CLXVIII
ne pourrions rien ajouter 1 , va jusqu'à l'appeler « le traducteur par excellence. » Il est certain que son esprit vif et son goût délicat le rendaient aussi propre à bien sentir les beautés des anciens qu'à les reproduire avec bonheur.
Quand il ne joignait pas à leurs textes ses propres traductions, Henri Estienne retouchait du moins et améliorait celles qu'il jugeait à propos de réimprimer. On en citera pour preuve son édition de Thucydide. Bien qu'il eût été mis en latin par Laurent Valla et en français par le célèbre Seyssel 2 , cet écrivain réclamait, pour la pureté et l'intelligence du texte, des corrections très-multipliées. Henri Estienne en prit courageusement l'initiative, et ses remarques éclaircirent en plusieurs endroits un sens qui était loin d'être fixé. A cette occasion , et en purgeant les versions précédentes des fautes grossières qu'elles contenaient , il déplore l'insuffisance des interprètes que les Grecs ont trouvés parmi nous, non sans faire toutefois une exception honorable en faveur de notre Amyot. On peut nommer, parmi les autres traductions que Henri Estienne a singulièrement amendées, celles de Xénophop , d'Appien et de Maxime de Tyr.
1 . Voy. de Claris Interpretibus , 1. II, p. 160. — Suivant lui , H. Estienne sait à merveille exprimer non-seulement les paroles, mais le caractère d'esprit de ses originaux; il s'identifie avec eux, se pénètre de leurs pensées et les rend avec autant de perfection que d'élégance.
2. Il est vrai que Seyssel , suivant Henri Estienne , avait traduit sur le latin de Valla , ajoutant ses propres fautes à celles de son prédécesseur. Déjà l'inégalité de celui-ci était extrême; Il mêlait de singulières traces d'ignorance et d'aberration à l'érudition et à la sagacité dont il fournissait des preuves réelles. Pour Seyssel , il se recommandait seulement par le mérite du style. Du Verdier l'a loué avec raison d'avoir été l'un des premiers à illustrer notre langue.
( CLXIX )
La littérature de Rome ne lui fut guère moins redevable que celle de la Grèce : car s'il ne donna en latin qu'un texte nouveau (ce fut un ouvrage de médecine) , il en perfectionna une infinité d'autres. Un des écrivains dont mérita le mieux Henri Estienne, par les changements qu'il apporta à son texte et les explications dont il l'enrichit, fut Pline le naturaliste, celui de tous les classiques latins qui avait eu le plus à souffrir des ravages du temps et des dégradations de la barbarie : aussi Érasme, en le publiant (1525), n'avait-il pu remédier que très-imparfaitement aux altérations qui le surchargeaient 1 . La vivacité àe son sens critique s'appliqua avec le même succès à Horace , qui, plus fréquemment reproduit qu'aucun ancien, avait été par cela même plus en butte à la témérité des conjectures; aux Lettres de Cicéron, à Virgile, Ovide, Tibulle, Properce, Martial , Varron , Tite-Live, Sénèque le philosophe, Pline le jeune, Pétrone, Aulu-Gelle et Macrobe, qu'il édita , la plupart à différentes reprises , avec un progrès heureux sur ses devanciers. Des comparaisons établies entre ces auteurs, et même entre les Latins et les Grecs, le conduisirent souvent à présenter des interprétations meilleures que par le passé ou à faire prévaloir des leçons plus irréprochables.
Il s'attacha surtout volontiers , par une judicieuse méthode, à comprendre, ou dans un seul volume ou dans le plus petit nombre de volumes possible , les écrivains que rapprochait le genre des sujets dont ils s'étaient occupés. Parmi ces collections utiles qu'il a l'un des premiers mises en usage , on remarque celles des historiens
1 . « Sat norunt omnes [hune] omnibus omnium conjecturis , tanquam communem scopum, misère fuisse expositum, » a dit H. Estienne : Epistola de suœ typographies statu.
Conformité. à
f CLXX }
et des orateurs, des panégyristes, des géographes de l'antiquité , des poètes grecs 1 et des plus vieux poètes latins 1 . Il a rassemblé pareillement en un corps d'ouvrage , et , pour retenir sa propre expression , sous un toit commun, ceux qui, dans les deux langues classiques, ont traité de Fart de guérir 1 . Déjà auparavant, en faisant paraître un dictionnaire médical que nous avons rappelé , où se trouvait l'explication de tous les mots employés par les Grecs, il avait favorisé les progrès de cette science, jusqu'alors presque exclusivement empirique : aussi n'a-t-elle pas cessé de le placer au rang des hommes qui lui ont été le plus utiles. Il ne fit pas moins pour celle du droit , par la collection grecque des lois impériales (1558), suivie, deux ans après, de la traduction latine qu'il en rédigea : en outre il avait songé à donner une édition complète du corps du droit civil; mais, arrêté par les difficultés de ce grand projet, il ne put qu'en préparer l'exécution. Par là Henri Estienne a lié son souvenir, d'une manière impérissable, aux principales branches des connaissances humaines. En même temps , il a partagé avec son père, dans d'autres publications plus modestes , l'honneur d'avoir rendu des
1 . Cette collection in-P a notamment beaucoup de prix : elle passe même pour le plus recherché des livres imprimés par les Estienne.
2. La Bibliothèque nationale possède de ce dernier recueil quatre exemplaires enrichis de notes manuscrites par Scaliger, Passerat, Huet, et Corbinelli, l'ami de M"« de Sévigné. Les notes de Passerat sont surtout importantes et très-multipliées.
3. Medicse artis principes, 1567 (Hippocrate et Galien sont exceptés , ayant été publiés a part) : cette collection précieuse et toujours estimée, qui renferme, avec la version latine que H. Estienne a donnée des auteurs grecs, plusieurs auteurs latins inédits, a été réimprimée à Paris, 1677 , en 2 vol. in-r\