CHAPITRE IF
Séductions d'un agent théâtral. — Un marché à gagner cent mille francs. — Je pars pour Bruxelles. — Une bienheureuse pièce de deux sous. — Petites misères d’un voyage d'artiste. — Le théâtre du Parc. — Tyrannie d'un portier conservateur. — Salle pleine, petite recette. — Déceptions. — Retour à Paris.
A part mes nombreuses occupations et les petites misères qui y étaient attachées, j'aurais dû me trouver très heureux et me contenter des bénéfices journaliers que me procuraient mes séances. Mais voilà qu’un beau jour, le démon de la séduction se présente à moi sous la forme obséquieuse d’un agent théâtral.
— Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, en m'abordant le sourire sur les lèvres, comme si nous eussions été d'anciens amis, je suis chargé par M. X......., directeur des théâtres royaux de
Bruxelles, de vous faire une proposition d’engagement pour la saison d’été.
Mon premier mot fut un refus que j'appuyai sur d'excellentes raisons. J'étais dans une voie de succès ; iln'était pas prudent d’en interrompre le cours, et je ne voyais aucune nécessité d'aller chercher bien loin des avantages que je n’avais qu’à attendre chez moi.
Ce raisonnement eût été sans réplique pour tout autre que pour un agent de théâtre ; mais rien, on le sait, ne saurait ébranler la ténacité de ces habiles recruteurs d'artistes.
— Permettez-moi, Monsieur Robert-Houdin, de ne pas être tout à fait de votre avis. Je reconnais sans doute qu’avec votre talent vous devez toujours faire recette, mais les chaleurs vont bientôt arriver, et vous n'ignorez pas que lorsqu'il fait chaud dehors on étouffe dans votre petite salle. Cette considération pourrait bien décider le public parisien à remettre à l'automne le plaisir d'assister à vos séances, tandis qu'en vous rendant à Bruxelles, où les thcàtres sont vastes et aérés, vous n'avez pas à redouter l'inconvénient que je vous signale. Tenez, continua le fondé de pouvoir d’un ton plein de bonhomie, je vous dirai, sans vouloir vous flatter le moins du monde, qu'on ne parle que de vous en Belgique ; j'ajouterai même que c'est sur la demande d’un
grand nombre d'abonnés que le directeur s’est empressé de vous faire faire des propositions.
Cette flatteuse insinuation commençait à m’ébranler, et je donnai pour ma défense des raisons dont la faiblesse ne faisait qu’attester mon indécision.
Mon habile avocat s’en aperçat, et jugeant le moment favorable pour frapper le grand coup :
— Savez-vous, Monsieur, dit-il, quelle peut être l'importance de l'affaire que je vous propose ?
— Oh, mon Dieu, non.
— Eh bien! posez un chiffre.
— Cela me serait impossible.
— Faites toujours un à peu près.
— J'y renonce, Monsieur, car je n’entends rien à cette évaluation.
— Eh bien! moi qui m'y entends et qui me trompe bien rarement, fit l’agent théâtral en se caressant le menton, je vous dirai que c'est pour vous une affaire .... (ici mon séducteur s'arrêta comme pour faire un caleul beaucoup plus juste) une affaire 06... cent mille francs.
— Cent mille francs! m'écriai-je, ébloui d’un pareil avantage, mais vous n’y pensez pas, Monsieur !
— C'est précisément au contraire parce que J'y pense, que j'ai pu vous dire et que je vous répète encore : vous rapporterez cent... mille... francs dans votre portefeuille. Ajoutez à cela que vous aurez
eu l'avantage de voir un magnifique pays, et d’être accueilli avec tous les égards que l’on doit à un artiste de votre mérite. Vous reviendrez alors trouver vos impatients spectateurs, dont la curiosité, surexcitée par une longue privation, vous fournira des recettes beaucoup plus brillantes que vous n’eussiez pu les espérer en restant à Paris.
Peu versé à cette époque dans les affaires de théâtre, et n'ayant aucune raison de mettre en doute la sincérité de mon éloquent donneur d’eau bénite, je crus facilement à cette belle promesse. Le chiffre de cent mille francs qui résonnait encore à -mes oreilles me fascinait ; je restai un instant sans mot dire, et me laissai aller, sans m'en douter, au raisonnement que faisait jadis l'inventeur de l’écritoire.
Au fait, me disais-je, en supposant par exemple que..... Et de suppositions en suppositions, mon chiffre arrivait encore au-dessus de celui de l’agent tnéâtral.. Mais pour être raisonnable, ainsi que mon ami l’inventeur, Je coneluais de la sorte : voyons, pour éviter toute déception, mettons. …. là... seulement cinquante mille francs! et certes personne ne pourra me taxer d'exagération.
Quoiqu’ébloui par cette brillante supputation, je m'efforçai de dissimuler mon désir d'accéder à cette proposition. )
— C'est très bien, dis-je à mon tour, sur le ton
d’un véritable homme d'affaires; c’est très bien, mais quelles seraient les conditions ?
— Oh, mon Dieu! rien de plus simple, répondit mon rusé compère ; ces conditions sont toutes les mêmes avec les grands artistes. M. X...., fait tous les frais de la représentation ; seulement, pour se dédommager de ses dépenses, il retient trois cents francs sur la recette brute après prélèvement du droit des pauvres, et le reste est loyalement partagé entre lui et l'artiste.
