CHAPITRE XI
Le pot au feu de Tartiste. — Invention d'un automate écrivain-dessinateur. — Séquestration volontaire. — Une modeste villa.— Les inconvénients d'une spécialité. —Deux Augustes visiteurs. — L'emblème de la fidélité. — Naïvetés d'un maçon érudit. — Le gosier d'un rossignol mécanique. — Les Tiou et les rrrrrrrrmiit, — Sept mille francs en faisant de la limaille.
Cependant je travaillais toujours avec ardeur à mes automates, espérant, cette tâche une fois terminée, prendre enfm une détermination pour mon établissement. Mais quelqu'activité que je déployasse, j'avançais bien peu vers la réalisation de mes longues espérances.
11 n'y a qu'un inventeur qui puisse savoir ce que , vaut une journée de travail dans la route obscure des créations. Les tâtonnements, les essais sans nombre, les déceptions de toute nature, viennent à chaque instant déjouer les plans les mieux conçus.
et semblent réaliser cette plaisante impossibilité d'un voyage, dans lequel on prétend arriver au but en faisant deux pas en avant et trois en arrière.
J'exécutai cette marche bizarre pendant six mois, au bout desquels, bien que j'eusse quelques pièces fort avancées, il m'était impossible encore de fixer le terme où elles seraient complètement terminées. Pour ne pas retarder plus longtemps mes représentations, je me décidai à les commencer avec des tours de prestidigitation et ceux de mes automates qui étaient prêts. Je m'entendis avec un architecte, qui dut m'aider à chercher un emplacement convenable à la construction d'un théâtre. Hélas 1 J'avais à pane commencé les premières démarches, qu'une catastrophe imprévue vint fondre sur mon beau-père et sur moi, et nous enleva la presque totalité de ce que ïiôus poisserions.
- Ce revers de fortune me jeta dsuas uo découragement indidble. J'y voysfis avec terreur un retard indéfini à raccomplisseipent de mes projets. i( ne s'agissait plus maintenant d'inventer âe8 machines, il fallait travailler au jour le jour pour . \sautenit* 'ma ' nombreuse famille. J'avais ^quatre 'enfifints en bas âge, et c'était une lourde charge 1>our un homthe qm jamais encore n'avait songé à -ses. propres intérêts.
On a répété souvent cette vérité vulgaire qui n'en
est pas moins vraie : le temps dissipe les plus grandes douleurs; c'est ce qui arriva pour moi. Je fus d abord désespéré autant qu'un homme peut l'être ; puis mon désespoir s'affaiblit peu à peu et fit place à la tristesse et à la résignation. Enfin, comme il n'est pas dans ma nature de garder longtemps un caractère mélancolique, je finis par raisonner avec ma situation . Alors l'avenir, qui me semblait si sombre, m'apparut sous une tout autre face, et j'en vins, de raisonnements en raisonnements, à faire des réflexions dont la consolante philosophie releva mon courage.
Pourquoi me désespérer, me disais-je ? A mon âge le temps seul est une richesse, et de ce côté j'ai un fond de réserve considérable. D'ailleurs, qui sait si, en m'envoyant cette épreuve, la Providence n'a pas voulu retarder une entreprise qui n'offrait pas encore toutes les chances de succès désirables?
En effet, que pouvais^je présenter au public pour vaincre l'indifférence que lui inspire toujours un nouveau venu? Des tours d'escamotage perfectionnés ? Cela , certes , ne m'eût pas empêché d'échouer, car j'ignorais à cette époque que pour plaire au public, une idée doit être, sinon nouvelle, au moins complètement transformée, de manière à devenir méconnaissable. A cette condition seulement Partiste échappera à cette apostrophe toujours si terrible pour lui : j'ai déjà vu cela. Mes automates.
mes curiosités mécaniques , n'eussent pas trahi , il est vrai, les espérances que je fondais sur eux, mais j'en avais un trop petit nombre, et les pièces commencées exigeaient encore des années d'études et de travail.
Ces sages réflexions me rendirent le courage, et résigné à ma nouvelle situation, je résolus d'opérer une réforme complète dans mon budget. Je n'avais plus rien à recevoir que ce que je pourrais gagner par mon industrie.
En conséquence, je louai un modeste logement de trois cents francs, par an, dans une maison de la rue du Temple, portant le numéro 63.
Cet appartement se composait d'une chambre, d'un cabinet et d'un fourneau enchâssé dans un placard vitré, auquel mon propriétaire donnait le nom de cuisine. •
De la plus grande pièce, je fis la chambre à coucher commune ; je pris le cabinet pour mon atelier, et le foumeaU'Cuisine servit à la préparation de mes modestes repas.
Ma femme, bien que d'une santé faible et délicate, se chargea des soins de notre ménage. Par bonheur, cette occupation devait être peu fatigante, car d'un côté, le menu de nos repas était de la plus grande simplicité, et de l'autre, notre appartement étant aussi restreint que possible, il n'y avait pas à se
déranger beaucoup pour aller d'une pièce à Tautre.
Cette proximité de nos deux laboratoires avait encore ce double avantage que, lorsque ma ménagère s'absentait, je pouvais, sans trop de dérangement quitter un levier ^ une roue y un engrenage pour veiller au poteau feu ou soigner un ragoût.
