IVRESSE
Elle me tient penché sur les gouffres. Mais je chasse ses invitations aa suicide. En ma sombre tristesse persiste encore le goût de la vie. Sous une couronne de pensées désespérantes, je me veux exister et vivre.
Ce n'est pas là une chimère dont je me réveillerai après la nuit qui va me prendre, croiser mes deux mains inertes, éteindre mon cœur presque mort, gisant sur des désirs qui, pareils à des diamants, déchirent sa nuit profonde et secrètement gémissante, -et mon iront où se tiennent prisonnières des pensées qui battront en vain de l'aile.
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Je vis! après !ant de morts dont jr tus 4e ressuscité devant l'aube émerveillée de mes mains, il»- mes yeux pales d'avoir reflété des
lampes éteintes, et de mes livras crispées sous un désir sans aveu.
Je m'abandonne au rêve qui m'arrache à ce lieu de plaisir. je n'y suis que d'une présente corporelle. Mon esprit est ailleurs. Amusé d'analogies et de contrastes, il dépasse ;u!>si sa peine quotidienne; il l'adorne d'un bouquet, l'embellit de comparaisons, la flatte en lui découvrant des ressemblances. Je souris à l'évocation de Faust, cher vieux, *qui me ressemble comme un frère», dont J3 bois les larmes mêlées aux miennes. Quel].: plus attachante aventure que celle-là se peut présenter à celui qui commence à vieillir! Tout homme porte en soi un Faust qui', £vec l'âge, ne demande qu'à s'éveiller. Tentation vaniteuse, en effet, pour un esprit qui se plaît au songe! Faust, c'est l'histoire dramatique du cœur humain, du désir qui demeure au-delà de toute passion assouvie, du champ entamé de l'expérience amoureuse.
Faust, tu m'apparais dans ce soir qui me dépouille que trop de mes manèges et de ma
puérile et si parfaitement humaine agitation. Marguerite est toujours là. mais pas à toi. Elle prie encore, embrasse ses mains naïves, dévouée air* eandeurs, ceinte de bleus rubans.
Marguerite, c'est la forme de ton rêve et de ton espérance. Marguerite-, c'est la femme qui nous abuse et nous trahit.
Faust, tes; cornues ne sont-elles pas là qui t'appellent, te pressent d'invitations? Tes cornues! C'est la déclamation solennelle, c'est le rire froid d'une vériié concrète, une formule géométrique, la note du pharmacien qui, vraiment, exagère, et ton chien qui, salement, fait la petite gueule. Il baye; c'est un chien éthique. Je lui ai lu Spinoza.
Faust, retourne à ton chenil plein de pailles et de aiettes de gâteau. Et pourtant, ce soir, tu te sens royal et voudrais arrêter la nuit çplendide que tu proclames ton esclave. En vérité, tu la pares: l'ivresse chante; la tête chavire; le front frémit et s'amuse, et tes bras soulèvent des sirènes et des dieux.
L'ivresse gagne et tm marche* dans une rumeur de son», de parfums et de mois d'amour étouffés. Qui dira la fantaisie et la somptuosité des fêtes construites et défaites en songe ;
Tn es 1« roi dérisoire d'un p. tins, qui sYuiroule, le créateur illusoire d'une forme qui ne parvient pas à naître, d'une nymphe qai, se concentrant sur elle-même, se réduit, à la tombée des étoiles, à une ligne abstraite et méprisable. Tu crées <it s bijoux qui se résolvent comme les buées flottantes sur l'horizon de laideurs qui composent le réalisme de l'univers.
Des coupes circulent sous tes lèvres un instant radieuses, et ta détournes la tête, déjà lassé. Un décor où volètent des désirs choisis, élégants et condamnés, cependant qu'un orchestre intérieur de voix fines et plaintives t'obsède d'harmonies. Tu es ivre de toi-même, des être» et des formes qui dansent, et tu te possèdes et te maîtrises. Quelle figuiv, pourtant, de rêveur ennuyé et amer, se renvoient les miroirs! Mais cette possession s'abolit bientôt et l'ivresse l'emporte.
