‹ Confidences et mélancoliesChapitre 2 sur 10 · V TRVVERS LA POÉSIE HAÏTIENNE · texte numérisé non relu

V TRVVERS LA POÉSIE HAÏTIENNE

le Du hcllay li Coiiolan Ardouin le Ronsard de cette MOI IN elle Pléiade.

Quand Goriolan Ardouin n'eût pas été le fondateur (le notre poésie lyrique, les deuils successifs qui assombrirent sa courte existence et affinèrent à l'extrême sa sensibilité déjà Aive, la sincérité pénétrante de ses impressions, sur lesquelles influa toujours le pressentiment d'une mort prochaine, suffiraient à lui assurer un renom particulièrement sympathique parmi nos poëtesélégiaques. La mélancolie est aussi natm-elle à cette àme frileuse qu'à d'autres la gaîté ou l'enthousiasme. Au milieu de la relation d'une partie de campagne.

Quand le barhaco (i ) tourbillonne.

(^)uand il vous fait une couronne De plaisir et d'enivrement.

il s'interrompt en soupirant :

Jeunesse, ah 1 c'est bien d'être folle ! Le temps est la biche qui court ; Un jour comme un oiseau s'envole ; C'est bien de t'amuser un jour !

Millevoye eût goûté cette grâce aisée, André Chénier (qu'adorait aussi le chantre d'Emma) cette sim- |)licité, ou, si l'on veut, cette candeur d'accent :

... La foule est insensible au vieux toit qui s'écroule, A l'oiseau qui s'envole, au murmure de l'eau,

(i; Barhaco, en créole : pifiue-nique, par extension : farandole.

A lUAMîiis LA POi':sii: iiaïtienm: 15

El pour elle le inonde est toujours assez beau. Mais nous, qui ne brûlons que de la pure llamme, Mon ami, notre monde est le monde de l'âme. Tout n'est que vanités, que misère et douleurs : Le cœur do l'homme juste est un vase de pleurs.

L 11 jour, déposant ses préocciipalions coutuiiiirrcs, il s'est attardé à conteniplei- iiiic eiii'ant endormie, el le sommeil d'Ala'ïda est dès lors 11 \é sur la toile en cette aquarelle de\eiuie parmi nous classiciue :

Sur sa natte de jonc qu'aucun souci ne ronge. Ses petits bras croisés sur un cœur de cinq ans, Alaïda sommeille, heureuse ! et pas un songe Qui tourmente ses jeunes sens !

Ce cœur sans souvenir, cette àme que ne ride Nulle pensée humaine, et ce tendre souris <^)ue l'ange eût envié, cet air pur et candide, Ces douces, ces paisibles nuits.

Sont aux entants ! L'enfance est l'onde bleue et claire Qui dort au pied d'un roc dans son bassin d'argent. Que font à l'iiumble flot les vents et le tonnerre Et les soupirs de l'Océan ?

Mais que les vers de Coriolan Ardouin soient un éeho de sa tristesse intime, on (piils bercent de leurs tluides harmonies la destinée lra<^i(|ne de IVtion el de Dessalines (i ): ([ue le poëte é\0(|ue,dans le c;idre des grands paysages africains, les sillioneltes des /)V/joiKuu'S, filles et sœurs de nos loinlains ancêtres, ou de ces vierges (|nis(pie\cnn('s. conq)agnes de la reine

(i) Dessalines, fondateur de la nationalité haïtienne; Pélion. fondateur de la lîépublique. Le premier mourut assassiné par ses lieutenants; le second se laissa, croit-on, mourir de faun.

A riiwi.Ks i.\ l'ocsii; iiaïiikwe

Vii;i-( laoïia. (|iii. axaiil la m'iiiic des iioiics, a\ai('iil sur ctIIc Ivvvc de doiilcMii- dc'jà coiiini répoinanlo de la roii([iirle (Miropceiiiic, cV'sl aux spcclacics l'auiilicMs de la ualuic amlnautc qu'il demande ses lei-uies de eouiparaison : c'est aux elres et aux choses ([ui nous touchent dans le pi-ésent ou dans le passé que s'adresse son inspiration. \ oilà p()n!(pioi nous nous plaisons encore à discerner sa noie personnelle dans le concert plaintif des é[)lorés de tous les temps, où dominent les voix de Tihulle el de Laniai'tine!

Tandis que Goriolan chantait, >iau l'orinulail en do<jfmes et en préceptes du goût la matière de leurs hal)ituelles réflexions. Il fonda et dirigea un cercle littéraire et deux journaux consécutifs, le Répiddicabi ci V Union, pour répandre la honnc nouvelle parmi la jeunesse intelligente. Ce qu'il advint de celte enlieprise, une gazette politique de l'époque, le Temps, va nous l'apprendre :

(( En avril 1837, V Union remplaça le Républicain.

« L'expérience ayant prou^é aux rédacteurs du Rcpn-

<( ///tcttm qu'en faisant seulement de la science el fie

« la littérature, ils en seraient bientôt réduits à pour-

(( Noir aux frais d'impression par leurs propres

<( moyens, ils résolurent de modilîerleur pi-ogranmie

(( et de s'occuper d'inUM-éls plus immédials poui' le

<( public, tels (|ne le commerce et l'agriculture. Ce

« nouNcau plan les coiidiiisil à admcllrc aussi dans

(( leur cadre des arrêts de la jnris|)ni(lence du pays,

A TR.WKKS LA l'OKSIE HAÏTIKINNE 17

(( et plus lard, à im inoiiKMil où la politique iulé- (( rieure a\ail pris uu iuléivl iuaccoutumé, les actes, « les discours, les proclamations, les traités, qui « avaient eu déjà la pul)Iicil('' du carrefour ou de la (( tribune. Un conflit survint alors avec l'autorité. Le (( principal rédacteur de Y Union fut destitué d'un (( modique emploi (ju'il occupait à la Secrétaircrie « d'Etat. (On voit que ces mœurs ne sont pas d'hier.) (( Le journal cessa de paraître. ))/

Son ancien directeur n'en ^continua pas moins à produire des nouvelles et des poésies, dont s'enrichissait avec empressement à Paris la Revue des Colonies. A quelque temps de là, il mourut, poëte impénitent.

Quoique Ignace ^au ait eu dix ans de plus que son émule de gloire pour entretenir et accroître sa renommée et que son bagage littéraire ait été bien autrement considérable, il manqua à son œuvre d'être recueillie, comme celle de Coriolan Ardouin, par la main pieuse d'un petit-neveu et de jouir du regain de popularité qui s'attache à ces publications posthumes, auxquelles l'éloignement du passé prèt(> l(^ut l'attrait d'une résurrection. Autant (pTil nous a été permis de porter un jugement sin- les IVaginentsépars diuislc Répuiflicain. [Union cl la lieiuie des (Colonies, Ignace JNau semble avoir c'Ié surtout séduit par le charme de cet ad subtil, (pii consiste à ass(M^ier toutes les forces de la nature aux manifestai ions de notre

18 A TllAAERS L\ POKSIK ^MTIE^^l^

àinc v\ à l'aire veiller une peiisre sons la malirre eu

apparenee immobile. « Dans la plupart de ses poésies,

« dit railleur de ïlfisloiir de la lillcnilnre haïlicnne (i),

(( il fait souvent passer avee une hardiesse pleine

(( d'imprévu les frissons des nuits Iropicales. »

Tous ceux qui parmi nous se pi(pientdeliltérature

connaissent par eo'ur le sonnel a cà la hclle-de-nnil ».

Voici, détachés du (( li\re de Marie », quelques ^ers

tpii ne seraient pas moins dignes de tîgurer dans

nos antliologies, ne IVil-ce qu'à tihe documentaire :

S'ils savent, les oiseaux, ce que c'est (jue la vie; S'ils ont le sentiment de la joie infinie; S'ils sont les messagers ou les bardes du ciel, Qui viennent nous chanter le poëme éternel; Si l'arbre, si la Heur, si l'eau de la prairie. Si l'haleine des vents, leur gardent des douceurs î'^t des enivrements inconnus à nos cœurs... Alors, mais non sans vous, je voudrais être oiseau Vour suspendre mon nid au rebord du coteau... Ilêvons, rêvons, au bruit de ces chants du moulin, Dont la brise des nuits nous porte le refrain; Écoutons soupirer l'écluse des savanes Et palpiter au vent l'oranger et les cannes. C'est un bonheur déjà de rêver au bonheur!

N'avons-nous pas là, — dès i83G, — et toutes proportions gardées, comme un écho anticipé du fameux couplet de René A incy :

(i) Histoire de la lilté rature haïtienne, suivie d'une Anthologie haïtienne, par ï]dgar La Selve. — Inipr. (lerf et fds, Versailles.

On consultera également avec fruit sur notre littérature les Miscellanées, de Liautavul-Ethéart, aujourd'hui presque introuvables, une étude de G. d'Alaux sur « la littérature jaune et noire » {Revue des Deux-Mondes) et une auti-e de A. Bonneau sur « les Noirs, les Jaunes et la littérature française en Haïti », iiubliée le i5 décembre iNG5 dans la Revue Contemporaine (Paris).

A TRAVERS lA POKSIE HAÏTIENNE l!l

Si les roses pouvaient nous rendre le baiser

Que notre bouche vient sur lenr Ijoucbe poser?...

Plus varié que Coriolau Ardoiiin, Ignace Nau a le trait moins sûr, racceot moins insinuant, le verbe moins caressant. Ce qu'il perd en profondeur, il le gagne en souplesse... Se les séparons pas tous deux dans notre vénération et dans notre reconnaissance. Sans doute il ne leur a pas été donné de réaliser en sa pureté idéale le rêve (Fai-l dont s'était bercée leur entliousiaste imagination. L'an est mort dans sa vingt-troisième année, et l'autre à trente-trois ans !

A travers TœuAre hâtive et fragmentée que nous avons héritée (IVux. on peut certes relever maintes faiblesses, maintes négligences. Mais pour avoir indiqué et préparé les voies oii notre littérature doit affirmer sa force créatrice ; poui- avoir eu de Tutilité et de la grandeur de leur art mie conception très liaule et y avoir conformé leur vie ; pour être restés constamment fidèles, dans le temps qui leur a été mesuré par la Providence, ?i la tâche sereine qu'ils s'étaient assignée, ils ont niéiité (Tinspirer plusieurs générations de rè\eurs, les plus clairvoyants, les plus tendres et les plus désintéressés d'entre nous. Quel que soit le sort linal réservé à leur tentative, ils conserveront la gloire d'avoir été les promoteurs conscients de nos conquêtes litléraii-es, c'est-à-dire de la meilleure partie de nos ambitions et de nos labeurs.