Ces vulgaires occupations chez un artiste feront sourire de pitié bien des gens, mais quand on n'a pas d'autre domestique que soi-même et que la qualité du repas, composé d'un seul plat, tient à ces petits soins, on fait bon marché d'une vaniteuse dignité et l'on soigne sa cuisine, sinon avec plaisir^ au moins sans fausse honte. Du reste, il paraît que je m'acquittais à merveille de cette mission de coniiance, car mon intelligente exactitude m'a souvent valu des éloges. Pourtant, je dois avouer que j'avais peu de dispositions pour l'art culinaire, et que cette exactitude si vantée tenait surtout à la crainte d'encourir les reproches de ma cuisinière en chef.
Cette humble existence , cette vie parcimonieuse me furent moins pénibles que je ne l'avais pensé : j'ai toujours été sobre, et la privation de mets succulentsme touchait fort peu. Ma femme, entourée de ses enfants, auxquels elle prodiguait ses soins, semblait également heureuse, tout en espérant un meilleur avenir.
J'avais repris ma première profession, je m'étais
remis à la réparation des montres et des pendules . toutefois ce travail n'était pour moi qu'une occupation provisoire : tout en faisant des rhabillages, l'étais parvenu à imaginer une pièce d'horlogerie dont le succès apporta un peiiMi'aisance dans notre ménage. C'était- un réveil-maliji , dont voici les curieuses fonctions. •
Le soir, on le mettait près de soi, et à l'heure désirée, un carillon réveillait le dormeur, -en même temps qu'une bougie sortait tout -allumée d^une petite boîte où elle se trouvait enfermée. Je fus d'autant plus fier de cette invention et de son succès, que ce fut la première de mes idées qui me ï^apporta un bénéfice.
• Ce réoeit^hriquet^ ainsi que je l'appelais, eut une telle vogue que, pour satisfaire les nombreuses demandes qui m'étaient faites, je me trouvai dans la nécessité de joindre un atelier à mon appartement. Jb pris des ouvriers, et je devins ainsi un fabricant d'horlogerie.
Encouragé par un aussi beau résultât, je tournai de nouveau mes idées vers les inventions, et je donnai un libre essor à mon imagination. ' Je parvins encore à faire plusieurs mécaniques nouvelles i> parmi lesquelles était une pièce, que quelques-uns de mes lecteurs se rappelleront peutêtre avoi^ vue dans tes principaux magasins^d 'horlogerie de Paris.
MYSTÈRES KT GONFIjpSNGES. 311
C'était un Cjadjnan de cnçtal, monté sur une colonne de même matière. Cette pendule mystérieuse (tel était son nom) bien qu'entièrement transparente, donnait Theure avec la, plus grande exactitude, et sonnait sans qu'il y eût apparence de mécanisme pour la faire marcher.
J e construisis aussi plusieurs automates : escamoteur jouant des gobelets , danseur sur la corde roide, oiseaux chantants, etc.
Il devrait sembler au lecteur qu'avec tant de cordes à mon arc et d'aussi séduisantes marchandises, ma i^itu^tion eût dû s'améliorer considérablement. Il n'en était pas ain^i. Chaque jour au contraire apportait une nouvelle gêne dans mon commerce ainsi que dans mon ménage, et je voyais même avec effroi s'approcher une crise financière qu'il m'était impossible de conjurer.
Quelle pouy^t être la ç^use d'un tel résultat? Je vaU le dire. C'est qup tout en m'occupant ^es piçces mécaniqi^es quQ Je viens de citer, je travaillais ^galemçnt^ mes automates de théâtre, pour lesquels ma passion, un instant assoupie ^ s'était réveillée par les travaux analogues de ma fabrication. Semblable au joueur qui jette insensiblement jusqu'à ses dernières ressources sur le tapis, je mettais dans mon organisation théâtrale les pro- 4uîtg. d§ mon travail, dans l'espoir de retrouver
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bientôt à cette source le centuple de ce que J'y sacrifiais.
Mais il était écrit que je ne pourrais voir s'approcher la réalisation de mes espérances, sans qu'aussitôt j'en fusse éloigné par un événement inattendu. J'en étais arrivé à cette triste position d'avoir à payer pour la fin du mois une somme de deux mille francs, et Je n'en avais pas , comme on dit communément, le premier sou ! Il ne restait plus que trois jours jusqu'à l'échéance du billet que J'avais souscrit.
Que cet embarras arrivait mal à propos ! Je venais précisément de concevoir le plan d'un automate sur lequel je fondais le plus grand espoir. 11 s'agissait d'un écrivain-^dessinateur , répondant par écrit ou par dessins emblématiques aux questions posées par les spectateurs. Je comptais faire de cette pièce un intermède dans le foyer de mon futur théâtre. ' Me voilà donc encore une fois forcé d'enrayer l'essor de mon imagination, pour m'absorber dans le vulgaire et difficile problême de payer un billet, quand on n'a pas d'argent.
J'aurais pu, il est vrai, sortir d'embarras en recourant à quelques amis , mais la prudence et la délicatesse me faisaient un devoir de chercher à m'acquitter avec mes propres ressources.