— Mais encore serait-il bon de savoir à combien peut s'élever la somme qui restera à partager ?
— Qui est-ce qui pourrait le dire, grand Dieu! s'écria l'agent avec l'expression de la plus grande sincérité ; avec un succès comine celui qui vous attend, c’est inappréciable |
Quelques instances que je fisse, l’homme de théàtre se retrancha toujours dans ses exclamations et dans l'impossibilité d’une pareille évaluation.
De guerre lasse, j’eus confiance, et je me décidai.
— J'irai à Bruxelles, dis-je d’un ton résolu.
L'agent théâtral, tout aussitôt, tira de sa poche un engagement imprimé qu'il avait apporté en cas d'adhésion ; nous n’eûmes plus qu'à y ajouter nos conventions.
— Dites-moi, Monsieur, fit d'un ton consciencieux le mandataire du directeur, nous allons mettre
un dédit de six mille francs. Comme l'engagement est réciproque, vous devez le trouver de toute justice.
Je ne vis dans la demande de l'agent qu’un désir très naturel d'assurer l'affaire à son commettant et j'en tirai cette conclusion : que si le traité était avantageux pour le directeur, il devait l’être également pour moi, puisque nous devions partager la recette. Je consentis à la clause du dédit et je signai.
L'agent ne put réprimer un mouvement de satisfaction. Dans sa finesse, 1l le mit sur le compte de l'intérêt qu’il me portait.
— Je vous félicite bien sincèrement de l’engagement que vous venez de conclure, fit-il en me tendant la main; vous me donnerez bientôt des nouvelles du résultat que vous obtiendrez. Vous verrez, vous verrez... Ah ça! ajouta-t-1l d’un ton amical après une petite pause, voulez-vous maintenant me permettre de vous donner un conseil ?
— Certainement, Monsieur, certainement.
— Je vous dirai alors que vous ne feriez pas mal d’emporter avec vous en Belgique une collection de belles et grandes affiches. On ne sait pas faire ce genre là à Bruxelles, et voyez-vous, cela fera un effet merveilleux. Ce qui ferait très bien encore, ce serait une jolie lithographie représentant votre scène; on
la mettrait chez les principaux marchands de gravures, et l’on obtiendrait ainsi une excellente publicité. |
Ces conseils et le ton familier, presque protecteur, avec lequel ils m'étaient donnés, me parurent étranges; je ne pus m'empêcher d'en témoigner mon étonnement à l’homme d’affaires.
— À quoi bon, dis-je, toutes ces précautions de publicité? Je croyais avoir compris que...
— Voilà bien les artistes, fit en m’interrompant mon donneur d'avis; oh, mon Dieu! ils sont tous de même. Absorbés par l’art, ils ne connaissent rien aux affaires. Mais voyons, Monsieur Robert-Houdin, seriez-vous fàché de gagner cent cinquante mille francs au lieu de cent mille que je vous ai promis ?
— Ma foi, non, dis-je en souriant, et j'avoue même que loin d'en être fâché j'en serais très satisfait.
— Eh bien! plus vous ferez de publicité, plus vous ajouterez au chiffre que je vous ai posé.
— Mais il me semblait que la publicité était généralement l'affaire des directeurs.
— Oui certainement, la publicité ordinaire, mais la publicité extrà, jamais! Vous devez penser que cela ne se peut pas, puisque cctte publicité sera tout à votre avantage.
Quelque peu versé que je fusse dans les affaires, ainsi que venait de le faire observer l'homme du:
théâtre, je vis bien que ses arguments n'étaient pas toujours d’accord avec la logique. Quoiqu'il en fût, en raison du résultat qu’il me promettait, je consenis aux grandes affiches et à la lithographie.
— A la bonne heure! fit l'agent, dont la familiarité croissait sensiblement depuis la signature du contrat. À la bonne heure! voilà ce qui s'appelle faire convenablement les choses.
Et mon homme me quitta en me félicitant encore sur l’excellente affaire que je venais de conclure.
Une fois seul, je savourai tout à mon aise la joie de rêver aux magnifiques résultats qui m’étaient promis, et cette Joie anticipée fut peut être la seule que je goûtai depuis le moment de la signature de cet engagement jusqu’à son expiration.
Le premier désagrément qu’il m’occasionna fut une petite discussion avec mon caissier. Or, mon caissier, C'était ma femme, qui, en raison de son emploi, avait voix délibérative dans lesaffaires théàtrales.
Je ne pouvais certainement trouver un employé d’une plus grande probité, un commis plus dévoué. Mais je dois le dire, ce commis, peut-être en raison de ses liaisons intimes avec son patron, se permettait quelquefois de n'être pas de son avis. C’est ce qui m'arriva, lorsque je lui dépeignis la brillante perspective de mon traité.
J'eus beau terminer mon exposition par cette phrase harmonieuse dont je martelais les mots pour leur donner plus de valeur.
— Et nous revenons en France avec cent. ....
mille. .... francs de bénéfices nets.