20 A TRVAI.IIS LA POÉSli: lI\irii:\NE

(|iii |)('iil-rli(' subsistera quand loiil lo reste se sera é\aii()iii !

De Boyer à Geflrard (i) la tradition des Ardouiii et des Xaii semble brisée. Peiidaiil la période dite régé- /k'/7///'/c(% toule TacliN iU' des esprits capables de penser s'est tournée vers les affaires publiques où un essai intéressant vient d'être tenté, sous les auspices d'un facile improvisateur, poëte à l'occasion, le loquace llérard Dumesle. On a cru pouvoir, d'un trait de plume, acclimater en notre pays, avec l'ensemble des institutions libérales, le gouvernement ci\ il, orgueil et sauvegarde des démocraties d'outremer, comme si, pour créer la liberté, il suffisait de la décréter! L'avortemenI fut lamentable. En vain, Pierre Faubert, grand poëte ce jour-là à force d'être grand patriote, lançait de Paris son cri célèbre : (( Haïtiens, serrez vos rangs ! » Soulouque vient et les voix se taisent, Soulouque, désigné aux suffrages du Sénat par Céligny Vrdouin , l'un des anciens rédacteurs de Y Union, le propre frère de Coriolan !

La politique a été de tout temps le cliamp des décevantes ironies ! . . .

(i) Boyer (i8i8-i843), succéda au président Pétion : GefTrard (1809-1867), à Fauslin Soulouque, d'abord président (i8'i7-i849), puis empereur (i8'i9-i85f)).

A Ta VA Elis LA POKSIE IIAÏTIENNR 21

L'avoiiouieiil de (leflVaril suscita lo juciuo délire (|ii\avail pr()vo(|ué l'aurore du f>ouAerneinent de Boyer. L'histoire d'Haïti n'est laite que de ces sou- ])resauls du seul iineiit populaire, passant, au début de chaque Pouvoir nouveau, des plus nia/^iiififfues élans d'espoir aux pires désenchanlenienls. On ne \it plus, à la \érilé, connue à l'âge précédent, se former des cénacles de jeunes <^ens s'encourageant de leur propre exemple et encouragea ni les autres à ennoblir par la culture des arts la ci\ ilisalion de la j)alrie. Mais tandis que la presse retentissait de reniraînanle éloquence d'Exilien lleurtelou, dignement secondé par le dévouement de ses amis, D. Pouilh et Monileurv : que Delorme, au Cap-llaïlien, |)réludait dans le journal VÀi'^enir à sa radieuse renommée; qu'à i'aulre bout du pays, aux Gayes, S. Iiamcau, Prosper Faure ; à Jacmel, D. Lamour, 1). Jean-Louis, s'honoraient démarchera la suiU* de ces Ijrillanis direcleurs de r()|)iui()u libérale: (ju'au Ihéaire, Liaulaud-I^liiéail laisail a|)j)lau(lir, ?i l'exem- [)le de Pierre Faubert (i), m\\ sInIc ('légaul, châtié, i)ien proj)re ?i melire en relie!" sa r(''elie enleule des

(i) On doit à Pierre Faubert le drame d'Ogé et C/mcrt/mes (librairie Maillet-Sclimitz, i,"),rue Troncbet, Paris), à Liaulaud-Elliéart : Ciénic d'Enfer, la Fille de l'Eiitpereur, un Duel soas Blanchelande , Guelfes et Gibelins, et deux comédies, le Monde de chez nous et les Deux Etudiants, (Librairie Moquet, ii, rue des I-'ossés- Saint-Jacques, Paris.)

V 1 1; vvEKS i,.\. i>(»i:sii; iimiienne

clTcls {Iiaiii;ili(|iu's, deux poêles se parlagcaioiil la fa- \(Mii' (lu public cultivé, Ahcl l'Jic cl (Jiarlcs Ségiiy \ ill('\alci\ (i). l^liis inslniils (pic Nmiis (le^allciers, pins pi'iic'trcs (le lettres classiques, ils nous laissent aujouid'liui rinipression d'une moindre originalité. Les poésies qui nous restent d'Abel Elie, niorl avant d'avoir assuré à ses a,*uvrcs fugitives la publicité du livre, la seule qui compte et qui dure, n'ont rien d'achcAé, de déduit if. On y peut cependant admirer, avec un rare sentiment du rythme et de l'harmonie, le même coloris, la même fraîcheur, dont témoigne la description des ondoyants ébats de la naïade Zimblis :

. . . Zimblis, c'est la p(îri légère

Qui, dans la nuit.

Doit sur la rive mensongère.

Lente et sans bruit.

Voir si quelque morlel profane,

Sous les mangliers Viendra ternir l'eau diaphane

Avec ses pieds . . .

Car celle naïade farouche

Ne permet pas, Ne permet pas que toute bouche

Baise ses bras.

(i) Lire sur cette époque l'intéressante bioj,'raphie de Ducas- Hyppolite, par M. F. Marcelin. — Ducas-IIyppolite, que quelques essais poétiques sans prétention ont fait langer avec un peu de complaisance parmi nos poètes, semblait plutôt bien doué pour la critique. 11 est mort avant d'avoir tenu les promesses de ses débuts.

A TUWEltS I.V l'OKSlE ii\ïtie>m: 28

Klle obcit à sou caprice

El, bien souvent, Kllc s'immole en sacrifice L'homme rêvant.

Daus le bassiu d'azur ([ue uidire

L'étoile d'or, Tandis qu'il se penche pour Ivoire,

Cachée encor.

Elle le rej^arde et r(''pie ;

Et, tout à coup.

Elle prend par le bras l'iuipic

Et par le cou.

Et dans le tourbillon ({u'irisc

Le feu ToUet, L'attire, le tord et le brise ;

Puis, tel qu'il est.

Aux regards des hiboux l'étalé.

Tandis qu'aux cieux l.uit de l'aurore boréale

L'œil radieux !

Il iTa manqué à M. Charles \ illevaleix que (Vunir une sensibilité plus abaiuloiuiée à sa scieucc impeccable du vers et à sou liabiliielie eorrectiou pour jeter sur ses l^riincocrcs Téelal de la grande poésie. Tel (|iril est, coquet, piuq)aul, milliard, ce petit volume aiupiel nous renvoyons \olontiers (i), se lit encore avec a^iéinenl. C/esl de la boinie musique de salon.

Les iiisuirections IVéciiuMiles ([iii attristèrent les d(>rtiièi'esaimées du ^oiiNenuMneiil deCielTrard, lalon-

(i) I^aris. îniprimeric Jouaust.

24 A rUA\i:i\S LA l'OKSIE llAÏriENNE

<>iio cl Icniblc épopée qui signala le passage de Salna\e au pouvoir (i), eouM-ii-ent de nouveau, sous le fracas des balles et du canon, le clianl pacifique des Muses haïliennes. Mais dès la conslilulion du gouvernement parlementaire de iSissage Saget (2), quoique l'atlention générale fût plutôt attirée vers la tribune du Corps Législatif et vers la presse, sur lesquelles des orateurs et des publicistes, tels que MM. Thoby, Edmond Paul, L. Ethéart, Bazelais, Darius Denis, Priée, Aug. Linstant, G. Bruno, E. Robin, Camille Nau, répandaient un éclat qui iTa pas été dépassé depuis, quelques fervents recommençaient à faire flotter au-dessus de Taigie mêlée des partis politiques, comme un signal de ralliement, le drapeau de la poésie, James Cardère, mort victime de « l'impossible amour», a mérité de riiistoricn de notre littérature cet liommage qui n'a pas cessé d'être un regret : « La publication (\u recueil complet de sers (( œuvres placerait Gardère au premier rang des (( poètes nationaux. » A la même génération appartient le doux spiritualiste Aurèle Ghevry, dont le jeune frère Arsène perpétue parmi nous le gracieux héritage.

C'est l'époque 011, en compagnie de son inséparable Raffina, Oswald Durand, que nous retrouverons plus loin, inaugure à travers le pays ces tournées lit-

Ci) 1867-1870.

(aj 1870-1874.

A tk\vi:rs la i'oi:sii-: haitienmï 4o

téraircs, renouvelées de nos aiili(|nes Snmhas, — frères lironzés des aèdes et des trouvères, — qui ne devaient pas tarder à lui assurer une si durable popularité. C'est aussi l'époque on M. Paul Locliard emprunte à l'orgue des cathédrales ses sonorités graves pour moduler, d'un ton ([iii iia s'aflermissant par degrés, le prélude des (DkuiIs du soir. VA voici (pie s'élevant au-dessus du nnirnune de ces symphonies lointaines, une plainte d'nne mélancolie et d'une douceur infinies a retenti jusqu'à nous I C'est la 'Cantilène de Sapho, l'immortelle « abandonnée y). (pie redit après l'héroïne grec(jne, mais avec une bien moindre sûreté d'expression, une des rares llaïiiennes (i) qu'ait tentées la gloire dWna-Caona (9).

Ali 1 si vous L'iiez mort 1

Je icrais de mon cœur l'urne mélaacttlique, Conser> int du passé la suave relique.

Comme ces coffrets d'or qui yai'd(mt les parfums ; Je ferais de mon ca?ur une riche chapelle, Où toujours brillerait la dernière étincelle De mes espoirs (h'-l'unis.

Ah ! si vous étiez mort, votre éternel silence. Moins âpre qu'en ce jour, aurait son éIo([uence,

(i) M""' Virginie Sampcur.

(3> Ce nom qui revient souvent dans l'œuvre des poètes haïtiens (en langue caraïbe « la Fleur d'or ») est celui d'une souveraine de l'ancienne Quisqueya. reine et poétesse. Elle fut pendue traîtreusement par les Espagnols, à la suite du massacre des populations nofTensives que charmait son autorité.

2fi V TIVWEUS r, V l'OKSIK lIVÏriENNE

Car ce ne revint plus le cruel abandon. Je dirais : Il est mort, mais il sait l)ien m'ontcndie ; Et peut-être en mourant n'a-t-il [)u se défendre De murmurer : Pardon !

lni;rat ! vous vivez donr. ([uand tmil nie dit : \ enj^oance !

^lais je n'écoute pas

Je vous aimerais tant, si vous ni'liez qu'une àme! Ah ! que n'ètes-vous mort !

