THÉÂTRE DU SI6N0R CASTELLI
Avec la Permission de U. le Maire de cette Ville ,
Le signor CASTELLI,
Premier Prestidigitateur des deux Hémisphères,
mangera
VOTA. — Pour qae le Pnblîo soit bien persuadé que le Spectateur qui sera mangé n*eet point un* Gompèrey le eignor CASTELLI admettra toute personne qui voudra bien l'ho* norer de sa eonfiano^. Le algnor CastelU s'engage en outre A Torser le produit de sa recette dans la oaisse du Bureau de Menfkiaanoe de la TiUe d'Angers, dans le oas oft il reftiserait de faire l'expérience promise .
A ce séduisant appel, la ville entière mise en émoi, s'était précipitée en foule à la porte de l'escamoteur ; on s'était poussé, coudoyé, bousculé pour avoir des places, et même des billets avaient été payés le double de leur valeur par des retardataires , jaloux d'assister à pareil spectacle.
Mais le nouveau tour qui fut joué dans cette
MYSTÈRES ET GOOFIDENCES. 95
séance par l'escamoteur, fut en tous points digne de ceux qu'on avait déjà cités de lui .
Castelli, après avoir exécuté diverses expériences d'un intérêt secondaire, en était enfin arrivé à celle qui faisait palpiter d'impatience les spectateurs même les plus calmes.
— Messieurs, dit-il alors, en s'adressant au public, nous allons passer au dernier tour de ma séance. J'ai promis de manger, pour mon souper, un homme vivant; je vais tenir ma promesse. Que le courageux spectateur qui veut bien consentir à me servir de pâture (Castelli prononça ce dernier mot avec Texpression d'un véritable cannibale) se donne la peine de monter sur ma scène.
Deux victimes vinrent immédiatement s'offrir en holocauste.
Par un effet du hasard les deux individus offraient un contraste parfait.
Gastdlli, qui entendait l'art de la mise en scène, en profita habilement. Il les plaça côte à côte, le visage tourné vers les spectateurs, puis après avoir toisé des pieds à la tête l'un d'eux, grand gaillard sec et efflanqué, au teint jaune et bilieux :
— Monsieur, lui dit-il, avec une politesse affectée, mon intention n'est pas de vou$ humilier, mais j'ai le regret de vous dire qu'en fait de nourriture, je suis entièrement du goût de M. le curé. Comprenez-vous ?
96 ^ ROBSHT-HOODIM .
Le grand homme sec parut un instant eherd>er la solution d'un problème, et fmit p^r se grMter Toreille, geste signiftcatif qui, chez toutes les nations civilisées ou barbares, se traduit par ces mots : je ne comprends pas.
— Je vais me faire comprendre^ reprit Castetli, d'un ton visant à la mystification. Sachez donc-que M. le curé n'aime pas les os; on le dit du moins dans les jeux innocents, et je viens de vous le déclarer, je partage l'antipathie de M. le curé sur ce point ; vous pouvez donc vous retirer, je ne vous retiens plus. Et Castelli de faire force salutations exagérées à son visiteur éconduit, qui se hâta de regsH gner sa place.
— Maintenant à nous deux, Monsieur, fit l'escamoteur, en s' adressant à celui qui restait; c'était im gros garçon jouflu, au teint rosé, et qui semblait fait exprès pour le repas d'un cannibale épicurien.
— Voyons, mon gros ansd, vous consentez donc à être mangé tout vif?
— Oui, Monsieur, j'y consens d'autant plus volontiers (fùià je suis venu ici pour cela .
— Ah! ah! cela se trouve à merveille (etCas^ téUi humecta ses lèvres ainsi qu'un gourmet afiriandé par l'aspect d'un mets succulent) , comme je sais çn appétit, mus alkms nott»< mettre immédiatement à l'cBuvre.
On apporta au même instant une : gigantesque salière-
Le gros garçon regardait d'un air ébahi, semblant demander quel pouvait être Tusage de cet étrange ustensile.
— N'y faites pas attention, lui dit CastelH. Je mange d'ordinaire très épicé, ainsi permettez-moi de vous saler et poivrer , comme j'ai l'habitude àé faire.
Et il se mit à saupoudrer le malheureux d'une poudre blanche qui , s'attachant à son visage, à ses mains, à ses vêtements, lui donna bientôt la plus singulière physionomie.
Le gros garçon qui, au début de cette petite scène, essayait de lutter d'entrain et de gaité avec l'escamoteur, ne riait plus du tout et semblait désirer ardemment la fin de la plaisanterie.
— Ah ça, maintenant, ajouta Castelli, en roulant des yeux effrayants, mettez-vous à genoux, élevez vos deux mains au-dessus de la tête, et joignez-les
en forme de paratonnerre Fort bien , mon
ami, on dirait vraiment que vous n'avez fait d'autre métier de votre vie que de vous faire manger. Allons, faites votre prière et je commence mon repas. • . . Y êtes-vous?. ...
— Oui Monsieur, murmura le gros garçon devenu blême d'émotion. J'y suis !
Aussitôt Câstelli saisit dans sa bouche le bout des doigts du patient, et les mord d'une telle force que ce dernier, comme poussé par un ressort, se redresse tout d'un trait en s'écriant avec énergie :
— Sacredié! Monsieur, faites donc attention, vous me faites mal !
— Comment ! Je vous fais mal, dit Caslelli avec le plus grand calme; ah çà, mais que direz-vous donc quand j'en arriverai à votre tête? C'est certainement par enfantillage que vous criez ainsi à la première bouchée. Voyons, soyez raisonnable, laissez-moi continuer; j'ai une faim d'enfer et vous me faites languir.
Et Câstelli le poussant par les épaules voulait lut faire reprendre sa position . Mais le gros garçon résistait de toutes ses forces en criant d'une voix altérée par la frayeur: je ne veux plus! je vous dis que je ne veux plus! çà fait trop de mal. Ënfm, par un effort suprême, il s'échappa des mains de l'escamoteur.
Pendant ce temps, le public qui entrevoyait le dénouement de cette plaisante scène, remplissait la salle de bruyants éclats de rire. Ce ne fut qu'à grand'peine que Câstelli parvint à se faire entendre.
— Messieurs, dit-il, en affectant le ton du plus grand désappointement, vous me voyez à la fois
surpris et fort contrarié de la fuite de ce Monsieur, qui n'a pas eu le courage de se voir manger entièrement. J'atteiîds maintenant quelqu'un qui veuille bien le remplacer, car, loin de reculer devant Taccomplissement de ma promesse, je me trouve dans de si heureuses dispositions , que je m'engage, après avoir mangé le premier spectateur qui se présentera, à en manger un second, puis un troisième et enfin, pour me rendre digne de vos suffrages et de vos applaudissements, je promets de dévorer la salle entière.
Cette plaisanterie eut encore un immense succès de rire ; mais la farce était jouée, et personne ne se présentant de nouveau pour être dévoré, chacun prit le parti d'aller digérer chez lui la mystification dont il avait eu sa part.
Si de semblables manœuvres réussissaient, on conçoit qu'il devait rester peu de monde pour Torrini. Voulant toujours conserver une certaine dignité vis-à-vis du public, cet homme consciencieux n'annonçait sur ses affiches que des expériences qu'il exécutait réellement, et, s'il tâchait parfois d'en rendre les titres attrayants, il demeurait néanmoins dans les limites de la plus exacte vérité.