CHAPITRE V
Confidences d'Anlonio. — Comment on peut provoquer les applaudissements et les ovations du public. — Le comte
de , banquiste. — Je répare un automate. — Atelier
de mécanicien dans une voiture- — Vie nomade : heureuse existence. — Leçons de Torrini; ses principes sur Fescamotage. — Un grec du grand monde, victime de son escroquerie.— L'escamoteur Comus. — Duel aux coups de piquet. — Torrini est proclamé vainqueur. — Révélations. — Nouvelle catastrophe. — Pauvre Torrini !
Le lendemain de la séance , Antonio, selon son habitude^ vint s'informer de ma santé.
J'ai déjà dit que ce garçon possédait un charmant caractère: toujours gai, toujours chantant, son fonds de bonne humeur était intarissable et ramenait souvent la gaîté dans notre intérieur, qui saos cela eût été fort triste.
En ouvrant ma porte, il avait interrompu un air
d'opéra qu'il fredonnait depuis le bas de l'escalier.
— Eh bien! mon petit signor, me dit-il dans un français pittoresquement mêlé d'italien, comment va la santé ce matin ?
— Très bien, Antonio, très bien, merci.
— Ah oui ! très bien, Antonio, très bien ! et mon Italien cherchait à reproduire l'intonation de ma voix, je vous crois, mon cher malade, mais cela ne vous empêchera pas de prendre cette potion que vous envoie le docteur mon maître.
— J'y consens, mais, en vérité, ce médicament devient du superflu, car j'éprouve maintenant un bien-être indéfinissable qui me fait présager que, bientôt revenu à la santé, il ne me restera plus qu'à vQus remercier de vos bons soins, vous et votre maître, et à m'acquitter envers lui des dépenses occasionnées par ma maladie.
— PerDiou! que dites-vous là, s'écria Antonio, {)enseriez-vous à nous quitter? Oh ! j'espère bien qm non.
- Vous avez raison, Antonio, je n'y pense pas aujourd'hui , mais j'y penserai dès que je serai en étot de le faire. Vous devez comprendre, mon ami, que malgré tout le chagrin que me causera notre séparation, il faudra bien en arriver là. J'ai hâte de retournera Blois pour rassurer ma famille, qui do.it ête^ da.ii§ uw; mortelle jnquiçtude.
—Votre famille ne saurait être inquiète, puisque, pour tranquilliser votre père, vous lui avez écrit que votre indisposition n'ayant pas eu de suites, vous vous étiez dirigé vers Angers pour y chercher du travail,
— C'est vrai, mais. . .
— Mais, mais, interrompit Antonio, vous n'aurez aucune bonne raison à me donner; je vous répète que vous ne pouvez pas nous quitter. D'ailleurs, ajouta-t-il en baissant la voix, si je vous disais quelque chose, je suis sûr que vous seriez de mon avis.
Antonio s'arrêta, parut lutter un instant contre le désir qu'il avait de me faire une confidence, puis se décidant enfin : « Ah batz! fit-il résolument, puisque c'est nécessaire, je n'hésite plus.
— Vous parliez tout à l'heure de vous acquitter envers mon maître, sachez donc que c'est plutôt lui qui se trouverait votre obligé.
— Je ne vous comprends pas.
— Eh bien , écoutez-moi, mon cher ami , dit Antonio d'un air mystérieux, je vais m'expliquer. Vous n'ignorez pas que notre pauvre Torrini est affecté d'.une maladie très grave qui lui tient là (Antonio posa le doigt sur son front). Or, depuis que vous êtes avec nous, depuis que dans une douce illusion de sa folie, il croit trouver en vous une ressemblance avec son fils, mon maître, grâce à c^tte
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bienfaisante hallucination, perd tous les jours de sa tristesse et se livre même par moments à quelques courts accès de gailé. Hier, par exemple, pendant sa séance, vous Tavess vu deux ou trois fois égayer son public, cequi ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
Ah! mon cher, continua Antonio devenant de plus en plus communicatif , si vous l'aviez vu avant le fatal événement, alors qu'il jouait sur les plus grands théâtres de l'Italie. Quel esprit! quelle verve! quel entrain! Hélas! qui aurait pu dire à
cette époque qu'on verrait un jour le Comte de
Antonio se reprit vivement : qu'on verrait le célèbre Torrini, réduit à jouer dans une baraque, en concurrence avec le dernier des saltimbanques , lui, le prestidigitateur sans rival , lui , l'artiste fêté , qu'on appelait partout le beau , l'élégant Torrini. Du reste , ce n'était que justice , car. il éclipsait les plus riches par son luxe et par la distinction de ses manières, et jamais prestidigitateur ne mérita par son talent et son adresse de plus légitimes acclamations.
Cependant, vous avouerai-je, ajouta Antonio dans Tentraînement de ses confidences, que ces acclamations étaient quelquefois mon œuvre?