Aver Alcibiado Flcui y-Battior, Oswald Durand et Tcrtullien Guilbaiid nous abordons Tage viril de la poésie ha'iticnnc. On peut dire de ces écrivains qu'ils représentent, à des degrés divers et avec un mérite inégal, les trois principales influences littéraires qui se sont exercées sur notre jeunesse contemporaine. Cela vaut la peine que nous les étudiions d\m peu |)lus près, tachant de nous initier par eux aux qualités et aux défauts particuliers à la poésie ha'itienne, — j'allais dire au peuple lia'itien.

S'il est vrai, en elTet, que pour Ijien comprendre et apprécier l'œuvre d'un poëte, la foule a besoin d'y reconnaître quelque peu de ses idées, de ses impressions, de ses décors familiers, une poésie vraiment populaire sera celle oii se trouveront retracés avec le plus (le fidélité — sous Tinévilable transposition — les I rails topiques du caraclérc» national.

Traduisez en aptitudes poétiques notre instinct de la mnsicpie et notre amour du bruit, vous aurez le

A TRAVERS LA POKSIK. Il UTIE>>E

(Ion (lu iNlhnie, le retour ri(''(|i ici il de la phrase sur les mêmes coiisoiinaiiccs ou les mêmes expressions, de manière à bercer agréabJeinciil Foreille ; l'habitude et l'alnis du refrain. De même, notre facihté naturelle dV'locutioii (qu'on appelle ici d'un mot pittoresque : « Tamour des longues audiences » ) et uotre goût du hixe, dans la richesse des décors tropicaux se transformeront en rutilantes descriptions, en tirades enllammées, en périodes grandiloquentes. «Le métal en fusion » qui coule, parait-il, dans nos veines, sousun soleil de feu, laissera un trop grand nombre de nos éphèbes littéraires sans défense, hélas ! contre « l'adoration des formes dévêtues » et les séniles prodigalités de l'esprit égrillard, \otre bon sens si aiguisé s'expi'imera volontiers en fables et en chansons. Entin notre indolence conslilutionnelle, s'alliant à la mélancolie de nos origines, produira cette grâce rêveuse et nonchalante, propre à l'élégie et à la romance, qui fait de la plupart (les poiUes haïtiens autant de troubadours, iloiil la lêle, au lieu de laurier, se couronnerait de cyprès !

Je me hâte (rajouter (piOs^ald Durand (i), le doNeii de nos poètes militants, répond criiabitude aussi peu (pie ])ossibl(> à ce lugubre signalement. Ou

( 1 1 Rires el pleurs, 3 vol. — Tmp. Ed. Crélé (Corbeil).

'28 A TH\\li:US LV POÉSIE IIAHIE>'\E

sole li^iirc |>lul(M au luilioii dv cciïv Bande joveiise, <l()iil la iaiilaisic du pciulre Jiayard a su reudro vivanU* aux yeux rcxulîéraule l)accliauale, entre Musette et Mimi Pinson, evcitant du geste et de la voix le barbaco touilHlloiuiant, cependant que la flûte d'un Faune accompagne de ses notes ironiques et grêles

Le vol impétueux des strophes en délire !

A cet Epicurien de la llenaissance, égaré dans nos rues mal éclairées au pétrole, les Muses auront beaucoup à pardonner, parce qu'il les a beaucoup aimées...

En poésie, Oswald Durand esl de l'école des ciseleurs. Aucun des secrets du métier ne lui est étranger. Odes, ballades, satires, iambes, contes, que sais-jei' il s'est essayé dans tous les genres. On dirait même que la difficulté l'attire. 11 a des sonnets acrosticlies, des sonnets mosaïques, des sonnets mignons. Il joue du vers comme Paganini, de prestigieuse mémoire, faisait de son violon. Aussi se dérobe-t-il à toute classification rigoureuse. Oui de nous ne connaît le Sojmneil du vieillard, ce paysage d'une si large inspiration, auquel Ileredia donnerait son suffrage, encore (pi'au douzième vers la maladresse d'une rime-cheville soit pour gâter son [)laisii- ?

Le vieux cliêne couvrait de sa plus forte branche Le front du beau vieillard qui dormait sur le sol. Un enfant, caressant sa longue barbe blanche, Se reposait aussi sous le vert parasol.

A TUWEUS LA l'OKSIF. HAÏTIENNE 29

Le gazon rayonnait ; au roseau qui se penche La brise répétait le chant du rossignol; Et sur les bords fleuris où le ruisseau s'épanche. Un pâtre fredonnait un refrain espagnol.

Les grands bœufs s'en allaient à pas lents dans la plaine. Cherchant l'ombre; l'un d'eux s'en vint tout doucement Au souffle de l'enfant mêler sa forte haleine.

Et le noble vieillard et l'enfant si charmant

Et le bœuf au poil blanc tout tacheté d'ébcne,

Simples et bons tous trois, dormaient sous le grand chêne î

Lecoiite de Lislc ireùt pas daAantage refusé ses applaudissements à celle allégorie de riiommc de bien poursuivi par les envieux :

Pendant les soirs d'été, dans sa blancheur d'agate.

La lune au firmament Vogue majestueuse, et semble une frégate Que les brises au port font entrer doucement ;

Et la meute des chiens farouches et stupides

Pousse de longs abois Contre l'astre, qui baigne en des splendeurs limpides Son disque blanchissant la crête des grands bois.

Et l'impassible Hécate, à sa course fidèle.

Sillonne le ciel pur.

Comme un oiseau divin qui fend à tire-d'aile, Loin des bruits d'ici-bas. l'immense et clair azur.

L'heure fuit. Les abois, en lointaine fanfare.

S'éteignent lentement, 'l'àndis que le pêcheur suit de sa nef le phare Qui le conduit au port du haut du firmament !

30 A. TRVVERS LA. POÉSIE IIVÏTIKNNE

Ouel Parnassien no so serait niir('' avee eomplaisance dans des Aers tels ([ne ceiix-ei !

?sous causions tous deux sur la mousse ; Elle, pensive à dix-sept ans, Me répondait de sa voix douce Comme une haleine de printemps.

La nuit tombe : la brise pousse Les grands nuages éclatants, Qui font place à la lune rousse.

Ronde et sinistre par instants.

Il fait froid : parfois elle tousse.

Et sous son chàlc aux plis llottants.

Son cœur semble fixer le temps

Où, dormant seule sous la mousse.

Elle n'aura plus sa voix douce Comme une haleine de printemps.

Telle pièce, comme le CJtanlenr des rues, seml)le extraite d\in volume de Coppée : telle antre, comme Entre les êtres vils, rappelle Barbier : telle autre encore, comme la Gaieté cVHérard, a le tour leste et vif d'une chanson de Désaugiers.

A qui rattacher cette personnalité fuyante .' Pour mon goût, le véritable Oswald Durand n'est pas, — ravouerai-je ') — cet artiste au travail menu, se complaisant à broder sur une trame légère quelque rien d'agrément variable, miniature de scnlimenl, de style ou de pensée, propre à pi(pier la curiosité des amateurs de marqueterie littéraire. Ce n'est même pas ce poëte au verbe sonore, anx courtes mais superbes envolées, dont quelques strophes, si Tins-

A TRVVEUS LV l'OKSŒ II,\ÏTIE>NE 81

j)irali()ii imi ('(ail plus coiislaiilc, iic dL'[)aiciaii'iil pas le rcrii(>il des ])elles pa^es de la poésie française eonleinpoiaiiie. C'est le cliaiilie lour à lour ému, nracieuv on rienr de nos eoeoliers en détresse, (Tldaliiia, « la brune fdle des grèves », de « Choncoime la inarahonl » ; ces!, avant tout, le poëte local, le poëte créole. Cet Uswald-ei est bien nôtre, sans ancnn mélange (rexolisme ; et si, maîtrisant sa ])rodigiense facilité : si, secouant d'ailleurs la g-angue pornograpliiquedans laquelle il laisse trop volontiers s'incruster l'or de ses rimes, il se fût décidé à concentrer sur un genre où il excelle l'etTort puissant de ses facultés, peut-être eu t-il réussi à imposer à l'attention des critiques de la vieille Euiope une de ces œuvres éclatantcsoù se fête et s'applaudit legénied'une nation .

Une ambition aussi baulc n'aurait pas été pour effrayer l'aimable et candide Battier(i). Il n'a pas tenu, en effet, à sa bonne volonté qu'il n'immortalisât en des [)oëmes impérissables toutes nos gloires nationales, <lepuis les héros de l'Indépendance jusqu'au oiuiiuja-iu'gressc (g), cette émeraude ailée ! H a (^liante, selon les régies classiques de ré[)opée, la défense de la (]rêlc-à-PierroL II a revêtu d'un masque moderne, dans un drame dont la l'cprcsculation lit du bruit,

(i) Soas les Bambous, i vol. — Imprim. Kugelmann, Paris. (2) Aom familier de roiseau-niouchc.

32 A TH\AE[\S I,V POKSIi; ll\ÏTir,N\K

la pliysionomio toiicliaiito do la rc'iwQ Aiia-Caoïui. Il a l'ail parler, au iiiilicu (Fuii décor de nuages, de palmiers et d'étendards, Limicna, la déesse de la Liberté. Mais même quand Rallier esl soiileiia par une grande iiis[)iialioii, — ce (jui iTesl p!is rare chez lui, car il avail lame ualurellemeiil poih'c auv idées élevées, — il esl Irahi par l'expression. Tel esl encore ce poëme, oii, évoquant le Génie de la Patrie, il lui fait donner dans le style vieilli de la littérature du Premier Empire des conseils que fiagneraieul à méditer les fauteurs de nos discordes civiles. \ isiblement Rallier lutte avec son vers ; il ne s'en est pas rendu maître. Cet art (( défaire difficilenienl des vers faciles )) qiie Boileau prétend avoir enseigné à Racine et que pour sa part il pratiqua toujours assez mal, est devenu en noire temps d'un usage si répandu, grâce auv progrès de la technique poétique, que l'insubordination de la rime chez un écrivain, poëte par les sentiments et par l'ardeur d'une vocation passionnée, ne laisse pas que de nous dérouter un peu. Battier, à qui Finsuffi sauce de nos bibliothèques particulières ne permettait pas de suppléer à celle de ses premières études, n'est jamais plus à l'aise que quand, mellant de côté la lyre à dix voix, cruelle à ses doigls inexpérinienU's, il dit, en accompagnani du rustique tambourin les battements réguliers de son cœur, son amour pour la terre natale, décrit sa rencontre avec Velléda, la naïve petite paysanne, déplore la perte de ses morts, ou fait apjx^l à ses-souvenirs d'enfant pour

A TUWERS L\ l'OKSIi: HAÏTIENNE

couler un de ces contes créoles ([iTù aucun âge nous ne saurions nous lasser (Fenlendro.

