‹ Confidences d'un prestidigitateur (volume 2)Chapitre 24 sur 25 · ON COMMENCERA A 8 HEURES · texte numérisé non relu

ON COMMENCERA A 8 HEURES

Ouverture du Bureau, a 7 heures 1(2. — Prix des Places: Galerie, 1 fr. 50 ; Stalles, 3 fr. ; Loges, 4 fr.; AvaittFfifiènes, 5 fr.

J'ai déjà expliqué plus haut les effets de quelquesnnes des pièces mécaniques portées sur ce programme, c*est-à-dire la Pendule cabalistique^ Auriol et DebureaUj le Pâtisier du Palais-Royal et VOran^ ger. Ce que je n'ai point expliqué, c'est le boniment

dont la présentation de chaque pièce est accompagnée et qui donne lieu à une série de tours d*escamotage de la plus grande difficulté. Pour mieux s'en rendre compte, je renverrai le lecteur à la fin de cet ouvrage, où j'ai placé la description de toutes mes expériences,, afin que mon récit n'en fût pas interrompu.

Le jour de ma première représentation était enfin arrivé. Dire comment je passai cette mémorable jour^ née, serait chose impossible : tout ce que je me rappelle, c'est qu'à la suite d'une insomnie fiévreuse, causée par la multiplicité de mes occupations, je dus tout organiser, tout prévoir, car j'étais à la fois directeur, machiniste, auteur et acteur. Quelle effrayante responsabilité pour un pauvre artiste, dont la vie s'était passée jusque-là devant ses outils !

A sept heures du soir, mille choses me restaient encore à faire, mais j'étais dans un état de surexcitation qui doublait mes forces et mon énergie ; je vins a bout de tout.

Huit heures sonnèrent et retentirent dans mon cœur comme la dernière heure du condamné; jamais, à aucune époque de ma vie, je n'éprouvai pareille émotion, pareille torture. Ah! si j'avais pu reculer 1 s'il m'avait été possible de fuir, d'abandonner cette position que j'avais si longtemps désirée, avec quel bonheur je me serais remis à mes paisibles

travaux ! Et pourtant, pourquoi cette folle terreur? Je ne saurais le dire; car les trois quarts de ma salle étaient occupa par des personnes sur Tindulgence desquelles je pouvais compter,

h fis un dernier effort sur ma pusillaminité.

— Allons, me dis-je, du courage! je joue ici mon nom, ma fortune, Tavenir de ma famille ; dû courage !

Cette pensée me ramina ; je passai à plusieurs reprises la main sur mes traits contractés, je fis lever le rideau, et, sans réfléchir davantage, je m'avançai résolument sur la scène.

Mes amis, qui n'ignoraient pas mes souffrances, me saluèrent de quelques bravos .

Cet accueil bienveillant me rendit la confiance, et, ainsi qu'une douce rosée, rafraîchit mon esprit et mes sens; je commençai.

Prétendre que je m'en acquittai passablement, serait faire preuve d'amour - propre , et je serais pourtant bien excusable, car à chaque instant je recevais des spectateurs de nombreuses marques d'approbation. Comment distinguer les applaudissements du public ami de ceux du public payant? Je me faisais volontiere illusion, et mes expériences ' y gagnèrent.

La première partie était terminée; le rideau se baissa pour Tentr'acte. Ma femme vint aussitôt m'em-

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brasser avec effusion pour m'encourager et me remercier de mes courageux efforts.

Je puis l'avouer maintenant : je crus que seul j'avais été sévère envers moi, et qu'il était possible que tous ces applaudissements fussent de bon aloi. Cette croyance me fit un bien extrême ; et pourquoi m'en cacherais-je? des larmes de bonheur vinrent humecter mes yeux , que je me hâtai d'essuyer , afin que Tattendrissement ne nuisît pas aux apprêts de la seconde partie de ma séance.

Le rideau se leva de nouveau, et je m'approchai des spectateurs avec le sourire sur les lèvres. Je jugeai de ce changement de ma physionomie par celle des spectateurs, car ils se mirent tout de suite à Tunisson de ma bonne humeur.

Combien de fois depuis n'ai-je pas constaté cette faculté imitative du public? Êtes- vous nerveux, contrarié, mal disposé? votre figure porte-t-élle l'empreinte d'une impression fôcheuse? aussitôt votre auditoire, imitant la contraction de vos traits, frpnce le sourcil, devient sérieux et paraît peu disposé à vous être favorable. Entrez en scène, au contraire, la face épanouie ; les fronts les plus sombres s'éclaircissent. Chacun semble dire à l'artiste : Bonjour, un tel, ta figure me plaît; je n'attends que l'occasion de t applaudir. Tel semblait être en ce moment mon public.