Sans doute le public est un intelligent appréciateur du talent;, mais, vous le savez, il a souvent
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besoin d'être guidé dans les élans de son admiration. Je me chargeai de ce soin, et sans en rien dire à mon maître, je lui ménageai qudques ovations qoi purent contribuer à étmdreet i pror Imiger ses succès.
Que de fois des bouquets, jetés à propos, provoquàrent l'explosion des sentiments de la salie entière? Que de fois aussi des murmures approbateurs, habilement placés, enfantèrent des trépignemrats passionnés?
Je me rappelle encore avec plaisir une partie que j'organisai, et dans laquelle j'eus une réussite inespérée.
C'était a Mantoue,à la sortie d'une représentation où le signer Torrini s'était vraiment surpassé ; ses expériences avaient toutes été couvertes de frénétiques applaudiss^nents, car, ajouta Antonio avec une certaine fierté , une fois lancé , Tltalien n'est pas enthousiaste à demi .
Le public sortait en foule de la salle, lorsque mon maître quittant également le théâtre, monta dans sa voiture.
A un signal donné par moi, quelques amis poussent d'éclatants bravos en l'honneur du prestidigitateur. Vivat Torrini ! crions-nous de toute la force de nos poumons. Vivat Torrini! répète la foule dans une immense acclamation. « 11 faut le
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conduire en triomphe , » ajoutons-nous en chœur, et en un instant nous dételons les chevaux et nous prenons leur place.
La foule, électrisée par notre ardeur, se met ellemême à pousser aux roues, et finit par nous disputer rhonneur de traîner la voiture.
Il va sans dire que loin de nous y opposer, nous laissons faire, et tranquilles spectateurs de la scène, nous suivons le char triomphal jusqu'à ThôteK
Là, Torrini se débattant au miheu de la foule toujours grossissante, monte à grand'peine à son balcon, d'où il remercie le peuple avec tous les signes de l'émotion la plus vive.
Quels succès , mon cher , quels succès nous avions alors ! Je ne saurais mieux vous en donner l'idée, qu'en vous disant qu'à cette époque mon maître avait de la peine à dépenser tout l'argent que hii rapportaient ses séances.
— Il est fâcheux pour votre maître, dis-je à Antonio, que moins confiant dans l'avenir, il n'ait pas conservé une partie de cette fortune, qu'il serait si heureux de retrouver aujourd'hui.
— Nous avons fait souvent aussi cette réflexion , répliqua- t-il, mais elle n'a servi qu'à augmenter nos regrets. Comment supposer alors que la fortune nous tournerait si brusquement le dos? D'ailleurs,mon maître croyait le luxe nécessaire pour
acquérir le prestige dont il aimait à s'entourer, et pensait avec raison que ses prodigalités ajoutaient encore à la popularité que lui procurait son talent.
Cette causerie intime semblait devoir durer longtemps encore, lorsque Torrini appela Antonio , qui me quitta brusquement.
. JJn incident m'avait frappé dans cette conversation ; c'était le moment où Antonio s'était repris à propos du- nom de son maître. Cette remarque contribua à m'inspirer un vif désir de connaître l'histoire de Torrini. Mais je n'avais pas de temps à perdre , car la dernière représentation était annoncée pour le lendemain, et j'étais résolu à retourner immédiatement après dans ma famille.
Je m'armai donc de courage pour vaincre la répugnance que, au dire d'Antonio, son maître éprouvait à parler du passé, et après le déjeûner que nous prîmes ensemble, j'entamai ainsi la conversation, espérant trouver l'occasion de l'amener à me raconter ce que je désirais tant savoir.
— Vous partez demain pour Angoulême, lui dis-je, j'ai le regret de ne pouvoir vous y suivre; il faut enfin nous séparer, quoi qu'il puisse m'en coûter après le service que vous m'avez rendu et les bons soins dont vous m'avez comblé.
Je le priai ensuite de faire connaître à ma famille
les dépenses que lui avait occasionnées ma maladie, et je terminai en rassurant de ma profonde recon-r naissance.
Je m'attendais à entendre Torrini se récrier à Tannonce de notre séparation ; il n'en fut rien.
— Quelques instances que vous fassiez, me répondit-il avec la plus grande tranquillité, je n'accepterai rien de vous. Puis-je vous faire payer ce qui a été pour moi une source de bonheur ? Ne parlons donc jamais de cela. Vous voulez me quitter, ajouta-t-il avec un sourire sympathique qui lui était particulier, moi, je vous dis que vous ne me quitterez pas.
J'allais répliquer.
— Je dis que vous ne me quitterez pas, reprit-il vivement, parce que vous n'avez aucune raison pour le faire et que, tout à l'heure, vous en aurez mille pour demeurer encore quelque temps avec moi.
D'abord, vous avez besoin de grands ménagements pour rétablir votre santé profondément altérée , et pour déraciner les restes d'un mal dont vous devez craindre le retour. En outre^ j'ajouterai que j'attendais votre rétablissement pour vous prier de me rendre un service que vous ne pouvez me refuser. 11 s'agit de la réparation d'un automate que je tiens d'un certain Opré, mécanicien hollandais, et j'en suis convaincu, vous vous en tirerez à merveille.