Ma femme, ou plutôt mon caissier, se contenta de me dire :
— Eh bien, moi, à ta place, je n'aurais pas fait cette affaire. |
— Mais pourquoi cela ? dis-je piqué de cette opposition inattendue.
— Pourquoi? Parce que rien ne te garantit les bénéfices qu’on t'annonce, tandis que tu es parfaitement assuré de tes dépenses.
Voulant couper court à une discussion dont je prévoyais ne devoir pas sortir à mon honneur :
— Voilà bien les femmes, dis-je en me servant de la phrase de l’agent théâtral; ne comprenant rien aux grandes affaires, elles font de l'opposition quand même. Mais, ajoutai-je en hochant la tête, nous verrons bien plus tard qui des deux aura raison.
Je viens de me confesser de m'être laissé facilement entraîner par de flatteuses illusions ; je dois ajouter que ce fut la dernière fois, car je fus depuis d’un scepticisme tel, en fait de supputations, que mes modestes prévisions se trouvèrent toujours au-dessous de la réalité.
L'époque de notre voyage arriva bientôt; nous en fimes les préparatifs avec une incroyable activité, ar j'avais à cœur de perdre le moins de temps possible eñtre la clôture de mes représentations à Paris et leur ouverture à Bruxelles.
La grande ligne du Nord n’était point encore ouverte à cette époque; je fus donc obligé de me contenter d’une voiture de poste. En conséquence, je louai chez un constructeur de voitures publiques, à raison de deux cents francs par mois, une diligence qui avait dû faire autrefois le service des environs de Paris; elle se composait d’un coupé et d’une vaste rotonde, que surmontait une impériale pour les bagages.
Le 25 mai, jour fixé pour notre départ, ma voiture fut chargée d’une quantité prodigieuse de caisses contenant mes instruments, et, après nous être installés dans nos compartiments respectifs , nous entendimes claquer le fouet du postillon et nous partimes. |
Nous emmenions avec nous, dans ce voyage, outre nos deux enfants qui servaient à mes séances, un régisseur, un ouvrier qui cumulait également l'emploi de domestique, et la mère de ma femme. Ma belle-mère venait en Belgique pour son plaisir, et devait en même temps rendre quelques services à sa fille dans les détails dont elle était chargée pour le théâtre.
Galopant à travers Paris, nous eûmes bientôt dépassé les faubourgs et la barrière de Saint-Denis. Il faisait un temps superbe, véritable soirée de printemps. Nous étions, ma femme et moiavec l’un de nos enfants, très confortablement établis dans le coupé. C'était le premier voyage que faisait Madame Robert-Houdin , et elle en était tellement charmée, que si je lui avais présenté, dans le moment, le calcul des bénéfices présumés de notre excursion, elle eût peut-être elle-même surenchéri.
Quant à moi, j'étais plongé dans une douce réverie. Je me rappelais mon voyage avec Torrini, et tout en donnant un souvenir de regret à cet excellent ami, je comparais sa voiture avec mon fringant attelage, ses modestes prétentions de fortune avec les brillants avantages qui m'avaient été promis. On comprendra facilement que je me laissasse entraîner à un sentiment de noble orgueil, moi qui ne tenais cette position que de mon travail et de mon énergie. Puis, me trouvant pour le moment débarrassé des tracas de mon administration théâtrale, et dégagé de mes idées inventives auxquelles j'avais donné congé, j’éprouvais un bien-être indéfinissable, et si ce n’était la crainte de faire un jeu de mots, j’ajouterais qu’en ce moment j'étais vraiment transporté.
Que n’aurais-je pas donné pour me voir passer
ainsi en voiture | Il me semblait que les passants eux-mêmes nous regardaient avec une certaine satisfaction, et dans cette illusion enfantine, je leur souriais sans pouvoir m'en défendre.
A quelque distance de la barrière nous nous arrêtàmes.
— Voulez-vous descendre pour faire peser votre voiture, dit le postillon ; voici le bureau.
— Monsieur, me dit en m'abordant le préposé de la bascule, avant de procéder à la formalité du pesage, je vous déclare un procès-verbal pour un chargement plus élevé que le règlement ne le comporte. |
Je ne pouvais invoquer mon ignorance en cetle matière, car nul ne doit ignorer la loi ; je me soumis assez philosophiquement à ce procès-verbal, et bientôt, riant de cet incident, nous reprimes gaiment notre voyage.
La nuit commençait à couvrir la campagne de ses ombres, nous allions entrer dans Senlis. Un vieux mendiant nous voyant venir, présenta de loin son chapeau ; je compris ce geste expressif, et j’eus la satisfaction de faire d’un seul coup, en passant, un tour d'adresse et une bonne action : Je jetai une pièce de deux sous qui tomba au milieu de la modeste coiffe.
Je venais à peine d'exécuter cette adroite manœu-
vre, que des cris de : Arrêtez! Arrètez! retentirent à mon oreille. En même temps je vis le malheureux vieillard essoufflé, n'en pouvant plus, poursuivre la voiture de ses gestes et de ses exclamations. |
Le postillon fit enfin arrêter ses chevaux, et Dieu sait. s’il était temps! Quelques pas de plus et notre lourde voiture versait. Le brave mendiant venait de s'apercevoir qu'une de nos roues était sur le point de faire le chapelet. (Une roue fait le chapelet, lorsque le cercle de fer quitte les jantes, qui se disloquent aussitôt sous la pression de la voiture.) Le vieillard dans sa course rapide, avait perdu sa pièce de monnaie et s'était mis à sa recherche; je lui évitai cette peine en la remplaçant par une pièce de cinq francs.
