Confidences et mélancolies
Un poëte do roiioiii, B.vudciaire, a rmis sur les poëtcs de race créole nn jiigenieiil (|iii, adopté sans appel, réduirait singnlièreinent la portée de ce recueil et surtout de la nolice dont j'ai cru iililc de le l'aire précéder, si ce n'en élait en ([uelque sorte la condamnation, lia prétendu que les créoles n'ont pas de génie poétique. Il leur manquerait, entre autres dons essentiels, Toriginalité et la vigueur.
L'auteur des Fleurs du Mal. en exhalant celte boutade, pensait probablement à P(Ui}y. mais que ne s'est-il de préférence souvenu du grand Diuuas ."' \ujourd'hui qu'une célébrité universelle s'attache aux noms de Lccontc ilc Lisle (i) et de Ucrcdhi (:>.). le ci"itique (|ui s"a\iserait de coiilesler à ces mail l'Cs écrivains, en raison de leurs origines, les deux principaux attributs de la virilité intellectuelle se ferait tort dans l'opinion du lecteur.
(i) Créole de l'Ile Bourbon.
(2) Créole de Cuba.
Nous donnons ici à ce ternie de créole son acception la plus usuelle, s'étendant à tous les individus, df sang pur ou de sang mêlé, nés dans les colonies ou les anciennes colonies européennes du Nouveau-Monde et descendants des anciens colons. A l'origine, il désignait tout sujet de race exotique, né dans les colonies.
A TiiWEns Lv poi:sn: iivhii:n\e
Pour nous. Haïtiens, (|iii, en nous séparunl delà Krancc, a\ons conservé les lois, les nuenrs, la langue l'I l)('aucou|) (lu earaelèic cl de r('S[)iil IVaneais, sans (joule nous ne pouvons re\('n(li(|uer eoinnie enlièreinenl nôtres les eoneeplions dont nos poêles animent leurs o'uvres et la lornie doid ils les revèteid : mais s'il esl une l'ois diMuontiv (jue certains tours particuliers de sInIc et dépensée, communs à la plupart d'entre eux, leur soid dcAcnus habituels, au point de levu" constituer parmi tous les écrivains de langue française une physionomie distincte, un accent individuel, la poésie haïtienne aura justifié de son existence, et partant de sa raison d'être. L ne branche détachée du \ ienx tionc gaidois, (pii, transplantée en terre tropicale, produirait des variétés nouvelles de fleurs el de h-uits, telle est l'image par lacpieile volontiers nous symboliserions les aspirations de notre littérahuc nationale. Reste à savoir en cpielle mesure cette niéiaphoi'e s'accorde a\ec la r(''alit(''.
Le gont des xers, naturel à tous les écoliers du monde, n'est cullivé nulle part a\ec plus de dévotion (|U(' dans le ])elil monde des écoliers haïtiens. Cela esl si nianircsic (pion en a parfois l'ail ('-lat pour contester à nos jeunes gens l'aptitude aux fortes études scientificpies. A la M'iité, toutes les fois qile, aiguiljorui»'"- pai- l'espoir (lune profession lucra'i\c et en-
V IBANEUS I. V P(»i;siE lIAITIE>i>E
Iraîiics par une bonne inélliode (Fenseifinenienl, ils se sonl portés vers les seiences, ils \i\ on! pas lait ])ieu\e d'une intclli^enee moindre cpic dans les lettres. Mais il serait puéril de UK'connaiire (pic les voeations littéraires, réelles ou erronées, ont (''!('' ius([n'à [)rés('nl les j)lus IVécinenics chez nous (i) et ])armi nos littérateurs, en nicltaiil dee(jlé les journalistes, (qui relèvent, je le veux bien, de la lilléralure, mais dans une si médiocre proportion !) le «groupe le plus imposant par le nombre est sans eontredit celui des poëtes. D'oi^i vient pourtant que les recueils de poésies vraiment remarquables dont nous pouvons nous prévaloir soient, au bout du compte, assez rares ?