A ces excellentes raisons, Torrini, qiii craignait sans doute quelque indécision de ma part, joignit les plus attrayantes promesses.
— Pour charmer votre travail, me dit-il, nous ferons de longues causeries sur l'escamotage; je vous expliquerai le coup de piquet qui vous a tant charmé, et plus tard, lorsque cette matière sera épuisée, je vous raconterai les événements les plus importants de mon existence. Vous apprendrez par mon récit ce qu'il est permis à l'homme de souffrir sans en perdre la vie; et les enseignements que vous tirerez d'une vie presque terminée, serviront peut-être à vousguider dans votre carrière à peine commencée. Ënfm, fit-il en me tendant la main, votre présence contribuera, je l'espère, à chasser de mon esprit les sombres idées qui depuis longtemps m'assiègent et m'ôtent toute énergie.
Je n'avais rien à répondre à d'aussi pressantes sollicitations: je me rendis aux désirs de Torrini.
Le jour même, il me remit l'automate que je devais réparer.
C'était un petit fi arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la boite dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter quelques évolutions , et à rentrer de lui - même dans sa prison, lorsqu'on lui en donnait l'ordre. Mais cette pièce était en si mauvais état, que je dus songer â
la refaire presque entièrement. A cet effet, j'organisai un petit atelier dans la voiture, et, deux jours après, assis devant mon établi, je commençais mon premier ouvrage en fait d'automates, tandis que nous roulions sur la route d'Angers à Angoulême
Je vivrai longtemps encore avant d'oublier les joies intimes de ce voyage; la santé m'était entièrement revenue, et avec la santé la gaîté et le réveil de mes facultés morales.
Notre énorme véhicule, traîné par deux chevaux, ne pouvait courir la poste; aussi ne faisions-nous que dix à douze lieues par jour, et encore fallait-il commencer la journée de bonne heure. Cependant, malgré la lenteur de ce trajet, jamais, le temps ne s'écoula pour moi plus vite et plus agréablement. Ce voyage n'était-il pas en effet l'accomplissement de mes plus beaux rêves ? que pouvais-je désirer de plus? Installé dans une petite chambre bien propre, devant une fenêtre à travers laquelle je voyais se dérouler le riant panorama du Poitou et de l'Angoumois, je me trouvais au milieu de mes outils bien aimés, travaillant à la construction d'un automate , dans lequel je voyais le premier-né d'une nombreuse famille à venir; il m'était impossible de rien imaginer au-delà.
Dès le début de notre voyage, je m'étais mis à l'ouvrage avec tant d'ardeur, que Torrini, toujours
plein de sollicitude pour ma santé, avait exigé un matin que je prisse quelque distraction après chaque repas. Le jour même, quand nous sortîmes de table, il m'engagea, en me présentant un jeu de cartes^ a lui montrer mon savoir-faire.
Bien que intimidé par un spectateur aussi clairvoyant, par un juge dont l'adresse m'avait tant émerveillé, je m'armai de courage et je commençai par un de ces effets auxquels j'avais donné le nom de fioritures. Prélude brillant des tours de cartes, il n'avait pour but que d'éblouir les yeux en montrant l'extrême agilité des doigts.
Torrini me regarda faire d'un air indifférent et j'aperçus même un sourire effleurer ses lèvres; j'en fus, je l'avoue, un peu désappointé, mais il se hâta de me consoler:
— J'admire sincèrement votre adresse, me ditil, mais je dois ajouter que je fais peu de cas de ces fioritures^ comme vous les appelez ; je les trouve brillantes, il est vrai, mais fort inutiles. Du reste, je serais curieux de savoir si vous les placeriez au commencement ou à la fin de vos tours de cartes.
— Il me semble assez logique, répondis-je, de placer au commencement d'une séance un exercice dont le but est de s'emparer de l'imagination des spectateurs.
— Eh bien! mon enfant, répliqua-t-il, nous
différons sur ce point ; moi , je pense qiril ne faut les placer ni au commencement ni à la fin, mais en dehors de vos tours de cartes. En voici la raison :
— Après une exposition aussi brillante^ le spectateur ne verra plus dans vos tours que le résultat de votre dextérité, tandis qu'en affectant beaucoup de bonhomie et de simplicité, vous l'empêcherez d'at^ tribuer une cause à vos prestiges. Vous produirez alors du surnaturel et vous passerez pour un véritable sorcier.
Je me rendis complètement à ce raisonnement, d'autant plus que dès mes premiers travaux en escamotage, j'avais toujours considéré le naturel et la simplicité comme les bases essentielles de Tart de produire des illusions, et que je m'étais posé cette maxime (applicable seulement à Tescamotage), qu'il faut d'abord gagner la confiance de celui que Von veut tromper. Je n'avais pas été conséqurat avec mes principes, et j'en lis humblement l'aveu.