L'enjouement m'était d'autant plus facile, que je commençai par mon expérience de prédilection, le foulard aux surprises j macédoine de tours d'adresse. Après avoir emprunté un foulard, j'en faisais successivement sortir une multitude d'objets de toute nature, tels que des bonbons, des plumets de toute grandeur, jusqu'à celui de tambour-major, des éventails, des journaux comiques, et, pour terminer, une énorme corbeille de fleurs, dont je distribuais les bouquets aux dames. Ce tour réussit parfaitement ; il est vrai que je le possédais au bout des doigts.

Je continuai par la présentation de V oranger. J'avais lieu de compter sur ce tour, car dans mes répétitions intimes c'était un de ceux dont je m'acquittais le mieux.

Je fis d'abord quelques escamotages qui lui servaient d'encadrement, et je m'en tirai à merveille. Je pouvais donc croire que j'allais obtenir un véritable succès, lorsque tout-à-coup une pensée subite me traversa l'esprit et vint paralyser complètement mes moyens. J'étais possédé d'une panique qu'il faut avoir éprouvée pour la comprendre. Je vais tâcher de la rendre sensible par une comparaison.

Lorsqu'on commence à nager, le professeur vous fait cette recommandation importante : Ayez confiance, et tout ira bien. Si l'on suit cet avis, on se

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soutient facilement sur Teau, et il semble que ce soit chose toute naturelle; alor^ on sait nager»

Maig il arrive parfois qu'une réflexion prompte comme l'éclair saisit votre esprit : Si les forces allaient me manquer! se ditH)n. Dès lors on précipite ses mouvements, la peur augmente, on redouble de vitesse, l'eau ne soutient plus, on barbote, on s'enfonce, et si une main secourable ne vient à votre secours, vous êtes perdu.

Telle était ma situation sur la scène; j'avais été subitement saisi de cette pensée: k Si j'allais me tromper! » Et tout aussitôt, comme si j'étais sous l'action (l'un ressort qui se détend, je commence à parler vite, je redouble de vitesse tant j'ai hâte de finir, je me trouble, et comme le timide nageur, je barbote sans pouvoir sortir du chaos de mes idées.

Oh ! alors j'éprouve une torture, une angoisse que je ne saurais décrire, mais qui pourrait être mortelle, si elle se prolongeait.

Le public est froid et silencieux; mes amis auraient mauvaise grâce à applaudir; ils se taisent. J'ose à peine regarder dans la salle et mon expérience se termine sans que je sache comment.

Je pa$se à la suivante; mais mon système nerveux est monté à un degré d'irritabilité qui ne me permet plus d'apprécier ce que je dis ni ce que je fais- Je sens seulement que je parle avec une volu-

bilité étourdissante^ de sorte que les quatre derniers tours de ma séance se trouvent faits en quelques minutes.

Le rideau se baissa fort heureusement; j'étais à bout de mes forces; nn peu plus, et j'allais être obligé de demander grâce.

De ma vie je ne passai une nuit aussi affreuse que celle qui suivit cette première séance. J'avais la fièvre, on doit le comprendre ; mais ce mal n'était rien en comparaison des souffrances morales dont j'étais accablé. Je ne me sentais {Aus Tenvie ni le oourago de reparaître en scène, je voulais vendre, céder, donner même au besoin un établissement dont l'exploitation était au-dessus de mes forces.

— Non, me disais-je, je ne suis pas né pour cette vie d'émotions; je veux quitter cette atmosph^e brûlante du théâtre; je veux, au prix même d'un brillant avenir, retourner à mes douces et tranquilles occupations.

Le matin, incapable de me lever, et du reste ferliiement résolu à en rester là de mes représentations, je fis ôter l'affiche qui annonçait la séance du soir.

J'avais pris mon parti sur toutes les conséquences de cette résolution. Aussi, le sacrifice accompli, je me trouvai beaucoup plus tranquille et je cédai même à l'impârieux besoin d*un sommeil que je m'étais longtemps refusé.

Mais me voici enfin arrivé au moment où je vais laisser pour n y plus revenir, les tristes et ennuyeux détails des nombreuses infortunes qui ont précédé mes représentations. On ne verra pas sans quelque surprise à quelle futile circonstance je dus de sortir de ce découragement, qui me semblait devoir durer toujours.

Personne n'ignore que les impressions éprouvées par les gens nerveux sont aussi vives que peu du* râbles, et j'ai déjà dit que mon tempérament était éminemment impressionnable.

Le repos que j'avais pris dans la journée et que je goûtai dans la nuit qui suivit, rafraîchit mon sang et mes idées J'envisageai dès lors ma situation sous un aspect tout autre que la veille. Déjà même je ne pensais plus à vendre mon théâtre, lorsqu'un de mes amis, ou soi-disant tel, vint me rendre visite.

