CHAPITRE XII
La fortune j^our lui n'a jamais de caprice.
Un Grec hatûle. — Ses confidences. — Le Pigeon cousu d'or, — Tricheries dévoilées, — Un magnifique truc ! — Le génie inventif d'un confiseur. — Le prestidigitateur Philippe. — Ses débuts comiques. — Description de sa séance. — Exposition de 1844. — F^e Roi et sa Famille visitent mes automates.
Revenu à une certaine aisance, je pus alors me donner quelques distractions, revoir quelques amis délaissés, et entre autres Antonio, qui n'eut pas le courage de me garder rancune pour l'avoir abandonné aussi longtemps. Dans nos longues conversations , mon ami ne cessait de m'encourager à la réalisation des projets que lui-même avait fait naître : je veux parler de mes projets de théâtre, dont il certifiait d'avance tout le succès.
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Sans négliger mes travaux, j'avais repris mes exercices d'escamotage, et je m'étais remis à la recherche d'escamoteurs. Je voulus voir aussi ces gens adroits qui , faute de pouvoir exercer leurs talents sur un plus grand théâtre, vont dans les cafés exécuter leurs tours. Il y a là en effet des études curieuses à faire : ces hommes ont besoin de recourir à des artifices d'autant plus fins, qu'ils ont affaire à des gens qui ne se font pas faute de chercher à les déjouer. Je rencontrai quelques types intéressants , dans lesquels je trouvai des sujets d'utiles observations. Pourtant, une petite aventure ne tarda pas à me faire comprendre que je devais me tenir sur mes gardes, dans le choix des gens adroits que je recherchais.
Un escamoteur que j'avais jadis rencontré chez le père Roujol, et auquel j'avais rendu un service, me présenta un jour un nommé D •
C'était un jeune homme de figure agréable et distinguée ; sa mise avait une certaine recherche, et il se présentait avec les manières d'un homme du monde.
— Monsieur, me dit-il en m'abordant, mon ami m'a dit que vous recherchiez toute personne possédant une certaine adresse. Bien que je ne veuille pas débuter près de vous en m'adressant un compliment, je vous dirai que, faisant ma profession d'en-
MYSTÈBES ET CONFIDENCES. Î139
seigner des tours d'escamotage aux gens du monde, j'ai pensé pouvoir vous montrer des choses qui vous sont inconnues.
— J'accepte avec empressement votre proposition, répondis-je, mais je vous avertis que je ne suis point un commençant.
Cette présentation se faisait dans mon cabinet ; nous nous assîmes près d'une table sur laquelle je fis servir quelques rafraîchissements. C'était là, du reste, un piège que je tendais à mon visiteur pour le rendre plus communicatif.
Je pris un jeu de cartes, et autant pour donner l'exemple à M. le Professeur, que pour lui indiquer le point de départ de ses leçons, je lui fis voir ma dextérité à faire sauter la coupe, et j'exécutai différents tours.
J'observais D , pour juger de l'impression
que je faisais sur lui. Après être resté sérieux pendant quelques instants, il regarda son compagnon en faisant un léger clignement d'oeil dont je ne compris pas la signification . Je m'arrêtai un moment, et sans vouloir provoquer une explication directe, je débouchai une bouteille de vin de Bordeaux et lui en versai quelques rasades. J'eus un plein succès : ïe vin lui délia la langue , et au milieu d'une conversation qui commençait à tourner à l'épanchement :
— Il faut. Monsieur Robert-IIoudin, me dit-il en mettant son verre à sec et en le présentant sans façon pour le faire remplir, il faut que je vous fasse un aveu. Sachez donc que j'étais venu ici avec la conviction que je devais avoir affaire à ce que nous appelons un pigeon. Je m'aperçois qu'il en est tout autrement, et comme je ne veux pas compromettre mes trucs j qui sont mon gagne-pain, je me contenterai du plaisir d'avoir fait votre connaissance.
Ces mots, étrangement techniques, me semblèrent un contraste choquant avec les manières élégantes de mon visiteur. Toutefois, je ne pus me décider à abandonner la partie sans connaître au moins quelques secrets de ce singulier personnage.