On a bien raison de dire qu'un bienfait n'est jamais perdu. Ce fut à une simple pièce de deux sous que nous dûmes d'échapper à un accident dont les conséquences étaient incalculables.
Un charron voisin arriva aussitôt, et nous fit comprendre la nécessité de réparer les deux roues de la voiture. Voici l'explication qu'il nous donna sur l'accident qui nous arrivait.
La diligence était restée longtemps sous une remise humide, les jantes s’étaient gonflées, puis la chaleur occasionnée par la vitesse de notre course les avait
séchées, et elles avaient pris du jeu dans le cercle de fer.
L'opération dura quatre heures et me coûta quarante francs. C'étaient peut-être vingt francs de plus que ce travail ne valait, mais que faire, sinon payer? car il m’eût fallu perdre en réclamations un temps qui m'était très précieux. Je payai donc. | Je commençai à comprendre que les impressions de voyage en diligence ne sont pas toutes de nature à enrichir l'artiste voyageur. Mais la réflexion venait trop tard, et il ne me restait plus qu'à continuer ma route. C’est ce que je fis, sinon très gaîment, au moins avec une insouciante résignation.
Je passerai sur les détails de mille petites misères qu'il nous fallut subir, comme autant de coups d’épingle, échelonnés sur notrepassage pour nous préparer à de plus amères déceptions.
Nous arrivons enfin à Quiévrain, ville frontière de la Belgique. Là, après avoir quitté les chevaux de poste, nous devions embarquer notre voiture au complet sur le chemin de fer conduisant à Bruxelles. Préalablement nous devions subir les formalités de la douane.
J'espérais, ainsi que me l’avait indiqué lagent théâtral, pouvoir passer en déclarant sommairement la nature des objets servant à mes représenta-
tions. Je me présentai au bureau et je fis ma déclaration. |
— Monsieur, me dit un commis d’un ton très poli (les employés belges sont généralement très doux et très honnêtes, du moins je les ai toujours trouvés ainsi), il n’y a qu’un moyen de passer vos bagages. |
— Alors, répondis-je sur le même ton, voulezvous, Monsieur, avoir la bonté de me l'indiquer, pour que j'en profite au plus tôt ?
— C'est de déballer vos instruments, de leur donner une valeur que le vérificateur contrôlera, de payer vingt-cinq pour cent sur le prix d’estimation, après quoi vous pourrez partir quand bon vous semblera.
— Mais, Monsieur, cela n’est pas possible, fis-je, vivement contrarié d’un pareil contre-temps.
— Et pourquoi cela n'est-il pas possible ?
— Parce que mes instruments ne sont pas des marchandises.
J'expliquai alors au commis que je me rendais à Bruxelles pour y donner des représentations , après lesquelles je devais rentrer en France avec les mêmes bagages.
D’après les renseignements que me donna l'employé, il paraît que j'avais négligé de remplir une simple formalité, à défaut de laquelle le bureau de
Quiévrain ne pouvait me laisser passer sans payer. Pour entrer mes instruments en franchise, il m’eût fallu en faire la demande au Ministre belge, qui me l'eût facilement accordée. Il est vrai que je pouvais encore le faire, mais je n’aurais reçu la réponse qu’au bout de huit jours, et l'autorisation me serait arrivée trois jours après l’époque fixée PE mes débuts à Bruxelles.
Je me trouvais donc dans l'alternative, tout en payant un droit considérable, de perdre un temps précieux à déballer, estimer, remballer mes instruments, ou d'abandonner six mille francs de dédit à mes directeurs, en attendant une réponse du ministère. J'avais beau faire des supplications de toute sorte aux différents employés de la douane, je n’en oblenais que ces mots dictés par leur inflexible consigne : « Nous n'y pouvons rien. »
J'étais désespéré. En vain me conformant à cette maxime : qu'il vaut mieux s'adresser au bon Dieu qu'à ses Saints, je poursuivais d’obsessions le Direeteur lui-même ; il ne voulait rien entendre. C'était un gros homme de bonne mine, d’une cinquantaine d'années, vêtu d’un énorme paletot à peu près semblable de coupe à celui que j'ai décrit à propos de mes exercices sur l’escamotage,
Nous étions tous les deux à la porte de la Douane, près de la route, sur laquelle mes caisses avaient été déposées.
Fatigué d'entendre mes éternelles suppliques, le Directeur s’était mis à causer avec moi de choses et d’autres ; mais je ramenais toujours la conversation sur le même sujet.
— Vous êtes donc Prestidigitateur ? me dit mon gros Belge, en appuyant sur cé mot pour me prouver qu'il connaissait l'expression pompeusé dont on décore l’escamoteur.
— Oui, Monsieur, c’est ma profession.
— Ah! ah! très bien. Je connais plusieurs célébrités dans cet art ; j'ai même suivi leurs séances avec beaucoup de plaisir.