La Providence me sut gré sans doute de cette
loyale détermination, car elle m'envoya mie idée qui me sauva.
J'avais eu l'occasion de vendre plusieurs pièces mécaniques à un riche marchand de curiosités, M . 6. . . , qui s'était toujours montré envers moi d'une bienveillance extrême. J'allai le trouver et je lui fis une description exacte des fonctions de mon écrivain-dessinateur. Il parait que la nécessité me rendit éloquent. M. G.... fut si satisfait, que, séance tenante, il m'acheta de confiance l'automate, que je m'engageai à livrer dans l'espace de dix-huit mois. Le prix en fut convenu à cinq mille francs, dont M. G. . .consentit à me payer moitié par avance, à titres d'arrhes et de prêt, se réservant, dans le cas où je ne réussirais pas, de se rembourser de la somme avancée, par Tachât d'autres pièces mécaniques de ma fabrication .
Que l'on juge de mon bonheur, lorsque je rentrai chez moi, tenant dans mes mains de quoi couvrir le déficit de mes affaires ! Mais ce qui peut-être me rendit plus heureux encore, ce fut la perspective de me livrer à l'exécution d'une pièce qui devait pendant quelque temps satisfaire ma passion pour la mécanique .
Cependant la manière princière avec laqudle M. G . . avait conclu ce marché me fit faire de sérieuses réflexions sur l'engagement que j'avais pris
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vjfr4-\»»dedm. J/^iiIrein^^ain^iialeQAnt avec terreur mille circonstances qui pouvaient entraver mon entreprise. J&calcpktiSi que, .qumà t>i€)n même je donnerais au travail tout le temps dont) je pouvais disposer, j'en pérdfaks beaucoup erici^re par suite de niille causes que je lie pouvais m prévoir ni empêcher. C'étaient d'abord les amis, le^ acheteurs, les iffif^ortuns; puis un dîner de famille, une soirée qu'cHOL ne pquisait refuser^ une «visite qu'il fallait rendre, etc. Ces exigaoïees de.polîtesse et de con venahm que. je devais re^pecter^ jnem^ ponduisaientelles pas tout droit à manqueur^âtma parole? Je me inetteis. en vaiii l'esprit i la torture pour trouvjer le moyen de m'en affranchir et de gagner du temps oïl du moins de n'en pas penlre; je ne. parvenais qu'à gagner du dépU et de la mauivai^^Jimmeur.
Je pris alors une résolutioa qUQ mw parents et aiiiiB taxèrent 4e- folie, maisi doqj^ ilsj^oe purent parvenir à. me détourner: ^ fut de me séqii^trer. volontairemept jusqu'à l'enti^ exécutWn^de man automate.
Pa;ris ne.iiie paraiâi^ntipas iwendi^oU. sur centre les impprtunilé^ de tout, genre, ^e chei^s la tmnlieue pour retraite. Un beau jour , maigre les prières et les supplications de ma Camille entière, après avoir confié les soins de ma fabrication à l'un de mes ouvriers, dont j'avais jreoQnnu rjntçlli-
MYSTÈRB9 HT dé^^^MlNGES. '315
gence et la probité, j'allai à Believilie m'installai dans un petit appartement de la rue des Bois, que je louai pour un an. On peut juger par son prix qne ce n*était pas une villa, car :
Plein 4e coofianoe en moi, bien qu'exigeant des arrhes, Le portier pour cent francs m'assura des Dieux Lares.
- Dans ce simple réduit/ eom^sé d'une chambre et d'un cabinet, on ne- voyait pMtr tout ameublement qu'un lit, une ccfmmode, uiie^ taUe et i. quelques chaises, et enoçre ce mobiKèrne tHnllaiWl pas par excès de luxe«
Cet acte de fobe, ainsi qu*on l'appelait, cette dé* termination héroïque selon moi, . me sauva d'iune ruine imminente et fut le pranier . échiâon de ma vie artistique. A partir de ce moment, se ééveisppa chez moi une volonté opiniâtre qui m'a Tait aborder de front bien des obstacles et des difficultés.
Me voilà donc désormais enfermé, cloîtré selon mes désirs, avec l'heureuse perspective de me livrer à mon travail, sans crainte d'aucune distraction.
Néanmoins, je dois le dire, les pruniers jours de ma retraite me fiirent pénibles, et je déplorai amèrement la dure nécessité qui m'isolait ainsi de toutes mes affections. Je m'étais fait un besoin, une consolation de la spciété de ma fqmme et de mes enfants; une carei^ de ces êtres si diers^zoeretcem-
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pait dans mes momente de chagrin et ravivait mon énergie, et j*en étais privé! Il fallait vraiment que je fusse soutenu par une grande puissance de volonté pour n'avoir pas faibli devant la perspective de ce vide affreux.
Il m'arrivait bien quelquefois d^essuyer furtivement une larme. Mais alors je fermais les yeux, et tout aussitôt mon automate et les nombreuses combinaisons qui devaient l'animer', m'apparaissaient comme une vision consolatrice. Je passais en revue tous les rouages que j'avais créés, je leur souriais pour ainsi dire, comme à d'autres enfants, et, quand je sortais de ce rêve réparateur, je me remettais à mon travail, plein d'une courageuse résignation.
