je viendrais à commettre quelque dégât, il finit par céder à mes instances.
On trouvera sans doute que j'étais réellement un ouvrier bien conciliant et surtout bien consciencieux. Au fond j'agissais dans mon intérêt, car cette entreprise, en me fournissant de longs et intéressants sujets d'étude, devait être pour moi un cours complet de mécanique.
Dès que mes propositions eurent été acceptées, on m'apporta dans une vaste chambre qui me servait de cabinet de travail, toutes les caisses contenant les pièces du Componium, et on les vida pêle-mêle sur des draps de lit étendus à cet effet sur le carreau.
Une fois seul, et lorsque je vis ce monceau de ferraille, ces myriades de pièces dont j'ignorais les fonctions, cette forêt d'instruments de toutes formes et de toutes grandeurs , tels que cors d'harmonie, trompettes, hautbois , flûtes , clarinettes , bassons , tuyaux d'orgue, grosse caisse, tambour, triangle, cimbales, tam-tam, et tant d'autres échelonnés par grandeur sur tous les tons de l'échelle chromatique, je fus tellement effrayé de la difficulté de ma tâche,
que je restai pour ainsi dire anéanti pendant quel* ques heures.
Pour faire mieux comprendre ma folle présomption, a laquelle ma passion pour la mécanique et mon amour du merveilleux pouvaient seuls servir d'excuse, je dois dire que je n'avais jamais vu fonctionner le Gomponium ; tout était donc pour moi de l'inconnu. Ajoutons à cela que le plus grand nombre des pièces étaient couvertes de rouille et de vertde-gris.
Assis au milieu de cet immense Capharnaûm, et la tête appuyée dans mes mains, je me fis cent fois cette simple question : Par ou vais-je commencer ? Et le découragement s'emparant de moi glaçait mon esprit et paralysait mon imagination.
Un matin pourtant , me sentant tout dispos , et subissant l'influence de cet axiome d'Hippocrate : Mens sana in corpore sano, je m'indignai tout-àcoup de ma longue inertie et me jetai, tête baissée, dans cet immense travail .
Si je devais n'avoir pour lecteurs que des mécaniciens, comme je leur décrirais, à l'aide de fidèles souvenirs, mes tâtonnements, mes essais, mes études ! Avec quel plaisir je leur expliquerais les savantes et ingénieuses combinaisons qui naquirent successivement de ce chaos 1
Mais il me semble voir déjà quelques lecteurs ou
lectrices prêts à tourner la page pour chercher la conclusion d'un chapitre qui menace de tourner au sérieux , Cette pensée m'arrête, et je me contenterai de dire que, pendant une année entière, je procédai du connu à l'inconnu pour la solution de cet inextricable problème, et qu'un jour enfin j'eus le bonheur de voir mes travaux couronnés du plus heureux succès : le Componium, nouveau phénix, était ressuscité de ses cendres.
Cette réussite inattendue de tous, me valut les
plus grands éloges, et D se mit à ma discrétion
pour le salaire qu'il me plairait de réclamer. Mais quelque sollicitation qu'il me fît , me trouvant satisfait d'une aussi glorieux résultat, je ne voulus rien recevoir au-delà de mes déboursés. Et cependant, si élevée qu'eût été la gratification , elle n'eût pu me dédommager de ce que me coûta plus tard cette tâche au-dessus de mes forces !