Digne encore d'inlérèl et de reconnaissance par J'élan (|ue son prosélytisme infatigable sut imprimer aux lettres nationales plutôt que par la valeur réelle de ses écrits. Fauteur de Sous les Bambous fut, en somme, un noble cœur, qui, croyant à l'apostolat sacré du poëte sur la terre, s'efforça en toute ingénuité d'aider à l'éducation morale et intellectuelle de ses compatriotes, a Si j'avais du talent, dit-il quelce que part, je le consacrerais uniquement à chanter (( Dieu, la Patrie et l'Humanité. N'en ayant pas, je u me contente de dire à mes concitoyens sur tous les u tons : (( Aimez-vous les uns les autres ! »

Le conseil que, faute de mieux. Dattier se contentait ainsi de donner en prose, Guilbaud a consacré un incontestable talent à le claironner en des vers, d'une niale énergie qui chantent dans toutes nos mémoires. Le ]ietit recueil de poésies (juc, sous le titre de Pairie ( i), il a fait paraître en i885, a ce rare mérite de ne ressembler à rien de ce qui a été publié en France ou dans aucun i\\\[vc pays. Je ne connais guère dans l'œuvre des poètes d'outre-mer (pie les Chants du soldat, de Déroulède, dont on puisse le rapprocb(>r. Encq^^c Fanalogie n'est-elle que dans le culte

::jfi

(i) l\iris. — Librairie L^opold Cerf.

obsi'danl, passionné, voué par les deux poètes à leur mutuelle pallie. Déroulède est lui guerrier ; ses chants respiient la poudre. C'est un vaincu qui semble ne tenir à la ^ ie que par Tespoir des prochaines revanches. Guilbaud est un homme de paix qui, pareil aux sages des temps passés, va prêchant parmi les hommes, la concorde el iiniioiii i).

SI j'étais le condor, si j"élais l'aquilon.

Le prophète, la foudre au lumineux sillon

Pour dissiper l'erreur, en nuit noire amassée,

Je ferais en tous lieux rayonner ma pensée ;

Et je vous prêcherais à vous tous, citoyens.

Pour ({ue règne la paix, l'oubli des torts anciens;

La Justice, apaisant la Vengeance farouche.

Aux partis alTolés parlerait par ma bouche.

Puis, dans mon vaste orgueil, je prendrais ton diapcau.

O mon pays que jaime. et monterais bien haut

L'agiter dans l'azur, alin qu'au sein du gouffre

D'où montent ses sanglots, l'esclave noir qui souffre

Le voyant lesplendir au-dessus de son front,

Croie aux jours triomphants ([ui ])ientot écloront 1

Chez nous, avant Chiilhaud, tous les poëtes indistinctement, de (^oriolan Ardouin à Battier, s'étaient émus des circonstances particulières au milieu desquelles s'est constituée nolrt> jeune nalioiialilé cl des pénibles conditions attachées pour le peuple haïtien à la conquête de la stabilité sociale : mais aucun n'avait songé à faii'c de l'amour de la Pairie la source à peu

(i)Oii pourrait encore rapproclicr do'

trioliques d'Arndt et de Beclter ; mais ce qic^ nous disons de Dé roulède s'a[)pliquc aussi ]npn à ces Tyrtécs dlcmands.

Patrie les poésies pa-

A TKVVEUS LA POKSIE IIA1TIE>>E

près unique et volontairement exclusive de son inspiration ( I ) : aucun n'avait mis un accent si profond, si vibrant, au service de sa foi patriotique. De là est né un genre littéraire qui emprunte au spectacle sans cesse renouvelé de nos misères et de nos douleurs une poignante réalité et aux souvenirs glorieux de notre passé une chaleur irrésistible d'enthousiasme, où se fondent comme par enchantement les négligences et les imperfections. « Cette poésie, disais-je « vers l'époque de son apparition, cette poésie n'exisrt tàt-elle point qu'il nous faudrait l'inventer î A tout « peuple jeune qui, à l'aide de ses seules forces, tente a de s'élever aux âpres sommets de la civilisation, « il faut, en effet, des éducateurs! Il faut une voix (( qui, dominant la clameur des appétits toujours (c inassouvis, stimulant les courages ébranlés, initie a les âmes au sen** pratique des mots d'idéal et de (( progrès ! 11 faut une conscience droite qui, en prért sence du désarroi parfois cruel de la conscience (( universelle, évoque les grandes idées de la justice et (( du droit ! Il faut enfin un citoyen qui, sans autre (i préoccupation que l'avenir de la patrie, au milieu « des haines, des discordes, des compétitions de (( partis, — épanchements d'un sang trop riche, — se « présente, le rameau d'olivier à la main, pour rap-

(i) (juilbaud, après son œuvre de début, a publié un autre volume. Feuilles au T^nt, d'une inspiration plus libre et plus familière, mais i)0ujj^s les Haïtiens il est resté surtout l'auteur de Pairie.

3n V TliAM-US L\ POKSIE ll\ÏTIi:\NE

<( peler les enfants (Fm! mrnie beireaii au respect de a la Fratcriiilé î Telle doit être parmi nous la mission « du poêle ; et c'est ainsi que, à la suite de Pierre <(. Faubert, de Paul Lochard, l'a comprise ïertullieu (c Guilbaud » (i), et à la suite de (îuilbaud lui-même, ajouierai-je, Massillon Coicou, Tauteur des Poésies nationales (2).

Par la fruste vigueur de la pensée et de Texpression, celui-ci est un primitif. >e lui demandez pas les joliesses, les arabesques de style, et pour tout dire d'un mot, le souci de la l'orme, auquel sacrifie, à roccasion, son prédécesseur. Sans autre ambition que de se faire écouter, sans crainte d'être taxé de monotonie, il va, uniquement absorbé par la vision intérieure qui le hante, haletant d'impatience et d'angoisse, sincère toujours, inégal souvent, banal ou froid jamais ! (3)

Mon livre, élance-toi dans l'arène et combats ! N'écoute point ceux-là qu'étonne ton audace. Sans morgue, pour l'honneur du Pays, prends ta place, 0 mon livre, parmi les plus vaillants soldats.

ï'armant de vérités, et ta foi pour cuirasse, Plonge dans la mêlée et ne recule pas!...

(i) Extrait d'une conférence sur la Poesi^îjaïtienne. 1888.

(3) Imprimerie ^ . Goupy et Jourdan, Pa^is. — Comme auteur dramatique, Coicou a encore eu des succès ^rcs enviables.

(3) Ces observations se rapportent plus ^éciaicmcnt au Livre III des Poésies nationales.

A TUVVERS I,\ IH)l';siE II\ITIE>M': 37

Oui, c'est ce que je rêve, oui, c'est ce que je veux

Que lu montres que rien n'est encore perdu ; El que tu sois enfin le clairon éperdu Soufflant dans tous les cœurs l'àmc de la Patrie !

En dehors des voies tracées par les poëtcs dont nous nous sommes attaché moins à analyser les ouvrages qu'à expliquer l'action, la jeunesse actuelle n'a-t-elle pas cherché et su trouver d'autres veines d'originalité? Un de ses représentants les plus distingués, M. Seymour Pradel, s'en porte garant.

((La littérature, s'écrie-t-il (i), il me semble que (( nous en avons une, je dirais même deux : l'une, qui (( s'attache à l'histoire nationale, qui va y puiser ses (( inspirations, qui est purement ha'itienne; l'autre, (( à qui ne déplaît pas la peinture de la grande famille (( humaine ; qui a en elle quelque chose de plus large, (( déplus universel, et que nous appellerons /ra/ico « ou humaiio-haïtienne... Gerics, ^\us que personne, (( j'admire cette poésie, éclose du sol ha'itien, yi)ni- (( sant ses éléments de vitalité Mais j'ose croire

(ï) La Jeune Haïti, numéro du mois de février 1896. — La Jeune Haïti a été un très intéressant essai de résurrection des cénacles et des revues littéraires d'autrefois. L'essai a duré un peu plus de deux ans et a été renouvelé, depuis, avec succès par la jeune rédaction de la Ronde.

38 A niVVEUS LA. POKSIE II\UIE^NE

w qu'on me permettra (raccorder loiitc ma sympathie u à ce vérilal)le «zi^oupc de littérateurs, — comljien « rares ! — qui, imprég-nés des idées répandues dans (( l'espace, recherchent Jiiiédit. lexquis: scrutent le (( cœur dans ses replis les plus tortueux, analysent « rame humaine, lisent tout, repensent ce qu'ont (c pensé les autres, le repensant fortement et appor- « tant dans leurs productions une individualité, un « tempérament original ; et surtout essayant de tout (( comprendre. « Tache de te comprendre et de com- (( prendre les choses », disait Gœtlie. Ces paroles (( seront peut-être toute la littérature de demain. »

Une poésie plus personnelle, plus intime, plus raffinée, voilà à quoi se résument, ce me semble, les revendications de la nouvelle Ecole. Je n'y contredis point, pourvu que dans la recherche de l'inédit, de Fexquis, du fin, du rare, on ne perde pas le sens du naturel.

Personne n'a plus contribué que notre cher et regretté Amédée Brun(i) à créer ce mouvement qui, se traduisant par un plus grand souci d'élégance et de correction, correspond à une tendance légitime de l'esprit humain; personne n'était mieux qualifié par la luxuriante splendeur de son imagination, la pompe harmonieuse de son style et son culte enthousiaste de la forme, pour en prendre la direction.

A défaut de cette voix charmante, — muette, hélas !

fi) La mort n'a pas laissé le temps à Amédée Brun de publier autre chose qu'un roman. Deux Amours, dune série de nouvelles, Pages retrouvées.

A TUWKKS L\ roiÔSIi: IIVÏTIKNJiE o9

à tout jamais ! — riiinaminal)lo Pommayrac, iiii Loandrc do ciiiqiiaiilc ans, donl le cœur toujours vibrant défie les rigueurs de la fortune adverse comme les glaces de Tage, ou notre Louis Borno, le Mousquetaire catholique, aussi franc de style que de caractère, auraient sans doute en des onivres plus achevées que celles des aînés, attisé l'en ndat ion de nos jeunes gens, si les nécessités de la vie laissaient aux mieux doués d'entre nous le loisir d'être portes impunément (i).