Après m'avoîr exprimé ses regrets de la fin mal* heureuse de mes débuts auxquels il assistait :

— Je suis entré te voir, me dit-il, parce que j'ai vu ton établissement fermé, et que j'étais bien aise de t'exprimer ma façon de penser à ce sujet. Je te dirai d(Hic, pour te parler franchement (j'ai remarqué que cette phrase dans un exorde est toujours suivie de quelque mauvais compliment que l'on veut faire passer à la faveur d'une amicale franchise), je te dirai donc que tu as parfaitement raison de quitter

une profession au-dessus de tes forces, et que tu as sagement agi en prenant de bonne grâce un parti auquel tu aurais été contraint tôt ou tard. Du reste, ajouta-t-il d'un air capable, je Tavais bien prédit; j'ai toujours pensé que tu faisais une folie, et que ton théâtre ne serait pas plus tôt ouvert que tu serais obligé de le fermer.

Ces mauvais compliments, adressés sous le manteau d'une franchise apocryphe, me blessèrent vivement. Il m'était facile de reconnaître que ce donneur d'avis, sacrifiant à son amour-propre la faible affection qu'il avait pour moi, n'était venu me voir que pour faire étalage de sa perspicacité et de la justesse de ses prévisions, dont il ne m'avait jamais dit un mot. Or, ce prophète infaillible , qui prévoyait si bien les événements, était loin de se douter du changement qu'il opérait en moi. Plus il parlait, plus il m'affermissait dans la résolution de continuer mes représentations.

— Qui te fait croire que mon établissement soit fermé ? lui dis-je d'un ton qui n'avait rien d'affectueux. Si je n'ai point joué hier, c'est que brisé par la fatigue que j'ai supportée depuis quelque temps, j'ai voulu, mes débuts une fois terminés, me reposer au moins un jour. Tes prévisions se trouveront donc fort en défaut, lorsque tu sauras que je joue ce soir même. J'espère, dans ma seconde représentation, T. I. 26

prendre une revanche devant le public, et cette fois je serai jugé moins sévèrement par lui que par toi. J'en ai l'assurance.

La conversation prenant cette tournure, ne pouvait longtemps se prolonger; mon donneur de conseils, mécontent de ma réception, me quitta.

Je ne l'ai jamais revu depuis.

Je ne garde aucune rancune à cet ami. Au contraire^ s'il lit ce récit , qu'il reçoive ici l'expression de mes remercîments pour l'heureuse révolution qu'il a si promptement opérée en moi, en blessant au vif mon amour-propre.

Des affiches furent aussitôt placardées pour annoncer la représentation du soir, et, tout en repassant dans mon imagination les endroits de ma séance où j'avais besoin d'apporter des modifications, je fis tranquillement mes préparatifs.

Cette seconde séance marcha beaucoup mieux que je ne l'eusse espéré, le public se montra satisfait. Malheureusement ce public était peu nombreux et conséquemment la recette très faible. Néanmoins, j'acceptai ce mécompte avec philosophie, car le succès que je venais d'obtenir me donnait confiance en l'avenir.

Au reste je ne tardai pas à avoir des sujets réels de consolation.

Les illustrations de la presse parisienne d'alors

vinrent assister à mes représentations et rendirent compte de mes expériences dans les termes les plus flatteurs.

Quelques chroniqueurs de journaux comiques firent aussi sur mes séances et sur moi-même des allusions très plaisantes.

L'un d'eux , à cette époque collaborateur du Charivari, dont il possède aujourd'hui la direction, me fit dans ce journal un article plein de gaîté, de verve et d'entrain, qu'il terminait par cette petite pièce de vers.

Tous les Robert passes furent de grands coupables, Tous portaient les surnoms de brigands ou de diables;

Mais celui de nos jours, Celui qu'on appela le grand Robert-Macaire,

Fit croire par ses tours Qu'on ne verrait jamais son pareil sur la terre. Héritier de ce nom qui fut toujours fatal,

Un sorcier vient de naître !

Est-il né pour le bien? est-il né pour le mal?

Comment le reconnaître?

Ce qui semble certain ;

C'est que Robert-Houdin

Veut de sa noble race

Continuer la trace^ Car il n'a qu'un seul but, un but bien arrêté^ C'est celui de voler. . . ,* à la postérité.

Enfin , le journal V Illustration voulant aussi me

témoigner sa sympathie, confia au talent d'Eugène Forey le soin de reproduire ma scène.

Une telle publicité éveilla bientôt l'attention de l'élite de la société Parisienne ; on vint voir mes séances; on se donna rendez-vous à mon théâtre, et dès lors commença pour moi cette vogue qui ne m'a jamais quitté depuis.

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