Pendant que mon amateur me parlait ainsi, il m'était venu une idée que je mis tout de suite à exécution et dont le résultat, je l’espérais, devait militer puissamment en faveur de mes sollicitations.
— Quels sont donc vos tours les plus saillants ? ajouta le gros homme du ton d’un véritable connaisseur.
— Je ne sais vraiment comment vous les décrire, c'est assez difficile. IL en est un surtout qui ne peut être apprécié que lorsqu'on le voit faire; mais je puis vous en donner facilement un échantillon.
— Si cela se peut, je le veux bien, dit l'employé qui n'était pas fâché de se dédommager de l'ennui que je lui avais fait subir.
Mon fils, en ce moment, jouait à quelque distance,
sur la grande route, et sautait d’un pied sur l’autre en poussant une pierre.
— Émile, lui criai-je, en le hêlant, peux-tu nous dire ce que Monsieur a dans la poche de son paletot ?
— Certainement, répondit l’enfant sans discontinuer son jeu, il a un mouch@r à raies bleues.
— Oh! oh! fit le gros monsieur d’un air d’étonnement. Puis ilse ravisa, et, mettant de chaque côté les mains dans ses poches pour en cacher le contenu :
— C'est très bien, ajouta-t-il d’un air de doute, mais le hasard pourrait être pOur quelque chose dans cette découverte.
Après une petite pause, pendant laquelle il semblait très intrigué :
— Pourrait-il maintenant dire ce qu’il y a sous le mouchoir ?
— Monsieur demande ce qu'il y a sous son mouchoir ? criai-je à mon fils.
— Il ya, répondit-il sur le même ton, un étui en maroquin vert, qui est vide de ses lunettes.
— C'est très curieux ce que fait cet enfant, c’est trés curieux, dit l'homme au paletot.
— Mais, ajouta-t-il en hochant la tête, je voudrais bien qu’il me nommât l’objet qui est sous l'étui à lunettes.
Et mon incrédule fermait l'ouverture de ses poches avec ses mains.
Je tirai bon augure de la dernière exclamation de mon interrogateur. Aussi voulant assurer mon succés, je pris mes précautions pour que mon fils répondit juste, et je lui transmis la demande qui venait de lui être faite.
Émile, qui n’avait pas un instant discontinué son jeu, nous cria comme pour se débarrasser de nous : c’est un morceau de sucre que Monsieur a eu de reste de sa tasse de café.
— Ah! c’est trop fort, s’écria le Directeur dans un beau mouvement d’admiration, cet enfant est sorcier.
Ma séance de seconde vue en resta là ; cependant je vis avec plaisir qu’elle avait produit une vive impression sur le Directeur de la Douane, qui après quelques instants de réflexion revint lui-même sur le sujet que nous avions quitté.
— Tenez, Monsieur, ajouta-t-il, je vais enfreindre pour vous mes règlements. Nous n'ouvrirons pas vos caisses ; je m'en rapporte à vous pour la désignation des objets et pour la valeur que vous allez leur donner; vous payerez un droit d’après le tarif, et une fois à Bruxelles, lorsque vous aurez obtenu du Ministre l'autorisation d'entrée en franchise, Je vous ferai rendre l’argent que vous m’aurez donné.
Je remerciai mon nouveau proctecteur, et quelques heures après, personnel et bagages étaient arrivés à la gare de Bruxelles.
Avant de quitter tout-à-fait Quiévrain, je veux donner à mon lecteur une idée de l'escamotage qui m'avait. aidé à réaliser les surprenants effets de la seconde vue auxquels je devais ma délivrance.
J'ai dit que le Directeur portait un paletot avec de grandes poches; or, mettant à profit l’art à l’aide duquel j’avais jadis si habilement dévalisé mon ami Comte, j'étais parvenu à savoir ce qu’il y avait dans Hi poche du paletot, et par suite mon fils en avaït reçu communication. Quant au morceau de sucre, il était très facile de reconnaître d’après sa forme symétrique qu'il venait d’un café ; d’ailleurs, il est bien rare de ne pas tomber juste en supposant qu’un morceau de sucre sortant de la poche d’un homme de cinquante ans, surtout d’un belge, ne vienne pas de l’excédant du sucre destiné à son café. Jamais cette supposition faite à propos ne m'a mis en défaut, et dans cette circonstance elle avait eu un succès complet.
A la station de Bruxelles, un postillon ayant trois chevaux à sa disposition nous proposa de conduire notre lourde voiture à l'hôtel de Tirelemont. Nous acceptâmes, d'autant plus volontiers que n'ayant pris d'avance aucun renseignement, cette proposition nous tirait d’embarras.
Après avoir traversé la ville au train de poste, nous arrivâmes dans une rue tortueuse, au milieu de laquelle notre eonducteur fit bruyamment claquer son fouet pour annoncer notre arrivée ; puis, avec l’habileté d’un postillon consommé , il nous introtduisit sous une voûte conduisant à la cour de l’hôtel de Tirelemont.
Nous y fimes une entrée toute princière qui me rappelait notre sortie de Paris. | Le maître d'hôtel, sa femme, les domestiques, chacun était à son poste et prêt à nous recevoir
dignement. |
Déjà nous étions arrivés sans encombre à moitié de l’étroit passage, lorsque tout-à-coup notre voiture s'arrêta comme si elle eût été rivée sur le pavé.