Il avait été convenu que ma femme et mes enfants viendraient le jeudi passer la soirée avec moi, et que^ de mon côté, j'irais dîner à Paris tods les dimanches. Ces quelques heures consacrées à la famille étaient les seules distractions que je me permisse.
A la demande de ma femme, la portière de. la maison s'était chargée de préparer mes repas; cette excettente lûréature, tmdm cordon bleu, avait quitté le service pour épouser un maçon, nommé Monsieur Auguste. Ce Monsieur Auguste méjugeant d'après la modeste existence que je menais dans sa maison^ ne voyait en moi qu'un pauvre diable qui avait grand'pdne à gagner sa vie. A ce titre, il prenait avec mol
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des airs de bienveillante protection ou de généreuse pitié. Au fond, c'était un brave homme; je lui par^ donnais ses manières et je ne faisais qu'en rire.
Ma nouvelle cuisinière avait reçu des recommandations toutes particulières pour que je fusse parfaitement traité. Ne voulant pas augmenter le budget du ménage par une double dépense, je fis de mon côté des recommandations dont on me garda rigoureusement le secret. Voici comment j'avais organisé mon service de bouche. Les lundi, mardi, mercredi et jeudi je vivais sur un énorme plat, auquel mon chef donnait l'appellation générique de fricot j mais dont le nom m'importait peu. Les vendredi et samedi, pour cause d'hygiène, je faisais maigre. Des haricots, tantôt rouges, tantôt blancs, défirayaient mes repas; avec cela une soupe variée^ rappelant souvent les goûts gastronomiques d'un auvergnat, et je dînais aussi bien, peut-être mieux encore, que Brillât-Savarin lui-même.
Cette manière de vivre m'offrait deux avantages : je dépensais peu, et jamais une fausse digestion ne venait troubler la lucidité de mes idées. J'en avais grand besoin, du reste, car il ne faut pas croire que les difficultés mécaniques fussrat les seuls obstacles contre lesquels j'eusse à lutter, dans la omfection de de mon automate. On en jugera par le trait suivant,
348 , RQAIWIWHOUDIM.
qui viendra prouver égaieoient la vérité de ce dictoa: a vouloir c'est pouvoir, p
Dès le commebceinœt de mon travail, j'avais dû songer à eonomandar à w soilpteur sur bois^ le corps, la tête, tes jambes et l08!brâ$ de mon écrivain^ Je m'étais adressé à un artiste qu'<âfi là'avait partie culièrement recommandé cornue devant apporter une grande perfection à cet ouvrage, et j'avais tâché de lui faire bien comprendre toute rim|)ortance que j'attachais à ce que mon a«itaaaate eût u^e figum aussi intelligente que possible. Mon Phydîas m'avait répondu que je pouvais m'csoi raipporter à lui*
Un mois après. l6 scqlpteur se presque; il ôte avec soin l'enveloppe qui* protège son ouwe^ me montre, avec une certaine satisfaction de lui-même, des bras et des jambes parfaitement exé<Mités, et enfin il me xemet la tête 4'nn air qui semble si^i** et fier : Que dites^yovs de cela ?
D'après ce que je venajs de wm, je m'étais préparé à l'admiration pour ce morceau capital. Que l'on juge de ma stnpéfiaction l Cette tête, à œla près de la couronne d'épines, offrait Je type esnot et parfait d'un Christ mqufant*
Tout interdit à cette vue, je regarde mon homme pour lui demander une explicaiîon« Il semble ne pas me comprendra et continue: à me faire valoir toutes les bwnté^ de son o^vire. Je n- avais aucune
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bonne raison à faire valoir pour refuser cet ouvrage qui , dans son genre était une très belle tête. Je Faceeptai donc, quoiqu'elle ne pût me servir. Je voulus du moins savoir le motif qui avait pu engage mon sculpteur à choisir un tel type. A force de le questionner, je finis par apprendre qu'il avait pour spécialité de sculpter des Christs pour les crucifix, et toujours le même genre de tête. Cette fois encore il s'était laissé aller à la routine.
Après cet échec, j'eus recours à un autre artiste, en ayant soin cette fois de m'informer préalablement s'il ne sculptait par des Christs pour les crucifix. y eue beau faire, Malgré mes précautions^^ je n'dt)* tins de ce dernier sculpteur qu'une tête sans expression, ayant un air de famille avec c^Ue des mannequins ett bois qWon fabrique à Nuremberg, et qui sont destiaés à servir de modèles pour des poses^ éàm les ateliers de peinture.
Je ne me sentis pas le courage de tentjer une troimxod épreuve. « '
Cependant il fallait une tête. à mon écrivain, et je considérais l'un après l'autre mes deux ch^Sr d'ceavre. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient m? cwvenir . Une tète entiètemeQt ciqpouryue d'oppressif, gâtait mon automate, et une tête de Christ sur le corps d'un écrivain en costume Louis XV (par teA était le costume dont je voulais vêtir mon personnage) 9
formait un anachronisme par trop choquant.
a J'ai pourtant gravée là, me disais-je en me frappant le front , Fimage qu'il me faudrait. Quel malheur que je ne puisse Texécuter 1 . . . Si j 'essayais! »
il a été de tout ten>ps dans mon caractère de me taettre immédiatement à l'exécution d'un projet dès qu'il est conçu , et quelles qu'en doivent être les difficultés.