— Monsieur, répondis-je un peu désappointé, j'espère que vous reviendrez sur cette décision, et que vous ne sortirez pas d'ici sans me montrer à votre tour comment vous maniez les cartes ? Vous me devez bien cela.
 ma grande satisfaction, D se ravisa.
— Soit, dit-il en prenant un jeu, mais vous allez voir que nous n'avons pas du tout la même manière de travailler.
Il me serait difficile en effet de donner un nom à ce qu'il exécuta devant moi. Ce n'était pas à proprement parler de la prestidigitation ; c'étaient des
ruses et des finesses d'esprit appliquées aux cartes, et ces ruses étaient tellement inattendues, qu'il était impossible de n'en être pas dupe. Ce travail , du reste, n'était que l'exposition de quelques principes dont je connus plus tard l'application.
Tel que ces chanteurs qui commencent par se faire prier, et qui, une fois partis ne peuvent plus
s'arrêter , D , entraîné sans doute, et par la
sincérité des éloges que je lui prodiguais, et par le grand nombre de verres de Bordeaux qu'il avait absorbés, me dit avec cet épanchement familier si commun aux buveurs :
— Voyons, mon cher Monsieur, je veux maintenant vous faire encore une confidence. Je ne suis point prestidigitateur, j'ai seulement quelques tours que je montre aux amateurs. Ces leçons, vous devez le comprendre, ne suffiraient pas pour me faire vivre. Je vous dirai donc, ajouta-t-il en vidant encore une fois son verre et en le tendant de nouveau, comme s'il eût voulu me faire payer sa confidence, je vous dirai que le soir je vais dans les cercles où j'ai l'adresse de me faire introduire , et que là, je mets à profit quelques-uns des principes que je viens de vous faire connaître.
— Alors, vous donnez des séances ?
D sourit légèrement et répéta ce clignement d'œil qu'il avait fait déjà à son camarade.
3 iST ROBERT-HOUDIN . >
* — Des séances ? répondit-il, non, jamais ! Ou plutôt, oui, j'en donne , mais à ma façon ; je vous expliquerai cela tout-à-rheure. Je veux d'abord vous amuser, en vous contant comment je parviens à me faire payer assez généreusement les leçons que je donne à mes amateurs ; nous reviendrons après cela à mes séances.
Vous saurez que, pour des raisons faciles à deviner, je ne donne jamais de leçons qu'à un élève que je suppose avoir la poche bien garnie. En commençant mes explications , je l'avertis que je lé laisse libre de fixer lui-même le prix du tour que je vais lui montrer ^ et, pendant ma démonstration , je m'arrête un instant pour exécuter un petit intermède qui doit plus tard forcer sa générosité.
Je m'approche de mon pigeon ^ passez-moi le mot.
— Je vous Tai déjà passé.
— Ah ! bien ; permettez, lui dis-je, en tirant un des boutons de son habit, voici un moule qui perce rétôffe et que vous pourriez perdre.
Je jette en même temps vingt francs sur la table, puis je passe en revue tous ses boutons les uns après les autres, et de chacun d'eux je feins de faire sortir une pièce d'or.
Je n'ai exécuté ce tour que comme une plaisanterie sans importance ; aussi je ramasse mes
pièces en adTectant Id plus grande indifférence. Je
pousse même cette indifférence jusqu'à en laisser comme par mégarde une ou deux sur la table, mais pour un instant seulement bien entendu.
Je continue ma leçon , et ainsi que je m'y attends, mon élève n'y prête qu'une attention médiocre, tout préoccupé qu'il est des réflexions que je lui ai habilement suggérées.
Ira-t-il offrir cinq francs à un homme qui semble avoir sa poche pleine d'or? Non, c'est impossible; le moins qu'il puisse faire, c'est d'augmenter d'une pièce le nombre de celles que je viens d'étaler sous ses yeux, et cela ne manque jamais d'arriver.