Les coups de fouet pleuvent en vain sur les malheureux chevaux ; les jurons énergiques, les stimulants de toute espèce ne peuvent vainere l'obstacle inconnu.
Certain que de chaque côté la voie se trouve entièrement libre, le postillon veut tenter un dernier effort ; il descend vivement de son siége, prend son attelage à la bride, et d’un bras vigoureux les tire à lui.
La voiture semble enfin céder à cette puissante attraction ; on la voit peu à peu s'avancer. Soudain un sourd craquement se fait entendre, en même
temps que des cris d'angoisse partent des deux compartiments de la diligence.
Les portières sont violemment ouvertes ; femmes et enfants se précipitent par ces étroits passages, et le dernier d’entre nous est encore sur le marchepied, que l’impériale s'écroule et remplit l’intérieur de la voiture de ses lourds et nombreux colis.
Dans l’émotion d’un pareil danger, nous nous . comptons comme après un naufrage, et grâce à Dieu, nous nous revoyons tous sains et saufs. ,
Ma femme, sa mère et mes enfants sont entourés de soins, tandis que sans être entièrement remis de ma frayeur, je recherche la cause de la catastrophe imprévue. Je ne tarde pas à reconnaitre qu'en entrant sous la voûte, la voiture trop haut chargée, avait fait coin sur les parois inclinées des poutres, et que cette pression graduelle et-puissante avait fait céder la caisse vermoulue de notre vieux véhicule.
Comparativement au malheur dont nous avions été si miraculeusement préservés , l’avarie de la voiture était un accident sans importance, une perte qui serait bien vite oubliée au milieu des succès qui nous attendaient. La voiture fut cnvoyée en réparation et tout fut dit sur cet événement. Nous ne songeâmes plus qu’à nous remettre des émotions et des fatigues de notre pénible voyage.
Ma première sortie dans Bruxelles fut pour mon Directeur, qui se montra enchanté de mon exactitude et me fit le plus gracieux accueil.
De là je me rendis au théâtre du Parc, où je devais donner mes représentations.
Ce monument, qui a été récemment réduit en cendres, était situé dans le plus agréable endroit de la ville : 1} occupait un des angles d’un magnifique parc qui est à Bruxelles ce que les Tuileries soni à Paris.
Pendant l'été, il n’y avait point d'acteurs, et c'était pour combler cette lacune que l’on avait contracté un engagement avec moi.
Ce théâtre était la propriété de la ville; voia comment j'en fus instruit. Le concierge, auquel le Directeur avait dû recommander de me fournir les renseignements qui me seraient nécessaires, le concierge, dis-je, m’annonça qu'il était attaché au monument autant comme Conservateur que comme maître machiniste. Il me fit aussi savoir, avec une gravité toute magistrale, que je ne pouvais enfoncer un clou dans les décors, pratiquer une ouverture sur la scène, faire en un mot le plus petit changement ou dégât, sans que lui, employé responsable, n’en eüt référé à l'architecte de la ville.
— Un tel contrôle n’est pas possible, dis-je à cet important personnage. Comment faites-vous donc
lorsqu'on donne des représentations au théâtre ?
— Ah! ça, c’est différent. M. l’Architecte ayant confiance en moi, me laisse libre de faire ce que je juge convenable pour les représentations, et puis, voyez-vous, je réponds de tout.
— Si ce n’est que cela, j'en répondrai aussi, et tout sera dit.
—. Ça peut se faire tout-de même, fit le concierge d’un ton moqueur ; adressez une demande à la ville; le conseil en délibèrera, et vous recevrez l'autorisation dans une quinzaine de jours.
Je vis que le rusé machiniste voulait s'imposer pour utiliser avec moi ses jours de chômage, mais je détruisis bientôt ses espérances en lui faisant savoir que je n’entendais initier aucun étranger à mes mystérieuses organisations.
Cette conversation avait lieu sur le théâtre, à la lueur d’une chandelle que le conservateur du Théâtre-Rpyal tenait à la main. Dès que je lui eus fait connaître mon intention de me passer de ses services, il me tourna le dos et prit le chemin de sa loge, que dis-je ? de son bureau, nous laissant dans une complète obscurité.
— Dites-moi donc, Monsieur le machiniste, lui criai-je, nous ne pouvons pas rester ainsi à tâtons, ouvrez-donc les fenêtres.
— Les fenêtres, fit le concierge en se mettant à
rire, est-ce qu’il y a des fenêtres dans un théâtre ? à quoi ça servirait-il, je vous le demande, puisqu’on fait toujours les répétitions avec de la lumière ?
— C'est très bien raisonné, mon brave, repris-je en modérant un éclat de rire. J’ai toujours pensé comme vous qu'on pouvait se passer de fenêtre quand on avait de la lumière, mais quand on n’a pas de lumièré. . . .?
— Quand on n'a pas de lumière, dit d’un ton goguenard le portier, formalisé de s'être entendu appeler mon brave; on fait comme moi, on va chez l’épicier avec son argent et on achète de la chandelle, c’est pas plus difficile que cela.