Je pris aussitôt un morceau de cire à modeler, j'en fis une boule dans laquelle je pratiquai trois ouvertures pour imiter la bouche et les yeux, puis plaçant au centre une petite boulette allongée en forme de nez, je m'arrêtai pour regarder complaisamment mon œuvre.
Avez-vous quelquefois remarqué les têtes de joujoux du premier âge, qui représentent deux forgerons frappant sur une enclume à l'aide de deux règles parallèles, que l'on pousse et que l'on tire alternativement? Eh bien ! ces sculptures primitives que l'on vend, je crois, deux sous, y compris les combinaisons mécaniques qui les font mouvoir, ces sculptures, dis-je, eussent été des chefs-d'œuvre auprès de mon premier ouvrage dans l'art de la statuaire.
Mécontent, dégoûté et presque colère, je jetai de côté cet essai informe, et je cherchai un autre moyen de sortir d'embarras.
Mais, ainsi que je l'ai dit, je suis tenace et persévérant dans mes entreprises, et plus les difficultés me semblent grandes, plus je tiens à honneur de les surmonter. La nuit passa sur mon découragement, et le lendemain je me sentis de nouveau dans la tête et presqu'au bout des doigts, des formes que je ne pouvais manquer de reproduire. En effet, à force de promener Tébauchoir sur ma boulette, à force d'ôter d'un côté pour remettre sur l'autre, je parvins à faire des yeux, une bouche, un nez, sinon réguHers, au moins ayant apparence de forme humaine.
Les jours suivants, nouvelles études, nouveaux perfectionnements, et chaque fois je pouvais compter quelques progrès dans mon travail. Pourtant il vint un moment où je me trouvai très embarrassé. La figure était assez régulière, mais cela ne suffisait pas : il fallait lui donner encore le caractère du sujet que je voulais représenter. Je n'avais point de modèle à suivre, et la tâche semblait au-dessus de mes forces.
L'idée me vint de me regarder dans une glace et de juger sur moi-même quels pouvaient être les traits qui donnent de l'expression. Me mettant donc en posture d'écrivain, je m'examinai de face et de profil, je me tâtai pour apprécier les formes, et je cherchai ensuite à les imiter. Je fus longtemps à cet T. I. 21
ouvrage, touchant et retouchant sans cesse, puis enfin, un jour, je trouvai mon œuvre terminée, et je m'arrêtai pour la considérer avec plus d'attention. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsque je m'aperçus que sans m'en douter j'avais fait mon exacte ressemblance ?
Loin d'être contrarié de ce résultat inattendu, je m'en félicitai, car il me semblait bien naturel que cet enfant de mon imagination portât mes traits. Je n'étais pas fâché d'apposer ce cachet de famille à une œuvre à laquelle j'attachais une grande importance.
Il y avait déjà plus d'un an que je m'étais retiré à Belleville et je voyais avec bonheur s'approcher sensiblement le terme de mes travaux et de ma séquestration . Après bien des doutes sur la réussite de mon entreprise, j'étais enfin arrivé au moment solennel du premier essai de mon écrivain.
J'avais passé toute la journée à donner les derniers soins à la machine. Mon automate, assis devant moi, semblait attendre mes ordres et se disposer à répondre aux questions que j'allais lui faire. Je n'avais plus qu'à presser la détente pour jouir du résultat si longtemps attendu . Le cœur me battait avec force, et bien que je fusse seul, je tremblais d'émotion à la seule pensée de cet imposant début*
Je venais de mettre pour la première fois devant mon écrivain une feuille de papier, en lui posant cette question :
Quel est l'artiste qui t'a donné Têtre?
Je poussai le bouton de la détente, le rouage partit.
Je respirais à peine, tant j'avais peur de troubler le spectacle auquel j'assistais.
L'automate me fit un salut; je ne pus m'empêcher de lui sourire comme je l'eusse fait à mon fils. Mais lorsque je vis cette figure diriger sur son ouvrage un regard attentif; ce bras, quelques instants avant, inerte et sans vie, s'animer maintenant et tracer d'une main sûre ma propre signature et mon paraphe. Oh! alors, les larmes me vinrent aux yeux; et dans un élan de reconnaissance, j'adressai avec ferveur un remercîment à l'Etre suprême. C'est qu'aussi en dehors de la satisfaction que j'éprouvais comme auteur, cette pièce mécanique, la plus importante que j'eusse encore exécutée, était une branche de salut qui devait ramener le bien-être dans mon ménage, du moins un bien-être relatif.
Après avoir mille fois fait recommencer à mon fidèle Sosie des fac-similé de ma signature, je lui fis cette autre question :
Quelle heure est-il ?
^ L'automate, suivant certaines combinaisons en rapport avec une pendule, écrivit :
Il est deux heures du matin.
C'était un avertissement plein d'à-propos; j'en profitai et me couchai aussitôt. Contre mon attente, je dormis d'un sommeil que je ne connaissais plus depuis longtemps.