C'est que y>o///' gravir les degrés du Parnasse, comme amail dit le vieux Boileau, il Tant u seiUir du ciel Vinjluence secrète » : ce qui signifie, en vile prose, que la première condition pour [)r(''lendi(' au litre de
(i) Parmi les Haïtiens qui se sonl distingués dans lï-tudc des sciences, on peut citer : MM. Pierre Ethéart, désigné à l'atlenlion des savants d'Europe par ses travaux astronomiques ; Eugène Nau, auteur d'un estimable Traité d'Agronomie; les Docteurs Dehoux, Louis et Léon Audain, L.-J. Janvier, Destouches, Jean- Louis ; l'antliropologiste A. Firmin ; les économistes Ed. Paul, //. Price, A. Thoby : le sociologue J. Dévot et toute cette pléiade de Juristes, qui sont l'orgueil de notre Magistrature et de notre Barreau : les ingénieurs C. Dehoux, l.éon Laforcstcru', Miguel Boom, Jacques Ditrocher, Frédéric et Louis Doret ; les instituteurs Cauvin, Ed. Morin, Plésance, Camille liruno; le chimiste /v(///iO/ir/ liouiiiain; l'électricien Thomas Price. L'importante colonie des étudiants haïtiens à i'aris prend de plus en plus l'habitude d'enregistrer, chaque année, quel(|ues succès nou\eaux aux examens d'entrée des Ecoles supérieures des Ponts et Chaussées, des Mines et de l'Ecole centrale des Arts et Manufactures.
10 A T1\V\ERS LA. POKSIF. ll\UIE\>f:
poëlo est d'avoir lo don, ^ — chose peu eommiiiie ! !l V l'anl aussi, ce seinl)le, c|iiel(|ue eoiinalssanee d(> la laii i:iie |)()('li(|ii(' et (les relies du si n le, el si jose le din\ iiii \)cu (roillionruplie. ()ii ii'esl pas un bon ('•eri\aiii, uiènie en vers, si Ton n'a pas l'ail de sulVisanlcs Ininianilés. V plusieurs de nos jeunes auteurs, (jui seraient devenus à la lon^uo d'excellents poêles, le temps a mancpic pour l'ortifier el développer leur talent. D'autres, qui ont eu le temps, n'ont pas eu les rentes nécessaires. A ivre est un luxe qui parfois coule cher à Haïti. La disproportion entre les frais de publication et le petit nombre de ceux ([ui consentent à acheter les livres qu'ils lisent, l'indifférence habiluclle ou — ce ({ui est pis — la protection interniiltente et raremeni judicieuse de l'Etat ont enqjèché jusqu'à ce jour (pie se créât chez nous, c(3mme ailleurs, une classe de gens de lettres vivant uniquement de leur plume. D'où cet air d'improvisation (pii s'attache aux productions de la plupart de nos écrivains et les all'ecte d'un certain discrédit au l'egard du public restreint qu'elles pourraient in((''resser.
Malgré ces circonstances défavorables, sur les([uel- Ics il n'était peul-rli'e [)as inutile d'insister, de l'imitation des modes littéraires de l*aris il tend à se dégager de pins en plus une prx'sie haïtienne, — très ralVuK-e, il \ amait (piehpie téméiité à le prétendre : tout à l'ait originale, je ne me hasarderais p.as encore à I allirnier, mais, en ^omnie. vivante et ne demandant
A THVVEUS LA POl'iSIE HAÏTIENNE 11
pour piciidiv pleine cniiscieiicc (l'clle-nirinc diuis quelques œuM'es vigoureuses, que des temps luoius arides et un ordre social plus consishuil.
11 a été longtemps de mode de traiter d'obscurantiste le (jouvernement du Président Boyer. (Juellc* que soit la valeur de ce reproche, en fait c'est à l'époque de Boyer que revient l'honneur de la première et peut-être de la plus tV'coude lloraison des lettres haïtiennes. Avant Boyer, de lins lettrés s'(''tai(>nl, il est vrai, essayés à traduire dans le langage des \ ers les sentiments et les idées de leur temps. On cite encore avec éloges les noms de Dupré, de J. Gli;nilalte, de Romane. L'un d'enlie eux, le spirituel Milscenl, Directeur de notre piemieie llevuc littéraire, V AheilU' haïtienne, publiait dès l'année 1817 ses fables et sa comédie (hi Philosophe pJivsicien. qui le classent [)aruii nos plus élég'ants écrivains.