Tout en faisant cette réponse, le conservateur et son lumignon s'étaient éclipsés.
Je n’avais pas de temps à perdre en récriminalions, et d’ailleurs cet homme, que j'aurais si facilement mis à la raison dans toute autre circonstance, pouvait me jouer quelque mauvais tour qui m’eût peut-être empêché de faire Les miens. |
Mes instruments restaient pour ainsi dire à sa merci pendant la nuit, et cet mamovible fonctionnaire avait toutes les facilités possibles de commettre quelques dégâts, dont il lui eût été très facile ensuite de se justifier. Je pris done mon parti sur cette taquinerie, et j'envoyai sure-champ mon domes-
tique chez lépicier, Providence naturelle de quiconque manque de lumière.
Bientôt nous eùmes à notre disposition un paquet de bougies, avec lequel nous organisämes un éclairage & giorno qui, nous tenant lieu de la lumière du soleil, nous permit d'explorer les lieux avant d'en prendre possession.
Je vais profiter de cette circonstance pour dépeindre à ceux de mes lecteurs qui ne la connaissent pas, cette partie du théâtre à laquelle on a donné le nom de coulisses, et où nous nous trouvions en ce moment.
Que l’on se figure une vaste halle, dont les murs, à l’état de primitive construction, sont couverts d’une couche épaisse de poussière noire, qui lui donnerait assez l'aspect d’un marché à charbon, si son ameublement n’en révélait la destination. On sait déjà, d’après la réflexion de notre spirituel Pipelet, qu'il n’y a pas de fenêtres, de sorte que le soleil n'y pénètre que sous forme de contrefaçon.
Dans tous les coins de cette immense salle sont entassés des décors dont les peintures par a peu près attendent les effets de lumière et de perspective pour représenter à tour de rôle de somptueux salons, des jardins émaillés de fleurs ou les féeriques palais des Mille et Une Nuits.
D'énormes châssis de bois, appelés portants, barrent de tous côtés le passage. Ici, vous recevez un horion en vous heurtant contre le beffroi qui doit sonner l'heure fatale du drame ou les bruyants éclats de la fête ; là, c’est un long instrument qui simule la pluie dans ses nombreuses graduations. Soudain l'orage gronde à vos côtés, car en passant vous avez ébranlé la feuille de tôle destinée. à l'imitation du tonnerre. Enfin, de quelque côté que vous dirigiez vos pas dans cette forêt de poteaux et de cordages, des meubles en carton, des armes en papier doré, des cuirasses en fer-blanc, des accessoires sans nombre, viennent entraver votre marche.
Cette distribution est à peu de chose près la même dans tous les pays. Cependant, je dois dire que l'ordre et la propreté des théâtres varient selon l'intelligence de ceux qui les régissent.
On ne rencontre pas non plus partout le même luxede décorations et d'accessoires; certains théâtres s'en trouvent littéralement encombrés, et d’autres en sont entièrement dépourvus.
Je me rappelle qu'à Chester, petite ville d’Angleterre, renommée pour les fromages qui portent son nom, et où je donnai une douzaine de représentations très suivies, je trouvai dans le théâtre une organisation de décors de la plus naïve originalité.
À proprement parler, il n’y avait sur la scène qu'un seul décor; mais comme il était impossible de rendre toutes les situations scéniques avec cette faible ressource, le machiniste s'était ingénié de peindre une forêt sur le revers des panneaux et de monter ceux-ci sur pivot. A l’aide d’une combinaison facile à comprendre, notre homme tournait une manivelle, et tous les châssis faisant en même temps volte-face, fournissaient selon le besoin un salon ou une forêt.
Avec d'aussi faibles ressources, l'illusion de la scène se trouvait bien quelquefois compromise, mais au dire du machiniste les artistes corrigeaient les anachronismes des lieux par d’ingénieuses variantes dans les rôles et quelquefois aussi par l'expression de la physionomie.
Ce machiniste était comme son décor; il remplissait des fonctions multiples : il était tour-à-tour concierge, peintre, perruquier, chef d'accessoires, habilleur et commissionnaire. Avec tant de cordes à son arc, ce brave homme se trouvait,les trois quarts de l’année sans emploi, parce quependant ce temps, il n’y avait à Chester ni direction ni troupe.
Pour revenir au portier, machiniste, conservateur du théâtre du Parc, cet homme ne put jamais me pardonner d’avoir refusé ses services.
Sa brusquerie, sa mauvaise volonté, me poursui-
virent jusqu'à la fin et me suscitèrent des ennuis sans nombre. J'eus beau porter plainte au Directeur, je ne pus en obtenir aucune satisfaction. Le concierge, salarié par le gouvernement, se croyait le droit, ainsi que ses confrères les portiers de Paris, de faire sentir à ses locataires son pouvoir et son indépendance.
J'ai joué depuis sur bien des théâtres royaux, mais jamais je n'ai eu affaire qu'à des machinistes excessivement polis et à des directeurs pouvant se flatter d’être, ainsi que le charbonnier du dicton populaire, maitres dans leurs loges.
Quoiqu'il en soit, je sus surmonter les difficutltés de toute nature, et j'arrivai au jour imdiqué par le traité à donner ma première représentation.