Il faut avouer que c'est une singulière occupation pour un homme auquel la franchise est naturelle, que de s'exercer incessamment à dissimuler sa pensée et à chercher le meilleur moyen de faire des dupes. Mais ne pourrait-on pas dire aussi que la dissimulation et le mensonge deviennent des qualités ou des défauts selon les applications qui en sont faites ?
MYSTÈRES ET CONFIDEÎSCKS. \ W)
Le commerçant, par exemple, ne les regarde-t-il pas comme des qualités précieuses pour faire valoir sa marchandise ?
La science du diplomate consiste-t-elle à tout dire avec franchise et simplicité?
Enfin, n'est-il pas jusqu'à ce qu'on appelle le bon ton ou Tusage de la bonne compagnie, qui ne soit un charmant tissu de dissimulations* et de tromperies ?
Quant à Fart que Je cidtivais, que pouvait-il être sans le mensonge ?
Encouragé par Torrini, je repris de Tassurance ; je continuai à exécuter tous mes exercices d'escamotage, et je lui exposai plusieurs nouveaux principes que j'avais imaginés.
Mon maître, cette fois, me fit quelques oomplimcTits, auxquels il joignit de sages avis.
— Je vous conseille^ me dit-il, de modérer la vivacité de voti^ jeu. Loin de mettre autant de pétulance dans vos mouvements, affectez au contraire une grande tranquillité ; et vous éviterez ainsi ces étourdissantes gesticulations, par lesquelles les escamoteurs en général croient détourner l'attention des spectateurs, lorsqu'ils ne parviennent qu'à les fatiguer.
Mon proiesseUr joignant e*isuite l'exemple aux préceptes, prit le jeu de mes mains, ef, dans les T. I 8
I I 4 ROBEKÏ-KOIDIN,
mêmes passes que j'avais exécutées, il me montra les finesses do la dissimulation appliquées à Tescairiolage.
J'étais dans la plus complète admiration.
Flatté sans doute de l'impression qu'il produisait sur moi :
— Puisque nous sommes sur le chapitre des tours do cartes, me dit Torrini, je vais vous donner l'explication de mon coup de piquet ; mais avants il est nécessaire que je vous montre un instrument qui sert à son exécution.
Torrini alla chercher une petite boîte qu'il me i'emit.
Vingt fois je retournai l'instrument sans, pouvoir on comprendre les fonctions.
— Vous chercheriez en vain, me dit-il, vous ne trouveriez pas. Quelques mots pourraient vous mettre sur la voie, mais je préfère, si . pénibles (jue soient pour moi les souvenirs que je vais évoquer, vous raconter comment cette boîte est tombée entre mes mains, et dans quel but elle avait été primitivement imaginée.
— Il y a vingt-cinq ans environ, j'iiabitais Flol'once où j'exerçais la profession de médecin; je n'étais pas alors escamoteur, ajouta-t-il avec un profond soupir, et plût au ciel que je ne Teusse jamais été !
MYSTÈRES ET CONFIDENCES. H f j
Parmi les jeunes gens de mon âge que je fréquentais, je m'étais particulièrement lié avec un Allemand, nommé Zilberman.
Comme moi, Zilberman était docteur, mais comme moi aussi, docteur sans clientèle. Nous passions ensemble la plus grande partie des heures de loisir que nous laissait Texercice de notre profession ; c'est vousdire que nous nous quittions àpeine. Nos goûts étaient à peu près les mêmes, sauf un point sur lequel nous différions essentiellement.
Zilberman aimait passionnémdtït le jeu, moi je n'y trouvais aucun attrait. Il fallait même que mon antipathie pour les cartes fût alors bien forte pour que je ne cédasse pas à la contagion de l'exemple, car mon ami réalisait des bénéfices considérables qui lui permettaient de mener un train de grand seigneur, tandis que moi^ tout en vivant avec la plus stricte économie, je contractais des dettes.
Quoiqu'il en fût, nous vivions, Zilberman et moi, dans la plus fraternelle intimité. Sa bourse m'était souvent ouverte; mais, j'en usais avec d'autant plus de discrétion, que j'ignorais quand je pourrais lui rendre ce qu'il me prêtait. Sa délicatesse et sa générosité envers moi me portaient à croire qu'il était franc et loyal envers tont le monde. Je me trompais !
Un jour, il y avait quelques lieures à peine que
ri() KOBKRT-HOUDIN.
je l'avais quitté, lorsqu'un de ses domestiques vin! en toute hâte m'annoneer que, dangereusement blessé, son maître me priait de me rendre aupràs do lui.
J'y courus aussitôt.
Mon malheureux ami , le visage couvert d'uni' pâleur mortelle, gisait étendu sur son lit.
Surmontant ma douleur, je m'approchai pour le secourir.