Ce n'est pas sans beaucoup d'hésitation que je me

(i) Outre les poètes que nous avons déjà cités, les Haïtiens qui ont publié des recueils de vers sont, dans l'ordre chronologique : Hérard-Dumesle : l oyage dans le nord d'Haïti. — Isaac Louveu- TURE : LUaïliade, i^oëme épique (chez A. Durand et Pédone- Lauriel, Paris). — A. Simomse : L'Alcade de Zalaméa, traduite de Galderon. — Alirée Féry : Les Blueites. — J. Che>et : Études Poétiques. — Solon Mh.\os : Les Mnéinoniennes (librairie Pichon, Paris, rue Soufflet). — Emmanuel Edouard : lilmes haïtiennes; le Panthéon haïtien, 2 vol. (chez Dentu, Paris). — Luzincourt Rose : Les Soupirs (chez A. Grassart, 2, rue de la Paix, Paris). — Gh. D. Williams : Les Voix du Cfcur (imp. Lahure, 9, rue de Eleurus. Paris). — Edmond Uéraux : Les Préludes; Fleurs des Mornes, 2 volumes (librairie Léopold Gerf). — Arsène Guevry : Les Areytos ; Les Voix perdr.es, 2 vol. — Justin Lukrisson : Les Chants de l'Aurore; Passe-Temps, 2 vol. — Hekry Guauvet: La Fleur d'or, poëme; La Fille du Kacik, drame. — Isnardin Vieux : Les Vibrations; Chants et Bèves, 2 vol. — Arkold Laroche.

Parmi les inédits, transfuges de la poésie encore vivants, signaions à la rancune des amis des lettres MM. Pascher Lespès, .lérémie, F.-L. Gauvin, Thaïes Manigal, G. (ianlhier. La réserve do l'avenir est représentée par MM. E. Ducasse, auteur de quelques estimables essais dramatiques; G. Moravia, E. Vilairc, I). Vieux et A. Duval, de la Rédaction de la Ronde; Ed. Laforcst, etc.

40 \ ruAAEus I. V porsii. iiaïtienm.

suis décidé, moi le moins fécond de notre groupe .imical, à livrer au grand public ce choix d'impressions intimes. La forme en est si éloignée de ce que j'aurais rêvé ! La matière en esl si réduite! J'ai surmonté cependant mes derniers scrupules, parce qu'il m'a semblé que l'un de nous tout au moins devait à la génération qui nous a suivis et qui manifeste une telle vocation pour la haute culture intellectuelle de l'encourager par l'exemple à la poursuite du progrès littéraire. J'ai voulu saisir l'occasion de dire à ces talents naissants, dont l'épanouissement autorise de si riantes espérances :

« Soyez sincères : l'originalité est à ce prix ! Faites

(( bon marché des formules et des procédés. Etre {( soi-même, exprimer du mieux qu'on peut ce qu'on « voit, ce qu'on pense, ce qu'on sent personnellece ment, il n'y a pas pour un artiste d'autre façon de « marquer sa trace dans la mémoire des hommes. La « vraie a aleur d'une œuvre d'art se mesure à sa pro- (( bité. »

Aux Haïtiens de toutes les classes, de tous les degrés de fortune ou d'instruction, je dirais aussi volontiers :

(( Honorez, j^rotégez, — qu'il ait ou non réussi, — « l'Haïtien qui fait effort pour enrichir d'un livre « nouveau la littérature nationale.

(( Une race à qui l'on dénie toute aptitude à la ci-

A i[\\vERS i.A. POÉSIE iiaïtienm: 41

« vilisalioii na pas le dioil de d(klaigner la gloire des « lettres. La iK)ésie haïtienne est un argument qui (( peut être à doul)ie trancluml. (Test pour nous tous « un devoir de patriotisme de ne pas le laisser rétor- (( quer contre nous ! »

Georges Sylvain,

Novembre 1898.

'ature Française hors de France {l),ouvrage assez étendu de M. Virgile Rossel, je ni étonnais qu'il ny fût point mention, même accessoirement, d'aucun écrivain haïtien. L'auteur semble ignorer complètement qu'au delà de l'Atlantique, dans la mer des Antilles, il existe une

Ile aux vertes forêts, fille aimable des flots,

dont les enfants cultivent la langue française et ont produit une littérature qui mériterait d'être relevée, classée et examinée à côté de celles qu'il analyse et fait si bien connaître.

Aussi bie)i, peut-être, malgré l'indiscutable valeur intrinsèque de quelques-unes des œuvres qui la constituent, tnanque-t-il à la littérature haïtienne pour s'imposer à l'attention de l'étranger, d'avoir été méthodiquement étu-

(i) I vol. iii-8. — F. Pavot, éd. Lausanne, i. rue du Bourg.

(( Soyez sincères : Foriginalité est à ce prix ! Fanes (( bon marché des formules et des procédés. Etre « soi-même, exprimer du mieux qu'on peut ce qu'on (( voit, ce qu'on pense, ce qu'on sent personnelle- (( meni, il n'y a pas pour un artiste d'autre façon de (( marquer sa trace dans la mémoire des hommes. La a vraie valeur d'une œuvre d'art se mesure à sa pro- « bile. »

Aux Haïtiens de toutes les classes, de tous les degrés de fortune ou d'instruction, je dirais aussi volontieis :

(( Honorez, protégez, — qu'il ail ou non réussi. — (( l'Haïtien qui fait effort pour enrichir d'un livre (( nouveau la littérature nationale.

(( Lue race à qui l'on dénie toute aptitude à la ci-

En lisant, il y a quelque temps, une Histoire de la Littérature Française hors de France {l),onz>rage assez étendu de M. Virgile Rossel, je m'étonnais qu'il ny fiît point mention, même accessoirement, d'aucun écrivain haïtien. L'auteur semble ignorer complètement qu'au delà de l'Atlantique, dans la mer des Antilles, il existe une

lie aux vertes loréts, fille aimable des flots,

dont les enfants cultivent la langue française et ont produit une littérature qui mériterait d'être relevée, classée et examinée à côté de celles qu'il analyse et fait si bien connaître.

Aussi bien, peut-être, malgré l'indiscutable valeur intrinsèque de quelques-unes des œuvres qui la constituent, manque-t-il à la littérature haïtienne pour s'imposer à l'attention de l'étranger, d'avoir été méthodiquement étu-

(i) I vol. iii-8. — F. Pavot, éd. Lausanne, i. rue du Bourg.

44 PUKIVCE

diée dans le milieu mèuic où clic a pris naissance, appréciée dans nne suite de considérations homogènes, et présentée au public avec toutes ses parties liées entre elles et convenablement distribuées.

Les productions existent, mais éparpillées, jetées çà et là, la plupart même à ïétat fragmentaire. Elles ne se sont pas encore rejointes et associées en un tout organique, susceptible de faire sur Vesprit une impression d'ensemble, adéquate à la vie nationale elle-même, dont une littérature, faite et arrivée à un certain point de développement, ne peut être que Vexpression — expression qiielque peu idéalisée, si Von veut, mais réelle.

Il y a là un but à atteindre, et vers lequel nos jeunes poètes et littérateurs devraient, dés maintenant, orienter leurs efforts. Je me sens d'autant plus à Vaise pour leur donner ce conseil, que V étude mise eti tête de ce volume par mon ami Sylvain est déjà un essai de synthèse pouvant utilement servir de point d'appui et de départ p02ir une exploration critique et historique de notre littérature, embrassée cette fois dans toute l'étendue du champ qu'elle comprend.

A îin point de vue autre, mais tout aussi intéressant pour l'avenir des lettres haïtiennes, ce reciceil de poésies variées, où le sentiment du poète, tour à tour familial, patriotique ou humain, toujours sincère et d'une grande élévation morale, se revêt d'une forme parfois exquise dans sa pureté et sa correction, ne semble-t-il pas fait à souhait pour incidquer aux jeunes Haïtiens qui s'adonnent à l'art des vers et qtà, par des tentatives diverses, essayent de constituer à la littérature nationale un organe permanent de publicité, une notion exacte de ce que doit

uD

être, en son essence, la vraie poésie? C'est une « leqon de choses » pour eux que ce petit xwlume, et des meilleures, et qui les guidera, je V espère, comme la lumière de V étoile, toute scintillante sur ïazur du firmament, guide les méditations du songeur et les oriente vers le beau et le vrai.

La poésie, en effet, nest pas et ne saurait être un pur jeu d'imagination et de style.

Lœîivre d'art ne s'élève au-dessus des clioses de pure curiosité, d'un brimborion ou d'un magot chinois, qu'en proportion de la valeur du sentiment ou de l'idée qu'elle traduit. Et si cela est vrai dans l'ordre des productions artistiques, quelles qu'elles soient, combien plus une pareille vérité ne s'impose-t-elle pas à l'esprit, quand il s'agit d'ujie œuvre poétique, où l'artiste, pour touc/ier l'âme et y faire naitre l'émotion, ou bien la pensée et y susciter l'idée, lia pas les ressources que donnent au peintre la couleur, au sculpteur le relief, au musicien les sons, réduits aux lois précises des combinaisons liarmoniques! Baudelaire qui, si lestement et sans plus ample informé, déniait aux créoles le génie poétique — que Lui-même n'avait d'ailleurs que dans la juste mesure — Baudelaire aura beau s'écrier:

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent,

il n'en restera pas moins vrai que les mots, réduits à eux-mêmes, et indépendamment de la pensée qui leur sert de support, ne peuvent atteindre, quelque liabileté raffinée que l'on mette dans leur arrangement, à la valeur d'expression des sons musicaux, la seule valeur à laquelle pourrait prétendre la poésie impressionniste, ou instru-

46 PRKl'ACE

inentiste, ou décadentiste (/), qui iiaboutït, en définitive, quà des forniides incompréhensibles, indes de sens, propres sculcnicnt, comme certaines écritures de M. Stéphane Mallarmé, à éveiller un instant la curiosité de ceux gui ont le goût des « auteurs difficiles ».

Est-ce à dire qu'il faille négliger la forme, la « forme divine », pour employer Vexpression de Georges Elliot, méconnaître le pouvoir de la rime, chère à Théodore de Banville et si joliment célébrée par Sainte-Beuve, se contentant après cela de riines quelconques, voire de simples assonances? Faudrait-il renvoyer au rancart les précieuses conquêtes des Parnassiens et se priver, pour atteindre à iin effet d'harmonie ou de puissante évocation, des savantes, rares, ou subtiles combinai sons de rythmes que Von admire à juste titre dans les productions de quelques poètes contemporains? Est-ce à dire, en un mot, que pour être un poète il faille d'abord renoncer à être un artiste et un bon artisan en vers, rejetant tout soîici de la technique même du métier ? Telle nest pas ma pensée /

Ce que je soutiens, c est que la belle et bonne et saine poésie, belle autant que bonne, bonne autant que saine, ne peut résulter que de Vintime alliance du fond et de la forme, d'une forme travaillée, ciselée même s'il le faut avec amour, et d'un fond qui se relève par la valeur morale des idées ou des sentiments.