Il est probable que parmi les personnes qui liront cet ouvrage, il s'en trouvera qui auront, ainsi que moi, fait sortir quelque œuvre de leur cerveau. Elles devront savoir alors qu'après le bonheur de jouir soi-même tle sa production, rien ne flatte autant que delà soumettre à l'appréciation d'un tiers. Molière et J.-J. Rousseau consultaient leurs servantes; je puis donc avouer que je me fis un grand plaisir, dès le lendemain matin, de prier ma portière et son mari d'assister aux premiers essais des travaux de mon écrivain dessinateur.
C'était un dimanche. M. Auguste ne travaillait pas ce jour-là. Je le trouvai en train de déjeûner; il tenait une modeste sardine fixée avec son pouce sur un morceau de pain, qui eût pu aisément passer pour un fort moellon ; dans l'autre main, il avait un couteau dont le manche était fixé à sa ceinture par une lanière en cuir.
Mon invitation fut aussi bien accueillie du portier que de la portière, et tous les deux vinrent chez moi, jouir du double plaisir de manger une sardine et
d'assister à la représentation tout aristocratique d'un seigneur du siècle de Louis XV, La femme du maçon choisit cet4e question :
Quel est l'emblème de la fidélité ?
L'automate répondit en dessinant une charmante levrette étendue sur un coussin.
M"* Auguste, enchantée, me pria de lui faire cadeau de ce dessin.
M. Auguste, lui, semblait absorbé dans une profonde méditation.
Plus étonné que piqué de son silence: — Eh bien, quoi? lui dis-je, mon automate ne vous convient donc pas?
— Je ne dis pas cela, fit le maçon en coupant un énorme morceau de pain, qu'il mit incontinent dans sa bouche, je ne dis pas cela.
— Mais alors que pensez-vous donc, si vous ne dites pas cela?
Le maçon garda un instant le silence, achevant de broyer sa bouchée de pain, puis s'essuyant la bouche du revers de sa main :
— Voulez-vous que je vous donne ma façon de penser, dit-il en hochant la tète d'un air d'importance !
— Certainement, M. Auguste, je le veux bien, je fais plus, je vous en prie.
— Pour lors, voilà : c'est dommage que vous ne m'ayez pas consulté lorsque vous avez fait votre bonhomme.
— Pourquoi cela?
— Parce que je vous aurais conseillé de faire dessiner comme qui dirait un caniche à la place de cette levrette. Le caniche, voyez vous, il n'y a rien de pareil pour la fidéhté; c'est connu. . .
Une envie de rire me prit; je me contins.
— Savez-vous, M. Auguste, répondis-je avec une apparente condescendance, que cette observation est très profonde et que je partage entièrement votre avis? Bien mieux, vous venez de m'inspirer une idée : si l'on mettait dans la gueule du caniche une sébile de bois, comme en ont les chiens d'aveugles, hein! qu'en dites vous ?
— Je dis que l'idée est fameuse. . . Eh ! mais, ajouta le maçon qui tenait à être mon collaborateur, après c'temps-là, si nous faisions aussi l'aveugle et son écriteau pour bien faire comprendre que c'est un chien d'aveugle? Ça rappellerait aussi la chanson, vous savez: « plus je suis pauvre et plus il m'est fidèle » et puis l'on pourrait faire encore
— Des passants peut-être?
— Précisément; il y aurait, voyez-vous, un petit garçon.
— Mais, M. Auguste, vous ne vous apercevez pas qu'il y aurait aussi une difficulté.
— Laquelle?
— C'est qu'en voyant le chien, l'aveugle et le petit garçon, il ne serait plus possible de savoir lequel des trois est l'emblème de la fidélité?
— Vous croyez?
— Certainement.
— Eh bien, moi, je me chargerais bien de le faire distinguer.
— Comment cela?
— Il n'y a rien de plus simple; je mettrais sur l'écriteau de l'aveugle : ceci est l'emblème de la fidélité.
— Qui cela, l'aveugle?
— Mais non, le chien!
— Ah bien! je comprends.
— Pardienne! c'est si simple! dit le maçon d'un air triomphant.
M. Auguste enhardi par le succès de sa critique et de ses conseils, demanda à voir l'intérieur de l'automate.
— Je comprends un peu tout ça, me dit-il, du ton qu'eût pu prendre un confrère ami ; c'est moi, voyez-vous, qui mets toujours de l'huile au cric du chantier, je l'ai même démonté deux fois. Ah! mais, c'est que, voyez-vous, si je m'occupais tant soit peu de mécanique, je suis sûr que je deviendrais très fort.
Voulant jusqu'à la fin faire les honneurs de cette séance à mes Augustes visiteurs je mis rintérieur de mon automate à découvert.
Mon collaborateur avait terminé son déjeûner ; il s'approcha, prit son menton dans Tune de ses mains, tandis que de Tautre il se grattait la tête. Quoique ne comprenant rien naturellement à ce qu'il voyait, le maçon sembla suivre longtemps les nombreuses combinaisons de la machine, puis enfin comme se laissant aller à l'impulsion de sa franchise :
— Si je ne craignais pas de vous contrarier, me dit-il d'un ton protecteur, je vous ferais bien encore une observation.