• Mais c'étaient l?i des manifestalions indiN iduelles et isolées. 11 sendjle ([ue la i-econnaissance oriicielle de l'Indépendance d'Haïti par la France en i8^") ait été pour nos j)ères comme \o signal d'une ex|)l()sion générale de Ivrisinc. Tontes les intelligences sont alors en é\eil, tontes les nobles and)ilions se» donnent carrière, (^'est un eniienx et loneliant spectacle. L'aidje des illusions s'est lexee sur lile en l'cte. \\ec la belle conliance des jeunesses gc-ncTcnses. on
12 V lUWKUS I.V POÉSIE ll.UTlENAE
s'oiiciilc ^(MS lin idral de lilxM'U', de l)cauté el de luluiric. l 11 ('clio des aiidacos r()iiiaiili(|iics a traversé les mers. On hal le rappel des vieux souvenirs, on e\[)l()re les arcluNes donieslicpies, on intei'roge avec lerNenr les traditions locales pour en l'aire jaillir une littéralure aiilonoine. ()ner()il <à celte liltéralure, à sa l'orlune, à son avenir, el on s'en explique en excellents termes :
(( Pour qu'un peuple ait une littérature nationale, « il faut cpie les éléments en existent dans lui, cpi'il « possède une vitalité propre; qu'il soit une race (( ayant ses origines, ses traditions, ses mœurs, ses « goûts, ses passions propres : et <[u'il ail su les tra- (( (luire et les exprimei- dans une langue .à lui. Le « génie des Américains (du Nord) et des Anglais est (( le même, la langue est la même, et aussi les sym- « pathies et les passions.
0 L' Vniéricain n'a pas de tradition (i) ; il est « transplanté. Cependant quelques esprits puissants « ont compris et exploité aux Etats-Unis ce qu'il y (( a\ ait de propre à eux et à leur [)alrie, Edgar Poë, « Fenimore (]ooper. C'est là un lait exceptionnel. — « Les Haïtiens ont un avantage svu" les Américains. « Lorsque les Européens colonisés des l']lats de
(i) Depuis quelque temps, sous la vivifiante influence des l nivcrsitcs et (îoUè^Ms, il se produit aux Klats-Unis un mouvement assez intense en faveur de la constitution d'une litlérature plus exclusivement nationale, plus dégagrc de la litiérature anglaise.
A TRAVKRS LA l'OÉSlE HAÏTIE>>E 18
( l'Liiioli curent fait scission avec la mère patrie, ( et que la colonie se fut constituée indépendante, la ( société s'est trouvée toute faite avec sa civilisation * et sa langue empruntées. Chez nous, il n'en a pas i été tout à fait ainsi. Sur les ruines de la société
< coloniale un i^euple nouveau a pris place qui, avant
< cela asservi et traité en véritable paria de la civili- « sation, a revendiqué ses droits, les a conc[uis les i armes à la main et n'est parvenu qu'au prix de
mille efforts et de seize ans d'instabilité et de guert res intestines à jouir de tous les privilèges sociaux.
« Certes nous ne pouvons pas nier que nous ne i soyons sous rinfluence de la civilisation euro- ( péenne ; autrement il faudrait affirmer que nous ( ne devons qu'à nous-mêmes nos éléments de sociai t)ilité. Mais il n a dans cette fusion du génie euro-
< péen et du génie africain qui constitue le caractère
< de notre peuple, quelque chose qui nous fait moins ( Français que l'Américain n'est Vnglais. » ( i ).
Lu groupe d'écrivains, dont la [)luparl apparlelenaient à trois familles illustres dans l'histoire intellectuelle d'Haïti, les Nan, les Ardouiii el les i.es[)inasse, se donnèivnt la mission de diriger le nion\einent littéraire qu'ils a\aient su ainsi eonce\oir el (U'finir. Histoire, criti(]ue, roman. llK'Alre, aucun genre nelTiava leur juNcMiile ardeur. Igiiaee \au fui
(i) Extrait fruii article d'Emile Nau, paru dans le Hépuhlicaiti, .Ml i836.