Et ici encore je prie de croire que je n'entends nullement inciter le poète à s'ériger en prêcheur de morale et à faire

(i) En ce qui est du symbolisme, voir ce que nous en disons plus loin.

tenir entre ses rimes des préceptes de bonne conduite ou des sentences philosophiques.

Le poète ri est pas un moraliste et si, dans le l'aste champ de la littérature grecque ancienne, nous ne nous plaignons pas de rencontrer des poètes gnomiqucs, il ne saurait nous venir à l'esprit de les proposer en unique exemple à 7ios jeunes compatriotes. Non! Si l'inspiration poétique peut et doit, selon nous, avoir sa source dans les plus hautes conceptions de la morale, de la philosophie ou de la science, V œuvre du poète, Fœui're concrète, ïœuvre d\nt qu'il présente au. public na qualité pour être ni un traité de morale ni un traité de philosophie, ni nu. manuel scientifique.

La science, que nous venons de nommer, et qui par son constant développement, la prise de possession chaque jour grandissante qu' elle fait des intelligences, imposera un jour infailliblement ses principes dominateurs et ses résultats généraux à la méditation des poètes, la sciencCy pas plus que la morale, ne pourra jamais rentrer directement, par ses matériaux à ï état brut pour ainsi dire, tels qu'ils sortent d'un traité scientifique, dans le domaine propre et immédiat de la poésie. M. Sully-Prudhomme, renouvelant Lucrèce, a essayé dans ses beaux poèmes de la Justice et du Bonheur de faire cette incorporation, et je ne sache pas qu'il y ait complètement réussi.

Ce qui est possible, croyons-nous, et ce qui se fera, cest l'œuvre poétique qui, par des formes, des images, des symboles appropriés et uniquement du ressort de l'art, suscitera en nous le sentiment intense de la réalité des grandes lois naiurellcs et de leur harmonieuse combinaison. Cette P>remièrc œuvre une fois réalisée, d'autres naturellement

48 PRKiAcn

suivront, -prcscntant les mêmes caracîcres, et la poésie contemporaine aura subi le renouvellement que tous attendent et que les impressionnistes, ni même les symbolistes; qui ri ont pas produit jusqu'ici un seul poète hors pair, ne semblent pas capables d'accomplir. ( i )

Donc point de poésie sans idée, point de forme vide de sens, point « cFart pour Vart » et encore moins « d'art pour Vartificiel », comme Vêtît voulu Beaudelaire, mais une poésie sincère, de forme éléganic ou gracieuse, ou fière, ou énergique, ou spirituellement f.intaisiste, selon les

(i) A propos de poésie scientifique, le grand nom de Leconte de Lisle, — un créole ne Toublions pas, — se présente inévitablement à l'esprit, et l'on se rappelle qu'il a tenté en ses poèmes, après en avoir montré la nécessité, de réaliser l'union dont il est question ci-dessus de la poésie et de la science. 11 est toutefois permis de douter que le succès, à cet égard, ait couronné la tentative du poëte, qui demeure incomparable pour la hauteur des idées et la splendeur de la forme, mais qui n"a point lait école. Aussi bien, peut-être l'éducation scientifique et esthétique de ce qu'on appelle « le grand public », qui seul donne la popularité, n'est-elle pas assez avancée, assez complète, pour permettre à une telle poésie de se constituer. Mais les temps viendront, s'ils ne sont encore venus.

En ce qui est du symbolisme, on ne saurai* méconnaître ce qu'il y a de légitime en son principe, qui consiste — et M. F. Bruuctière a mis quelque complaisance à le montier — en la réintégration de " l'idée » dans la poésie. !Mais force est bien d'avouer que les œuvres, jusqu'ici, ne répondent guère au principe, et qu'il faudrait bien de la bonne volonté pour découvrir des idées parmi les vers «r amorphes » ou « polymorphes -y que nous servent la plupart de ces modernes esthètes.

Nous exceptons, bien entendu, de cette remarque de nombreuses poésies de Paul Verlaine qui, par leur lluidité, ce qu'elles ont d'impalpable et presque d'irréel, ont un grand charme de spiritualité. Nous connaissons aussi des morceauv très remarquables de M. Henri de Régnier.

l'RÉiAcr. 49

cas, et toujours animée du souffle des beaux sentiments et des vivifiantes pensées.

Et voilà justement ce que nous offre en partie, dans son modeste cadre, le volume dont avec plaisir nous avons eu la primeur.

Comment nous a été révélée la vocation poétique de Sylvain? C'est une histoire qiti date de loin et qiiil nous plait de rappeler pour ramener et observer un instant à sa source même le filet poétique, qui s est grossi avec les années et dont le flot de p2ir cristal s'épancJie aujourd'Jmi à nos regards en ondes mélodieuses.

C'était en i88^. J'acltevais mon droit à la Facidté de Paris, et Sylvain, ses études achevées à Stanislas, commençait le sien. Nous nous rencontrions cltaque midi à la même pension, et un jour, mon jeune ami me remit un pli à mon adresse. Ce qîie ce pli contenait, c'étaient des vers, des vers tout frais éclos de son imagination et qu'il me dédiait en des termes de délicate amitié. Les strophes étaient harmonieuses, les rimes bien assorties, et l'idée qu elles renfermaient avait la fraîcheur inêmc du ruisseau jaillissant du sol. Le jeune poète me posait un problème de fine et subtile psycliologic. f e lui exprimai mes remerciements et l'impression qu'avait produite sa petite pièce en une lettre qu'il fit paraître plus tard, en iSSy, je crois, dans un journal de Port-au-Prince, avec les vers qui en avaient été la cause. Dès ce premier essai, je jugeai que Sylvain avait véritablement le don poétique, et je me réjouis à l'idée qu'un nouveau poète nous était né.

Les années s'écoulèrent sans donner lieu à de nombreuses publications poétiques de la pari de notre ami. J'en lus ou en entendis pourtant quelques-unes, çà et U^

50 PRKFACE

et je pus constater que les promesses du début étaient tenues.

Ces poésies, dont je retrouve deux dans le présent recueil, se distinguent par le sentiment moral le plus élevé que ïhotnme puisse éprouver, la pitié, la divine pitié pour les souffrances humaines et une tendre compassion, bien touchante en sa sincère expression, pour les misères des bêtes, pour les chiens,

Les pauvres chiens errants, les chiens qu'on abandonne.

La pièce d'où f extrais ce vers, placée ici sous le titre les Vagabonds, est d'une tenue de style très remarquable et digne de figurer dans les meilleures anthologies. Je pensais, en la relisant, au superbe niorceau de Jean Richepin, intitidé Oiseaux de passage. L auteur de la Chanson des Gueux nous montre les oiseaux sauvages, ces poètes de l'air, ces héroïques vagabonds, battus de la tempête, fatigués exténués, attirés vers les grèves lointaines, passant bien haut au-dessus de la basse-cour où se prélassent canards, oies, dindons et toute la valetaille, incapables de comprendre le haut instinct d'indépendance qui anime les voyageurs; et dans un bel emportement lyrique, il s écrie :

Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux !

On le voit : chez Richepin, le poète se redresse en un sentiment de fierté et de défi devant les rudes atteintes de ï adversité. Chez Sylvain, où la pièce s'achève par un rapprochement analogue entre le sort du pauvre chien repoussé de toîis et celui du poète incompris et rebuté, la révolte ne se produit pas contre les fatalités sociales, l'es-

PUÉKAflE 51

i}nt de renoncement ïeniporte et nous élevé dans la sphère de la charité, de la solidarité entre tojis les êtres:

O Pèlerin du rêve, ù vagabond sublime, Poète sois-leur doux : car leur sort est le tien!

L'autre pièce à laquelle fai fait plus haut allusion et dont f avais gardé le souvenir après V avoir entendue dans une conférence au Petit-Séminaire (Collège), est celle mise sous la rubrique Frères d'Afrique. Oh oui! ils souffrent, eux aussi, et plus encore que les chiens maltraités, leurs « frères inférieurs » / Ils ont la pensée, ils ont la conscience, ils ont ïâine. Ils sont, comme ceux' qui les brutalisent, « faits à l'image de Dieu ». Si le fardeau d'ivoire meurtrit leurs épaides et exténue leurs forces, combien plus durement ne doivent-ils pas ressentir en leur âme les atteintes de la cruauté, de la férocité Iiumaine! Sous le poids mille fois plus lourd des iniquités, des vexations morales qui les accable, peut-être monte-t-il quelquefois vaguevient à leur pensée une protestation contre la rude, Vinsecouable fatalité qui les enchaîne; peut-être se prennent-ils quelquefois à murmurer, comme le vieux roi Lear, de Shakespeare : « Pourquoi ces choses, et non pas d'autres ? » Mais le poète a compris leur indicible souffrance ; sa pitié s'émeut, sa voix se hausse, énergique, pressante, elle appelle à leur secours, et finalement toutes les forces compatissantes de son cœur s'unissent pour éclater dans ce cri de vaillante sympathie: « Frères, nous voici! »

Lisez cette pièce; elle est d'une belle venue, elle est traversée d'un bout à l'autre d'un souffle vraiment humain, c'est de la bonne poésie!

Cependant, avec les années, de nouvelles poésies venaient successivement an jour et sacctanulaient dans les cartons de Sylvain. Après les avoir classées, reclassées et soîimises à une sélection sévère, il s'est décidé à publier ce pre^nier recueil et nous a demandé d'en écrire la préface, reliant ainsi son entrée officielle, le livre à la main, dans la littérature, à ses anciens débuts, alors que. étudiant nouvellement inscrit, il nous dédiait une des premières et fraîches poésies sorties de sa plume soigneuse et distinguée.

Notre intention nest pas de faire une analyse détaillée de ces poésies. Nous nous bornerons à indiquer par avance la gamme des sentiments parcourue par le poète, attirant une fois de plus ïattention de nos jeunes littérateurs sur les moyens esthétiques, grâce auxquels il parvient à communiquer au lecteur ïémotion qu'il éprouve, les impressions quil ressent dans le moment même où Vidée poétique naît, prend corps et se développe en son esprit.

