CLVII
Si la pauvreté de Henri Estienne , ainsi qu'il résulte de cette simple exposition des faits, n'est pas allée jusqu'au dernier terme du dénûment , elle n'en a pas moins été incontestable : la perte de la plus grande partie de son patrimoine fut en réalité la récompense de ses rares talents et de ses labeurs infinis. Il est superflu de s'en étonner et de s'en indigner : la gloire est au prix des sacrifices. Que sont devenus la plupart des noms de ces imprimeurs du xv e et du xvi e siècle , qui , exploitant avec activité et intelligence une industrie nouvelle et féconde, ont, par un commerce florissant, légué de riches héritages à leurs familles? Leur souvenir a péri : mais la mémoire des Estienne subsiste ; elle subsistera tant que l'art de la typographie sera cultivé. Dans ce temps comme aujourd'hui, entre la fortune et la gloire , il fallait presque toujours choisir : Henri Estienne a choisi , et son lot est maintenant le meilleur.
Pour prix de l'existence rendue àla littérature antique, les Manuce tombèrent, eux aussi, dans un état de gêne qui , en plus d'une occasion, comprima leur essor : sans les secours des papes, et spécialement de Paul IV, ils auraient connu la misère. LesEIzevier, par la suite, ne retirèrent que la pauvreté des élégants travaux qui ont fait leur illustration. Quant à Henri Estienne, l'extrême modicité de l'héritage qu'il laissa est attestée parCasaubon. Celuici n'avait pas reçu de dot en devenant l'époux de Florence , et pourtant il hésitait à se déplacer pour aller recueillir sa part d'un patrimoine si restreint 1 . H ne vint que déterminé par l'envie de pénétrer à loisir dans une
notamment par Teissier, de son état d'indigence : Éloges des hommes savants... , in-12, 1704, Berlin, t. III, p. 418.
1. Casauboni Epistolœ , ep. 174 : « Hereditas soceri \iri non erat fortasse tanti , eu jus gratia uxorem relinquerem , dura uxoria bona proseqoor. » Cf. ep. 164 et 190.