Nouveau Bias, je porte toute ma fortune sur moi . Quelquefois je suis assez riche ; alors ma poche est pleine. Assez souvent aussi, j'en suis réduit à une douzaine de ces charmants jaunets, mais ceux-là, je ne m'en dessaisis jamais, car ce sont les instruments avec lesquels je puis m'en procurer d'autres. Je vous dirai qu'il m'est arrivé de dîner plus que modestement, et même de ne pas dîner du tout, ayant sur moi ce petit trésor, parce que je me suis fait une loi de ne jamais l'entamer.
— Les séances que vous donnez dans les cercles, dis-je à mon narrateur pour le ramener sur ce chapitre, doivent être nécessairement plus fructueuses.
344 ROBBRT-HOUDIN.
— En effet, mais la prudence me défend de les donner ausssi souvent que je le voudrais,
— Je ne vous comprends pas.
— Je m'explique. Lorsque je suis dans un cercle, j'y suis en amateur, en fils de famille, et je fais comme bien des jeunes gens avec lesquels je me trouve, je joue. Seulement, j'ai ma manière de jouer, qui n'est pas celle de tout le monde, mais il parait qu'elle n'est pas mauvaise, puisqu'elle me rend souvent la chance favorable. Vous allez en juger.
Ici mon narrateur s'arrêta pour se rafraîchir, puis, comme s'il se fût agi de la chose du monde la plus innocente et la plus licite, il me montra divers tours, ou plutôt diverses escroqueries fort curieuses, et qu'il exécuta avec tant de grâce, d'adresse et de naturel, qu'il eût été impossible de le prendre en défaut.
n faut savoir ce que c'est que l'amour d'un art ou d'une science dont on cherche à pénétrer les mystères, pour compreadre Teffet que me produisirent ces coupables confidences.
Loin d'éprouver de la répulsion, du dégoût même pour cet homme, avec lequel la justice pouvait avoir d'un jour à l'autre un compte à régler, je l'admirais, j'étais ébahi. La finesse, la perfection de ses tours m'en faisaient oublier le but blâmable.
Le moment vint enfin où les confidences de mon
Grec (car c'en était un) s'épuisèrent; il prit congé de moi.
. D. . . . m'eut à peine quitté, que le souvenir de ses confidences me revenant à l'esprit, me fit monter le rouge au visage. J'eus honte de moi-même comme si je m'étais associé à ses coupables manœuvres ; j'en vins même à me reprocher sévèrement l'admiration dont je n'avais pu me défendre et les compliments qu'elle m'avait arrachés.
Pour l'acquit de ma conscience, je consignai pour toujours cet homme à ma porte. Précaution inutile! car jamais depuis je n'entendis parler de lui.
Qui croirait cependant que c'est à la rencontre de D. • . • et aux communications qu'il m'avait faites, que je dus plus tard la satisfaction de rendre un service à la société, en démasquant à la justice une escroquerie dont les plus habiles experts n'avaient pu trouver le mot?
Dans l'année 1849, M. B...., juge d'instruction au tribunal de la Seine, me pria de m'occiiper de Texamen et de la vérification de cent cinquante jeux de cartes, saisis en la possession d'un homme dont les antécédents étaient loin d'être aussi blancs que ses jeux .
Ces cartes étaient en effet toutes blanches, et cette particularité avait dérouté jusqu'alors les plus minutieuses investigations. Il était impossible à l'œil le
plus exercé d y découvrir la moindre altération, la plus petite marque, et elles semblaient toutes posséder les qualités des jeux du meilleur aloi.
J'acceptai cette expertise, dans laquelle j'espérais trouver des subtilités d'autant plus fines qu'elles étaient plus cachées.
Ce n'était qu'après mes séances que je pouvais me livrer à ce travail de recherches. Chaque soir, avant de me coucher, Je m'attablais près d'une excellente lampe, et j'y restais jusqu'à ce que le sommeil ou Je découragement vînt me gagner.
Je passai ainsi près d'une quinzaine de jours, examinant tant avec mes yeux qu'avec une excellente loupe, la matière, la forme et les imperceptibles nuances de chacune des cartes des cent cinquante jeux. Je ne pouvais parvenir à rien découvrir, et de guerre lasse, je finis par me ranger de l'avis des experts qui m'avaient précédé.