Les sentiments que Fauteur exprime et par lesquels passe le lecteur en parcourant le livre, descendent di Vhomme à Tanimal, ou, si Ton veut, remontent de l'animal à ïhomme, et s'étendent aux grands êtres collectifs qui dominent Vhomme et conditionnent sa volonté: famillt, patrie, humanité, pour s'élancer enfn vers la cause première et dernière de toutes choses, la grande puissance inconnue: Dieu. C'est donc, au point de vue moral, la gamme presque entière des sentiments. Mais, au point de vue poétique, ce n'est pas « toute la lyre a. Le titre même de V ouvrage: Confidences et Mélancolies, nous avertit assez que le poète n'a pas voulu

PIU.IACE

faire vibrer les sept cordes de ïinstriunent symbolique Confidences..., c'est donc ses émotions, ses sentiments, ses impressions personnelles, ce que son âme, au contact des Jiommes ou des choses, a éprouvé, qu'il veut nous communiquer ; et si, ainsi que Va définitivement établi, je crois, M. F. Brunetière, ce qui caractérise la Poésie lyrique, c est précisément cette expression de la personnalité propre du. poète, cette expression de son moi au delîors, V épancJiement de son âme en d'autres âmes, c est donc surtout de la poésie lyrique qu'a faite Syh'ain. Et il faut s'en féliciter. Quand l'âme du poète qui se répand est de bonne essence, quand ses impressions sont de qualité rare, quand ses émotions n' ont rien de banal, la poésie lyrique monte aux plus hauts sommets de l'art et y transporte le lecteur avec elle.

Le volume s'ouvre et se ferme par deux pièces d'où jaillit le sentiment le plus profond, le plus complet que ïâme humaine pidsse contenir, le sentiment filial, avec son corrélatif, le sentiment maternel. L'âme des noms, le Renouveau, et entre les deux, le morceau intitulé Berceuse, — cède dernière surtout, — évoquent d' une façon très intense l'image de la protection maternelle, des premières et si pénétrantes, si douces leçons aussi, que l'enfant reçoit de celle qui est connue sa Providence visible, toujours en éveil, jamais lassée. Mais cette leçon que Sylvain encadre dans le vers de sa Berceuse, cette douce leçon de morale, comme elle est belle, comme elle est vraie surtout!

Vous êtes tout petit, votre mère, charitable et chrétietnie, vous prend sur ses genoux, et, tout en vous berçant, vous murmure à l'oreille: « Sois bon pour tout le

54 PRihACE

monde, nous sonniies ions frères, et le Christ a dit: Aimezvous les uns: les autres! » On a grandi. On entre dans ce qu'on appelle le « monde ». Les premières constatations étonnent un peu, elles troublent. Est-ce là le monde évangéligue qii on s'attendait à troui'er? Elles deviennent bientôt tout à fait déroutantes. Mais on se dénigre mutuellement là-dedans! Les conversations ne sont jamais si animées que lorsqu'elles portent sur le prochain, et sur les côtés défavorables du prochain. Calomnies et médisances vont leur train: que devient dans tout cela le divin précepte du Christ? On apporte 7in cœur fraternel et l'on nest pas compris. On sort de là meurtri moralement. Que faire? On retourne vers sa mère: elle a été bonne, vraiment bonne, elle ; jamais nest tombé de ses lèvres un seul mot susceptible de nuire à autrui; c'est donc elle, au milieu de la grande nature, qu'il faut invoquer, c'est sa jnémoire, son enseignement, le souvenir de ses bonnes actions; et on l'entend qui mîirmtire: « Sois bon tout de même! »

Ici, je voudrais m'arrêter un instant, montrer à nos jeunes gens, leur faire toucher pour ainsi dire du doigt le procédé... ou plutôt non, car de procédé, il ny en a pas; tout est naturel dans cette pièce, tout y est vrai, tout y décoîde du fond même de l'être et de ce qui s'y passe; ■ — ce qu'il importe donc qu'ils comprennent, c'est comment se réalise, par la seule vertu de l'inspiration poétique, puisée aux sources les plus profomles du sentiment, l'union de la morale et de la poésie, et comment le poète, sans nous dire de faire ceci ou de faire cela, nous amène dans les régions de l'Idéal, où réellement Von respire plus à l'aise.

PUKIVCE

Avec Souvenir et la Grande Sœur, jious restons dans le cercle des relations familiales, et les senfnnents de protection et d'absolu amour, d'une part; de tendre respect et de vénération, de ï antre, qui caractérisent les rapports de mère à fils, font place aux sentiments d'affection fraternelle, que le poète voudrait élargir et comme rehausser par des liens de confiante amitié qui feraient de la grande sœur une sorte de petite mère.

Puis viennent des Croquis, de Vieilles Chansons et cette jolie paraphrase de Philémon et Baucis, qu'on lit avec un demi-sourire et qui est comme un rayon de joie discréteinent jeté entre les pages mélancoliques du livre. — Rapprochons-en quelques pièces printaniéres, comme Aubade, qui nous offrent une attrayante floraison de strophes, gracieuses comme des lilas.

Mais il me tarde de signaler un côté très caractéristique de la poésie de Sylvain : c'est sa façon de comprendre le paysage et de nous le dépeindre. Son style n'est pas précisément pittoresque, et s'il ne nous répugnait d'établir, même métaphoriquement, des rapports de similitude entre des arts naturellement distincts et qui doivent rester tels, nous dirions que sa palette n'est pas chargée de couleurs ( i). Il peint le paysage comme le voulait Renan, par des états moraux plutôt que par des traits qu'on pourrait appeler matériels. Il s'éloigne, par là.

(i) Cette appréciation, bien entendu, ne s'applique qu'au volume actuel, dont la nature ne comporte pas l'emploi d'un style très coloré ; mais rien ne prouve que Sylvain ne saurait, à l'occasion, trouver les tons voulus pour représenter les aurores triomphantes, ou, à l'exemple de Leconte de Lisle, Midi, roi des Etes, épandant sur la plaine des flots de chaleur et de lumière.

r.6 PRÉFACE

comme on voit, de la -poésie purement descriptive et des procédés dont les littérateurs de l école naturaliste ont tant abusé. Ceux-ci, on ne Vignorc pas, procèdent par accîimulation de petits traits particuliers, de menus faits, ne laissajtt rien de côté, tout comme ferait un géomètre traduisant exactement par une épure la cotipe dhin édifice, ou un officier ministériel dressant un inventaire.

Qiiarrive-t-il en pareil cas? Cest que Vesprit, fatigué de cette prodigalité, de cette abondance de renseignements, se montre impuissant à concevoir Vensemble de l'objet décrit, et, en Vabsence de quelques touches principales et bien nettes, ne parvient pas à évoquer Vimage d'une façon distincte. Il est telles descriptions de Zola qui se dér aident pendant des pages entières, au bout desquelles nous restons sans la représentation exacte de V objet, quavec quelques lignes un descripteur ou plutôt un évocateur suivant le précepte de Renan nous eiU permis de reconstitîcer très nettement.

Eh bien! cest à cette dernière méthode que se rattache la tnanière picturale de Sylvain. Par quelques caractères généraux bien choisis et qui sont en rapport avec la tonalité du morceau, il fait apparaître à notre esprit le paysage qu'il a en vue et qui, très harmonieusement, se mêle aux éléments moraux de la pièce. Et cette façon de comprendre le paysage permet, il me semble, cVattribucr son vrai sens au mot <i'Amiel.- « Un paysage est un état d'âme. »

Voici, par exemple, en quatre vers tirés de la pièce intitulée Mélancolie, un coin de nature qui, de lui-même, sans effort, se détacJie pour nous du manuscrit, comme si nous l'avions devant les yeux:

... Les nuages muets s'amoncellent aux cieux. Sur les flots de l'éther glissent leurs masses grises, Tandis que les palmiers, sous le i'risson des brises, Balancent lentement leur front insoucieux.

On trouve encore, dans le morceau qui a pour titre Perspective, un beau paysage du soir pris aux environs de Port-de-Paix, où les tons employés, les traits relevés s'accordent bien avec cette impression indéfinissable dont on se sent saisi à la campagne aux approches de la nuit, à cette minute indécise pendant laquelle les dernières lueurs du crépuscule luttent contre V envahissement progressif des ténèbres. De même, la pièce Crépuscule, où nous retrouvons nos bons souffre-douleurs, les animaux — • les ânes cette fois-ci — représente bien la sortie grouillante des campagnards, les jours de grand marché, vers les six heures du soir.

Mais tout cela se relève, nous le répétons, par lesprit général de cette poésie qui est toute de sympathique tendresse, de commisération pour les faibles, les déshérités, les malmenés du sort. Voyez ces ânes, si bons, si utiles, et si vraiment dociles en dépit du proverbe! Le poète s'apitoie sur leur triste destinée. Il les voudrait plus heureux, payés de moins d'ingratitude; il souhaiterait qu'un tel animal, dont la valeur sociale ne saurait être appréciée, eût droit à quelques égards, à quelques bons procédés, et ne fût pas en tout état de cause, quoique faible ou plutôt parce que,

Ce pelé, ce galeux d'où prov'cnt tout le mal !

Pourtant « ne connaissons-nous pas bon nombre d'hommes qui sont ânes en ce point », et dont la justice

même semble p-C pas vouloir s'approcher? Ce paysan, qui ne ménage pas son compagnon de labeur... Mais restons sur le terrain littéraire et plaignons les pauvres ânes^ bipèdes ou quadrupèdes, dans les regards desquels

Vacillent par instants des lueurs de détresse.

Ce vers de Crépuscule, qui nous montre Sylvain curieux de la psychologie des bêtes et de ce qui se passe dans leur for intérieur (car ils en ont un aussi, n est-ce pas?) me remet en mémoire une petite pièce de M. Sully- Prudhonune, où nous voyons le poëte-philosophe touché de la même symphatique curiosité.

Parisien, Vauteur du Bonheur flâne quelquefois dans la grande ville, scrutant les spectacles variés qu'elle offre à Vobseriateur, assistant à une partie de cette ample comédie à cent actes divers, où chacun de nous, forcément, est spectateur et acteïir tour à tour. Il se mêle volontiers à la foule, aux badauds, et s en va ainsi, comme son confrère de la satire de Mathurin Régnier, quêtant Jion des rimes, mais des sensations et des idées. Or, justement:

A la Barrière de l'Etoile.

Un saltimbanque malfaisant Montrait dans sa baraque en toile Un chien de six mois fort savant.