Zilberman m'arrêta, me fit signe de m'asseoir, congédia les persoi^pes qui l'entouraient , et, après s'être assuré que nous étions seuls, il me pria de l'écouter.
Sa voix, affaiblie par d'horribles souffrances, arrivait à peine à mon oreille ; je. fus obligé de me pencher vers lui .
— Mon cher Edmond, me dit-il, un homme m'a traité d'escroc. . . . , je l'ai provoqué en duel. . . , nous nous sommes battus au pistolet, et j'ai reçu sa balle en pleine poitrine.
Et comme j'insistais près de Zilberman pour lui donner des soins.
— C'est inutile, mon ami ; je sens que je suis frappé à mort ; il me reste à peine le temps de vous faire une confidence pour laquelle je réclame toute
votre indulgente amitié Sachez, ajouta-t-il
i'u me tendant unp main déjà glacée, que je n'ai
[»oint été injustement insulté.... J'ai la honte de vous avouer que, depuis longtemps, jevis aux dépens < les dupes (jue je fais.... Secondé par une fatale adresse et plus encore par un instrument que j'ai imaginé, je trichais journellement au jeu.
— Comment! vous, Zilberman?fis-je en retirant vivement ma main de la sienne.
— Oui moi, répondit le moribond, qui d'un roj»ard suppliant sembla me demander grâce ; . . . .
Edmond, ajouta-t-il, en réunissant tout ce qu lui restait de forces, au nom de notre ancienne
amitié ne m'abandonnez pas pour l'honneur de
ma famille, qu'on ne retrouve pas ici la preuve de mon infamie. Je vous en conjure, débarrassez-moi de cet instrument, faites le disparaître. » Il découvrit son bras auquel était fixée une petite boîte.
Je la détachai, et, ainsi que vous, mon enfant, je la regardai sans y rien comprendre
Ranimé par un reste de sa coupable passion, Zilberman ajouta avec l'expression de la plus vive admiration : Voyez pourtant comme c'est ingénieux ! Cette boîte peut s'attacher au bras sans en augmenter visiblement le volume. On y met des cartes que l'on a disposées à son gré. Lorsqu'il s'agit de couper, on place sans affectation la main sur le jeu (jui se trouve sur la table, de manière à le cacher tout entier-, on presse la détente, (jue vous voyez là.
118 HOBERT-HOIJDIN.
on appuyant légèrement le bras sur le lapis , et aussitôt , les cartes préparées sortent , tandis (ju'unc pince vient subtilement saisir Tautre jeu et le ramène dans la boîte.
Aujourd'hui, pom^ la première fois, mon instrument a mal fonctionné; la pince a laissé une carte sur la table mon adversaire
Zilberman ne put terminer la phrase.... il avait rendu le dernier soupir.
Les confidences de Zilberman, sa mort, m'avaient jeté hors de moi-même, ajouta Torrini, je me hâtai de sortir de sa chambre. Rentré chez moi , je me mis à réfléchir sur ce qui venait de se passer, et pensant que ma liaison trop connue avec ce malheureux ne me permettait plus de rester à Florence, je me décidai à partir pour Naples.
J'emportai avec moi la fatale boîte, sans prévoir l'usage que j'en pourrais faire un jour, et pendant longtemps je la laissai décote. Cependant, quand je me livrai à l'escamotage, j'y songeai poifr l'exécution de mon coup de piquet, et l'heureuse application que j'en^ fis me valut un de mes plus beaux succès de prestidigitateur.
A ce souvenir , les yeux de Torrini s'animèrent d'un éclat inaccoutumé, et me firent j)ressentir un récit intéressant. Il continua en ces termes :
Un escamoteur nommé Comus * , possédait nn coui) de piquet qu*il exécutait, il faut le dire , avec une merveilleuse adresse. Les éloges qu'on lui prodiguait à ce sujet le rendaient très glorieux; aussi ne manquait-il jamais de mettre sur ses affiches que seul il pouvait exécuter ce tour incomparable , portant ainsi un défi à tous les prestidigitateurs en renom . J'avais alors quelque réputation. Cette prétention de Comus me piqua vivement; je connaissais sa manière de faire, et, par cette raison, sachant mon coup de piquet bien supérieur au sien, je résolus de relever le gant qu'il jetait à la face de tous ses rivaux.
Je me rendis donc a Genève, où il se trouvait, et je lui proposai une représentation commune, dans laquelle un jury serait chargé de prononcer sur notre mérite respectif.
Comus accepta avec empressement, et, au jour fixé, un nombre immense de spectateurs accourut pour nous voir opérer.
En sa qualité de doyen, mon adversaire commença. Mais, mon cher Robert, pour que vous puissiez, comme le jury, comparer nos deux manières de faire, je vais. d'abord vous dire comment il exécuta sa partie.
' Cornus eut plus tard un concurrent redoutable dans Cotledit Conus, nui était également doué d'aune extrême habileté.