J'enteads une voix- c'est la tienne! — qui laisse échapper des mots sans suite:
cJe suis descendu au foad des géhennes de la souffrance. Et là, tapi, garroté de ténèbres, j'étais comme un Christ crucifié de douleurs. Le froid, le rire, les" larmes, ie désir perçaient ma chair d'ai^mîles glacée, .l'as-
sislais. i'vre et lucide, à une sorte de mort de moi-même, En moi s'ébranlait, se drossait en s<- pressant la foule des martyrs. Elle vivait encore de mon supplice.
»Je pleurais, tel un enfant fouetté de vie et d'amour. Et je disais: O mes larmes, combien vous êtes amères et salées! Vous glissez sur moi comme des choses blessées. Mes larmes, qui me rejettent toujours à mes larmes, ma souffrance à ma souffrance, moa miroir à la figure vieillie de Faust ou de quelque Narcisse. »
Et ceci :
« O mère! priez pour le Jésus de Jérusalem.
» Priez pour les crucifiés qui dorment, au fond du temps et de l'avenir, pour ceux qui n'ont pas cru aux soirs de diamants, à l'aube liésilaate de lumière.
» Priez pour les hommes étouffés dans le meurtre et le sang; dans cette agonie collective des guerres où sombrent les troupeaux de pâles assassinés.
» Priez pour le^ malheureux, proie de l'ombre, de ta faim et de la misère.
» Priez pour ces hommes qui vont mourir *uv les rhsmps de bataille, et qui, ne voulant
)>!us vivre, <>wt regarda la mort comme uji
cii \ i u soleil de délivrance.
tariez pour ces femnjei qui caressèrent
l'agonie des pauvres, des faibles et des malheureux, et pour ces forts aussi qui ont -abusé des faibles.
»Et. afin que personne ne soit oublié dans cette prière totale, priez pour les damnés de la honte et du désespoir.
»0 mère, priez pour moi qui voudrais prier avec vous! pour ces victimes du passé et de l'avenir, et pour tous ceux qui soct morts déjà d'avoir voalu mourir. »
Ta plainte montait plus attendrie:
«Jamais sue aube plus pâle et plus douce n'avait blanchi des mains aussi désespérées, et lu sentais les idoles chanceler dans ton coeur. Quelle nuit! Celle où la réalité devient une statue composée de toutes les douleurs de l'être, du mirage ébloui des sens, de la certitude que crée l'angoisse de l'esprit, du silence pieux où gémissent les oiseaux du matin et se perdent les mourantes volées des cloches.
• Et tu sentais les idoles chanceler dans toii coeur.
»En vain avais tu tenté de protéger la frêle image qui fleurissait toute en toi-même. EILe croulait; elle s'évanouissait pendant que l'aube montait dans l'horizon lumineux. La nature allait tressaillir de lumière; en toi la nuit s'installait, prenait possession, commandait aux gestes, aux paroles, aux désirs.
»Et tu sentais les idoles chanceler dans ion cœur.
«Tout à l'heure, dans le bruit quotidien des labeurs, tu te mêlerais aux autres hommes, tu partagerais leurs travaux et leurs peines, tu essaierais de connaître leurs misères, leurs prétentieuses ambitions à tout comprendre et à tout résoudre; tu mangerais de ce pain devenu banal et t'abreuverais à ces boissons, fades par l'habitude.
