CLIII
vius *, dont il avait d'abord été l'ami et avec qui il eut par la suite de graves démêlés , lutta plusieurs années entières pour arracher à ce jaloux possesseur sa traduction estimée de Xénophon 2 . Sur ce dernier point H. Estienne a voulu se justifier, en alléguant qu'un incendie, résultat des désordres de la guerre, lui ayant coûté la perte de beaucoup de volumes , il avait cru longtemps que l'ouvrage de Leunclavius était au nombre de ceux que la flamme avait consumés. Il est certain, en tout cas , que ces mauvais procédés , qualifiés par quelques-uns d'une manière trop rigoureuse', firent planer de son temps, sur sa délicatesse, de fâcheux soupçons 4 . Ses préoccupations, sa misanthropie, telle est l'explication la plus vraie et la meilleure excuse de sa conduite.
Homme de paix et d'étude, Casaubon souffrait plus qu'aucun autre de la fougue et des écarts de son beaupère, qu'il s'efforçait en vain de modérer 6 : mais il ne l'en
1. Ou Loevenklaw , de Westphalie, dont les travaux sur l'empire grec de Constantinople et sur les Turcs sont surtout estimés : voy. Scaligerana II, p. 139 et 140.
2. Voy. Melchior Adam, Vitœ germanorum philosophorum , biographie de Leunclavius; cf. Maittaire, p. 417 et 418. Casaubon , écrivant à Rittershuys, fait allusion à ce fait : « An tu nescis qua difficultate , quo annorum spatio Xenophontem suum Leunclavius ab illo receperit? »
3. Rem. , notamment, les plaintes que fait de lui le docteur Ant. Sarrasin dans la préface de son Dioscoride, qu'il édita en 1598 avec une traduction latine : travail entrepris depuis longtemps sur la demande de H. Estienne et destiné à ses presses.
4. Voy. Sylloge epist. , t. I er , p. 110, où Modius, écrivant à Juste Lipse, en août 1596, dit au sujet d'un de ses livres : « Ego Henrico Stephano qui illum a me per litteras cudendum expetierat , homini, quod inter nos sit, jam erroni, et in anlis germanicorum principum quorumdam non optime audienti, labores raeos in incertum committendos non existimem. » Cf. ibid., p. 179.
5. Epist. 12 : dans cette lettre, déjà citée, il dit à son ami, au sujet d' Es tien ne : « Nosti hominem , nosti mores , nosti quid apud eu m possim. »
( ctiv ) défendait pas avec moins de chaleur contre les insinuations malveillantes et injustes de ses nombreux ennemis. Plein d'une indulgence respectueuse pour ses travers, il ne cessa de lui témoigner une déférence et des égards peu payés de retour 1 . Ses épanchements familiers, ses doléances à ses amis 2 , exemptes de vivacité comme d'amertume et qui portent par cela même leur cachet de vérité, nous offrent, en témoignant de la compassion tendre que lui inspirait Henri Estienne ', un triste tableau de la vieillesse calamiteuse qui termina une vie pleine de travaux et de gloire : elle devait se consumer, s'abréger dans les tourments de l'inquiétude , et s'éteindre dans l'abandon. La faveur de plusieurs souverains, tant de nobles fatigues et d'oeuvres durables, devaient conduire enfin Henri Estienne à l'hôpital de Lyon , pour y trouver son dernier gtte et son lit de mort.
Genève, depuis nombre d'années, n'était plus en quelque sorte pour lui qu'un lieu de passage. Il y fit un séjour de peu de durée en 1597 , et il s'en éloigna pour n'y plus revenir. Un trait distinctif du caractère d'Estienne , c'était le regret du pays natal : ses regards et ses pas se reportaient sans cesse, comme malgré lui, vers cette terre de ses ancêtres *. Après l'avoir quittée
1. Scaliger, en accusant la rusticité de H. Estienne, dit qu'il n'aimait pas son gendre et qu'il ne voulait plus même voir sa fille Florence : Scaligerana II, p. 76.
2. Voy. les lettres de Casaubon précédemment citées et la lett. 186, en particulier.
3. Epist. 12 : « O hominem dignum cujus te misereat! » Ailleurs encore Casaubon nous parle des folies et de la seconde enfance où le fait tomber son âge, sur lequel il reporte volontiers ses bizarreries et ses torts. Il rappelle plus d'une fois, dans ses Lettres, notre bon, notre excellent vieillard,
4. Sammarthani Elogia, in-4°, 1630, p. 131; Maittaire, p. 480» Cf. Scaligerana II, p. 77, où l'on voit, de plus, que par une