120 ROBKHT-HOrniN.
S'etant l'ail doiiiior un jeu, jil le ciécaclieta, le lil mêler, puis, le reprenant, brouilla les cartes par une feinte maladresse, de manière qu'elles se trouvèrent face contre lace ou dos à dos. Ce dérangement, qui semblait un effet du hasard, lui. procura Toccasion de manipuler le jeu, tout en ayant Tair de le remettre dans un ordre convenable; aussi, qua^nd il eut terminé, je reconnus, comme je m'y attendais, qu'il avait marc|ué d'un petit pli, à peine perceptible, i^erlaines cartes qui devaient lui donner line dix-huitième majeure, un roi et un quatorze d'as.
Cela fait, Comus remit le jeu à son partenaire en le priant de le mêler de nouveau, et pendant ce temps il se fit bander les yeux ; précaution inutile, soit dit en passantj car quelque soin que l'on prenne pour priver quelqu'un de la vue par ce moyen, la proéminence du nez laisse toujours un vide sutlfisant pour qu'on y voie distinctement.
Quand le partenaire eut iini, Comus prit encore le jeu comme pour le mêler à son tour, mais wus comprenez facilement qu'il ne s'agissait pour lui, (•ette fois, que de disposer les cartes de manière à ce que celles qu'il avait marquées lui échussentdans la distribution que ferait son adversaire.
Le saut de coupe ^ comme vous le savez, neutralise l'action découper; par conséquent Comus était sur du succès .
MYSTÈRKs KT (:onkioen<:ks. 1:21
Eu effet, les choses se j>a*ssèreut ainsi, et de chaleureux applaudissements accueillirent la victoire de mon antagoniste.
J'ai lieu de croire, pourtant, que grand nombre de ces bravos lui étaient accordés surtout par des amis et des compères, car, lorsque je me présentai à mon tour pour exécuter ma partie, un murmure désapprobateur accueillit mon entrée en scène. Le mauvais vouloir des spectateurs était même si manifeste, qu'il eût suffi pour m'intimider si, à. cette époque, je n'avais été en quelque sorte cuirassé contre toutes les appréciations ou préventions du publie.
Les spectateurs étaient loin de s'attendre à la sur* prise que je leui ménageais. Au lieu de réclamer un partenaire dans la salle, ainsi que l'avait fait mon rival, ce fut à (^omus lui-même que je m'adressai pour tenir ma partie.
A cette demande, je vis chacun se regarder ave(î surprise. Mais quelles ne furent pas les exclamations, quand après avoir prié mon adversaire de me bander les yeux et de me lier les mains, je lui déclarai que non-seulement je ne toucherais pas le jeu avant de couper, mais encore que je le laissais libre, lorsqu'il aurait désigné dans quelle couleur il voulait être repic et capot, de donner les cartes par deux ou par trois, et de choisir enfin celui des deux jeux qui lui conviendrnit !
1 22 ROBERT-HOLDIN .
J'avais un jeu tout préparé ' dans ma petite boîte ; j'étais sûr de mon instrument. Ai-je besoin de vous dire que je gagnai la partie?
Grâce à ces dispositions secrètes, mu manière de faire était si simple, qu'il était impossible de deviner comment je m'y prenais , tandis que les manipula-
* Le jeu est divisé eu quatre parties égales, par quatre caries plas larges que les autres, de sorte que Ton peut couper où cela est nécessaire pour rorgajûsation dujey.
Voici Tordre des cartes avant d'être coupées ; Dame, neuf, liuit, sept de trèfle. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huit, sept de cœur. As, roi, valet, di\. dame, neuf, huit, sept de pique. As, roi, valet, dix, dame, neuf, huil, sept de carreau. As, roi^ valet, dix de trèfle. Les quatre sept sont des cartes larges .
Lorsque l'adversaire a nommé la couleur dans laquelle il veut être repic et que nous supposerons être trèfle, on coupe au sept de cette couleur et on lui laisse la liberté de donner par deux ou par trois. De plus, les cartes étant une fois données , on laisse l'adversaire choisir celui des deux jeux qu'il préfère. Si celui-ci a donné les cartes par deux et qu'il ait gardé son jeu, on écarte : les neuf de pique, de cœur et de carreau et deux dames quelconques. La rentrée donne quinte majeure en trèfle, quatorze d'as et quatorze de rois.
Si, au contraire, l'adversaire a choisi le jeu du premier en cartes, on écartera : les sept de cœur, de pique et de carreau et deux huit quelcon- ({ues . La rentrée produira la même quinte en trèfle, quatorze de dames ot quatorze de vafets.
Si Padversaire a préféré donner les cartes par trois, et qu'il garde son sou jeU; on écartera : Je roi , le huit et le sept de cœur, le neuf et le huit de pique, afin d'avoir par la rentrée : la quinte majeure ou trèfle , une tierce à la dame en carreau ; trois as, trois (kmes et trois valets.