— Décidément il n'y a rien à ces jeux, dis-je avec humeur en les jetant, un soir, loin de moi sur la table.
Tout-à-coup, sur le dos brillant d'une des cartes, et près d'un de ses angles, je crois apercevoir un point mat qui m'avait échappé jusqu'alors. Je m'en approche; le point disparaît. Mais, chose étrange! il reparaît à mes yeux dès que j'en suis éloigné.
Quel magnifique truc! m'écriai-je dans Tenthou-
MYSTÈRES ET COR FIOENGES . 3t7
siasme d'une idée qui me traversait Fesprit (Le lecteur appréciera, je le pense, le sens de cette exclamation). C'est bien cela! j'y suis! c'est une marque distinctive.
Et suivant certain principe que D m'avait indiqué dans ses confidences, je m'assurai que toutes les cartes portaient également un point, qui placé a un endroit déterminé en indiquait la ïiature et la couleur.
Comprend-on tout l'avantage qu'un Grec pouvait tirer de la possibilité de connaître le jeu de ses adversaires? D avait été surpassé dans cette tricherie, car son point de marque, si fm qu'il fût, ne disparaissait pas selon le besoin.
Depuis un quart d'heure, je meurs d'envie de communiquer au lecteur un procédé qui certes ne peut manquer de l'intéresser, mais je suis retenu par l'idée que cette ingénieuse fourberie peut tomber entre des mains criminelles et faciliter de coupables actions.
Pourtant, il est une vérité incontestable: c'est que pour éviter un danger il faut le connaître. Or, si chaque joueur était initié aux stratagèmes de messieurs les escrocs, ces derniers se trouveraient dans l'impossibilité de s'en servir.
Réflexion faite, je me décide à faire ma communication.
Je viens de dire qu'un seul point placé à certain endroit sur une carte suffisait pour la faire connaître. Je vais employer une figure pour le démontrer.
Il faut supposer par estimation la carte divisée en huit parties dans le sens vertical et en quatre dans le sens horizontal, comme dans la figure i^. Les unes indiqueront la valeur des cartes, les autres leur couleur. La marque se place au point d'intersection de ces divisions. Voilà tout le procédé; l'exercice fait le reste.
Quant au procédé à employer pour imprimer le point mystérieux dont j'ai parlé plus haut, on me permettra de ne pas l'indiquer, car mon but est de signaler une fourberie et non d'enseigner à la faire. Il suffira de dire que vu de près, ce point se confond avec le blanc de la carte, et qu'à distance, la réflection de la lumière rend la carte brillante , tandis que la marque seule reste mate.
Au premier abord, il semblera peut-être assez difficile de pouvoir se rendre compte de la division à laquelle appartient un point isolé sur le dos d'une carte. Cependant, pour peu qu'on veuille y prêter
attention, on pourra juger que celui que j'ai mis pour exemple ne peut appartenir ni à la seconde ni à la quatrième division verticale, et, par un raisonnement analogue, on comprendra que ce même point se
trouve en regard de la deuxième division horizontale. Il représentera donc une dame de carreau.
On doit se figurer qu'un Grec, avec ces jeux, joue, je ne dirai pas son honneur , mais sa liberté contre la fortune, et que, en raison de l'importance de l'enjeu, il doit avoir fait des études sérieuses dans un art sur lequel repose tout soll avenir.
ROBSRT-HOUBIN.
D'après l'explication que je viens de donner, le lecteur, j'en suis sûr, a déjà pris son parti sur les cartes blanches.
— Puisqu'il peut en être ainsi, se dit-il, je ne jouerai plus qu'avec des cartes tarotées, et j'éviterai d'être trompé.
Malheureusement, les cartes tarotées prêtent encore plus à l'escroquerie que les autres, et pour le prouver, je me vois forcé de faire une seconde communication, et peut-être même une troisième. Supposons un tarot formé de points ou de toutes autres figures rangées symétriquement comme le sont d'ordinaire ces genres de dessins.