‹ Conformité du langage français avec le grecChapitre 183 sur 256 · MONSIEUR HENRI DE MESMES · texte numérisé non relu

MONSIEUR HENRI DE MESMES

SEIGNEUR DE MALASSISE 2 , CONSEILLER DU BOY ET MÀISTRE DES REQUESTES ORDINAIRE DE SON HOSTEL.

Monsieur, l'espérance quej'ay que la hardiesse , par moy prise de vous adresser quelque chose de ma besongnepour la deuxième fois, sera aiseement excusée tant de vous, que de tous ceux qui entendront qu'elle est fondée sur le bon recueil duquel il vous pleut favorizer mon labeur précèdent*, sera cause que laissant ce

1 . Ce fut l'un de ces grands citoyens du xvi* siècle qui puisaient dans la profonde connaissance de nos lois, jointe à celle des lettres grecques et romaines , quelques traits du caractère antique. Homme d'une conscience intègre et d'une âme intrépide, il unit longtemps ses efforts à ceux du chancelier de L'Hospital pour contenir des partis prêts à courir aux armes ou pour rétablir entre eux la concorde. Par la suite , quand la Ligue eut chassé Henri III de sa capitale, il servit comme magistrat, comme négociateur et même comme militaire, la cause de la monarchie; mais il cessa de vivre peu après son rétablissement , dans Tannée 1 596 . Né en 1 532 , il avait été le protecteur et l'ami de tous les savants. On a conservé de lui des Mémoires dont le Traité des études a cité un passage curieux (liv. I, chap. u, art. î), et qui ont été depuis imprimés dans le Conservateur, octobre 1760. Sur H. de Mesmes et sur son ouvrage, voy. les Manuscrits françois, par M. Paulin Paris, t. IV, p. 287-296; cf. id., t. V, p. 428.

2. Ce dernier nom a été l'occasion d'un de ces jeux de mots par lesquels Pesprit français aime à se consoler des malheurs publics. Pendant nos guerres civiles, en 1568, ce seigneur ayant été le négociateur d'une paix dont la durée, comme c'était l'usage, fut très-éphémère, on appela cette paix boiteuse et malassise, parce qu'il l'avait stipulée avec le maréchal de Biron , qui était boiteux.

3. 11 s'agit de l'ouvrage des Hypotyposes pyrrhoniennes , par Sextus Empiricus : le texte grec n'avait pas encore paru ; il ne fut

poinct, je viendray à un autre : c'est qu'il me semble que je vous oy desja (et plusieurs autres avec vous) demander quelle nouvelle humeur m'aura saisi, et aura eu tant de commandement sur moy, que de me faire rompre compagnie tant à la bande des auteurs grecs qu'à celle des latins (avec lesquelles nostre maison , de père en fils, a eu accointance) , pour m'insinuer en la bonne grâce de nostre langage françois.

Monsieur, je vous diray rondement et priveement comme il en va. Je me suis desja trouvé trois fois malade d'une sorte de maladie dont les médecins n'ont faict aucune mention : c'est d'un degoustement de mes actions accoustumees, qui m'a contrainct de cercher appétit en des nouvelles , tout ainsi que font ceux qui sont degoustez des viandes ordinaires. La première fois m'estant despité contre tous mes livres généralement , l'espace de dix pu douze jours, je pris plaisir à contrefaire force beaux traits hardis de la calligraphie grecque ( vous entendez ce mot), lesquels j'ay depuis faict tailler sur du buis, pour ceux qui aiment telles gentillesses. La seconde fois , qui estoit lorsque les fiebvres tierce et quarte m'assaillirent et s'opiniastrerent sur moy (quiavois approché à l'aage de trente ans sans sçavoir que c' estoit d'estre malade , au moins de maladie qui m'attachast au Met) , je ne me despitay pas ainsi généralement contre tous mes livres , mais seulement contre ceux qui estoyent ordinairement à Péntour de moy ; et mettant ceux-là arrière , au contraire fei approcher des autres apportez nouvellement des bibliothèques d'Italie, que j'avois tousjours depuis, faulte de loisir, reculez loin de moy. Or

imprimé qu'en 1621 ; mais H. Estienne en avait publié la traduction latine en 1562 : elle est adressée à de Mesmes, et dans la dédicace se trouve racontée l'histoire tragi-comique des circonstances qui avaient donné naissance à ce travail.

advint-il que, d'entrée, je m'attachay au plus bizarre cerveau de la trouppe , qui trouvoit chauld ce qui estoit froid aux autres , et noir ce qui leur estoit blanc ; et ne sçay par quelle sympathie d'humeur, au lieu qu'autresfois il m'avoit semblé avoir grand tort , il me sembla lors avoir la plus grande raison du monde , voire jusques à me formalizer fort et ferme pour luy. Et non content de cela , afin que ceux qui n'entendoyent le grec fussent participans du plaisir que j'y prenois , j'en fei 1 une traduction latine : duquel ouvrage je irfavisay de vous faire un présent, sçachant toutesfois que vous n'eussiez eu besoin de traduction, si vous eussiez eu le texte grec. La troisième fois a esté depuis environ cinq mois, qu'il pleut à Dieu me priver 2 de la doulce et heureuse compagnie de celle avec laquelle il m'avoit conjoinct par le lien qui est entre les chrestiens le plus estroict : depuis lequel temps mon esprit, qui avoit long temps demeuré coy et tranquille, a esté agité de tant de tourmentes et tempestes les unes sur les autres , qu'au lieu de tirer vers orient il a esté emporté vers occident. Et en considération de ce, j'espère, monsieur, que recevant de moy un œuvre tout autre que celuy que je vous avois promis , n'imputerez ce changement d'entreprise (qui a esté ainsi forcé) à aucune inconstance ou légèreté: car il m'en est pris comme aux marchands qui, selon le lieu auquel la tempeste les a jettez, sont contraincts de faire autre emploitte qu'ils ne deliberoyent. Mais Dieu vueille qu'au reste il m'en prenne aussi comme à aucuns d'eux, qui se trouvent avoir plus faict de prouffit sur ce à quoy

1. Pour distinguer, dans les verbes, les secondes personnes des premières du singulier, nos pères réservaient généralement Vs pour celles-là : de cette manière, ils pouvaient, dans l'intérêt de la rapidité du style, supprimer au besoin les articles.

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