— Faites-la toujours, M. Auguste, et soyez sûr que je l'apprécierai comme elle le mérite.
— Hé bien! moi, à votre place, j'aurais fait cette mécanique beaucoup plus simple; ça fait, voyez-vous, que ceux qui ne s'y connaissent pas pourraient la comprendre plus facilement.
Si j'eusse eu près de moi un ami, il est certain que j'aurais éclaté de rire ; 'j'eus la force de tenir mon sérieux jusqu'au bout.
— C'est pourtant très vrai ce que vous dites-la, répondis-je d'un air de conviction , je n'y avais pas songé ; mais , mamtenant , soyez persuadé M. Auguste, que je vais profiter de votre juste observation et que très prochainement j'ôterai la moitié
des pièces de mon automate; il y en aura toujours bien assez.
— Ohl certainement, dit le maçon, croyant à la sincérité de mes paroles^ certainement qu'il y en aura bien assez. . .
A ce moment on venait de sonner à la porte du jardin. M. Auguste, toujours exact dans ses fonctions, courut ouvrir, et sa femme m'ayant également quitté, je pus rire tout à mon aise.
N'est-il pas curieux de voir que cette pièce, qui fut visitée de tout Paris et qui me valut de nombreux éloges; que ce dessinateur qui intéressa plus tard si vivement le roi Louis-Philippe et toute sa famille, ne reçut, à son début, que la stupide critique d'un portier! Tant il est vrai que Ton n'est pas plus prophète dans sa maison que dans son pays.
On comprend que je m'inquiétai peu et que je me blessai encore moins des observations de cet étrange censeur; ma levrette ne fut pas remplacée par un caniche et mon mécanisme ne fut point modifié. Je dirai plus, c'est que, dans la suite, si j'avais eu un changement à faire, c'eût été au contraire pour ajouter des apparences de complication ; voici pourquoi :
Le public (je ne parle pas du public éclairé) ne comprend généralement rien aux effets mécaniques
à Taide desquels on peut animer un automate ; mais il éprouve du plaisir à les voir, et le plus souvent il n'en apprécie le mérite qu'en raison de la multiplicité des pièces qui le composent.
J'avais donné tous mes soins à rendre le mécanisme de mon écrivain aussi simple que possible ; je m'étais surtout attaché, en surmontant des difficultés inouies, à faire fonctionner cettepièce, sans qu'on entendît le moindre bruit dans les rouages. En agissant ainsi, j'avais voulu imiter la nature, dont les instruments si compliqués fonctionnent cependant d'une façon tout-à-fait imperceptible.
Croira-t-on que cette perfection même, pour laquelle j'avais fait de si grands efforts, fut défavorable à mon automate?
Dans les premiers temps de son exhibition, j'entendis plusieurs fois des personnes qui n'en voyaient que l'extérieur^ s'exprimer ainsi :
— Cet écrivain est charmant; mais le mécanisme en est peut-être très simple. Oh, mon Dieu! il faut souvent si peu de chose pour produire de grands effets !
L'idée me vint alors de rendre les rouages un peu moins parfaits et de leur faire produire en diminutif cette harmonie mécanique, que font entendre les machines à filer le lin . Alors le bon public apprécia tout autrement mon ouvrage, et son admiration s'accrut en raison directe de l'intensité de ce tohu-bohu. On
n'entendait plus que ces exclamations : — Gomme c'est ingénieux 1 Quelle complication! et qu'il faut de talent pour organiser de semblables combinaisAis 1
Pour obtenir ce résultat, j'avais rendu mon automate moins parfait, et j'avais eu tort. Je faisais en cela comme certains acteurs qui, pour produire un plus grand effets chargent leurs rôles. Ils font rire, mais ils s'écartent des règles de l'art, et sont rarement placés parmi les bons artistes. Plus tard, je revins de ma susceptibilité, et ma machine fut remise dans son premier état.
Mon écrivain une fois terminé, j'aurais pu faire cesser l'emprisonnement volontaire auquel je m'étais condamné, mais il me restait à exécuter une autre pièce pour laquelle le séjour de la campagne m'était nécessaire. Bien que très compUqué lui-même, ce second automate, en raison de la différence de ses combinaisons, me reposait un peu de mon premier travail et m'offrait quelques distractions. C'était un rossignol que m'avait commandé un riche négociant de Saint-Pétersbourg. Je m'étais engagé à produire une imitation parfaite du chant et des allures de ce charmant musicien des bois.
Cette entreprise n'était pas sans offrir des difficultés sérieuses,car, si j'avais déjàexécuté plusieurs oiseaux, leur ramage était tout de fantaisie, et pour le composer
je n*avais consulté que mon goût. Une imitation du chant du rossignol était un travail bien autrement délicat : ici il fallait traduire des notes et des sons presque inimitables. *
Heureusement nous étions dans la saison où ce chanteur habile fait entendre ses délicieux accents; je pouvais donc le prendre pour modèle.
De temps en temps après ma veillée, je me dirigeais vers le bois de Romainville, dont la lisière touche presque à l'extrémité de la rue que j'habitais. Je m'enfonçais au plus épais du feuillage, et là, couché sur un bon tapis de mousse, je provoquais, en sifflant, les leçons de mon maître (on sait que le rossignol chante la nuit et le jour, et que le moindre 8on de sifflet, harmonieux ou non, le met immédiatement en verve).