Si, au contraire, il choisit le jeu du premier en cartes , on écartera : la dame et le neuf de cœur, le valet et le sept de pique et l'as do ciirreau. On aura par la rentrée cette même quinte majeure en trèfle, une tierce au neuf en carreau, trois rois et trois dix qui feront soixante.
MYSTÈRES ET COÎVFIWENCES. 123
fions préliminaires de Cenuis faisaient nécessairement supposer qu'on était victime de sa dextérité. Je fus déclaré vainqueur à Funanimité. Des bravos prolongés accueillirent cette décision, et les amis nriêmes de Cornus, délaissant mon rival, vinrent m'offrir une charmante épingle en or, surmontée d'un gobelet, insigne do ma profession. Cette épingle, ace (jne m'apprit un des assistants, avait été commandée par le pauvre (]omus, qui croyait bien qu'elle lui serait revenue.
Je puis, ajoula Torrini, me vanter à bon droit de cette victoire, car si Zilberman m'avait laissé la boîte, il ne m'avait pas montré le coup de piquet dont j'ai imaginé moi-même les combinaisons. Ce tour n'était-il pas, Je vous le demande, bien supérieur à celui de Comiis qui, il est vrai, faisait illusion à la multitude, mais que le moindre prestidigitateur pouvait facilement deviner ?
En sa qualité d'inventeur, Torrini avait un amourpropre extrême; mais c'était, je crois, son seul défaut, et il le rachetait, du reste, par la facilité avec laquelle lui-même accordait aux autres des éloges. S'il attribuait à chacun la part de mérite qui lui revenait, il avait à cœur qu'on lui rendît la justice qui lui était due.
Son récit terminé, je lui adressai les compliments les plus sincères, tant sur son invention que sur
iii ROBER'IVHOUDIN.
l'avantage (ju'il eu avait retiré vis-à-vis de Cornus.
Ainsi voyageant, et nous arrêtant de tempsà aulrc^ pour donner' des séances dans les villes où nous pouvions espérer faire recette, nous dépassâmes Limoges et nous nous trouvâmes sur la route qui mène de cette ville à Clermont.
Torrini se proposait de donner quelques représentations dans le chef-lieu du Puy-de-Dôme, après (|uoi il voulait retourner directement en Italie, car il en regrettait le doux climat et les fanatiques ovations.
Je comptais moi-même me séparer alors de lui. Il y avait environ deux mois que nous voyagions ensemble; or, c'était à peu près le terme que j'avais lixé pour la réparation de l'automate, et mon travail était sur le point d'être terminé.
D'un autre côté, j'avais le droit de demander mon (iongé, sans crainte d'être taxé d'ingratitude. La santé de Torrini était devenue aussi bonne que nous pouvions l'espérer, et je lui avais donné tout le temps dont je pouvais raisonnablement disposer.
Néanmoins, il me coûtait de parler encore de séparation» car mon professeur enchanté de mes progrès et de mon adresse, ne concevait pas que je pusse avoir d'autre intérêt, d'autre désir que celui de continuer à voyager avec lui, et de finir par être ou son suppléant ou son successeur.
MYSTÈRES KT CONFIOËNŒS. \ il\
Sans doute, cette position m'aurait convenu à bien des égards, car, je Tai dit, ma vocation était irrévocablement fixée. Mais, soit que de nouveaux instincts se fussent éveillés en moi, soit que l'intimité dans laquelle je vivais avec Torrini m'eût ouvert les yeux sur les inconvàiients de son genre de vie, je visais maintenant plus haut qu'à sa succession. '
Ma détermination de partir était donc bien arrêtée : de pénibles circonstances retardèrent encore le moment de la séparation .
Nous étions sur le point d'arriver à Aubusson, ville célèbre par ses nombreuses manufactures de tapis. Torrini et son domestique étaient sur le devant de la voiture; moi j'étais à mon travail; nous descendions une côte, et Antonio avait serré le frein puissant destiné à enrayer les roues de notre véhicule. Tout-à-coup, j'entends le bruit d'un objet qui se brise, puis la voiture, violemment lancée, descend avec une rapidité effrayante. Les moindres obstacles lui font faire des soubresauts à tout briser, et produisent un balancement régulier qui s'accroît en nous menaçant d'une chute épouvantable.
Tremblant et respirant à peine, je me cramponne à mon établi comme à une planche de salut et, les yeux fermés, j'attends avec terreur la mort qui paraît inévitable.
Un instant nous sommes sur le point d'échappei*
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à notre catastrophe. Nos vigoureux clievaux, Inibileuient dirigés par Antonio, avaient tenu bon dans cette course effrénée ; nous étions enfin arrivés au bas de la côte. Déjà même nous passions devant les premières maisons d'Aubusson, quand la fatalité conduit de ce côté une énorme voiture chargée de foin qui, sortant d'une rue transversale, vient subitement nous barrer le passage. Son conducteur ne s'aperçut du danger que lorsqu'il n'était plus temps d'y parer. La rencontre était inévitable, le choc fut teiTible.