»Et, en toi, ce sont des idoles que tu porterais ensevelies.
x Quelle nuit que celle où tu as senti que toutes les idoles humaines périssaient dans ion cœur! o
Et poursuivant encore:
a J'adorais, Psyché, la fiction de ta mort. Je me disais: — Elle se réveillera d'entre les mortes, et ce ne sera pas seulement du parfum
rir.s asphodèles que sou cœur inouï de douleur passée battra encore à se rompre. Non, elle se remettra à respirer avec les vivantes. On la verra, à côté de ses sœurs, cueillir les fruits du jour, et le soir, à son balcon, rêver à d'autres agonies sous le regard complice des étoiles. Elle sera à nouveau le désir, la joie, la démence. Sa bouche altérée criera vers les sources de l'extase. Ses yeux s'agrandiront dans la vision amoureuse. Ils s'appuieront avec amour sur des blessures: ils oublieront leur propre douleur pour tâcher de guérir et de consoler. Elle dira, en sanglotant: c J'avais eu faim, j'avais eu soif. Apportez-moi, maintenant, des breuvages doux. Je veux boire et vivre. Exaucez rapidement cette volonté d'aujourd'hui. Demain, je pourrais être morte. »
Comme des fardeaux légers, oubliant ceux -du présent, les passés viendront choir dans ses bras charmés. Elle leur sera un refuge, certains soirs où ressuscitant de l'ombre ils surgissent, semblables à des mendiants craintifs et affamés, demandant un sourire, uue larme, des pardons. Elle sera généreuse pour ces dépouillés, sortis de la poussière
du néant.
Pour elle, parce qu'elle avait su vivre, j'imaginais une résurrection ardente, folle, où,, sur une terre jonchée de feuilles et de larmes, elle se serait promenée, cheveux épars, tordant les mains, suppliant les hommes et les dieux de lui donner des paroles comme des aumônes, comme des baumes.
Je la voyais romantique, béante de blessures et de cris, ainsi qu'au sein des plus violentes passions de jadis.
Je me disais: «L'annonciateur apparaîtra qui. avec son signal, avec ses cloches et ses bouquets d'épines, te déchirera comme un #ri. comme, une lame de couteau. Tu seras alors pareille à ces femmes crucifiées sur des chemins de douleur et de néant.»
La doaleur est venue au seuil de ta porte: et tu es restée calme, froide, cruelle, fixe comme une source sombre où s'était penchée, naguère, la figure du Désespoir.
Puis, moins désolé, tu dis à voix basse: a Ma douceur m'e?t revenue, jaillie des mirages morts, et elle m'a apporté ses dons de calme et de paix. Je ris après avoir pleuré. Mes larmes, je n'aurai pas ce fol orgueil de
If» —
tes renier: elles étaient en moi depuis toujours, et quand elles vinrent au bord «le mes yeux, je les reconnus comme on reconnaît des exilées. Mes larmes, vous étiez vraies comme moi-même; vous étiez folles comme mon cceur; vous étiez douloureuses comme mon imagination. Je sais bien qu'il en existe d'autres, mais celles-ci sont miennes, et personne ne nie les enlèvera.
»Ma douceur de jadis, d'avant la tourmente, a frappé à ma porte Je lui ai ouvert et la voilà qui, pareille à u*ie maîtresse calmante, met ses mains sur mon front, mt berce ainsi que l'on fait pour les petits enfants qui ont trop pleuré, et m'endort, tranquillement, tranquillement. »
De plus eu plus ivre, tu continuais, secoué de sanglots, lorsque les premières lueurs du matin parurent à l'horizon:
«Aube, créatrice de mille lumières, j aime ton épioiement de rayons et tes symboles de maternité amoureuse. C'est en toi plus qu'ailleurs, plus qu'en des livres, des femmes mortes, des polichinelles cassés, mes jouets revus, touchés, eux qui dorment en «ne armoire! c'est en toi que je me retrouve.
Je pense, des fois, que j'ai ton éternelle naïveté, et que le jour est mort sans me vieillir, sans éteindre ma chanson commencée. Je pense des jours à ça. Oui, je sais le milieu des journées et la lourdeur du soir quand j'ai bu quelque vérité arrière. Et j'ai pleuré souvent parce que la nuit n'avait pas ton visage, aube que j'aime tant, aube en frissons, faunesse dansante au miroir de mon âme.