Ce jour-là, commencèrent les préludes de cette fournaise ardente qu'on appela l'été de 1846 ; il faisait une chaleur étouffante. Néanmoins la salle fut pleine, et le succès de mes expériences fut aussi grand que je pouvais le désirer. La seconde vue surtout produisit un enthousiasme que les froids Bruxellois traduisirent par de bruyants bravos.
J'étais heureux et fier, car outre la satisfaction que cause toujours un succès, j'entrevoyais la réalisation des brillantes promesses de l'agent théâtral. Aussi, pour me venger un peu de la taquinerie de mon cuissier, je ne manquais pas, chaque fois que
je rentrais dans la coulisse, de lui dire d’un ton trio mphant :
— Eh bien! et les cent mille francs, y crois-tu maintenant ? Voilà comme j'aime les affaires.
Et je reparaissais en scène, la figure souriante et animée.
Ma représentation terminée, le rideau se baissa sur les illusions que je venais de produire, ainsi que sur celles dont je m'étais bercé dans le chiffre de ma recette ; illusions aussi éphémères les unes que les autres! Car, j'avais à peine quitté la scène, que je vis arriver vers moi mon régisseur dans l'attitude que* suivant le récit de Théramène, tenaient autrefois les coursiers d'Hippolvyte. Lui, si joyeux à l'ouverture de la séance,
L'œil morne maintenant et la tête baissée , Semblait se conformer à sa triste pensée.
— Tenez, Monsieur, me dit-il en me montrant un modeste rouleau, voici votre part.
— Comment ma part, m'écriai-je avec un ton d’indicible désappointement..….. et le reste ?
— Le reste, Monsieur... le reste s’en est allé en prélèvement pour frais attribués au directeur, et en contribution du droit des pauvres.
— Mais le reste, m'obstinai-je à dire, le reste, qu'est-il devenu ?
— Mon Dieu, Monsieur, fit mon régisseur d'un
ton lamentable, le contrôleur du théâtre prétend que le plus grand nombre des spectateurs sont venus avec des billets donnés.
Irrité d’une semblable explication , je courus au contrôle.
Là, pouvant à peine me contenir, J'ouvris et fermai la porte du bureau avec fracas. L’employé tourna la tête de mon côté, et sans s’émouvoir de ma brusquerie, 1] me salua poliment (nouvel exemple de la politesse belge).
— Comment se fait-il, lui dis-je, sans répondre à son salut, que l’on ait donné tant de billets de faveur sans m'en prévenir ?
— Monsieur, répondit mon homme avec une tranquillité qui me donna à penser qu'il était fait à ces petites scènes, ces billets ont été donnés d’après les ordres du directeur. Vous n’ignorez pas, ajoutat-il d'un ton conciliant, que le jour d’une première représentation dans un théâtre Royal, il y a de nombreuses exigences. Nous avons par exemple les autorités desquelles nous relevons, l'architecte de la ville, le directeur du gaz, les journalistes, les parents et les amis du Directeur, le commissaire de police qui de droit a sa loge, et tous ces Messieurs, vous devez le penser, ne viennent pas seuls, ils sont accompagnés de leurs familles respectives. Nous avons encore. ......
— Eh! Monsieur, dis-je ironiquement au comptable, en l’interrompant dans sa liste de privilégiés, arrêtez-vous de grâce ; car si vous continuez ainsi, je crains bien que vous n'ayez eu tant de billets de faveur à placer qu’il ne vous en soit plus resté un seul pour le public payant. Demain sans doute je serai obligé de rapporter à votre caisse la modique somme que vous m'avez envoyée tout-à-l’heure. Quoi qu’il en soit de ces comptes, ajoutai-je avec incrédulité, j'irai m’en expliquer avec le directeur.
Le lendemain, en effet, je me rendis chez M. X..…. avec l'intention bien arrêtée de lui témoigner mon mécontentement. Mais le directeur se montra d’un empressement si cordial dans ses explications qu'il me fut impossible de me fâcher. Nous convinmes seulement qu'à l'avenir les billets de faveur porteraient tous ma signature, et qu'ils ne seraient plus accordés avec autant de libéralité.
Cette mesure empêcha peut-être quelques abus nouveaux, mais elle ne put les supprimer tous, car quoique la salle fût toujours de plus en plus remplie, ma cassette ne suivit pas la même progres- SION.
Loin d'atteindre le chiffre fabuleux qui m'avait tant ébloui, je ne rapportai de mon voyage de Belgique qu’une illusion déçue, de l'expérience acquise pour l'avenir, et comme me l'avait prédit mon caissier, de
nombreuses notes de dépenses faisant balance avec les bénéfices de mes représentations.
J'ai tout lieu de croire que pendant mon séjour au théâtre du Parc, je fus trompé sur le chiffre de la part qui m'était due. C'était ma première affaire de ce genre , je dus faire une école à mes dépens; mais plus tard Je luttai de ruse et sus me mettre en garde contre toute espèce de fraude. J'ajouterai que plus lard, aussi, j'eus la satisfaction de me lier avec des directeurs d’une probité reconnue , auxquels j'accordai toute ma confiance, sans avoir jamais eu l'occasion de le regretter.