Lancé violemment sur la cloison de ma chambre, je fus un instant étourdi par la douleur, mais presqu'aussitôt revenu à moi, je pus encore descendre de voiture et m'approcher de mes compagnons de voyage. Antonio, couvert de contusions sans gravité, soutenait Xorrini, qui beaucoup plus maltraité que nous, avait le bras démis et une jambe cassée.
Nos deux chevaux gisaient sur la place ; ils avaient été tués sur le coup. Quant à la voiture, la caisse seule était à peu près intacte, le reste se trouvait complètement démembré.
Un médecin, que l'on alla chercher, arriva presque en même temps que nous dans une auberge voisine où nous avions été conduits.
Ici, je pus admirer la force d'âme de Torrini qui.
dissimulant avec un courage héroïque ses vives souitrances, voulut qu'on s'occupât d'abord de nous avant de songer à lui . Quelques instances que nous fîmes, il nous fut impossible de vaincre sa résolution.
Ma guérison et -celle d'Antonio furent assez rapides; quelques jours suffirent pour notre entier rétablissement. Mais il n'en fut pas de même de Torrini, qui fut forcé de passer par toutes les opérations et les différentes phases d'une jambe cassée.
Cet homme, qui n'avait, pour ainsi dire, de sensibilité que pour les chagrins passés, pour les douleurs morales, accepta avec la résignation la plus philosophique les conséquences de ce nouveau malheur.
Cependant elles pouvaient être terribles pour lui : la réparation de la voiture, le médecin, notre séjour forcé à l'auberge allaient lui coûter fort cher. Pourrait-il continuer ses représentations, remplacer ses chevaux perdus, etc. ? Cette pensée nous causait de cruelles inquiétudes à Antonio et à moi . Torrini seul ne désespérait pas de l'avenir :
— Laissez faire, disait*il, avec une entière confiance en lui-même, quand une fois je serai rétabli^ tout ira bien ; que peut craindre un homme courageux et plein de santé ? Aide^toi^ le Ciel t'aidera, a
(lit notre bon I^tbntaine ; eh bien ! nous nous aiderons tous les trois, et nul doute que nous ne sortions de ce mauvais pas.
Afin de tenir compagnie à cet excellent homme et lui procurer quelques distractions, J'apportai mon établi près de son lit, et, tout en travaillant, je repris avec lui le cours de nos* conversations, qui avaient été si fatalement interrompues.
Le jour vint enfin où j*eus la joie de mettre la dernière main à mon automate et de le faire fonctionner devant Torrini, qui en parut enchanté. Si notre blessé avait été mtoins malheureux, j'aurais profité de cette circonstaïice pour prendre congé de lui, mais pouvais-je abandonner en cet état Thomme qui m'avait sauvé la vie ? D'ailleurs, une autre pensée m'était venue aussi. Quoique Torrini ne nous eût rien dit de sa position pécuniaire, nous crayions, Antonio et moi, nous apercevoir qu'elle était fort embarrassée. Mon dévoir n'était-il pas de chercher à la relever, si cela était en mon pouvoir? Je communiquai certain projet à Antonio qui Tapprouva, en me priant toutefois d'en remettre l'exécution à un peu plus tard, lorsque nous verrions que nos suppositions s'étaient vérifiées.
Cependant les journées étaient bien longues près du malade^ car, ainsi que je l'ai dit, mes travaux de mécanique se trouvaient terminés, et l'escamotage
était un sujet de conversation depuis longtemps épuisé.
• Un jour que nous nous regardions, Torrini et moi, sans trouver une parole à échanger, je me souvins de la promesse qu'il m'avait faite de me raconter riiistoire de sa vie et je la lui rappelai, y A cette demande, Torrini soupira. — Ah! dit-il, si je pouvais supprimer de mon récit de tristes souvenirs, ce serait un bonheur pour moi de vous raconter quelques belles pages de ma vie d'artiste. Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, c'est une dette que j'ai contractée envers vous, je dois m'acquitter.
Ne vous attendez pas à ce que je v^ous raconte jour par jour toute mon existence, ce serait beaucoup trop long et pour vous et pour moi. Je veux seulement citer quelques épisodes intéressants qui forment, pour ainsi dire, les jalons d'une carrière beaucoup trop agitée, et vous donner la description de quelques tours qui ne doivent point être arrivés à votre connaissance. Ce sera, j'en suis certain, la partie de mon récit qui vous intéressera le plus, car, ajouta Torrini sur le ton d'une plaisante prophétie, quelle que soit aujourd'hui votre résolution de ne pas suivre l'art que je cultive, je puis pourtant, sans être un Nostrodamus, vous prédire que tôt ou tard vous vous y livrerez avec passion et que vous y obtiendrez des succès. Ce que vous allez eii- ?. I. 9
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tendre, mon ami, vous montrera, du reste, qu'il n'est pas permis à Thomme de dire, avecle dicton populaire : Fontaine^ je ne boirai pas de tan eau.