»Je t'ai désirée, à plus d'une reprise, pour être délivré de la nuit oppressante, de la nuit interminable où s'éploie l'insomnie, mais c'est là très ancienne histoire. Car je suis gai maintenant, très gai. Et si je livre mon àme, c'est que la joie me persuade et me soulève. Je retrace l'histoire que tu y as écrite, les étapes douleureusesfranchies: c'est de l'histoire ancienne!
jO Toi qui berças mon enfance, l'aube te ressemble et te remplace; c'est elle qui baigne mon front, me prend dans ses bras et me berce. Elle a ta bonté, le silence «lair et doux de ta figure et tes mains maternelles sans mesure. Par elle, je me laisse encore plaindre et aimer. Par elle,.
je suis encore enfant.
»Aube fuyante de l'innocence retrouvé* du cerveau lucide qui se refait de la jeunesse; nuhe du cœur lavé dos effrayant!* cauchemars de la nuit; viril élancement des corps vers les merveilles de la v<>lon té ! t
Sur ma vitre, un tressaillement de chairmerveilleuse, faite de rose et d'or: c'est lu vierge, c'est l'aube. Et j'ai crié comme devant une annonciatipn bienheureuse.
Ainsi qu'un frémissement de notes liquides qui, sous le passage d'une déesse.
s'échapperaient dans le silence d'une fontaine mystérieuse, des paroles fluides m'enveloppent de douceur: «Mon enfant! mon enfant! »
C'est un nouveau chant de tendresse qui ferme encore mes yeux et m'abreuve au philtre enivrant des verbes.
J'abandonne autour de mon chevet, comme des feuilles dédaignées, — feuilles mortes, proses en lambeaux, forme d'un rêve qui s'évanouit, — certain cauchemar abstrait, glacé, et mon sanglot, celui qui est à moi
ei non aux autres, toute mon activité d'espril o! d'àme, du regret dans le noir, un ciel qui sombre avec ses étoiles pâlies.
Voici l'aube de saint qui va paraître, qui paraît: irruption de claFtés menues, pressées, vives et courtes ainsi qu'un millier de têtes qui se renversent et boivent, en frénésie, les peries humides de la lumière triomphatrice! Mon col nu va se dresser iibre des chapelets de la nuit et de la caresse des ombres revenues.
Vont-elles me sauver, à berceuse de jadis? ces têtes du génie des hommes, belles de pensées et reines par le vouloir? Je me précipite vers elles dans le jour qui monte et accroit la rumeur de la ville. Leur sagesse va s'échapper des livres qui vivent et qui chantent. Vont-elles me sauver comme toi, jadis, quand tu me protégeais, dans tes bras étroitement serrés, des fantômes horrifiques de la nuit?
Ma peur s'est augmentée du crime de
tous les mondes; ma peur s'est agrandie de
lout moi-même. Dans mes doigts vieillis, ce
n'est plus la chaînette d'or au bout de la-
juelle je baisais un Jésus sauveur: ce sont
1rs effigies de l'enivrant et mortel amour.
Et pour mou bmiquet spirituel, des fruits de cendre, et 1rs fables grossières de la vérité des hommes.
Aube, reprends-moi, arrache-moi à la vision trop vraie de la réalité et de moi-même. Couronne mon front du ruban îles sources fraîches, el dans ce cœur bruissant de musiques confuses, crée une chanson fraternelle où s'unissent, en .s'exauçant, la connaissance et la douleur des hommes.
Aube commisérante, jette-moi, transi de désir, aveuglé de rayons, sur les chemins de la joie. Comme toi, je veux être gai, faisant sonner des chansons, des grelots, des rires pleins et vibrants. Déjà, la grâce opère, harmonise, et je chante pour toi :
« Petit matin, petit malin, l'aube sourit, t'appelle, ouvre ses bras, son bec, ses yeux, son cœur, ses bras.
a Petit matin, Léger mutin, Fan fan Lapin . »
Soudain tu fis silence, et, les bras levés, tu tendais les mains vers la lumière salvatrice qui, une fois de plus, foudroyait les archanges des ténèbres.