Il s'agissait d'abord de formuler dans non imagination les phrases musicales avec lesquelles l'oiseau compose ses mélodies.
Voici de quels souvenue mon oreille se trouva à pe4i près frappée : Tiou. . . tiou. . . tiou. . • ut, ut, ni y ut, ut, tchitehou, tchitchou , tchit, tchit , rrnrrrrnrrrrouit, • • , etc. Il me fallait ensuite analyser ces sons étranges, ces gaiouillements sans nom, ces rrmrrouil impossibles, et les recomposer par des procédés musicaux.
Là était la difficulté ; je ik^ savais de b musique
ST^TOUS ET COBfPIBB^MXS. 333
que ce qu'on sentimeot naturel m'en avsdt appris, et mes connaissances en faannonie devaient m'éCre d'une bien faible ressource. J'ajouterai que pour imita* crtte flexibilité de go^o* et reproduire ces harmonieuses modubtions, je n*avais qu*uu instrument presque microscopique. Cétait un petit tube en cuivre de la grosseur ^ de la longueur environ d'un tuyau de plume, dans lequel un piston d'acier, se mouvant avec la plus grande liberté, pouvait donner les divers sons qui m'étaient nécessaires; ce tube était m qudque sorte le gosier du rossignoL
Cet instrumrat devait fonctionner mécaniquement : un rouage faisait mouvoir un soufflet, ouvrait ou fermait une soupape pour les coups de langue, les notes coulées et les gazouillem^its, et guidait le piston suivant les différents degrés de vitesse et de profondeur qu'il était nécessaire d'atteindre.
J'avais aussi à donner de l'animation à cet oiseau : Je devais lui faire remuer le bec en rapport avec les sons qu'U articulait, battre des ailes, sauter de branche en branche, etc. Mais ce tra^-ail m'effiravait beaucoup moins que l'autre, car il rentrait dans le domaine de la mécanique.
Je n'aifarq^randrai point de détailler au lecteur les tâtonnanents et les recherches qu'U me fallut fiûre dans cette circonstance. Il me suffira de dire qu'après bien des essais, j'arrivai à me créer
une méthode moitié musicale, moitié mécanique; je représentai les tons, demi-tons, pauses, modulations et articulations de toute nature, par des chiffres correspondants à des degrés de cercle. Cette méthode répondit à toutes les exigences de l'harmonie et de la mécanique, et me conduisit à un commencement d'imitation que je. n'avais plus qu'à perfectionner par de nouvelles études.
Muni de mon instrument, je courus au bois de Romainville.
Je m'installai sous un chêne, dans le voisinage duquel j'avais souvent entendu chanter certain rossignol, qui devait être de première force parmi les virtuoses de son espèce.
Je remontai le rouage de la machine, et je la fis jouer au milieu du plus profond silence.
A peine les derniers sons cessèrent-ils de se faire entendre, que des différents points du bois partit à la fois un concert de gazouillements animés, que j'aurais été presque tenté de prendre pour une protestation en masse contre ma grossière imitation.
Cette leçon collective ne remplissait nullement mon but ; je voulais comparer, étudier , et je ne distinguais absolument rien. Heureusement pour moi que tout-à-coup et comme si tous ces musiciens se furent donné le mot, ils s'arrêtèrent, et un seul d'entre eux continua ; c'était sans doute le
premier sujet, le Duprez de la troupe , peut-être le rossignol dont je parlais tout-à-rheure. Ce ténor, quel qu'il fût, me donna une suite de sons et d'accents délicieux, que je suivis avec toute l'attention d'un élève studieux.
Je passai ainsi une partie de la nuit ; mon professeur se montrait infatigable et de mon côté je ne me lassais pas de l'entendre ; enfin il fallut nous quitter, car, malgré le plaisir que j'éprouvais, le froid commençait à me gagner, et le besoin de repos se faisait sentir. Néanmoins, je sortis de là si bien pénétré de ce que j'avais à faire, que dès le lendemain j'apportai d'importantes corrections à ma machine. Au bout de cinq ou six autres visites au bois de Romainville, je finis par obtenir le résultat que j'avais poursuivi : j'avais imité le cjiant du rossignol.
Après dix-huit mois de séjour à Belleville, je
• rentrai enfin dans Paris, chez moi, près de ma
femme, près de mes enfants ; je me retrouvai au
milieu de mes ouvriers, auxquels je n'eus que des
félicitations à adresser.
En mon absence, mes affaires avaient prospéré, et de mon côté j'avais gagné, par l'exécution de mes deux automates, la somme énorme de sept mille francs.
Sept mille francs en faisant de la limaille, comme disait autrefois mon père ! Hélas 1 cet excellent homme ne put jouir de ce commencement de mes succès ; j'avais eu la douleur de le perdre quelque temps avant mes revers de fortune. Combien il se fût félicité de m'avoir laissé prendre un état selon ma vocation, et qu'il eût été fier du résultat que je venais d'obtenir, lui, qui se plaisait tant aux inventions mécaniques !