Le poète, qui ne dédaigne pas les exhibitions en plein air et le public hétéroclite qu elles attirent, s'approche, suit les évolutions du toutou grotesquement affublé et, étranger aux ambiances prochaines, tout rencogné en son pardedans, se met à se demander ce qiiil y a en cet animal, quels sentiments, quelles ébauches de pensées se dessinent en lui sous les menaces et les coups de son bour-

reaUy interrogations qui le captivent, prolongent sa rêverie philosophique, si bien que tout à coup, irrésistiblement, ?7 lui sembla

Q^ue par les yeux de ce roquet Un regard d'homme l'imoqLiait.

Cette pièce est bien caractéristique de la tournure cV esprit de M. Sully-Prudhonnne et de ses sentiments d'artiste préoccupé de la vie intérieure, plein de charité et de franchise pour tout ce qui respire et palpite sous le ciel.

Aussi bien, n'est-ce pas ce que nous avons trouvé dans le recueil que nous avons rapidement analysé? Et puisque Vassociation des idées ramène ici le nom du délicat et sympathique poëte parisien, pouvons-nous ne pas noter l'affinité morale qui nous parait exister, qui existe entre Sylvain et lui ? De tous les poètes français contemporains, cest certainement à Sidly-Prudhomme qu'on pourrait le plus vraisemblablement rattaclter notre ami. Cest bien, de part et d'autre, la même sorte de sensibilité poétique, le même éloignenient pour tout se qui sent l'afféterie,-le rechcclié, pour ï apprêt et l'artificiel, la même bonne tenue intellectuelle, et ce goût invincible du naturel et dît vrai, qui est, suivant une heureuse expression, comme la probité même de l'esprit.

Notre réminiscence n'aura pas été inutile, puisque, en nous conduisant à nouveau vers l'auteur du Bonheur, elle nous a fourni l'occasion d'établir entre lui et l'auteur des Confidences et Mélancolies, un rapprochement qui révèle tin véritable lien de parenté spirituelle.

Mais la Patrie!... Où donc est-elle dans le volume, quel coin spécial lui est réservé? Mon Dieu! répondrons-

nous, elle y est partout, et à chaque pas, son image se lève devant nous, Vidée s'en présente à T esprit. Ces paysages si bien rendus; ces pièces familiales où se reflètent, si fidèr lement V accord et V harmonie qui caractérisent la famille haïtienne; ces souvenirs qui, au temps de Vabsence, s'en- 7' oient vers la terre natale où dorment les aïeux; cet élan de rame vers les martyrs du grand continent noir, d'où provinrent ces autres martyrs qui, un jour, las de souffrir, se soulevèrent et firent ïindépendance cVHaïti; cette belle et pure prière enfin par laquelle le poète implore pour notre pauvre pays la îiiiséricorde et la pitié du Très- Haut, « pitié suprême . » que ses malheurs appellent et que lui refusent les Iiommes, tout cela ne vous parle-t-il pas de la Patrie; et sous ces z^ers si bien frappés, dont la. plupart sonnent si pleinement, n'est-ce pas une pensée haïtienne qui transparait, une pensée qui, pour s'être nourrie de la substance des littératures anciennes et modernes, de la littérature française surtout, n'en a pas moins gardé, et profonde, T empreinte nationale?

Présentons donc ces poésies avec confiance au public et tout particidièrement aux jeunes littérateurs haïtiens, qu'il contribuera à préserver de certaines théories esthétiques qîâ n'iraient à rien moins, si elles obtenaient faveur, qu'à faire de la poésie un art hermétique, réservé à quelques rares initiés, et tout à fait impropre à établir une communication d'âme entre le poète et la foule des lecteurs, — partant sans aucune efficacité sociale.

F ermerai-je ces quelques pages liminaires, sans reporter un instant ma pensée et celle du lecteur vers le grand pays, la « seconde patrie », qui nous a donné avec les hautes idées et les généreuses aspirations, l'instrument

pui':i ACE 61

admirable, net, logique, limiineiix et loyal, qui permet de les exprimer et de les faire sonner haut et clair, comme répée de Roland frappant le roc? Ne remercier ai- je pas la France, — en mon nom, au nom de Sylvain, en celui de tous nos écrivains dont je suis fier d'être le fidèle interprète, ■ — d'avoir créé cette belle langue française, facteur essentiel de la civilisation morale, cette « parlure délitable » déjà admirée à V étranger dés le moyen âge, qui a. servi à dire quelques-unes des plus belles paroles que Vlutmanité ait encore entendues et qui ne sortiront plus de sa mémoire? Je le dois, et si j'omettais d'y penser, la pièce que Sylvain, en son recueil, consacre à Victor Hugo m'y imiterait assez, car c'est bien, pour m'en tenir au XIX'' siècle, la France des Hugo, des Lamartine, des Michelet, le pays au cœur haut placé et qui ne manqua jamais de compassion pour les faibles et les opprimés, que j'entends saluer ici. Le grand Lyrique dont l'âme, comme « un écho sonore mis au centre de tout », a vibré au souffle de ce que la pensée humaine a conçu de plus élevé, de ce que le cœur humain a porté de plus noble, est glorifié en quelques vers par Syliuiin qui n'a pu l'oublier. Il le compare au chêne, au grand arbre séculaire, roi de la Forêt, dont un autre poète, Victor de Laprade, en des 'vers majestueux et de grande allure, a c liante la mort.

Et cette courte pièce me reporte à ce matiii de l'année iSSj où se préparait V apothéose du grand aède. La petite troupe de lycéens et d'étudiants haïtiens que je conduisais, dont Sylvain faisait partie, et qui devait représenter notre pays à la solennité apothétique, prit allègrement Z'^Vvenue des Champs-Elysées. Des bravos partirent des premiers groupes de spectateurs, saluant nos couleurs nationales;

et comme ih étaient franchement sympathiques, ils retentirent en nos cœurs. Puis, plus tard, cest le défilé grandiose des délégations, venues de tous les points du monde-, passant sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile à la suite du Poète ; et Paris, sa foule, son élite, toutes ses classes confondues en un sentiment unanime de patriotisme et de fierté nationale, fêtant ceux qui fêtaient, glorifiaient son grand homme, faisant retentir des i-ivats en leur honneur, les grisant d'applaudissements, en même temps que les vers du Poète remontaient, « chantaient » dans icute% les mémoires! Oh! ces vers superbes, graves, éclatants sur l'Arc de Triomphe! Et ceux sur le retour de l'Empereur! Et ceux où le Poète semblait ai'oir préi'u et comme ordonné le spectacle même qui nous frappait d'admiration:

Foule encombrant les toits, les seuils, les ponts, les quais!

Et plus loin, à proximité de la Place de la Concorde, oiï reluisaient sous les feux du soleil, comme un immense lac d'acier, les sabres, les baïonnettes, les canons, et les galons et toutes les fanfreluches militaires, les strophes consacrées à la glorification de cet autre triomphateur: le vainqueur d'iéna, de Wagram, d'Austerlitz !...

Ah! ce fut 2ine belle journée qui nous emplit les yeux de lumière et l'âme de clarté; et c'est en y pensant et à une autre journée encore où se montra de même l'âme française, mais cette fois recueillie, sérieuse, pleine de patiente résolution, un peu voilée de tristesse (i ), c'est en y pensant que nous nous prenons à espérer que la France

(i) J'ai assisté aux funérailles de Gambetta.

l'UKIACE t;>

n^Oîibliera pas ses glorieuses traditions nationales et sa mission civilisatrice dans le monde. Se souvenant que la sympathie est une force, soit que l on aime, soit que V on se sente aimé, elle ne dédaignera pas ceux qui, au loin, cultivent sa langue, étudient sa littérature, puisant en celle-ci leurs principes esthétiques ; et, aimée de la jeune Haïti qui pense et réfléchit, elle ï aimera à son tour. Pourquoi pas? — Qu'elle relise Michelet qui, s étant informé d'autre chose que de nos « cafés » et de nos « cotons », avait connu — il y a déjà plus d'un demi-siècle — l'existence d' écrivains haïtiens dignes d'estime et d'intérêt, et appris par là que leur pays n'est pas dénué de vie intellectuelle. Aussi l'appela-t-il « la France noire »/ Qu'elle relise Lamartine, qui a écrit,: « Toussaint Louverture » ! Qu'elle relise Hugo, dont la pensée, tout à ses débuts, se reposa un instant, pleine de bienveillance, sur notre He! Mais déjà la France relit les deux premiers. Ne réimprime-t-on pas Michelet? N'a-t-on pas récemment consacré à Lamartine des publications, des études étendues, qui ont ramené V attention sur sa poésie si pure, si élevée, et sur sa carri^'^re non moins Jiaute et pure?

Quant à Hugo, peut-il être oublié et n'est-il pas le Poëte entré vivant dans rinimortalité?

Oui ! les belles traditions françaises revivront et il se retrouvera des Michelet, des Lamartine, des Hugo pour dire à leurs concitoyens que la France est aimée, où elle est aimée, et que des sentiments fraternels partant d'eux doivent répondre à ceux dont leur patrie est V objet.

Et c'est ainsi que les jeunes peuples de civilisation

m l'uÉrvcE

française, le nôtre parmi eux, poursuivant leur évolution esthétique morale et littéraire, ne manqueront pas de modèles pour inspirer le goût du beau, ïamour du vrai et du bien.

V dcceiuhre i8pS.

Justin DEVOT,

NOTICE. — ( A travers la poésie haïtienne ), Page 7, 2e ligne. Au lieu de : « poètes de race créole », il faut lire : « poètes créoles ».

Page 15, avant dernière ligne. Au lieu de : « ou de ces vierges qiiisque y enues », lisez : « ou rêve à ces vierges quisqueyennes ».

Page 13, 3 lignes avant la dernière. Au lieu de: (( se lit encore avec agrément », lisez : « se lira toujours avec agrément ».

Page 36, lie ligne. Au lieu de ; « le souci de la forme », lisez ; « le souci minutieux de la forme ».

PRÉFACE. — Page 53, 8e ligne. Au lieu de ; « cette expression de son moi au dehors », lisez. « cette expansion de son moi au dehors')).

Page 57, <je ligne avant la dernière. Au lieu de : « ne saurait être apprécié », lisez: « ne saurait être trop apprécié ».

Page 59, 8e ligne : Au lieu de : plein de charité et de franchise)), lisez : plein de charité et de fraternité )).

Page 61, 2 lignes avant la dernière. Au lieu de : « solennité apothetique », lisez : « solennité apothéotique ».

Page 64, avant la dernière ligne. Au lieu de: (.( pour inspirer le goût du beau », lisez : « pour leur inspirer le goût du beau ».

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